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01
C’est une noble figure que celle de Philippe de Lévis, du nom, chevalier, conseiller et Chambellan du roi Charles , baron de Roche-en-Régnier, de Saint-Haon en Velay, co-seigneur de Pradelles, seigneur d’Annonay et La Voute en Vivarais, de Villars en Dauphine, de Vauvert ou Posquières et autres places en Languedoc. Ce généreux patriote se voua corps et biens à la cause du régent, c’est-à-dire à la cause nationale, et dans cette noire tempête de 1410 à 1430, qui vit les meilleurs douter de la France mutilée et saignante, au milieu des lâchetés et des apostasies, alors que les plus fiers courages s’affaissaient et que les vieilles races elles-mêmes imprimaient à leur écu la barre de la trahison, lui, serein, inébranlable, ne broncha pas un seul jour et ne sut marchander ni son sang ni son or à la couronne chancelante du roi légitime. Dans notre Étude sur les Bourguignons en Velay, que les Tablettes achèvent en ce moment, nous avons fait de notre mieux pour entourer d’un juste relief les hauts faits, les glorieux services de ce vaillant personnage. Nous rencontrons encore aujourd’hui Philippe de Lévis à propos de deux diplômes émanés de Charles en 1424 et 1425.
Ces deux pièces, la première surtout, ont une importance relative : elles permettent de préciser certains détails sur la visite faite par Charles à la ville du Puy en décembre 1424 et
1425. Médicis, , pp. 245 et 246, Oddo de Gissey, édit. de 1644, pp. 469 et 470, racontent, d’une manière bien concise pour notre curiosité, le second voyage accompli dans nos montagnes par le roi errant et malheureux. Charles était encore le 6 décembre 1424 à Montferrand en Auvergne, car ce jour-là il confirma les privilèges des habitants de cette ville (Ordonnances des Rois de France, t. , p. 224). De Montferrand, il tira vers notre contrée, et, le 14 décembre, il était en vue du Puy. L’évêque Guillaume de Chalencon, l’élite des seigneurs vellaves, les consuls aniciens : François de Bonas, Jehan de Mercœur, Pierre Davignon, Jehan Salamon, Jehan Bellaut et Jehan Pagès, vinrent à la rencontre de l’illustre voyageur jusqu’à l’Oratoire du Collet. Les consuls présentèrent au souverain les clefs de la ville, mais le roi les leur rendit en disant : « Gardez-les vous-mêmes pour moi. » Le soir, Charles et la reine, Marie d’Anjou, prirent gîte au château d’Espaly, où Guillaume de Chalencon leur offrit ainsi qu’à leur cortége une large hospitalité. Le roi et la reine vinrent souvent à la cathédrale pour y faire leurs dévotions. Un jour entre autres, le seigneur de Montlaur offrit à dîner à la reine « et à son train » dans la maison du Doyenné. Il paraît que la « gendarmerie » du roi, ses gentilshommes, archers et serviteurs, en prirent à leur aise avec les habitants du Puy et se livrèrent à des jeux de prince, cherchant noise au pauvre monde, faisant « grant dommaige » en Pouzarot, dans les rues de Vienne et de Saint-Jacques, dans les ouvroirs, moulins ou couvents, et jusque dans les villages de la banlieue.
Le roi assista aux premières délibérations des États généraux convoqués à Espaly. Il écouta le cahier des doléances et répondit favorablement à plusieurs griefs formulés en langue romane. Le 6 janvier 1425, il était encore à Espaly : il quitta cette résidence pour aller coucher à Allègre ; le 28 janvier, il se trouvait à Toulouse. Charles traversait alors une passe douloureuse et sa couronne ne tenait qu’à un fil. Ce prince était néanmoins le représentant du principe monarchique, l’image de la patrie en deuil, et, malgré sa détresse, il put réunir sur notre roc d’Espaly une cour véritable. Les nombreux députés des États généraux contribuèrent à donner à l’entourage royal un éclat et une solennité que notre ville admira fort. Parmi les députés accourus au Puy, on remarquait Arnauld de Mirepoix, évêque de Lombez, Roger d’Espagne, chevalier, le comte d’Astarac, Gérard Faydit, évêque de Montauban avec les consuls de sa ville et son chapitre, Jean Azémar, abbé de Grandselve, le seigneur de Montbrun, les vicomtes de Conserans, de Carmaing et de Villemur, les seigneurs de Terride, de Mauléon et de Lantar, Arnaud Roger de Comminges, l’abbé et les consuls de Gaillac en Albigeois, etc.
Deux titres nous apprennent les noms des principaux personnages qui formèrent le cortège de Charles à Espaly, sans parler de la noblesse vellave dont malheureusement nos chroniques n’ont pas conservé la liste. Les principaux seigneurs du Languedoc ayant été convoqués à Espaly pour renouveler leur hommage (Dom Vaissette, édit. Du Mège, t. , p. 26, et d’après lui, Arnaud, t. , p. 248), l’assistance féodale dût être fort nombreuse. Pour nous en tenir aux personnages, dont la présence est officiellement connue, nous ne relèverons que ceux qualifiés et dénommés dans les actes suivants : des lettres patentes, du 16 décembre 1424, datées d’Espaly et qui portent immunité de droits en faveur de l’abbaye de Saint-Antoine de Vienne (Ordonnances des Rois de France, t. , p. 264), relatent parmi les membres du conseil du roi : « Le grand-maistre d’hostel, le sire de Mirande, Budes, Morchesne ». L’hommage ci-dessous, du 24 décembre 1424, cite au nombre des conseillers présents : le prévôt de Paris et le président de Provence.
Nous trouvons donc à la suite du roi et pendant son séjour à Espaly :
1 Tanneguy ou Tanguy Duchatel, prévôt de Paris avant 1414, lequel sauva le dauphin Charles dans la grande sédition parisienne du 29 mai 1418, devint en juillet suivant maréchal des guerres de ce prince et combattit l’Anglais et le Bourguignon avec une rare énergie. Cet homme éminent eût laissé dans l’histoire le plus beau souvenir s’il n’avait machiné avec Guillaume Bataille, Jean Louvet et quelques autres, le meurtre de Jean-sans-Peur à Montereau. Pendant la majeure partie du règne de , Tanneguy Duchatel ne cessa de rendre, dans la paix et dans la guerre, les plus signalés services au roi dont il avait l’intime confiance.
2 Jean Louvet, homme de petite condition, se trouvait, en 1415, lieutenant du juge mage et président des Aides et des Comptes en Provence, lorsque le dauphin Charles, récemment fiancé à Marie d’Anjou, voyageant avec son beau-père, , roi de Sicile, duc d’Anjou et comte de Provence, fit rencontre du magistrat à Nîmes et le retint à son service. Jean Louvet fut l’un des instigateurs et peut-être le principal acteur du drame de Montereau. Il ne cessa de siéger dans le conseil du roi jusqu’en 1457 : intelligence ouverte, mais âme basse et cupide, il fut l’un des mauvais génies de .
3 Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Castres, grand Chambellan de France en 1408, créé souverain maître d’hôtel du roi par lettres données à Paris le 15 novembre 1412, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt et revenu d’Angleterre en 1422, après une évasion miraculeuse, fut rétabli, en 1425, dans sa charge de grand-maître, et, dès le 7 octobre de cette année, on le voit dans certains actes qualifié de ce titre. Il mourut le 21 décembre 1446. (Sur Jean Louvet et Tanneguy Duchatel voir l’Histoire de Charles de Vallet de Viriville, passim, et sur Louis de Bourbon, l’Histoire généalogique du P. Anselme, t. , 322, et t. , 346.)
Pour les conseillers Budes ou Budé et Morchesne, c’étaient probablement des gens de robe ou d’affaires, dont nous n’avons pu rétablir la personnalité. Nous penchons à croire que le sire de Mirande n’est autre que Louvet, seigneur de Thays, de Salinière et de Mirandol. Le copiste a pu mal orthographier le nom de cette dernière seigneurie.
Hommage rendu au roi Charles , par le seigneur de Roche-en-Régnier.
Charles par la grace de Dieu, roy de France, a noz amez et féaulx gens de nos comptes et trésoriers, et à noz séneschal, procureur et receveur ordinaire de Beaucaire, ou à leurs lieutenans ou commis, salut et dilection. Sçavoir vous faisons que nostre amé et féal chevalier, conseillier et chambellain, le sire de Roche, nous a cejourdhuy fait les foy et hominaige que tenus nous estoit de faire, pour raison des baronnies, chastellenies, terres et seigneuries de Annonay, Posquières dit Vauvert et ville de Margarites, assises en ladicte séneschaucée, tenues de nous nuement, à cause de nostre conté de Thoulouze, ausquelz foy et hominaige nous l’avons receu, sauf nostre droict et l’autruy. Si vous mandons et à chascun de vous, si comme à luy appartendra, que pour cause dudit hominaige non fait, vous ne faites ou donnez, ne souffrez estre fait ou donné aucun empeschement audit sire de Roche, ainçoys se lesdictes terres ou seigneuries, ou aucune d’icelles sont ou estoient pour ce prinses ou mises en nostre main, mectez les ou faictes mectre sans délay à plaine délivrance, pourveu que ledit sire de Roche baille par escript, dedans temps deu, son dénombrement et adveu, et qu’il face et paie les autres drois et devoirs, saucuns en sont pour ce deus.
Donné à Ispaly-lez-le-Puy, le jour de Décembre, l’an de grace mil vint et quatre et de nostre règne le tiers. Seellé de nostre seel ordinère en l’absence du grant.
Par le roy, vous le prévost de Paris, le président de Prouvence et autres présens. — Budé.
02
Charles, par la grace de Dieu, roy de France, a nos amez et féaulx gens de nos comptes et aux séneschaulx de Beaucaire et de Carcassonne, Rouergue et Agenès, et a nos trésoriers, receveurs, procureurs et autres officiers esdictes séneschaussées ou a leurs lieutenans, salut et dilection. Oye l’umble supplication de nostre amé et féal conseillier et chambellan le sire de Roche, contenant que il nous a nouvellement faiz les fois et hommaiges qu’il nous estoit tenu faire à cause de ses chasteaulx, chastellenies, terres et seigneuries de Annonay, Posquières dit Vauvert, Marguerites, Grolhet, Pebegon, Miseele, Senegaux (Seneujols ?) Vabres, La Case, Chasteauneuf, Bonafoz, La Bastide de Montfort, Castenet, Saint Cerny, Caygnac, Gaytie, Trevas, le chastel de La Fos, et de sa part et portion de Saint-Cerny situez et assis esdictes séneschaussées, mais il ne nous en pourroit ne
sauroit de présent bailler par escript les dénombrements ou adveux, obstant ce que lesdictes terres sont en divers pais et contrées et ont de grans membres et vassaulx qui encore ne luy ont baillé par escript ce qu’ils en tiennent, si comme il dit, requérant sur ce nostre provision. Nous considéré ce que dit est, et autres causes à ce nous mouvans, à iceluy suppliant avons donné et octroyé, donnons et octroyons de grace espécial par ces présentes terme, respit et souffrance de nous bailler par escript lesdiz dénombremens ou adveux jusques à un an à compter de la date de ces présentes. Si vous mandons et enjoignons à chascun de vous si comme à luy appartendra que ledict suppliant vous faites, souffrez et laissez joïr et user plainement et paisiblement de nostre présente grace, respit et souffrance, ledit an durant, sans cependant luy faire, donner, ou souffrir estre faict ou donné
aucun arrest ou empeschement en sesdictes terres, chasteaulx et seigneuries, ne en aucunes d’icelles ; ainçoys se donné ou mis y estoit, mectez le ou faictes mectre sans délay a plaine délivrance, nonobstans quelzconques ordonnances, mandemens ou défenses à ce contraires, pourveu toutesvoies que iceluy suppliant ait fait et paié ou face et paie les autres droiz et devoirs à nous pour ce deuz. Donné à Ispaly le jour de Décembre l’an de grace mil vint et quatre et de nostre règne le tiers. Par le roy à la relacion du conseil. A Morchesne.
03
Voici un nom bien oublié et jadis célèbre en nos parages, nom sinistre, grandi par la terreur, dramatisé par la muse populaire, empreint d’un fantastique prestige. Ce nom rappelle un terrible personnage, qui du Nord au Sud fit trembler la France et appesantit sa lourde main sur notre pauvre Velay. Il convient de s’arrêter un peu devant cette figure : elle en vaut la peine, puisqu’elle caractérise une époque. Ici l’histoire frise le roman, la réalité tourne à la légende. Il faut se souvenir qu’on est en plein désarroi, au plus épais de l’anarchie et de la désolation publiques, pour croire à ces aventures de cape et d’épée où Rodrigue joua un rôle et quel rôle ! Ce batailleur infatigable devint au XV le cauchemar des imaginations françaises. « Cet homme estoit si meschant et cruel, dit le P. Bonaventure de Saint-Amable (qui raconte dans les Annales du Limousin le passage du chef des routiers à Limoges en 1436), que son nom est tourné en proverbe dans la Gascogne, et, pour signifier un homme brutal et cruel on l’appelle meschant Rodrigue. » Cette lugubre notoriété a laissé sa trace dans la grande Complainte ou les Hélas du pauvre commun en France, chant funèbre arraché aux angoisses des vilains dolents et meurtris :
Hélas, sans plus vous dire hélas, Comment peuvent penser créatures Qui bien advizent noz figures Et ont sens et entendement, Et nous voyent nudz par les rues Aux gelées et aux froidures, Nostre povre vie quérant ? Car nous n’avons plus rien vaillant Comme aucuns veullent langaiger. Ilz s’en sont très-mal informez : Car s’ilz pensoient bien en Rodigues. Et Escoçois, et leurs complisses. Et ès yvers qui sont passez. Et autres voyes fort oblicques Dont tous estatz nous sont relicques. Comme chacun nous a plusmé. Ilz seroient bien héréticques, Se ilz pensaient bien en leurs nices Que il nous fust riens demouré.
Les exploits de Rodrigue avaient imprimé à la terreur des foules une telle secousse qu’une légende se forma vite autour de ce nom retentissant en France, dans les Castilles et jusqu’en Allemagne. Hernando del Pugar, le Brantome espagnol, et Don Joseph Pellizer font du grand aventurier un paladin du temps d’Artus et de la Table-Ronde. En Velay et en Gévaudan, les contes de l’âtre, les histoires des chaumines propagèrent sur le hardi flibustier mainte histoire fabuleuse. Au dire de l’Inventaire des Archives du Chapitre de Mende, dressé en 1650, « Rodigon estoit natif d’un vilaige ruiné, aux appartenances de Badaroux qui s’appeloit le Masel Rosegos. En l’an 1418 (1435 ?), le clergé du diocèse (de Mende) contribua 300 moutons d’or pour aider à chasser certains gens d’armes appelés Lous Roteyrols qui ravageaient le pays, desquels le bastard de Bourbon et Rodigon, hardi et insigne voleur, estoint les chefs. Et despuis ce temps la on appèle Roteyrols les gentilshommes incommodés et que le proverbe du vulgaire dit encore : Meschant comme Rodigon. Voiès le département de ladicte somme qui faict mention de ce-dessus à la liasse, sous Cotte F. Archifs, . »
Ainsi l’on trouve en Gévaudan et en Limousin la même renommée lugubre et les mêmes dictons populaires sur Rodrigue. Le merveilleux s’en mêla aussi dans nos parages : nous verrons qu’un manuscrit attribue au chef castillan un trépas bien prématuré vers 1422 après le pillage de l’église d’Aurec. Grâce aux recherches de l’érudition moderne, grâce surtout à l’excellente notice insérée par M.Quicherat dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 1, deuxième série, 1815, pp. 119 et sq., il est permis de reconstituer les lignes principales de cette carrière orageuse et de faire sur Rodrigue un peu d’histoire authentique.
Dans un village de la province de Burgos appelé Villa-Andrando ou Villandrando, était établie, vers 1200, une famille dite de Lopez et qui ajoutait à son nom patronymique, probablement par apanage, le titre de son petit bourg. Don André Lopez suivit la reine Blanche en France, s’arrêta en Guienne et acquit, près de Bazas, une seigneurie dans un lieu appelé aujourd’hui encore Villandraut. Une fille ou petite-fille de Don André porta le manoir de Villandraut dans la maison de Goth, d’où sortit le pape Clément , le proscripteur des Templiers. On a de justes raisons de croire que la mère de Clément était une Villandrando.
La branche des Villandrando, restée en Espagne, exerça de père en fils la charge de corrégidor de Valladolid. Lorsque les Français allèrent en Castille sous la conduite de Du Guesclin, Don Garcia Guttierez de Villandrando perdit son office à cause de son attachement à la cause de Henri de Transtamarre, mais il le recouvra par suite de ses bonnes relations avec certains capitaines français et entre autres Pierre de Vilaines, l’un des héros de Froissart, le même qui, après avoir obtenu pour récompense de ses services la grandesse d’Espagne et le comté de Ribadeo en Gallice, vendit son fief et du prix qu’il en avait tiré acheta dans son pays natal le royaume d’Yvetot. Don Guttierez épousa la sœur de Pierre de Vilaines et en eut deux fils : l’aîné, Don Ruys Garcia, devenu corrégidor après son père, le cadet, Don Pedro, mort jeune et déjà veuf de Dona Aldonça Diaz de Corral. Des deux fils de Don Pedro, l’aîné, Rodrigue, est celui qui devait faire tant de bruit en Espagne et en France. Ces antécédents de famille expliquent dans une certaine mesure l’existence du grand chef de compagnie. Ses ancêtres paternels et maternels avaient cherché fortune, d’Espagne en France et de France en Espagne : lorsqu’il eut atteint l’âge de l’action, pauvre, orphelin, il obéit aux instincts de sa race, gagna les Pyrénées et se fit soldat de fortune.
Rodrigue débuta sous les ordres d’Amaury de Sévérac, gentilhomme du Rouergue, aux gages du parti d’Armagnac. La bonne mine de Rodrigue, sa force herculéenne, un courage à toute épreuve le mirent bientôt hors de pair parmi cette horde d’aventuriers qui formaient le cortège d’Amaury de Sévérac, et guerroyèrent dans le Midi jusqu’en 1418. En 1421, Rodrigue faisait encore partie de la même bande, mais il en fut chassé par la jalousie de ses compagnons et leva bannière pour son propre compte. Il eut bientôt à sa disposition une foule de coupe-jarrets, truands et ribauds, gens de sac et de corde, détrousseurs sans merci, larrons sans vergogne, mais partisans intrépides. Il vint à lui d’abord cent hommes, puis cinq cents, puis mille. Rodrigue avait jeté son dévolu sur la cause nationale et resta fidèle à Charles , mais il combattait en volontaire, dédaignait toute hiérarchie, brisait sans cesse avec la discipline et les ordres supérieurs, et pillait tout village et n’importe quelle ville à sa portée. C’était alors la coutume : chaque capitaine, armagnac ou bourguignon, louait pour un temps ses services, se joignait à tel ou tel parti, allait en avant au gré de son caprice ou de son intérêt, et surtout faisait main basse dans ses alentours, tombant sur les amis comme sur les ennemis avec une impartialité dérisoire ou plutôt une indifférence brutale. En 1423, Rodrigue, de concert avec l’amiral de France, Louis de Culant assiégeait la place forte de Cufy en Nivernais. Il reçut, en 1428, ses premières lettres patentes du roi et conduisit ses routiers en Languedoc contre André de Ribes, qui fut défait, pris et pendu. Suivant une tradition locale, confirmée par les chroniqueurs de l’époque, Rodrigue campait en 1430 dans les montagnes du Velay avec une armée véritable et deux de ses lieutenants, les nommés Valette et Thuron. Sur la prière de Charles et moyennant finance, il consentit à rejoindre en Dauphiné les chefs de l’armée royale, Raoul de Gaucourt, gouverneur du Dauphiné, et Imbert de Groslée, Sénéchal de Lyon, pour combattre le prince d’Orange. C’est Rodrigue qui gagna en réalité la bataille d’Anthon (19 juin 1430), et tous les historiens reconnaissent la bravoure et surtout la science stratégique qu’il déploya en cette journée décisive pour les armes du roi. Jean Salazar, principal acolyte de Rodrigue, Valette et Rodrigue lui-même se signalèrent par maintes prouesses, mais après la victoire le naturel reprit le dessus. « Homme de malicieux engin, dit la Chronique Martinienne, f 276 v, Rodrigue exploita merveilleusement en la défense sans y oublier son prouffit » et tira, pour sa part, un butin et des rançons énormes. Le roi le récompensa par le don du château de Pusignan (mars 1431) : au début de la campagne, il l’avait fait son valet d’écurie.
Charles avait des principes d’ordre et de gouvernement ; c’est lui qui inaugura les armées régulières : son instinct royal lui inspirait de vives répugnances pour Rodrigue et ses pareils. Qu’était après tout Rodrigue, sinon un mercenaire qui vendait son dévouement, servait qui le payait et ajoutait aux bénéfices de la solde les exactions, les violences, les razzias sur lesquelles un pouvoir débile en était réduit à fermer les yeux ? La royauté, encore mal affermie, tolérait en gémissant ses dangereux défenseurs. Du reste, elle pouvait bien peu en ces crises suprêmes contre les hordes sans drapeau et sans foyer, qui faisaient de la guerre leur seule industrie. Les routiers étaient, pour la plupart, de nationalité étrangère, italiens, écossais, tudesques ; soldats de hasard, aventuriers , voués au dernier enchérisseur, ils poursuivaient uniquement la proie et le lucre et formaient une véritable Internationale. Ce qui caractérise bien les désordres de cette lugubre époque, c’est la défiance de la population, à l’égard de l’autorité légitime. Quand Rodrigue arrivait dans une province, les villes ne songeaient guère à recourir aux représentants du roi : elles traitaient seules avec le capitaine et obtenaient son éloignement par des sacrifices pécuniaires plus ou moins lourds. C’est ainsi que les États d’Auvergne, réunis à Montferrand en janvier 1432, votèrent des fonds pour acquitter le prix auquel Rodrigue, alors à Montpensier, avait fixé sa retraite. Le Sénéchal, Jean de Langeac, assisté d’un banquier de Clermont, Girault Crespai, débattit avec Bodrigue le chiffre du patis ou contribution de guerre. Les consuls d’Ambert furent pris d’une telle panique qu’ils dérobèrent à Antoine de Saillans, bailli d’Allègre, logé dans leur ville, un cheval pour l’offrir à leur redoutable visiteur.
En cette même année 1432, Rodrigue se préparait à gagner le Velay et le Gévaudan, pour de là parcourir le Languedoc, mais son lieutenant Valette, envoyé en éclaireur, se fit prendre entre Nîmes et Mende par le comte de Foix et fut pendu sans miséricorde. Rodrigue renonça à son expédition de Languedoc et s’en vint dans le nord rejoindre l’armée royale. Là encore, il rendit d’éminents services et, le 10 août 1432, près de Lagny-sur-Marne, il battit le duc de Bedfort en personne, mais, comme de juste, après l’action, il revint à ses pratiques habituelles et conduisit ses gens en Touraine où ils commirent de cruels ravages. En ce moment, Rodrigue comptait de puissance à puissance avec les souverains en deçà comme au delà des Pyrénées. Le roi d’Aragon, Alphonse-le-Magnanime, lui restitua, vers octobre 1432, le comté de Ribadeo qu’avait possédé son grand-oncle maternel, Pierre de Vilaines, et, le 24 mai 1433, il obtenait avec la main de Marguerite, bâtarde de Jean, duc de Bourbon, la seigneurie d’Ussel en Bourbonnais. Pendant que Rodrigue vaquait à ses affaires de ménage, sa troupe avait passé la Loire et tenait ses retranchements habituels dans le Velay et le Gévaudan.
Une grande querelle s’étant élevée dans le Languedoc entre les deux familles rivales de Foix et d’Armagnac, Rodrigue mit cette brouille à profit. Il avait pensé d’abord à rançonner le Velay où des luttes très-vives avaient lieu entre le clergé et la noblesse du pays, mais le Sénéchal de Beaucaire, Jean de Villa, commis par ordonnance du roi, de juillet 1432, vint au Puy dans le mois d’août suivant et pacifia les différends. Rodrigue se retourna de suite contre le Languedoc : ses bandes débouchèrent de toutes les vallées à la fois, par Alais, par Anduze, par Saint-Ambroix, par Ganges et le Cheylard, et, après avoir exercé de mars à octobre 1433 d’horribles excès dans le Midi, s’en revinrent, chargées de butin, reprendre leurs quartiers d’hiver en Rouergue et en Auvergne. En 1434, Rodrigue fit campagne en Bourgogne et en Beaujolais, côte-à-côte avec le duc de Bourbon, son beau-frère, et causa au duc Philippe-le-Bon de cuisants soucis : dans le mois de décembre de cette année, Rodrigue se trouvait dans le pays vellave avec huit cents routiers. Après le traité d’Arras (octobre 1435), on le rencontre aux environs de Mende où il fut rejoint par la compagnie récemment formée des Écorcheurs. Le Gévaudan obtint la retraite des routiers moyennant la rançon de 22000 moutons d’or. C’est évidemment à cette date de 1435 qu’il faut placer l’expulsion des Roteyrols, que l’Inventaire du Chapitre de Mende, plus haut cité, fait à tort remonter à l’an 1418.
De 1436 à 1437, Rodrigue conduisit ses troupes dans le Limousin et jusqu’aux environs d’Orléans, puis redescendit en Albigeois : il était alors au faîte de sa puissance et comptait dans ses rangs dix mille hommes, prétendent Hernando del Pugar et les autres écrivains espagnols, huit mille seulement au dire de notre chroniqueur Jean Chartier. Le héraut Berry dit en termes moins topiques « qu’il avoit la plus grande compagnie de tous les capitaines de France ». En 1437, Rodrigue foulait le Bourbonnais et allait fondre sur l’Anjou, lorsque le roi Charles , ému par le cri des peuples et remis en humeur de roi par l’affermissement de sa couronne, déclara par un édit Rodrigue de Villandrando banni de son royaume : défendant a toute personne, et nommément aux princes du sang, de lui accorder jamais aide, protection ni confort, donnant en outre permission au premier venu de courir sus aux routiers, s’ils se montraient sur le territoire et de les tuer comme bêtes nuisibles. Cette disgrâce fut passagère. En 1438, Rodrigue, avec le titre de conseiller et chambellan du roi, menait en Guienne une expédition contre les Anglais. Il opérait avec Poton de Saintrailles et d’autres capitaines envoyés par le roi de Castille, Jean , lequel avait conclu un traité avec la France et prêtait son aide sur les bords des Pyrénées à l’œuvre française de la rédemption nationale. Un titre, écrit en langue romane, atteste la contribution des États particuliers du Gévaudan aux dépenses nécessitées par l’entrée en campagne de Rodrigue. Ce titre émane de Bertrand Teyssier, consul de Saugues, et en voici le texte : « Sapchan tut que hieu, Bertrant Teysier, cossol de Salgue, confesse aver agut et recebut de Jehan Chaste, recebedor de dyosesse de Mende de la somma de dos milia motos donastz a Rodigo, conte de Ribadieu, la somma de tres motos d’aur, per aver estato Marehol, a la sieta de la equoctacion de ladita tallia. De laquala somma de motos ie me tene per couten et pagat, et ne quite lodit recebedor. En testimoin d’ayso, hieu ey senhat aquesta quitansa de mon senhet manual, lo primier jorn de may, l’an . Bertran Teysier.(Mss. Gaignières, vol. 647 intitulé : Titres originaux en gascon. Bibl. nat.)
Rodrigue de Villandrando combattait bien pour la couronne de France, et, en dépit de toutes les nausées qu’excitent les saturnales de ses tristes compagnons, il faut retenir les services considérables rendus par lui à la bonne cause, mais il est juste aussi de laisser à son passif les débordements de son existence militaire. Les routiers pesaient non moins lourdement aux populations frémissantes que l’envahisseur lui-même ; ils étaient partout accueillis comme des fléaux : l’on ne trouve nulle trace dans nos historiens d’un souvenir sympathique qui ait béni leur passage. Partout, au contraire, la désolation et la terreur. Pendant la campagne de 1438 et de 1439, que Dom Vaissette raconte assez en détail et sur laquelle nous n’avons pas à insister, le Toulousain, l’Agénois et l’Albigeois, eurent particulièrement à souffrir de la lutte fort confuse où s’escrimèrent à l’envi Jean de Bonnay, sénéchal de Toulouse, les bâtards de Béarn et d’Armagnac, Poton de Saintrailles, et surtout Rodrigue et son lieutenant Salazar. Cette expédition, dirigée officiellement contre les Anglais, avait fini par dégénérer en guerre civile, en excès de tout genre de la part des routiers, et vers 1438 le cri des populations s’élevait si amer, si poignant, que le roi envoya son propre fils, le futur Louis , afin de pacifier le Languedoc et surtout de le débarrasser de Rodrigue. Le dauphin Louis assoupit toutes choses avec sa finesse précoce, démêla un écheveau fort embrouillé, louvoya dans ce choc de compétitions féodales, et aboutit en définitive au retour de Saintrailles près du roi et au départ de Rodrigue pour l’Espagne. Il est certains instruments que les pouvoirs éliminent lorsqu’ils ne peuvent les briser. L’exode de Rodrigue et de ses compagnons eut lieu en juin 1439 : cette bande ne devait plus revoir la France.
Rodrigue gravit les Pyrénées avec trois mille combattants au dire des historiens espagnols Çurita et Mariana : il laissait chez nous son ami et fidèle compagnon Jean de Salazar, lequel se mit de suite aux gages de Charles , se montra serviteur intègre de ce prince durant la Praguerie, fut disgracié en 1443, reprit du service à l’avènement de Louis et mourut à Troyes, le 12 novembre 1479, chevalier, conseiller et chambellan du roi, capitaine de cent lances de son ordonnance, seigneur de Montaignes, Saint-Just, Marcilly, Las, Lauzac et Issoudun. Jean de Salazar fut enterré dans la cathédrale de Sens, dont l’un de ses fils fut archevêque (Cabinet des titres à la Bibl. nat.).
Pour Rodrigue, il ne nous appartient plus depuis le mois de juin 1439. Ses faits et gestes dans son pays natal révèlent un homme d’épée et de conseil, mûri par l’âge, fortifié par les épreuves. Maréchal du prince des Asturies, il n’hésita point à combattre cet héritier présomptif, révolté contre son père, le roi Jean , et prit une grande part aux luttes intestines qui troublèrent les Castilles. Il devint le conseiller intime de Jean et garda à ce malheureux souverain une fidélité inviolable. Les historiens espagnols et le poète portugais, Garcia de Rezende, dans sa Chronica dos valerosos e insignes feitos del rey D. Joâo , de gloriosa memoria, ne tarissent point sur les éloges du comte de Ribadeo. Il faut reconnaître que Rodrigue avait cessé d’être le capitaine d’aventures, l’homme des lippées franches, le forban de grand’route, et qu’il se conduisit à l’égard de son prince en conseiller loyal, en gentilhomme fidèle. Son biographe, Hernando del Pugar, nous apprend qu’il s’achemina par la prière, le jeûne, les bonnes œuvres et la contrition à l’éternité, dans laquelle il s’endormit à l’âge de soixante-dix ans. D’après l’époque présumée de sa naissance, sa mort advint dans les premières années du règne de Henri de Castille. Après avoir perdu en Espagne sa première femme, Marguerite de Bourbon, le comte de Ribadeo s’était remarié, n’ayant aucun hoir légitime, avec Dona Béatrix de Zuniga, fille du seigneur de Monterey. De cette seconde union il eut un fils, Pierre de Villandrando, comte de Ribadeo, mort sans alliance, et une fille Dona Marina de Villandrando, dont le fils, Don Diego Gomez de Sarmiento de Villamayor, recueillit l’héritage de son grand-père.
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