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Traduction de Jérémie d’Origène par Jérôme

Jérôme de Stridon · 1879 · Free in the US

56,584 words · about 3 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jérôme de Stridon
Language
French
Published
1879
Length
56,584 words · about 3 h 58 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter about 1 h 44 min
  2. Homélie I. about 29 min
  3. Homélie II. about 20 min
  4. Homélie III. about 23 min
  5. Homélie IV. about 12 min
  6. Homélie V. about 14 min
  7. Homélie VI. about 11 min
  8. Homélie VII. about 11 min
  9. Homélie VIII. about 13 min

Continue:

Front matter

Sur ces paroles de l’Écriture : « Toutes les outres seront remplies de vin », jusqu’à ces mots : « Il sortira de vos yeux des ruisseaux de larmes, parce que tout le troupeau du Seigneur se trouvera brisé. » Jer. 13,12-17.

Ce que Dieu ordonne au prophète de dire doit être digne d’être l’objet d’un ordre de Dieu. Or, ce texte n’en paraît pas digne, si nous nous arrêtons à la lettre et que nous n’en cherchions pas le sens plus haut, au point qu’un auditeur inérudit pourrait prétendre que c’est ineptie de prêter l’oreille aux Écritures et d’apprendre ce qu’on y lit. Tel serait le langage de l’homme animal, parce que « l’homme animal n’est point capable des choses qui sont de l’esprit de Dieu, et qu’il a pour partage la folie. » 1Co. 2,14. Recherchons donc ce qu’ordonne la parole de Dieu : « Vous direz à ce peuple : Voici ce que dit le Seigneur Dieu d’Israël. » Je me demande si ce que dit le Seigneur Dieu d’Israël est digne du Seigneur Dieu d’Israël : « Toutes les outres seront remplies de vin. Et ce peuple vous répondra : Est-ce que nous pouvons ignorer qu’on remplit les outres de vin ? »

En répondant de la sorte, s’ils s’en tiennent uniquement à la lettre, dire qu’ils savent qu’on remplit toute sorte d’outres, c’est émettre une erreur. Il n’est pas de toute rigueur que toutes les outres soient remplies de vin ; il y a des outres pleines d’huile, il y en a d’autres qui sont vides de n’importe quel liquide, ou du moins qui ne sont pas pleines. Or, le Seigneur dit que toutes les outres doivent être remplies de vin, et le peuple répond : « Ne savons-nous point parfaitement qu’on doit remplir de vin toutes les outres ? » Dans la mesure des faibles forces de mon esprit, voici comment je résous la difficulté, en discernant d’abord les différentes sortes de vin, pour montrer ensuite, comme conséquence, la vérité de cette parole, que toute outre doit être remplie de vin.

Homélie I.

Ce que vous me demandez, ô mon ami, est une grande chose : que je naturalise Origène chez les Latins, et que je familiarise même les oreilles des Romains avec cet homme, ce docteur des Églises, qui, de l’avis prophétique de Didyme, tient le second rang après l’Apôtre. Mais, vous le savez, à cause de l’infirmité de mes yeux, que j’ai contractée dans un zèle trop grand pour la lecture, et à cause du manque de secrétaires, parce que ma pauvreté me prive aussi de ce secours, je ne saurais répondre à votre désir avec toute l’ardeur que vous le voudriez. Voilà pourquoi, après les quatorze homélies sur Jérémie, que j’ai traduites il y a déjà longtemps sans aucun ordre, j’ai aussi dicté en des temps différents les quatorze sur Ézéchiel, m’attachant surtout à ce que la traduction conservât l’idiome de ce docteur dans toute la simplicité de son langage, qui peut seul être de quelque utilité pour les Églises, et bannissant toute recherche d’artifices de rhétorique, puisque c’est la chose que nous voulons avoir, et non point un éloge de notre phraséologie. Je vous préviens donc en peu de mots que les opuscules d’Origène sur toute l’Écriture sont de trois sortes : Son ouvrage des Extraits que les Grecs appellent Scholies, où il a résumé en peu de mots tout ce qui lui semblait obscur et présentant quelque difficulté ; ses homélies dont voici une traduction ; enfin ses tomes ou volumes, où il a laissé son génie ouvrir toutes ses voiles aux vents et où, s’éloignant de la terre, il s’est élancé vers la pleine mer. Votre désir, je le sais, est que je traduise ses œuvres de tout genre ; j’ai déjà donné la raison qui m’empêche de le faire. Je prends néanmoins l’engagement que si, grâce à vos prières, Jésus-Christ daigne me rendre la santé, je traduirai, non pas toutes ses œuvres, ce serait avancer une promesse téméraire ; mais la plupart de ses écrits, sous cette condition que je vous ai souvent fait connaître : Je dicterai, mais vous me fournirez le secrétaire.

Parole de Dieu qui a été adressée à Jérémie fils de Chelcias, Jérém. I, 1.

Dieu ne met aucun délai à ses bienfaits ; il met au contraire tous les atermoiements à la punition de ceux qui méritent d’être châtiés. Quand il pourrait sans prévenir et sans avoir à craindre de contestation ultérieure frapper tout homme dès qu’il a reconnu qu’il mérite une peine, il ne le fait jamais ; même après avoir condamné, il dit toujours ce que la clémence lui inspire, afin que le coupable qu’il a condamné pour sa faute, échappe à la sentence par le repentir. L’Écriture me fournirait de nombreux exemples de cette vérité ; il suffira de recourir à l’examen de ceux qui s’offrent à l’esprit pour arriver à l’intelligence des paroles que nous venons de dire. Les Ninivites pécheurs avaient été condamnés par Dieu : « Encore trois jours, et il arrivera que Ninive sera détruite. » Jon. , 4. Dieu ne voulut pas exécuter la sentence comme par surprise ; pour leur donner le temps du repentir et de la conversion, il envoya à ces infidèles un prophète d’entre les Hébreux, afin que celui-ci leur criant : « Encore trois jours, et Ninive sera détruite, » au lieu de périr après avoir été condamnés, ils fissent pénitence pour obtenir la miséricorde divine, quand ils étaient destinés à périr comme Sodome et Gomorrhe. Et ici encore, comme il est évident par les paroles que Dieu avait adressées à Abraham, les anges firent tout ce qui dépendait d’eux pour sauver ceux qui se jugèrent eux-mêmes indignes du salut, puisque ces anges dirent à Loth : « Avez-vous ici quelqu’un de vos proches, un gendre ou des fils, ou des filles ? » Genes. , 12. Ils n’ignoraient pas que ces gens ne suivraient pas Loth, mais ils montrèrent leur bonté et leur amour et la bonté et l’amour de celui qui les avait envoyés envers les hommes. C’est quelque chose de semblable à cela que nous trouvons écrit dans Jérémie, puisque nous y trouvons à quelle époque il commença à prophétiser et jusqu’à quel temps il prophétisa. Ainsi celui qui lit les Écritures, s’il applique son attention à cette lecture et s’il cherche à pénétrer le sens de ce qui est écrit, peut dire, d’après les termes mêmes de la prophétie, quand Jérémie commença à prophétiser et à quelle époque il cessa. Quelle importance a donc pour moi cette question de dates ? En lisant j’ai appris qu’il prophétisa depuis le commencement du règne de Josias fils d’Amos roi de Juda jusqu’à la treizième année de son règne ; et qu’il prophétisa encore au temps de Joachim, fils de Josias et roi de Juda, jusqu’à la fin de la onzième année de Sédécias, fils de Josias et roi de Juda. Et cette lecture m’a appris que sa prophétie a été méprisée par trois rois, jusqu’à la captivité de Jérusalem, au cinquième mois. Que nous enseignent donc ces faits, si nous portons un esprit attentif à les lire ? Dieu avait condamné Jérusalem à cause des péchés qu’elle avait commis, et la dernière sentence était qu’elle serait abandonnée à la captivité. Mais comme Dieu aime les hommes et qu’il ne veut la perte de personne, avant que le temps de la ruine fût arrivé, il envoya ce prophète, afin que sur ces discours le peuple revînt à la pénitence ; il envoya encore le même prophète sous un second roi. Il l’envoya encore sous un troisième. Que dire de plus ? la captivité était imminente, et Dieu exhortait encore, accordant la veille même, pour ainsi dire, le délai du repentir ; aussi est-il écrit que, Jérémie prophétisa jusqu’à la prise de Jérusalem, et jusqu’au cinquième mois. Déjà les chaînes des ennemis étaient rivées aux mains, et néanmoins Dieu semblait dire encore : Vous voilà captifs ; faites pénitence, quoique tard ; demandez-le-moi, et je vous épargnerai ; je puis vous arracher de la captivité, moi qui vous ai livrés. Il est donc nécessaire de nous arrêter même à cette suscription, qui contient les époques de la prophétie : elle nous montre que la clémence divine ne se lasse pas d’exhorter les hommes à faire leur salut, afin que le péché cessant, la captivité cesse aussitôt.

Nous pouvons faire à nous-mêmes l’application de ces considérations : Si nous commettons le péché, nous serons captifs nous aussi. Il n’y a pas de différence entre le fait pour nous d’être livrés à Satan comme pécheurs, I Corinth. , 5, et le fait que les Juifs furent livrés à Nabuchodonosor. Comme Dieu les livra à leur ennemi à cause de leurs fréquentes iniquités, ainsi pour nos péchés nous sommes livrés au Nabuchodonosor spirituel : « Je les ai livrés à Satan, » dit l’Apôtre des pécheurs, « afin qu’ils apprennent à ne pas blasphémer. » I Tim. , 20. Voyez quel mal c’est de pécher, puisque nous sommes livrés à Satan faisant captives des âmes qui sont abandonnées de Dieu. Et ce n’est pas sans motif et sans jugement que Dieu délaisse ceux qu’il abandonne. Lorsqu’il a répandu la pluie sur la vigne, et que la vigne a produit des ronces au lieu de raisins, comment pourra-t-il ne pas ordonner aux nuages de ne plus répandre la pluie sur elle ? Par conséquent, à cause de nos crimes, dont nous avons conscience, nous sommes prêts aussi d’être réduits en captivité. Il adviendra, si nous faisons pénitence, que nous serons livrés à Nabuchodonosor et aux Babyloniens, qui nous feront sentir de cruels tourments. Quand ces tourments nous menacent, la parole des prophètes, la parole de la loi, la parole des apôtres, la parole même de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ nous exhorte à faire pénitence et à pourvoir à notre salut. Si nous écoutons cette parole, nous croyons à celui qui a dit : « Je me repentirai aussi de tous les maux que ma parole a annoncés contre eux. » Jerem. , 8. Tel est l’enseignement qui ressort du Préambule même.

Après le préambule, le texte dit : « La parole du Seigneur lui fut adressée ; » à lui, c’est-à-dire à Jérémie. Et que lui dit la parole du Seigneur ? une chose remarquable entre toutes celles qui ont été adressées aux autres prophètes, puisque nous ne trouvons pas que Dieu l’ait fait entendre à nul autre. Abraham a reçu le titre de prophète, puisque nous lisons dans la Genèse : « Il est prophète, et il priera pour vous ; » Genes. , 7 ; et pourtant le Seigneur ne lui a point dit : « Je vous ai connu avant que je vous eusse formé dans les entrailles de votre mère, et avant que vous fussiez sorti de son sein, je vous ai sanctifié. » Jerem. , 5. Ce n’est que plus tard, à la fin de sa vie, qu’Abraham fut sanctifié, lorsqu’il sortit de son pays, et qu’il quitta sa parenté et la maison de son père. Genes. , 1. Isaac était l’enfant de la promesse, et néanmoins l’Écriture ne nous dit pas qu’un tel langage lui ait été tenu. Qu’ai-je besoin de les énumérer tous ? Jérémie est le seul entre tous qui ait reçu ce don inestimable de s’entendre dire par le Seigneur : « Je vous ai connu avant que je vous eusse formé dans le sein de votre mère, et avant que vous fussiez sorti de son sein, je vous ai sanctifié. » Je n’ignore pas qu’il en est qui font remonter ces paroles, comme trop grandes pour s’appliquer à Jérémie, jusqu’à notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ ; il est donc utile de prévenir qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent convenir au Sauveur, que nous émettrons au courant du discours. Car bien peu des paroles qui ont été adressées à Jérémie ont un sens assez restreint pour ne pouvoir pas, comme le croient la plupart, se rapporter à Notre Seigneur. Que lui a-t-il donc été dit qui peut convenir au Seigneur ? « Vous irez partout où je vous enverrai, et vous porterez toutes les paroles que je vous ordonnerai de dire. Ne craignez point de paraître devant ceux à qui je vous enverrai, parce que je suis avec vous pour vous délivrer, dit le Seigneur. » Jerem. , 7, 8. Et s’il semblait oiseux d’appliquer ces paroles au Sauveur, quant à celles qui suivent : « Le Seigneur étendit sa main vers moi, toucha ma bouche, et me dit : Je mets présentement mes paroles dans votre bouche ; je vous établis aujourd’hui sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et pour détruire, » Jerem. , 9, 10, il serait difficile de les interpréter touchant Jérémie : quelles sont les nations que Jérémie a arrachées ? quels royaumes a-t-il renversés, pour qu’il lui soit dit à bon droit : « Je vous ai établi aujourd’hui sur les nations et sur les royaumes pour arracher et pour déraciner ? » quelle puissance de perdre a-t-il eu, pour qu’il lui soit dit aussi : « Et pour perdre ? » qui a-t-il édifié, pour que la suite porte : « Pour édifier ? » Jérémie s’exprime ainsi : « Je n’ai été utile à personne et personne ne m’a été utile ; » d’où viendrait donc que Dieu lui donne le pouvoir d’édifier et de planter ? Il n’y a dans tout cela, répétons-le, aucune difficulté d’interprétation pour le rapporter au Sauveur, puisqu’en tout cela Jérémie n’est que la figure du Sauveur. Mais voici qui est de la plus grande difficulté pour l’homme même le plus savant, s’il veut en faire l’application à notre Seigneur : « Et je dis : Qui êtes-vous, dominateur, Seigneur ? voilà que je ne sais point parler. » Jerem. , 6. Lui qui est la sagesse, lui qui est la vertu de Dieu, lui en qui habite corporellement la plénitude de la divinité, Coloss. , 9, comment admettre qu’il dise : « Je ne sais point parler ? » Et en outre ceci : « Parce que je ne suis qu’un enfant, » lui est reproché comme s’il n’eût pas bien répondu. Puisque le Seigneur lui dit : « Ne dites point : Je suis un enfant, » il est évident qu’il le reprend comme ne s’exprimant pas bien. Voilà ce qui semble ne pouvoir pas convenir au Sauveur. Quant à ce qui précède, rien de plus facile que de le lui appliquer. Dire qu’il faut interpréter certains points sur Jérémie, et tels autres sur le Sauveur, là n’est pas un mal. Mais celui qui s’efforce de bien connaître les Écritures, insistera vivement sur cette circonstance, que dans un même contexte on divise le sens en disant : Ceci, parce que c’est trop peu digne, convient non au Sauveur, mais à Jérémie, tandis que cela, qui a trop d’importance, convient, non à Jérémie, mais à Jésus-Christ. Voilà pourquoi nous essaierons de tout appliquer à Jérémie, même ce qui, par sa grandeur, semble excéder sa condition. Quiconque a reçu de Dieu la parole et le don de parler au nom du ciel, les a reçus pour arracher et renverser les royaumes et les peuples. Mais par ces mots de peuples et de royaumes que peut ébranler quiconque est le porte-paroles de Dieu, il ne faut pas entendre proprement les royaumes et les peuples, mais les âmes des hommes sur lesquelles règne le péché, conformément à ce qui est écrit dans l’Apôtre : « Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel. » Rom. , 12. Puisque les péchés sont de tant de sortes, ces péchés divers qui ont pris possession des âmes humaines, voilà les royaumes et les nations allégoriques, et ce sont eux qui seront arrachés et déracinés par les discours de Dieu, qui ont été donnés à Jérémie et aux autres saints. C’est ainsi que ce qui ne paraissait pas convenir au Sauveur, demeurera appliqué à Jérémie, et que nous appliquerons également le reste à Jérémie, sachant que ce qui a été dit a été dit dans un sens figuré.

Et maintenant, me dira-t-on, engagez votre discours dans une autre voie, et montrez comme ayant été écrit au sujet du Sauveur tout ce qui a été écrit ici. Il serait superflu d’ailleurs d’insister sur ce qui lui convient évidemment : on ne peut douter que le Sauveur ait renversé les royaumes du diable et détruit les nations en détruisant la vie de la Gentilité. Mais arrêtez-vous à ce qu’il est difficile de comprendre, c’est-à-dire comment il se fait que le Sauveur puisse dire : « Je ne sais pas parler, parce que je ne suis qu’un enfant, » etc. Le problème est difficile à résoudre pour les commentateurs. Nous savons que Jésus-Christ est Dieu, et nous voulons lui appliquer les paroles de l’Écriture sans blesser la dignité de sa personne divine. Il nous est donc nécessaire d’invoquer le témoignage des saintes Écritures, parce que, si ces témoignages ne les corroborent, nos commentaires et nos raisonnements ne méritent aucune créance. Cette parole de l’Écriture : « Que toute parole soit confirmée par l’autorité de deux ou de trois témoins, » Matth. , 16, s’adresse bien plus à l’œuvre du commentateur, qu’au discours de tout autre homme. Je ne puis confirmer l’expression de ce que mon intelligence a compris, que par l’autorité de ces deux témoins, le nouveau et l’ancien Testament, que par l’autorité de ces trois témoins, l’Évangile, la prophétie et l’Apôtre. C’est ainsi que sera affermie toute parole. Comment donc pourrons-nous appliquer au Sauveur ce qui est écrit dans Jérémie ? Que l’ancien Testament me prête ce témoignage : « Avant que l’enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, » etc. Isa. , 16, avec cet autre, toujours d’Isaïe : « Une vierge concevra, et elle enfantera un fils appelé Emmanuel, » Isa. , 14, à la suite duquel l’autre est écrit : « Avant que l’enfant sache. » Invoquerons-nous le témoignage de l’Évangile ? nous dirons que Jésus, avant d’être homme et encore enfant, parce qu’il s’était anéanti lui-même en prenant la forme et la nature de serviteur, croissait. Luc. , 52. Nul ne croît, s’il est parfait, et celui qui croît, c’est qu’il n’a pas la perfection. Il croissait en âge, il croissait en sagesse, il croissait en grâce, et devant Dieu, et devant les hommes. Puisqu’il s’était dépouillé lui-même pour descendre vers nous, et que s’étant dépouillé il prit de nouveau ce dont il s’était dépouillé d’abord, en quoi est-il indigne de lui qu’il ait grandi en sagesse, qu’il ait grandi en âge, qu’il ait grandi en grâce et devant Dieu et devant les hommes, et que cette parole s’applique à lui : « Avant que l’enfant sache choisir le bien et rejeter le mal, » et que nous lui appliquions celle que nous avons citée ?

On insiste et l’on me dit : Bien qu’on puisse comprendre qu’il soit dit du Sauveur qu’il ne sait pas, et d’autres choses de ce genre non moins surprenantes, alors même que vous le considérez comme enfant, ne lui faites-vous point injure en appliquant de pareilles choses au Fils unique de Dieu et au premier-né de toute créature, lui qui, avant d’avoir été conçu, était annoncé par ces paroles de Gabriel : « L’Esprit saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ? » Luc. , 35 ; c’est de lui que vous osez dire qu’il ne sait pas parler ? – Je vais donc chercher si je ne puis pas établir en quelque manière conforme à la dignité du Sauveur qu’en ignorant certaines choses, il a été plus grand dans cette ignorance même que s’il les avait sues. Laissons-le parler lui-même pour nous enseigner comment il y a certaines choses qu’il ne sait pas. À ceux qui lui disaient : « N’avons-nous pas mangé et bu en votre nom, et n’avons-nous pas chassé les démons en votre nom, et n’avons-nous pas fait plusieurs miracles en votre nom ? » il répond : « Retirez-vous de moi, je ne vous ai jamais connus. » Matth. , 22. Croit-on que ce langage : « Je ne vous connais pas, » le rabaisse et sa dignité n’est-elle pas au contraire plus haute et plus admirable en cela même qu’il ne connaît pas ces méchants qui doivent périr ? Il sait tout ce qui ne leur ressemble pas, il sait tout ce qui est bon : le Seigneur connaît ceux qui sont à lui, et il ignore quiconque l’ignore. C’est ainsi, on ne conteste pas, que le pécheur est ignoré de Dieu. Mais on insiste encore : Vous avez montré que Dieu ignore les pécheurs, vous avez montré qu’il ignore ceux qui font les œuvres d’iniquité, parce qu’ils ne sont pas dignes qu’il les connaisse ; mais comment prouver qu’il y a profit pour sa grandeur et sa gloire à ce qu’il dise : « Je ne sais pas parler ? » Parler est le fait de l’homme, et nous nous servons à toute heure du discours ; par exemple, nous nous exprimons en Hébreu, en grec, ou en tout autre langage. Elevez-vous donc jusqu’au Sauveur, et vous saurez qu’il est le Verbe qui était au commencement avec Dieu ; concluez qu’il ne sait point parler, parce que ce que nous appelons parler est le fait de l’homme, et s’il ne sait pas ce langage, c’est que celui qu’il sait est bien plus grand. Que l’on compare les langues des Anges aux langues humaines, et sachant qu’il est plus grand que les Anges, selon le témoignage que l’Apôtre lui rend dans l’Épître qu’il a écrite aux Hébreux, Hebr. , 4, 5, on comprendra comment il est au-dessus des langues des Anges, lui qui était uniquement Dieu le Verbe avec le Père. Il n’apprend donc rien de ce qui est grand ; mais il apprend, ou plutôt il accepte l’instruction de ceux qui sont au-dessous de lui et plus petits que lui. C’est ainsi que je m’applique à balbutier, me faisant violence à moi-même, quand je parle avec de tout petits enfants ; car je ne sais pas en quelque sorte parler à la manière des tout petits enfants, et déjà avancé en âge, soutenir avec eux un entretien fait de mots tronqués. C’est de cette manière que le Sauveur, qui habite dans la magnificence de la gloire de Dieu et qui est un avec le Père, ne parle pas la langue humaine, ne sait pas s’entretenir avec ceux qui sont en bas. Quand il vient à nous dans un corps humain, il dit au début : « Je ne sais pas parler, parce que je ne suis qu’un enfant ; » Enfant quant à l’économie du mystère, et vieux en tant qu’il est le premier-né de toute créature ; Coloss. , 15 ; jeune, parce qu’il est venu la consommation des âges étant déjà proche et à la fin du temps de cette vie. Il dit : « Je ne sais pas parler, » quoique je sache un langage bien plus grand, quoique je sache une langue bien au-dessus de la langue des mortels. Vous voulez que je vous parle comme on parle sur la terre ? Je n’ai pas encore pris la fragile nature de l’homme, ô mon Père, j’ai votre langage, je suis votre Verbe, je sais vous parler ; mais je ne sais point parler aux hommes, je suis trop jeune. « Ne dites pas : Je suis trop jeune ; car partout où je vous enverrai, vous irez. » Ensuite le Père étend le bras pour toucher sa bouche, pour lui donner les paroles au moyen desquelles il déracinera les royaumes. Le Sauveur n’avait aucun besoin de recevoir ces paroles, quand il était avec le Père, puisqu’il n’y avait rien dans les cieux qui méritât d’être renversé. Ici, il reçoit des dons moindres, différant pour un temps les plus grands. C’est ce qui prouve que, de même qu’il avait dit ailleurs à sa gloire : « Je ne vous connais pas, vous qui êtes des ouvriers d’iniquité, » Luc. , 27, de même il est glorieux pour lui d’avoir reçu ici les paroles du Père, quoique Dieu lui-même, et il n’est pas indigne de sa majesté qu’il ait dit : « Je ne sais pas parler, » c’est-à-dire je ne sais pas la langue des hommes.

Soit qu’on applique à Jérémie, soit qu’on applique au Sauveur ces paroles : « Avant que je vous eusse formé dans le sein de votre mère, je vous ai connu, » Jerem. , 5, en lisant la Genèse et en appliquant son attention à ce qui est écrit sur la création du monde, on remarque que l’Écriture sainte, toujours d’une extrême réserve dans les expressions, ne dit pas : « Avant que je vous eusse fait dans le sein de votre mère, je vous ai connu. » Quand il y a création d’après son image, Dieu s’exprime ainsi : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, » Genes. , 26, et il n’emploie pas le mot « formons. » Au contraire, quand il prit un peu d’argile, l’Écriture ne porte pas : Il fit l’homme ; elle porte : « Il forma l’homme, » Genes. , 7, et l’homme qu’il avait formé et qui était l’ouvrage de ses mains qu’il voulait conserver, il le plaça dans le paradis. Si l’on saisit la différence entre créer et former, on voit pourquoi il n’est pas dit ou à Jérémie ou au Sauveur : « Avant que je vous eusse fait dans le sein de votre mère, je vous ai connu. » L’image de Dieu n’est pas faite dans le sein de la mère ; c’est la créature tirée d’un peu de poussière qui est formée dans le sein de la mère. « Avant que je vous eusse formé dans le sein de votre mère, je vous ai connu. » Si Dieu connaît tous les hommes, d’où vient qu’il dit à Jérémie seul, comme par privilège : « Je vous ai connu ? » Dieu connaît-il seulement ceux qui sont dignes de sa connaissance, ne connaît-il que ceux qui sont à lui, et ceux qui sont indignes, le Père ne les connaît-il pas, ni le Fils, qui a dit : « Je ne vous connais pas ? » Matth. , 23. Nous qui sommes des hommes, si nous sommes revêtus de quelque dignité, nous jugeons que les uns méritent que nous les connaissions, tandis que d’autres en sont indignes, et ceux que nous ne voulons pas connaître et dont nous ne voulons pas entendre parler, nous les ignorons. Mais que penser de Dieu qui est universel ? Il a la volonté de connaître Pharaon, le bon vouloir de connaître les Égyptiens, mais ils ne méritent pas qu’il les connaisse, ils font eux-mêmes qu’il les ignore. Au contraire, il connaît Moïse, il connaît les prophètes, il connaît quiconque leur est semblable. Nous avons beaucoup à faire, avant de commencer à être connus par le Seigneur. Pour Jérémie, avant qu’il l’eût formé dans le sein de sa mère, il le connut, tandis qu’il n’a commencé à connaître tel autre d’entre les prophètes qu’à trente ans, tel autre qu’à quarante. Il y a des paroles merveilleuses écrites au sujet du Sauveur, elles s’offrent sans les chercher ; mais quiconque a la science des Écritures s’étonne qu’il ait été dit de Jérémie : « Avant que je vous eusse formé dans les entrailles de votre mère, je vous ai connu, et avant que vous fussiez sorti de son sein, je vous ai sanctifié. » Dieu sanctifie pour lui-même quelques âmes. Pour Jérémie, il n’attend pas qu’il soit venu au monde pour le sanctifier ; il le sanctifie avant qu’il soit sorti du sein de sa mère. Quand on entend ces paroles au sujet de notre Seigneur, il n’y a plus d’inconvénient à dire qu’il fut sanctifié avant d’être né, puisqu’on doit entendre au sujet de notre Seigneur, non seulement qu’il a été sanctifié avant de sortir du sein de sa mère, mais qu’il a été saint de toute éternité. La différence est que Jérémie a été seulement sanctifié avant de sortir du sein de sa mère.

« Je vous ai établi prophète sur les nations. » Se demande-t-on comment Jérémie a été établi prophète sur les nations, il faut remarquer dans la suite l’ordre qui lui est donné de prophétiser à toutes les nations, puisque les titres de ses visions nous apprennent qu’il prophétisa sur toutes les nations d’Elam, de Damas et de Moab ; c’est ainsi qu’on peut s’expliquer comment s’accomplit en lui cette parole : « Je vous ai établi prophète sur les nations, » si c’est à Jérémie qu’on veut l’appliquer. Si c’est de Dieu qu’on l’entend, il est incontestable qu’il a vraiment étendu ses prédictions chez toutes les nations. Il a le titre de prophète par excellence, comme bien d’autres titres. Il est le vrai prophète, comme il est le prince des prêtres, comme il est le Sauveur unique, comme il est le vrai médecin. Moïse annonçant sa venue, ne se contente pas de l’appeler prophète ; il le rappelle prophète admirable entre tous : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète d’entre vos frères ; écoutez-le comme moi ; si quelqu’un ne veut pas entendre les paroles que prononcera ce prophète, il sera retranché du milieu de son peuple. » Deut. , 15, 18, 19. Voilà le prophète qui a été établi sur les nations, et il a reçu de Dieu la grâce répandue sur ses lèvres, afin que non pas seulement quand il était présent dans son corps, mais à présent même qu’il est présent en esprit, il prophétisât pour toutes les nations, sa prophétie devant attirer les hommes au salut dans tout l’univers.

« Et il dit : Qui est le maître, Seigneur ? Voilà que je ne sais point parler, parce que je suis jeune. Et le Seigneur lui dit : Ne dites pas : Je suis jeune, parce que partout où je vous enverrai, vous irez. » Jerem. , 6. Nous avons dit souvent qu’on peut être un enfant par comparaison avec l’homme intérieur, quoiqu’on soit corporellement d’un âge avancé ; et que souvent aussi il se trouvait que tel, qui n’est qu’un petit enfant par rapport à l’homme extérieur, est intérieurement un homme parfait. Tel était Jérémie, à qui Dieu avait accordé sa grâce quand son corps était encore dans l’enfance ; et de là cette parole : « Ne dites pas : Je suis trop jeune. » Et Dieu lui donne une marque certaine pour lui montrer qu’il n’est en vérité plus enfant, mais homme parfait : « Parce que vous irez vers tous ceux à qui je vous enverrai, et que je vous parlerai selon tout ce que je vous commanderai de dire. Ne tremblez donc point devant les autres hommes. » Dieu sait que les messagers de sa parole encourent des dangers de la part de ceux qui dédaignent de les écouter. Celui qui est repris hait son censeur, celui qui est blâmé persécute celui qui le blâme. Les prophètes ont été de tout temps en butte à tous les maux : « Un prophète n’est sans honneur que dans son pays, dans sa maison. » Marc. , 4. Nous avons naguère insisté sur ce fait. Dieu sait donc, en envoyant son prophète, quels dangers il lui faudra essuyer, et de là cette exhortation : « Ne craignez point devant les hommes, car je suis avec vous, et je vous délivrerai, dit le Seigneur. » Jerem. , 8. Tout ce que Jérémie eut à souffrir, l’Écriture le rapporte : il fut jeté dans une basse-fosse pleine de boue et il y demeura mangeant le pain du jour et ne buvant que de l’eau ; il endura vingt autres persécutions qui sont rapportées dans son livre. « Quel est celui d’entre les prophètes que vos pères n’ont point persécuté ? » Act. , 52, dit le Seigneur aux Juifs. C’est qu’il est nécessaire que ceux qui veulent vivre religieusement en Jésus-Christ souffrent toutes sortes de persécutions de la part des puissances ennemies par tous les moyens qu’elles peuvent trouver. C’est pourquoi rien ne doit paraître nouveau ou passager à ceux qui vivent dans les tribulations ; qu’ils observent tous les préceptes, et qu’ils se contentent de prier pour que Jésus-Christ soit la cause de la persécution, de peur d’être opprimés à cause de leur injustice ou de leur avarice. S’il arrive que quelqu’un souffre pour la justice, qu’il entende ces paroles de consolation : « Vous serez heureux lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, qu’ils vous persécuteront, et qu’ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi ; réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce qu’une grande récompense vous est réservée dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui étaient avant vous. » Matth. , 11, 12.

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