Avant-propos
Saint Jérôme a écrit sur Isaïe dix-huit livres de Commentaires, dont le cinquième, qui est l’explication historique des dix Visions, fut fait sur les vives instances d’Amable, évêque de je ne sais plus quelle contrée de la Pannonie, à qui il est dédié, longtemps avant que notre saint Docteur se fût résolu à commenter tout ce Prophète. Plus tard, cette résolution prise, il fit entrer ce livre dans son travail, pour ne pas laisser sans utilité ce qu’il avait déjà fait, et c’est pour cela que, dans le sixième livre et dans le septième, il reprend point par point les dix Visions, pour en développer seulement le sens figuré. Le cinquième livre est de l’an 397 ; les autres forment une œuvre trop considérable pour avoir été tous faits en une seule année, alors surtout que, par les avant-propos dont ils sont précédés, nous savons que saint Jérôme avait à cette époque bien d’autres préoccupations, et que l’âge et une santé chancelante lui rendaient plus sensible la rareté des secrétaires. L’opinion de Tillemont, qu’il appuie sur des motifs qui ont bien leur mérite, est que ces livres sont des années 408, 409 et 410 ; il conjecture que la mort de Stilicon, qui arriva au mois d’août de l’an 408, est visée en cet endroit de la préface du onzième livre, où notre saint Docteur repousse l’accusation calomnieuse d’avoir attaqué, dans ses écrits, ce chef barbare de l’armée romaine. Mais cette conjecture, quelque voisine qu’elle soit de la vérité, si elle prouve péremptoirement que ce livre est postérieur à la mort de Stilicon, n’indique pas de combien de temps il lui est postérieur. Il a une raison plus sûre d’adopter cette époque dans la préface du Commentaire sur Ezéchiel, qui est du commencement de l’an 411, et où l’auteur nous dit qu’il a terminé depuis peu son travail sur Isaïe. D’autre part, il y a dans le troisième livre des Commentaires mêmes sur Isaïe, cette preuve des plus claires qu’ils n’ont pas été commencés avant l’an 410 : « Il y a trente ans environ, lorsque j’étais à Constantinople et que j’étudiais les saintes Ecritures auprès d’un homme d’une rare éloquence, Grégoire de Nazianze, alors évêque de cette ville, j’écrivis au courant de la plume un court traité sur cette Vision » – celle des Séraphins – « comme pour faire l’essai de mes faibles forces. » Le milieu de l’an 380 doit être pris pour point de départ de ces trente ans, puisque c’est en ce temps-là que Grégoire occupa le siège de Constantinople, du mois de mai, après la cassation de Maxime-le-Cynique, jusqu’au mois de juin, où le grand prélat abdiqua dans le Concile œcuménique.
Quant aux Commentaires sur Jérémie, notre saint Docteur, à qui s’imposaient d’autres travaux, les dicta à des intervalles différents, selon que les circonstances le lui permettaient. Ce fut comme le dernier monument de son génie, et il touchait à sa fin quand il fut arrêté par la mort ou la cruelle maladie qui la précéda, après avoir été souvent suspendu par la nécessité de venir en aide à l’Église, dont la cause était souvent mise en péril. Il eût fallu, pour couronner l’œuvre, un livre ou deux consacrés à résumer le récit historique. Pour l’opinion qui a eu autrefois et jusqu’à nos jours ses partisans, que saint Jérôme avait écrit sur Jérémie vingt livres, dont quatorze auraient péri par le malheur des temps, elle est fausse, et l’on peut toucher en quelque sorte du doigt la cause de cette erreur : c’est que, dans un exemplaire antérieur à Cassiodore, on avait joint aux six livres de saint Jérôme sur Jérémie sa traduction latine des quatorze homélies d’Origène sur le même sujet, et qu’elles avaient été regardées comme autant de livres. Ce qui est incontestable, c’est que notre saint Docteur, détourné de son entreprise par le grand et soudain ébranlement de l’hérésie pélagienne et par les attaques d’adversaires impies qui ne cessaient de l’assaillir dans son vaillant combat pour la vraie foi, ne put, malgré son désir, mener son travail jusqu’à la fin. Ces six livres sur Jérémie, les seuls que saint Jérôme ait faits, ou assurément les seuls qu’il ait jugés dignes de paraître, furent composés, comme le veut l’opinion généralement reçue, entre la lettre à Ctésiphon et le Dialogue contre les Pélagiens. Et, en effet, dans quelques-uns des Prologues de ces livres, il fait mention de cette lettre, comme d’une escarmouche contre l’hérésie de Pélage, et là même il menace les hérétiques, s’ils ne viennent à résipiscence, de les écraser sous le coup d’une réponse complète. Or, entre la lettre et les Dialogues, il s’écoula une année, et c’est à cette époque, qui est l’an 415, qu’il faut rapporter les Commentaires. Quoique le premier livre des Commentaires ne semble point porter de trace que la lettre à Ctésiphon eût été déjà écrite, il faut se garder d’imiter ceux qui font remonter ce livre jusqu’au temps où commença l’hérésie pélagienne, c’est-à-dire jusqu’en 413, puisque dans ce même livre, à l’occasion du chapitre de Jérémie, il est parlé de la lettre sur la Terre promise à Dardanus, laquelle est de 414, alors que ce personnage était sorti de nouveau de la charge de préteur du préfet des Gaules. Nous ne répugnons pas d’ailleurs à la croyance que les deux derniers livres sont de l’an 416, quand l’hérésie se croit assez forte déjà pour passer des calomnies à la violence contre ses adversaires bien pensants. Mais ce n’est là qu’une conjecture qui n’est pas assez sûre pour ébranler chez les autres la croyance à l’opinion généralement admise.
Nos scrupules sont de beaucoup plus sérieux au sujet de l’Appendice dont nous faisons suivre les Commentaires. C’est à tort, croyons-nous, que de savants critiques attribuent à saint Jérôme la traduction latine des neuf homélies complètes d’Origène sur Isaïe qui nous sont parvenues, traduction publiée autrefois sans nom d’interprète. Au nombre de ceux qui veulent que ce traducteur soit Jérôme, il y a, pour ne citer qu’eux, ces triumvirs de la littérature, Érasme, Huet et Tillemont. Érasme se fonde sur ce que le saint Docteur lui-même indique dans son Catalogue, qu’il n’est pas étranger à toute traduction latine des Commentaires d’Origène sur Isaïe, quand, après avoir signalé les dix-huit homélies sur Jérémie et sur Ezéchiel, il en mentionne d’autres sur les Séraphins et sur l’Hosanna ; or, la première des Homélies qui nous restent traite des Séraphins debout auprès du trône du Seigneur. Isa. , 2. Cet argument, on le voit, n’est d’aucun poids pour prouver que les autres Homélies, qui racontent les autres Visions, ont eu saint Jérôme pour traducteur. Il est d’ailleurs absolument faux que ce titre sur les Séraphins du Catalogue puisse s’appliquer à aucun autre écrit qu’à la lettre à Damase, qui doit d’autant moins être regardée comme une traduction latine d’un traité quelconque d’Origène, qu’elle est, en maints endroits, en opposition formelle avec les opinions du même Origène. Huet fonde une conjecture plus vraisemblable sur le style, et il fait un choix d’expressions dont saint Jérôme, dit-il, aimait le fréquent emploi. Quelques-unes de ces expressions sont d’une latinité plus moderne, et non-seulement elles ne sont pas fréquemment employées dans les écrits de saint Jérôme, mais on ne les y rencontre jamais ; pour les autres, elles ne sont pas précisément particulières à notre auteur, elles lui sont communes avec tous les écrivains de son temps. Pour l’erreur d’un copiste négligent qui a complété la neuvième Homélie sur Isaïe, tronquée dans les manuscrits et dans les livres, par la fin de la neuvième Homélie sur Jérémie, on peut en tirer la preuve, non pas comme le veut Érasme, que saint Jérôme a traduit les unes et les autres, mais, comme on le voit par les anciennes éditions, qu’on avait réuni dans un seul exemplaire les homélies sur l’un et sur l’autre prophète, en ne tenant compte que de l’auteur, et non pas du traducteur.
Passons maintenant aux arguments de Tillemont. Rufin, dit-il, pour se laver, par l’exemple de saint Jérôme, du soupçon d’origénisme, écrit, dans la préface de son livre des *Principes*, que notre Docteur « avait traduit plus de soixante-dix traités d’Origène, qu’il appelle homélitiques ». Si l’on veut les additionner tous, vingt-huit sur Jérémie et Ezéchiel, trente-neuf sur saint Luc, deux sur le Cantique des Cantiques, on arrivera à un total de soixante-neuf, auquel il faut évidemment ajouter les Homélies sur Isaïe, dont Rufin dit expressément, dans le livre de ses *Invectives*, que Jérôme les avait accommodées, par quelques changements, au sens catholique, en les rendant en latin. Mais, répondrons-nous, est-il étonnant que Rufin, pour paraître plus excusable d’avoir fait ce que son adversaire avait fait plus que lui, exagère ce chiffre de soixante-neuf, et dise « plus de soixante-dix », en nombre rond, comme il en a l’habitude ? Peut-être aussi l’envie industrieuse du prêtre d’Aquilée avait-elle en vue les fragments d’Origène que Jérôme a traduits çà et là au courant de ses écrits ; et pour parfaire ce nombre de soixante-dix, il n’y a pas de supposition qui ne soit plus plausible que d’y comprendre faussement ces Homélies sur Isaïe, parce que Rufin, à notre humble avis, avec sa méchanceté toujours en éveil, s’il les avait sues authentiques, n’eût pas manqué de dire, non pas soixante-dix, mais plus de quatre-vingts. Quant à ce que Rufin dit dans le second livre des *Invectives*, il y vise, non pas la traduction par Jérôme des Homélies d’Origène sur Isaïe, mais un autre écrit sur ce même Prophète. Notre saint Docteur avait adressé à Damase un traité ou lettre au sujet des Séraphins et de la Vision du chapitre d’Isaïe, et tandis qu’Origène avait interprété par Notre-Seigneur Jésus-Christ et le Saint-Esprit les deux Séraphins, debout auprès du trône, et qui crient l’un à l’autre, il y avait établi que ces deux Séraphins sont la figure de l’Ancien et du Nouveau Testament, et combattu par de nombreuses raisons l’autre opinion, dont la contagion s’était répandue parmi les Grecs et les Latins. Plus tard et en plusieurs circonstances, lorsque l’envie cherchait calomnieusement à le montrer comme entaché d’origénisme, il s’appuie sur cet exemple comme sur une preuve sans réplique de sa profonde aversion pour cette doctrine. C’est le traité touchant la Vision d’Isaïe que vise Rufin, en ajoutant que Jérôme y a accommodé la manière de voir d’Origène au sens catholique. Il n’y a rien dans tout cela qui ait le moindre rapport avec une traduction des Homélies d’Isaïe.
Mais allons plus loin. Le style, qu’invoque Huet pour donner quelque poids à une opinion préconçue, prouve que cette traduction, que l’on voudrait être de saint Jérôme, n’est qu’à demi-latine, pour ne pas dire davantage, tant elle est dépourvue d’élégance et pleine d’obscurité, et d’une syntaxe, ou qui rappelle l’idiome d’un rustre, ou qu’on a puérilement calquée sur le grec. Ce style, pour ne rien cacher de notre pensée, est de Rufin, qui dépensa presque tout son temps à traduire Origène en latin, et dont Jérôme, qui lui reprocha souvent la barbarie de son langage, a dit que de bons écrits grecs il a fait de mauvais écrits latins. En mettant le doigt sur la plaie, nous n’en sommes que plus étonné qu’on appelle Rufin lui-même en témoignage pour décorer de la paternité d’un autre sa progéniture bâtarde. Saint Jérôme, qui n’oublie rien dans son Catalogue de ce qu’il a traduit d’Origène, n’y mentionne nulle part les Homélies d’Isaïe, et l’on ne saurait admettre qu’il ait entrepris cette traduction après avoir fait le Catalogue, puisque, depuis ce temps, il eut en telle aversion la doctrine d’Origène, qui glissait sur la pente de l’hérésie, qu’il s’appliqua à la réfuter, au lieu de consentir à en verser le poison dans les oreilles des Latins. Ajoutez à cela qu’il n’a jamais dit un mot de cette traduction dans les Commentaires sur Isaïe, où il aurait eu tant de fois l’occasion d’en parler, et que, dans la préface du premier livre, où il signale les vingt-cinq Homélies d’Origène sur ce Prophète, il ne nous prévient pas qu’il en ait traduit neuf. Enfin, ces Homélies n’ont pas de Prologue, ce qui, selon la juste remarque de Gélase, est un signe certain au moyen duquel on peut distinguer ce qui est l’œuvre de saint Jérôme de toute élucubration étrangère. Leur authenticité ne repose ni sur l’autorité des manuscrits, ni sur quelque ancien témoignage, et l’on ne revient pas du plus profond étonnement que des hommes d’une rare érudition aient pu attribuer à notre saint Docteur une œuvre où tout est en contraste si évident avec son génie.
Prologue
À peine ai-je terminé mes vingt livres d’explications sur les douze Prophètes, œuvre d’une si longue durée, et les commentaires sur Daniel, que vous me contraignez, ô vierge du Christ, chère Eustochium, d’aborder Isaïe. Ce que j’avais promis à Paule, votre sainte mère, pendant qu’elle vivait, il faut donc que je m’en acquitte envers vous. Je me rappelle l’avoir également promis à Pammachius, votre frère, non moins éminent par son érudition que par ses autres qualités. Si j’ai pour vous deux la même affection, vous l’emportez par votre présence. C’est à vous d’abord, et par vous à lui, que je viens payer ma dette, obéissant d’ailleurs à ce précepte du Christ : « Fouillez les Écritures ; » Joan. , 39 ; puis, à cet autre : « Cherchez, et vous trouverez. » Matth. , 7. De la sorte, je n’entendrai pas avec les Juifs : « Vous errez, ignorant les Écritures et la puissance de Dieu. » Ibid. , 29. Si, comme parle l’apôtre Paul, « le Christ est la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu ; » Corinth. , 24 ; si, de plus, quiconque ignore les Écritures, ignore par là même la puissance de Dieu et sa sagesse, il est évident qu’ignorer les Écritures, c’est ignorer Jésus-Christ. Aussi, fort du secours de vos prières, à vous qui, nuit et jour, méditez la loi divine, et qui êtes le temple de l’Esprit-Saint, je vais imiter le père de famille qui, de son trésor, tire les choses anciennes et les choses nouvelles ; j’accomplis ce que l’Épouse dit dans le Cantique des Cantiques : « J’ai gardé pour vous, bien-aimé frère, les anciens et les nouveaux biens. » Canto , 13. Je tâcherai d’exposer Isaïe de telle façon qu’il apparaisse, non-seulement comme prophète, mais en même temps comme évangéliste et comme apôtre. N’a-t-il pas dit de lui, ainsi que des autres évangélistes : « qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix » ? Isa. , 7. Dieu le tient pour un apôtre en lui faisant cette question : « Qui pourrai-je envoyer ? qui se rendra près de ce peuple ? » Et lui répond : « Me voici, envoyez-moi. » Ibid. , 8.
Que personne ne me suppose l’intention d’embrasser dans un petit discours le vaste sujet d’un pareil volume. Tous les mystères du Seigneur sont renfermés dans cette partie des saints Livres : là nous est prophétisé l’Emmanuel, né de la Vierge, ses faits éclatants et ses prodiges, sa mort et sa sépulture, sa résurrection des enfers, son titre de Sauveur de toutes les nations. Que dirai-je de ce qui tient aux sciences naturelles, morales, théologiques ? Tout ce qui regarde les saintes Lettres, tout ce que la langue humaine peut exprimer et l’entendement des mortels comprendre, ce volume renferme tout. Voici le témoignage que l’écrivain rend lui-même des mystères qu’il a retracés : « La vision de toutes ces choses vous sera comme les paroles d’un livre scellé. Quand on donnera ce livre à celui qui connaît les lettres, en lui disant : Lis ces pages ; il répondra : Je ne puis, le livre étant scellé. Qu’on le donne à celui qui ne connaît pas les lettres, en lui disant : Lis ; il répondra : Je ne sais pas lire. » Isa. , 11, 12. Que vous donniez donc ce livre au peuple ignorant des nations, ou que vous le donniez aux Scribes et aux Pharisiens, qui se vantent de connaître les lettres du Roi, le premier vous répondra : Je ne puis lire, n’ayant jamais appris les lettres des Écritures ; et les seconds : Nous ne pouvons pas, le livre étant scellé. – Pourquoi l’est-il pour eux ? Parce qu’ils n’ont pas reçu celui que le Père a marqué de son sceau ; Joan. , 27 ; celui qui tient la clé de David ; « celui qui ouvre, et nul ne peut fermer ; qui ferme, et nul ne peut ouvrir. » Apoc. , 7.
Il ne faut pas comparer les visions des prophètes aux rêves de Montan et des femmes en délire qui l’accompagnaient. Non, les prophètes n’étaient pas hors d’eux-mêmes quand ils élevaient la voix, au point de n’avoir pas conscience de leurs propres paroles, et d’ignorer ce qu’ils enseignaient. Ils ne sont pas de ceux à qui s’applique la sentence de l’Apôtre : « Ne sachant ni ce qu’ils disent, ni sur quoi portent leurs affirmations ; » 1 Tim. , 7 ; mais plutôt, selon le langage de Salomon dans les Proverbes : « Le sage comprend ce que sa bouche énonce, et sur ses lèvres il porte la science, » Prov. , 23, ils savaient parfaitement ce qu’ils disaient. Les Prophètes étaient des sages, nous ne pouvons le nier. C’est après avoir acquis la pleine science de la sagesse que Moïse parlait au Seigneur ; et le Seigneur lui répondait. Il est dit au prince de Tyr : « Êtes-vous donc plus sage que Daniel ? » Ezech. , 3. David était un sage aussi, puisque, dans un psaume, il ne craint pas de dire à sa louange : « Vous m’avez manifesté les profonds secrets de votre sagesse. » Psalm. , 8. Comment, dès lors, ces sages n’auraient-ils pas su, comme des animaux privés de raison, ce qu’ils disaient ? Nous lisons ailleurs dans l’Apôtre : « Les inspirations des Prophètes sont subordonnées aux prophètes. » 1 Corinth. , 32. Il est, par conséquent, en leur pouvoir de se taire ou de parler. Si quelqu’un jugeait cela faible, qu’il porte son attention sur ce que dit encore le même Apôtre : « Que deux ou trois Prophètes parlent, et que les autres apprécient ; mais, si l’un de ceux qui siègent dans l’assemblée a quelque révélation, que le premier se taise. » Ibid. 29. Comment pourraient-ils s’abstenir de parler, si la parole et le silence dépendaient uniquement de l’esprit dont les Prophètes sont les organes ? Dès qu’ils avaient l’intelligence de leurs propres discours, il en résulte que tout chez eux est plein de sagesse et de raison. Or, ce n’était pas l’air ébranlé par la voix qui frappait leurs oreilles ; c’était Dieu qui parlait dans leur âme, selon l’expression d’un autre Prophète : « L’ange parlait en moi ; » Zach. , 9 ; et celle-ci : « Nous crions dans nos cœurs, Abba, Père ; » Galat. , 6 ; et cette autre : « J’écouterai ce que le Seigneur Dieu dira au dedans de moi. » Psalm. , 9.
De là vient encore qu’indépendamment des réalités historiques, tout doit être entendu dans un sens spirituel. Ainsi, la Judée et Jérusalem, les Philistins et Babylone, Moab et Damas, l’Égypte et la Mer-Morte, l’Idumée et l’Arabie, la Vallée de la Vision ; puis, sur la fin, Tyr et la vision des quadrupèdes renferment pour nous une signification à chercher ; de telle sorte que Paul, comme un habile architecte, puisse établir sur tout cela le fondement qui n’est autre chose que le Christ Jésus. C’est une grande œuvre, un long et rude labeur de vouloir interpréter Isaïe tout entier. À cette œuvre ont sué les génies de nos Pères ; je dis les Grecs. Du côté des Latins, profond silence, si nous en exceptons le martyr Victorinus, de sainte mémoire, qui pouvait s’approprier le mot de l’Apôtre : « Si inexpérimenté dans le discours, je ne le suis pas dans la science. » II Corinth. , 6. Sur ce Prophète, d’après quatre éditions, Origène écrivit trente volumes, dont le vingt-sixième ne se retrouve plus ; et encore n’est-il allé que jusqu’à la vision des quadrupèdes dans le désert. Sur cette même vision, circulent deux livres adressés à Grata, sous le nom du même exégète, mais qui sont regardés comme apocryphes. On a de plus vingt-cinq homélies et recueils d’annotations, composant un vrai commentaire. Eusèbe de Pamphile, s’attachant exclusivement à l’exposition historique, publia quinze volumes sur Isaïe ; et Didyme, qui, dans ces derniers temps, nous honora de son amitié, dix-huit, à partir de ce passage : « Consolez, ô prêtres, consolez mon peuple ; parlez au cœur de Jérusalem, » Isa. , 1, jusqu’à la fin du livre. Apollinaire expose tout à sa façon, c’est-à-dire qu’il passe rapidement sur tout, franchissant même divers points et de longs intervalles, ou les signalant au vol, si bien que nous croyons moins lire des explications que des intitulés de chapitres. Vous remarquerez après cela combien il est difficile que nos Latins, dont les oreilles sont si chatouilleuses et ne se prêtent qu’avec dégoût à l’interprétation des saintes Écritures, n’aimant que le bruit flatteur de l’éloquence, soient disposés à me pardonner, pour peu que mon discours se prolonge ; et cependant Isaïe seul égale ou surpasse même les douze Prophètes, par le nombre des versets. Mais, comme j’ai discuté le texte hébreu, laissant de côté les Septante, il faut observer que les mêmes choses ou des choses semblables reviennent dans une double édition ; je n’ai pas voulu dès lors me livrer à de grands développements, quand une simple exposition ne saurait déjà se renfermer dans d’étroites limites. Assez. Mettons-nous à l’œuvre.
Livre I
« Vision d’Isaïe, fils d’Amos, qu’il a vue sur Juda et Jérusalem, dans les jours d’Ozias, de Joathan, d’Achaz et d’Ézéchias, rois de Juda. » Isa. , 1. Au lieu de Juda, qui désigne deux tribus, les Septante et Théodotion ont mis la Judée, qui signifie la contrée tout entière occupée par les douze tribus ; où nous traduisons de l’hébreu, « sur Juda et Jérusalem, » eux traduisent, « contre la Judée et Jérusalem. » Symmaque, à son ordinaire, dit plus ouvertement, « sur Juda et Jérusalem, » ne voulant spécifier dans le titre ni la prospérité, ni l’adversité, mais embrassant, sous ce double rapport, tout ce qu’annoncera la parole prophétique. Donc, en principe, Isaïe parle des deux tribus de Juda et de Benjamin ; il fait exception de dix, que comprenait la Samarie et qu’on nommait Éphraïm ou Israël. Sous Ozias, roi de Juda et de Jérusalem, Phul, roi des Assyriens, avait déjà commencé la dévastation de ces dernières. Dans la cinquante-deuxième année du règne de ce même Ozias, et pendant que Phacée, fils de Romélia, régnait sur la Samarie, « vint Téglatphalazar, roi des Assyriens, qui s’empara d’Ajon et d’Abel, de la maison de Manacha, de Cédès et d’Asor, de Galaad et de la Galilée, de toute la terre de Nephtali, et transporta les habitants chez les Assyriens. » IV Reg. , 29. Il résulte clairement de là qu’à l’approche du renversement de Samarie, le Prophète avait pour but, dans tous ses discours, d’avertir les deux tribus restées fidèles.
Ozias est le même qu’Azarias ; il eut deux noms. C’est dans un seul et même temps que prophétisèrent Isaïe, Osée, Joël et Amos ; nous le voyons par les noms des rois inscrits en tête de leurs prophéties. La parole du Seigneur commença néanmoins par Osée. Amos, père d’Isaïe, ne fut pas, comme plusieurs le supposent, le troisième des douze petits Prophètes. Les noms s’écrivent en hébreu par des lettres différentes. La première et la dernière de l’un sont aleph et sade, tandis que l’autre porte aïn et samekh : Celui-ci veut dire, selon quelques-uns, force ou robuste ; celui-là, peuple dur ou lourd ; ce que nous avons dit d’une manière plus complète, en commentant Amos. Ce Prophète et les autres, quand ils ont ainsi débuté : « Vision qu’a vue Isaïe, » ou bien Abdias, ne se contentent pas de rapporter ensuite ce qu’ils ont réellement vu, comme dans ce passage : « J’ai vu le Seigneur Sabaoth assis sur un trône élevé et sublime, et deux Séraphins autour de lui ; » ils rapportent encore ce qu’ils ont entendu, comme dans cet autre passage : « Entends, ô ciel ; terre, prête l’oreille ; » Isa. , 2 ; et dans celui-ci : « Voici ce que le Seigneur dit à l’Idumée : J’ai recueilli la parole de la bouche du Seigneur, et il a dépêché vers les nations. » Abd. , 1. Les Prophètes étaient d’abord appelés Voyants ; ils pouvaient tenir ce langage : « Nos yeux sont constamment dirigés vers le Seigneur, » Psalm. , 15 ; et encore : « J’ai levé les yeux vers vous qui habitez dans le ciel. » Psalm. , 1. De là vient aussi cet ordre que le Sauveur donne aux Apôtres : « Levez les yeux et voyez ces régions ; elles sont déjà blanches et prêtes pour la moisson. » Joan. , 35. Ces yeux du cœur, l’épouse du Cantique des Cantiques les avait également, elle à qui l’Époux disait : « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, avec l’un de vos yeux. » Canto , 9. Nous lisons enfin dans l’Évangile : « Votre œil est la lampe de votre corps. » Matth. , 22. Dans l’ancien Testament même, il est dit que le peuple voyait la voix de Dieu. Exod. , 18. Que Montan mette donc un terme à son délire ; qu’il ne prétende plus que les Prophètes annonçaient l’avenir étant hors d’eux-mêmes, dans une sorte de folie momentanée ; car évidemment ils ne pouvaient pas voir ce qu’ils eussent ignoré.
Je sais que quelques-uns entendent des choses célestes la Judée et Jérusalem ; dans leur opinion, Isaïe représente le Seigneur Jésus ; la captivité de cette province symbolise celle de la terre entière ; et dans le retour de la captivité, ils voient celui qui s’opérera dans les derniers jours, quand toutes les générations graviront la montagne sainte. Pour nous, estimant tout cela contraire à la foi des chrétiens, nous le rejetons sans réserve ; ne nous écartant pas de la vérité historique, nous adoptons comme sens spirituel que l’Église du Christ est l’objet de tout ce qu’ils rapportent à la Jérusalem céleste ; nous y voyons ceux qui la quittent par leurs péchés ou qui rentrent par la pénitence dans leur ancienne demeure, dont le même prophète a dit, selon nous : « Illumine-toi, illumine-toi, Jérusalem ; voici venir ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi… Le Seigneur paraîtra dans ton sein, sa gloire se manifestera sur toi ; les rois marcheront à ta lumière, et les nations à ta splendeur. Alors, tous ses fils viendront de loin, et ses filles seront portées sur les épaules ; les chameaux de Madian et d’Épha l’inonderont, lui portant l’or et l’encens ; les brebis de Cédar seront rassemblées en Jérusalem, les béliers de Nabaioth accourront et deviendront des hosties de propitiation sur l’autel du Seigneur. » Isa. , 1 et seq..
Quand Isaïe dit dans son préambule qu’il a prophétisé sous les règnes d’Ozias, de Joathan, d’Achaz et d’Ézéchias, rois de Juda, cela ne doit pas être compris, comme dans les autres Prophètes, d’une manière indéterminée, si bien que nous ignorions ce qui regarde spécialement chacun de ces règnes, le progrès et la marche des révélations ; jusqu’à la fin du volume, l’auteur prend soin de les spécifier. Il importe encore de savoir qu’Ézéchias monta sur le trône de Jérusalem la douzième année du règne de Romulus, qui venait de fonder en Italie la ville désignée par son nom. Cette coïncidence nous montre clairement combien nos histoires sont plus anciennes que celles des autres nations. Isaïe veut dire le Sauvé du Seigneur ; Juda, confession ; Jérusalem, vision de paix ; Ozias, force du Seigneur ; Joathan, perfection du Seigneur ; Achaz, tenant ou le robuste ; Ézéchias, commandement du Seigneur. Ainsi donc, celui que le Seigneur sauve par sa protection, celui qui est le fils d’Amos, de l’homme fort et robuste, perçoit dans un sens spirituel la vision de la confession, alors qu’il déplore les anciens péchés ; la vision de la paix, en allant de la pénitence à la lumière, pour se reposer dans l’éternelle paix. Toutes les époques de sa vie se passent sous la puissance du Seigneur, sa perfection et sa force. Quand il aura tout accompli, il prononcera cette parole de l’Évangile : « Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons uniquement fait ce que nous devions faire. » Luc. , 10.
« Écoutez, ô Ciel ; et toi, terre, prête l’oreille ; car le Seigneur a parlé. » Isa. , 2. Plus haut, dans le préambule même, nous avons vu qui est le Prophète, de qui il est le fils, ses visions contre Juda et Jérusalem, ou plutôt concernant Juda et Jérusalem, le temps de ces mêmes visions. Maintenant, il appelle l’attention du Ciel et de la terre : par le Ciel, il indique les puissances angéliques, et par la Terre, le genre humain, prenant, par métonymie, le contenant pour le contenu. C’est ici peut-être une réminiscence : le Seigneur, par Moïse, avait de même appelé le Ciel et la terre à témoins, en donnant sa loi à Israël ; il avait dit : « Écoutez, ô Ciel, je vais parler ; que la terre recueille les paroles qui sortiront de ma bouche. » Deut. , 1. Après que le peuple a prévariqué, il les appelle également en témoignage ; il veut apprendre à tous les éléments combien est juste la colère de Dieu quand il venge ses préceptes outragés. Dans le texte hébraïque, le mot qui désigne le ciel, samaïm, est au pluriel, tout comme le verbe qui le précède, semu, « écoutez. » Quelques-uns veulent que ce pluriel ait la signification du singulier, comme dans le nom de certaines villes, Thèbes, Athènes. Observons que dans l’idiome hébreu les noms qui se terminent par la syllabe im sont masculins et pluriels, comme cherubim et seraphim ; ceux dont la finale est oth, féminins et pluriels, comme sabaoth. Il importe d’observer aussi ce que dit le Prophète : « Cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille. » Les êtres élevés ont une plus grande intelligence ; ceux qui le sont moins restent plongés dans les idées terrestres. De là cette parole du Sauveur dans l’Évangile : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. » Matth. , 15. Si quelqu’un donc est ciel, s’il a droit de cité dans la patrie céleste, qu’il entende le texte sacré dans un sens mystique. Quant à l’homme terrestre, qu’il s’attache simplement aux faits racontés. Il faut observer de plus qu’après avoir dit : « Écoutez, ô ciel ; terre, prête l’oreille, » Isaïe n’ajoute pas, comment le Seigneur vous a parlé, mais bien, comment il m’a parlé. C’est à moi de vous redire, à vous qui n’avez pas été jugés dignes d’entendre sa voix, ce que j’ai d’abord entendu par une grâce spéciale. Quelques-uns, les Origénistes, pensent que le ciel et la terre sont regardés dans cette interpellation comme des êtres animés, par la raison qu’il est dit dans un autre livre de l’Écriture : « Il abaisse un regard sur la terre et la fait trembler. » Psalm. , 32. Mais cela n’a pour but que de manifester la puissance divine, et ne saurait être entendu dans un sens humain. « J’ai donné le jour à des enfants, je les ai glorifiés, et ils m’ont méprisé. » Symmaque et Théodotion ont traduit de la sorte : « J’ai nourri des enfants, et je les ai glorifiés. » Le Prophète part de là pour rapporter ce que le Seigneur a dit lui-même, à savoir qu’après avoir établi le peuple d’Israël dans la condition commune, après les avoir faits ses serviteurs, il en a fait ses enfants, en leur adressant ce langage : « Israël est mon fils premier-né. » Enfin, le Seigneur, dans l’Évangile, promet aux Apôtres, s’ils accomplissent sa volonté, de les appeler désormais non ses serviteurs, mais ses amis. Joan. , 15. Il ne faut pas qu’Israël s’enorgueillisse de son titre de premier-né ; car ce titre même lui présage d’autres enfants, qui viendront de la gentilité. Il n’est pas, en effet, appelé fils unique, ce qui donnerait l’exclusion à tous autres frères, mais bien premier-né, ce qui veut dire qu’il y aura des frères, et cependant, selon l’usage figuratif des Écritures, ce ne sont pas les premiers-nés qui reçoivent les héritages, ce sont les puînés. Caïn était le premier-né, et les offrandes d’Abel plurent au Seigneur. Ismaël était le premier-né, et Isaac reçut l’héritage. Ésaü était le premier-né, et Jacob le supplanta, lui dérobant la bénédiction paternelle. Ruben était le premier-né, et c’est à Juda que fut donnée la promesse d’avoir le Christ pour descendant. Dans l’ordre de la vocation, les derniers sont les premiers, ils sont restés les chefs de la famille. Nous donc, regardés comme nous traînant à la suite, nous avons été placés à la tête et nous sommes appelés les enfants de Dieu. « Tous ceux qui l’ont accueilli, il leur a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu : » Joan. , 12. « Nous n’avons pas reçu l’esprit de servitude et de crainte, mais bien l’esprit d’adoption, dans lequel il nous est donné de nous écrier : Abba, Père. » Rom. , 15. « La parfaite dilection chasse la crainte. » 1 Joan. , 18. Mieux vaut cependant lire avec l’hébreu : « J’ai nourri des enfants, » et non : « J’ai engendré, » afin d’éviter une apparente contradiction avec cette autre parole de Jean : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas. » 1 Joan. , 9. Si les hommes dont nous parlons sont nés de Dieu, comment ont-ils pu pécher, le péché se trouvant exclu par cette filiation divine ?
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