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Commentaires sur l’Épître aux Galates

Jérôme_de_Stridon · 1884 · Free in the US

74,948 words · about 5 h 15 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1884 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Commentaires_sur_l’Épître_aux_Galates&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Jérôme_de_Stridon
Language
French
Published
1884
Length
74,948 words · about 5 h 15 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Prologue about 5 min
  2. Livre I about 1 h 35 min
  3. Livre II about 1 h 53 min
  4. Livre III about 1 h 42 min

Continue:

Prologue

Peu de jours s’étaient écoulés depuis qu’ayant terminé l’interprétation de l’épître de saint Paul à Philémon, j’avais entrepris celle de l’épître aux Galates, en laissant de côté beaucoup d’autres épîtres intermédiaires, et voici que je reçois tout à coup une lettre de la ville de Rome, m’apprenant que la vénérable matrone Albine est allée jouir de la présence du Seigneur, et que la pieuse Marcelle, privée du doux commerce de sa mère, demandait plus que jamais d’être consolée par vous, Paule et Eustochie. Et comme il est impossible de satisfaire immédiatement à ce désir, à cause de l’immense étendue de mer et de terre qui vous séparent, la pensée m’est venue de chercher à guérir cette vive blessure par le remède des Écritures. Je connais sa ferveur, je connais sa foi, je sais de quel feu son cœur est toujours embrasé, je sais quelle est au-dessus de son sexe, qu’elle oublie tout ce qui est humain, et qu’au son éclatant des divines Lettres, elle traverse hardiment la mer Rouge de ce siècle. Oui, je peux le dire, lorsque j’étais à Rome, si rapidement qu’elle m’ait vu, elle m’a toujours adressé quelque question sur les Écritures. Et, suivant la règle de Pythagore, elle n’admettait pas comme vraies toutes mes réponses ; l’autorité n’avait aucun poids pour elle sans des raisons évidentes ; elle examinait toutes ces raisons, et les pesait avec tant de sagacité que je sentais que j’avais en elle un juge plutôt qu’un élève.

J’entreprends donc un travail que je pense devoir être fort agréable à celle qui est absente, et très utile à vous qui êtes ici près de nous, travail qui n’a pas encore été essayé avant nous par des écrivains de notre langue, et que peu d’écrivains grecs ont traité comme le demandait la dignité du sujet. Je n’ignore pas, il est vrai, que Caius Marius Victorinus, qui enseignait la rhétorique à Rome lorsque j’étais encore enfant, a publié des commentaires sur l’Apôtre. Mais, tout préoccupé qu’il était par l’étude des lettres profanes, il ignorait complètement les saintes Écritures, dont personne, quelle que soit son éloquence, ne peut parler comme il faut, s’il ne les connaît point. Quoi donc, ne suis-je pas un insensé ou un téméraire, moi qui promets ce que celui-ci n’a pu faire ? Nullement, il me semble, au contraire, que je devrais être plutôt accusé de trop de défiance et de timidité, puisque, dans la conscience de ma faiblesse, j’ai suivi ici les commentaires d’Origène. Ce grand homme a écrit cinq livres uniquement sur l’épître aux Galates, et a terminé son dixième livre des Stromates par une courte exposition de la même épître. Il a encore composé divers traités et des extraits qui, seuls, auraient pu suffire. Je ne dis rien de Didyme, mon voyant, ni d’Apollinaire de Laodicée, qui est sorti récemment de l’Église, et Alexandre, ancien hérétique, Eusèbe d’Émèse, et Théodore d’Héraclée, qui ont laissé aussi des commentaires abrégés sur cette épître. Si je recueillais quelques explications de ces écrits, il en résulterait un ouvrage qui ne serait pas entièrement à dédaigner. Mais, pour l’avouer en toute simplicité, j’ai lu tous ces écrits, et, en faisant dans mon esprit un recueil abondant, j’ai fait venir un secrétaire et lui ai dicté soit mes pensées, soit celles des autres, sans m’astreindre à conserver ni l’ordre, ni les expressions, ni même le sens. Mais c’est à la miséricorde de Dieu seul que nous sommes redevables, si les sages explications des autres ne viennent pas à disparaître par notre peu de science, et si ces explications, qui sont si goûtées de ceux à qui elles s’adressent, ne le sont point parmi les étrangers.

Pour résumer en peu de mots le sujet de cette épître, je dois vous avertir que l’Apôtre traite dans l’épître aux Galates la même matière que dans l’épître aux Romains, avec cette différence toutefois, que dans l’épître aux Romains le sens est plus élevé et les raisonnements plus profonds, et que, tandis que dans celle-ci, écrivant à ceux qu’il apostrophe ainsi dans la suite : « Ô Galates insensés, » et encore : « Êtes-vous si insensés ? », il a employé un langage plus simple, le langage du reproche plutôt que de l’enseignement, langage que les insensés eux-mêmes pussent comprendre ; et il a revêtu d’une élocution commune des pensées ordinaires, de manière à amener par l’autorité ceux que la raison ne pourrait persuader. Il n’y a pas un seul discours de l’Apôtre, soit écrit, soit parlé, où il ne s’applique à enseigner que tous les fardeaux de la loi ancienne sont supprimés, que tout ce qui a précédé en images et en figures, c’est-à-dire le repos du sabbat, l’opération humiliante de la circoncision, le retour des Calendes et des trois grandes fêtes annuelles, l’abstinence scrupuleuse des aliments, et les ablutions si souvent répétées dans le jour, ont cessé à l’arrivée de la grâce de l’Évangile, qui reçoit son accomplissement non du sang des victimes, mais de la foi de l’âme qui croit en Jésus-Christ. Mais, partout ailleurs, ce n’est qu’en partie et suivant que l’occasion s’en présente au milieu d’un sujet tout différent, que l’Apôtre parle indirectement et sommairement de cette vérité. Dans ces épîtres, au contraire, il traite directement de l’abrogation de la loi ancienne et de l’introduction de la nouvelle loi. Mais l’épître aux Galates a cela de propre, que l’Apôtre n’y écrit pas à ceux qui avaient quitté le judaïsme pour croire en Jésus-Christ, et qui croyaient qu’on devait observer tous les rites et cérémonies de leurs pères ; mais à ceux d’entre les Gentils qui avaient reçu la foi de l’Évangile et qui, retournant en arrière, sur l’autorité de quelques docteurs qui assuraient que Pierre lui-même, Jacques et toutes les Églises de Judée avaient fait un mélange de l’Évangile du Christ avec la loi ancienne. Paul lui-même, disaient-ils, prêche aux Gentils d’une manière différente qu’il n’agit parmi les Juifs, et c’est en vain qu’ils croient dans le Crucifié s’ils croient pouvoir négliger ce que les premiers des apôtres observent fidèlement. Saint Paul marche donc avec précaution entre ces deux écueils : il s’applique à ne point trahir et livrer la grâce de l’Évangile, pressé qu’il est par le poids et l’autorité des anciens ; et, d’un autre côté, à ne point blesser ceux qui l’ont précédé, en défendant la cause de la grâce. Il marche donc par deux voies détournées et s’avance secrètement comme par des conduits souterrains. Il veut ainsi enseigner à Pierre à se conduire de telle manière vis-à-vis du peuple de la circoncision qui lui est confié, que ce peuple, forcé de renoncer tout d’un coup à son genre de vie traditionnelle, n’en prenne scandale, et ne refuse de croire dans la croix de Jésus-Christ. Et pour lui, à qui a été confiée la prédication des Gentils, il croit qu’il est juste de défendre, dans l’intérêt de la vérité, ce qu’un autre dissimulait dans l’intérêt de son ministère. C’est ce qu’a nullement compris ce Batanéot, ce scélérat de Porphyre qui, dans le premier livre de son ouvrage contre nous, objecte que Pierre a été réprimandé par Paul, parce qu’il ne marchait pas droit dans la prédication de l’Évangile, voulant infliger à Pierre une flétrissure d’erreur et à Paul une marque d’insolence, et accuser de mensonge, contre tous les deux, une doctrine fausse et erronée, alors qu’ils étaient tous deux en complet désaccord. Nous arrivons ainsi, par le secours de vos prières, à l’explication abrégée du sens de ce texte, comme nous le mentionnerons plus pleinement en son lieu. Mais il est temps que, posant les paroles de l’épître elle-même, nous cherchions à mettre dans leur jour tout ce qu’elle renferme.

Livre I

« Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par l’autorité d’aucun homme, mais par Jésus-Christ et par Dieu le Père, qui l’a ressuscité des morts. » — Ce n’est point par orgueil, comme quelques-uns le pensent, mais par nécessité que saint Paul déclare que ce n’est ni des hommes, ni par l’intermédiaire d’aucun homme qu’il tient son titre et sa mission d’apôtre, mais par Jésus-Christ et par Dieu le Père. Il confond ainsi, par une si grande autorité, ceux qui publiaient partout qu’il était en dehors des douze apôtres, qu’on l’avait vu paraître subitement sortant de je ne sais où, ou qu’il avait été appelé à l’apostolat par les chefs de l’Église. On peut dire aussi qu’il fait ici une allusion indirecte à Pierre et aux autres apôtres, en disant que la prédication de l’Évangile lui a été confiée non par les apôtres, mais par Jésus-Christ lui-même, qui avait aussi choisi ces apôtres. Or, tout ce préambule est comme une réponse anticipée faite à ceux qui auraient pu opposer à sa doctrine, qui établissait la grâce de l’Évangile contre les fardeaux imposés par la loi : « Mais voilà ce que Pierre a dit, ce que les apôtres ont établi, ce que vos prédécesseurs ont décrété. » Ce qu’il ne dit pas, semble-t-il, à mots couverts en commençant, il l’exprime plus clairement dans la suite, lorsqu’il affirme qu’il n’a rien reçu de ceux qui paraissaient être quelque chose ; lorsqu’il écrit qu’il a résisté en face à Pierre et qu’il n’a été entraîné par aucune nécessité à céder à l’hypocrisie des Juifs. Il pourra paraître téméraire à quelques-uns que Paul se soit exprimé, bien qu’en termes voilés, contre les apôtres, lui qui s’était rendu à Jérusalem pour comparer l’Évangile qu’il prêchait avec celui des apôtres, de peur de travailler ou d’avoir travaillé inutilement. Comprenons donc bien que, jusqu’à ce jour, les apôtres avaient été envoyés par les patriarches des Juifs. C’était même, je le pense, par leurs conseils que les Galates pervertis avaient commencé de garder les observances légales, ou bien certainement d’autres d’entre les Juifs qui croyaient en Jésus-Christ étaient allés en Galatie, affirmant que Pierre, le prince des apôtres, et Jacques, frère du Seigneur, observaient les prescriptions de la loi. C’est donc pour établir une distinction entre ceux qui sont envoyés par les hommes, et lui Paul, qui a reçu sa mission de Jésus-Christ, qu’il débute par cet exorde : « Paul, apôtre, non pas des hommes, ni par l’intermédiaire d’aucun homme. » Or, apôtre veut dire envoyé. C’est un nom qui est propre aux Hébreux et qui a pour synonyme le mot Silas, nom qui fut donné par celui qui envoyait à celui qui était envoyé. Au témoignage des Hébreux, parmi les prophètes et ceux qui font profession de sainteté, il en est qui sont tout à la fois prophètes et apôtres, d’autres qui sont simplement prophètes ; enfin, lorsque Dieu dit à Moïse : « Je t’enverrai à Pharaon » (Exod. , 10), que répond Moïse ? « Veuillez en choisir un autre pour l’envoyer » (Ibid., 13). Écoutez encore ce que Dieu dit à Isaïe : « Qui enverrai-je, et qui ira vers ce peuple ? » (Isai. , 8). Tous deux sont donc apôtres et prophètes ; c’est aussi ce qui peut nous faire comprendre comment Jean-Baptiste peut être appelé à la fois prophète et apôtre, car l’Écriture dit de lui : « Et un homme fut envoyé de Dieu, et son nom était Jean » (Joan. , 6). Et dans l’épître aux Hébreux (Hebr. , 1), Paul n’a pris en tête de cette épître, ni son nom propre, ni le titre d’apôtre, parce qu’il allait dire de Jésus-Christ : « Ayant donc Jésus pour souverain Pontife et apôtre de notre confession ; » il n’était pas convenable en effet, qu’étant sur le point d’enseigner que Jésus-Christ était apôtre, il se donnât lui-même ce même titre d’apôtre. Or, on peut distinguer quatre sortes d’apôtres. Les uns ne tiennent leur mission ni des hommes, ni par l’intermédiaire des hommes. Les seconds la reçoivent de Dieu, mais par le moyen des hommes. Les troisièmes la reçoivent des hommes et non de Dieu. Les quatrièmes ne tiennent cette mission, ni de Dieu, ni par le moyen des hommes, ni des hommes, mais d’eux-mêmes. Nous pouvons placer dans la première classe Isaïe et les autres prophètes, et l’apôtre saint Paul lui-même, qui n’a reçu sa mission ni des hommes, ni par le moyen des hommes, mais de Dieu le Père et de Jésus-Christ. À la seconde classe appartient Jésus, fils de Navé, que Dieu a établi son envoyé, mais par l’intermédiaire de Moïse. La troisième classe est composée de ceux qui sont appelés par la faveur et la volonté des hommes. Aussi en voyons-nous beaucoup aujourd’hui qui sont élevés au sacerdoce, non pas par les jugements de Dieu, mais par les suffrages achetés du peuple. La quatrième classe comprend les faux prophètes et les faux apôtres ; c’est d’eux que l’Apôtre a dit : « Ce sont de faux apôtres, des ouvriers d’iniquité, qui se déguisent en apôtres de Jésus-Christ » (II Cor. , 13), et ils disent : « Voilà ce que dit le Seigneur, » alors que le Seigneur ne les a pas envoyés. Tel n’était point l’apôtre saint Paul, qui n’a été envoyé ni des hommes, ni par le moyen des hommes, mais par Dieu le Père et par Jésus-Christ. De ce fait nous pouvons tirer une preuve péremptoire contre l’hérésie d’Ébion et de Photin, que Notre-Seigneur Jésus-Christ est Dieu, puisque l’Apôtre qui a été envoyé par Jésus-Christ pour prêcher l’Évangile nie qu’il ait été envoyé par un homme. D’autres hérésies cherchent à se glisser ici ; elles prétendent que la chair de Jésus-Christ n’était qu’imaginaire, et elles disent que Jésus-Christ était Dieu, mais qu’il n’était pas homme. Une nouvelle hérésie va jusqu’à enseigner que l’économie de la mission de Jésus-Christ n’a été faite qu’à moitié ; c’est ainsi que la foi de l’Église se trouve exposée aux naufrages de tant de fausses doctrines. Si elle affirme l’humanité de Jésus-Christ, Ébion et Photin se présentent. Si elle enseigne qu’il est Dieu, c’est le Manichéen, c’est Marcion, l’auteur d’une nouvelle doctrine, qu’on voit tout à coup surgir. Qu’ils écoutent tous cette vérité : Jésus-Christ est Dieu et homme ; non parce que Dieu soit autre ici que l’homme, mais celui qui était Dieu de toute éternité a daigné se faire homme pour notre salut. Il faut remarquer que dans le texte de Marcion on ne lit point : « Et par Dieu le Père. » Il a voulu insinuer que Jésus-Christ n’avait pas été ressuscité par Dieu le Père, mais par lui-même, conformément à ces paroles : « Détruisez le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours » (Joan. , 19), et à celles-ci : « Nul ne m’ôte la vie, mais je la dépose de moi-même. J’ai le pouvoir de la quitter, et j’ai aussi le pouvoir de la reprendre » (Ibid., , 18).

« Et tous les frères qui sont avec moi, aux Églises de Galatie. » — Dans d’autres épîtres, nous voyons en tête Sosthène et Silvanus, quelquefois Timothée. Dans celle-ci, où l’autorité d’un plus grand nombre était nécessaire, tous les frères se trouvent collectivement nommés. Peut-être appartenaient-ils à la circoncision, et, par là même, n’étaient-ils pas méprisés des Galates. Quand il s’agit de réformer le peuple, l’avis et le consentement d’un grand nombre contribuent beaucoup au succès. L’Apôtre dit : « Aux Églises de Galatie. » Il nous faut faire remarquer que saint Paul n’écrit pas ici à une seule Église, mais à toutes les Églises de la contrée, et qu’il s’adresse à des Églises auxquelles il reprochera dans la suite de s’être laissées dépraver par l’erreur. Concluons de là que l’Église peut être entendue de deux manières : de l’Église qui est sans tache et sans ride, et qui est vraiment le corps de Jésus-Christ, et de celle qui, toute réunie qu’elle est au nom de Jésus-Christ, n’a pas encore toutes les vertus dans leur plénitude et leur perfection. Comme on appelle sages de deux manières, ceux qui ont une vertu pleine et parfaite, et ceux qui commencent et sont en progrès. Des premiers il est dit : « J’enverrai vers vous des sages » (Luc. , 49). Des seconds : « Reprends le sage, et il t’aimera » (Prov. , 8). Car celui qui est d’une vertu pleine et consommée n’a pas besoin d’être repris. Suivant ce sens, il faut comprendre les autres vertus, c’est-à-dire qu’on est parfois plein de force et de prudence, de piété, de chasteté, de justice et de tempérance, parfois ces noms ne s’emploient qu’improprement.

« Que la grâce et la paix vous soient données par Dieu le Père et par Notre-Seigneur Jésus-Christ. » — Il ne parle pas, comme dans les autres épîtres, de la grâce et de la paix de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de cette grâce par laquelle, sans le mérite des œuvres, les péchés de la vie ancienne sont pardonnés et la paix accordée après le pardon ; mais il défend déjà sa cause avec prudence contre ceux qui étaient prévenus en faveur de la loi, et qui pensaient pouvoir être justifiés par les œuvres, afin que, bien convaincus que c’est par la grâce de Dieu qu’ils étaient sauvés, ils ne le fussent pas moins de l’obligation de persévérer dans leurs premiers sentiments.

« Qui s’est livré lui-même pour nos péchés, afin de nous arracher au siècle présent mauvais, selon la volonté de Dieu notre Père, à qui est la gloire dans les siècles des siècles. Amen. » — Ni le Fils ne s’est livré pour nos péchés sans la volonté du Père, ni le Père n’a livré son Fils sans la volonté du Fils ; mais la volonté du Fils était d’accomplir la volonté du Père, comme il le déclare dans ce Psaume (Psalm. , 9) : « Il est écrit que j’accomplirai votre volonté ; je l’ai voulu, ô mon Dieu. » Or, le Fils s’est livré pour détruire, par sa justice, l’injustice qui est en nous. La sagesse s’est livrée pour triompher de la folie ; la sainteté et la force se sont offertes pour effacer nos souillures et nos infirmités. Dans ce sens, ce n’est pas seulement pour le siècle futur qu’il nous a délivrés, selon l’espérance qu’il nous a donnée et sur laquelle repose notre foi ; il nous a délivrés même du siècle présent, alors que, morts avec Jésus-Christ, nous sommes transformés par une sainte nouveauté de sentiments, et nous cessons d’être du monde, qui cesse, lui aussi, avec raison, de nous aimer. On demande dans quel sens on peut dire que le siècle présent est mauvais. Les hérétiques prennent occasion de cette qualification pour affirmer que le créateur de la lumière et des siècles futurs est un être distinct du créateur des ténèbres et du siècle présent. Nous disons, au contraire, que ce n’est point tant ce siècle, qui s’écoule par la succession de la nuit et du jour, des années et des mois, qui est appelé mauvais, que les choses qui se font dans le siècle. C’est dans ce sens que l’Évangile dit : « qu’à chaque jour suffit sa malice » (Matth. , 34), et que Jacob dit des jours de sa vie qu’ils ont été courts et mauvais (Gen. , 9). Ce n’est pas que l’espace de temps dans lequel a vécu Jacob ait été mauvais, mais parce que les choses qu’il a souffertes ont été pour lui autant d’épreuves qui l’ont fortement exercé. Ainsi, dans le temps où Jacob servait pour obtenir ses épouses et qu’il avait à lutter contre mille difficultés, Ésaü menait une vie tranquille. Le même espace de temps était donc bon pour l’un et mauvais pour l’autre ; et l’Ecclésiaste n’aurait pas écrit : « Ne dis pas que mes premiers jours étaient bons en comparaison de ceux-ci » (Eccles. , 11), si ce n’est pour faire la distinction des maux. C’est ce qui fait dire à saint Jean : « Tout le monde est sous l’empire de l’esprit mauvais » (I Joan. , 19). Ce n’est pas que le monde par lui-même soit mauvais, mais le mal se fait dans le monde par les hommes qui disent : « Mangeons et buvons, demain nous mourrons » (Isai. , 13). Voilà pourquoi l’Apôtre lui-même nous dit : « Rachetez le temps, parce que les jours sont mauvais » (Eph. , 16). Les bois sont regardés comme infâmes parce qu’ils sont pleins de brigandages ; ce n’est ni la terre, ni les forêts qui sont coupables, mais les lieux sont comme souillés par les homicides qui s’y commettent. Nous avons en horreur le glaive qui a servi à répandre le sang humain, et la coupe dans laquelle on a versé le poison ; ce n’est la faute ni du glaive, ni de la coupe, mais ceux qui en ont fait mauvais usage sont dignes de notre haine. C’est ainsi que le siècle, considéré comme espace de temps, n’est par lui-même ni bon ni mauvais ; ce n’est que par la vie de ceux qui sont dans le siècle qu’il mérite d’être appelé bon ou mauvais. Méprisons donc les folies et les fables de Valentin qui imagina ses trente éons parce que les Écritures parlent des siècles, et prétendit qu’ils étaient animés, et, par ses séries de quatre, de huit, de dix et de douze, enfanta autant de siècles que la truie d’Énée mit bas de petits. Examinons encore la différence qui existe entre le siècle et le siècle du siècle, ou les siècles des siècles, et dans quelles circonstances cette locution désigne un espace de temps limité ou l’éternité. Dans l’hébreu, le mot siècle, c’est-à-dire Olam, avec la lettre Vau signifie l’éternité ; sans cette lettre, il n’exprime plus que la cinquantième année, qu’ils appellent l’année jubilaire. Voilà pourquoi l’Hébreu qui, aimant son maître, dans l’intérêt de sa femme et de ses enfants, consentait à avoir l’oreille percée et à servir comme esclave, devait servir in sæculum, c’est-à-dire jusqu’à la cinquantième année (Exod. , 5, 6). Ainsi encore les Moabites et les Ammonites ne devaient pas entrer dans l’assemblée du Seigneur, même après la cinquième et la dixième génération, et jusqu’à la fin du siècle (Deut. , 3). C’est qu’en effet tout contrat onéreux était résolu dans l’année jubilaire. Il en est qui expliquent cette locution : « dans les siècles des siècles, » comme nous expliquons celles-ci : « dans le saint des saints, dans les cieux des cieux, dans les œuvres des œuvres, dans les cantiques des cantiques. » Ainsi, la différence qui existe entre les cieux et ceux à qui appartiennent les cieux ; entre les saints qui, en comparaison des autres, ont une sainteté plus grande ; entre les œuvres plus parfaites les unes que les autres ; entre les cantiques qui ont une supériorité marquée sur tous les autres cantiques ; cette différence existerait entre le siècle et les siècles des siècles. D’après leur sentiment, le siècle présent doit être compté à partir de la création du ciel et de la terre, et se continue jusqu’à la consommation du monde, alors que le Christ doit juger tout ce qui existe. Ils remontent même plus haut, et s’enfoncent dans les siècles qui ont précédé ; ils disputent sur les siècles passés et futurs, examinant s’ils ont été bons et mauvais, ou s’ils le deviendront, et ils se trouvent entraînés dans des questions si profondes qu’ils ont composé sur cette matière des traités et des livres à l’infini. — Le prologue de l’Apôtre se termine par cette formule hébraïque, Amen, que les Septante ont traduite par γένοιτο, c’est-à-dire ainsi soit-il, et Aquila par πεπιστωμένως, vraiment ou fidèlement. C’est une expression que le Sauveur emploie souvent dans l’Évangile, où il affirme par le mot Amen ce qu’il a à dire.

« Je m’étonne que vous soyez transfuges si vite de celui qui vous a appelés à la grâce du Christ, » etc. — Nous lisons pour la première fois ce mot translation dans la Genèse, où il est dit que Dieu transféra Énoch et qu’on ne le trouvait plus (Gen. , 24). Nous le rencontrons ensuite dans les livres des Rois, lorsqu’Achab fut entraîné par son épouse Jézabel au culte des idoles et à faire ce qu’avaient fait les Amorrhéens que le Seigneur avait exterminés de la présence des enfants d’Israël (III Reg. , 25, 26). De part et d’autre, c’est une translation, mais l’une vient de Dieu, l’autre du démon. Celui que Dieu transfère ne peut être trouvé par des ennemis, et son adversaire ne peut lui dresser d’embûches. Mais ce qui est transféré par le démon passe à ce qui paraît être, mais qui n’est pas en réalité. Les sages du siècle donnent aussi le nom de transférés à ceux qui passent d’une doctrine à une autre. Ainsi ce Denys, qui avait commencé par affirmer que la douleur n’était pas un mal, et qui, après avoir été accablé de calamités et de souffrances, déclara que la douleur était le souverain mal, fut appelé transposé ou transféré, parce qu’il avait passé d’une première opinion à un sentiment tout contraire. Paul s’étonne donc que les Galates soient passés de la liberté de l’Évangile à la servitude des œuvres légales. Il s’étonne ensuite de ce qu’ils soient passés sitôt, car le crime n’est pas le même pour celui qui abandonne difficilement un parti, et pour celui, au contraire, qui l’abandonne avec une déplorable promptitude. Ainsi, dans le supplice des martyrs, on ne peut regarder comme coupable de la même peine celui qui, sans avoir eu à lutter, à souffrir, s’empresse de nier, et celui qui, torturé sur les chevalets, sur les cordes, sur les bûchers, est comme forcé de nier ce qu’il croyait. La prédication de l’Évangile était encore récente, il s’était écoulé très peu de temps depuis que l’Apôtre avait converti à Jésus-Christ les Galates, adorateurs des idoles. Il s’étonne donc qu’ils l’aient sitôt abandonné, lui au nom duquel ils étaient récemment devenus chrétiens. Ce passage contient aussi une hyperbate qu’on peut traduire de la sorte : « Je suis étonné que vous ayez sitôt abandonné le Christ Jésus, qui vous a appelés dans sa grâce, » selon ces paroles : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence » (Marc. , 17). En effet, c’est par la grâce que nous avons été sauvés, et non par la loi. « Vous êtes passés, dit-il, à un autre Évangile, lequel n’est point réellement un autre Évangile, car tout ce qui est faux ne subsiste pas, et ce qui est contraire à la vérité n’existe pas ; comme l’indiquent ces paroles : « Ne donnez pas le sceptre à ceux qui n’existent pas » (Esther. , 12), et celles-ci : « Dieu a appelé les choses qui n’existaient pas, pour les faire passer du néant à l’être » (Rom. , 17). Or, si l’Apôtre parle ainsi de ceux qui croyaient dans le même Dieu et avaient les mêmes Écritures, et qu’il leur reproche d’être passés à un autre Évangile qui n’est pas un autre Évangile, que devons-nous penser de Marcion et des autres hérétiques qui rejettent jusqu’au Dieu créateur, et enseignent que le Christ vient d’un autre Dieu ? Leur égarement et leur chute n’ont pas pour cause seulement l’interprétation de la loi, ou une discussion sur la lettre ou sur l’esprit ; c’est sur le principe et le droit fondamental de l’Église qu’ils sont en désaccord avec nous. L’Apôtre dit avec beaucoup d’à-propos : « Ce sont seulement quelques personnes qui sèment le trouble parmi vous et qui veulent changer l’Évangile de Jésus-Christ. » Ils veulent, dit-il, changer, dénaturer, troubler l’Évangile de Jésus-Christ ; mais ils ne pourront y réussir, car sa nature est de ne pouvoir être que la vérité. Celui qui interprète l’Évangile dans un autre esprit, dans un autre sens que celui dans lequel il a été écrit, sème le trouble parmi les croyants, change et dénature l’Évangile de Jésus-Christ ; il rejette en arrière ce qui était en face, et place devant lui ce qui était derrière. S’il veut suivre exclusivement la lettre, il place en avant ce qui était en arrière. S’il adopte les interprétations des Juifs, il rejette en arrière ce qui, de sa nature, était en avant. Il y a ici, du reste, une analogie remarquable dans ce mot de translation appliqué aux Galates, car le mot Galates, dans notre langue, signifie translation.

« Mais quand nous-même, ou un ange venu du ciel, vous annoncerait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème. » — On peut entendre ces paroles comme dites hyperboliquement dans ce sens, non pas que l’Apôtre ou un ange aient pu annoncer un Évangile différent du premier, mais que, si, par impossible, les apôtres et les anges venaient à changer de sentiment, ils ne devraient cependant pas abandonner l’Évangile qu’ils avaient reçu ; surtout lorsque l’Apôtre lui-même, voulant dans un autre endroit montrer la fermeté de sa foi, s’écrie : « Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus, Notre-Seigneur » (Rom. , 38, 39). « Je dis la vérité dans le Christ, je ne mens pas, et ma conscience me rend ce témoignage » (Ibid., , 1). Ce n’est point là le langage d’un homme qui puisse jamais renoncer à la foi et à l’amour de Jésus-Christ. Ceux qui ne veulent pas entendre ces paroles dans un sens hyperbolique, et les prennent au littéral, disent que les apôtres et les anges peuvent se détacher de la vérité et tomber dans l’erreur ; ils apportent à l’appui de leur opinion cet aveu de saint Paul lui-même, qu’il était exposé à tomber, il le savait, s’il se laissait aller à la négligence. « Je châtie mon corps, disait-il, et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé » (I Cor. , 27). Il est écrit aussi des anges qu’ils sont sujets au changement, « et que ceux qui n’ont pas conservé leur primauté et qui ont abandonné leur propre demeure sont retenus dans les chaînes éternelles et dans de profondes ténèbres, et réservés pour le jugement du grand jour » (Jud. 6). Seule la nature de Dieu est immuable, lui dont il est écrit : « Pour vous, vous êtes éternellement » (Psalm. , 27). Et il dit aussi de lui-même : « Je suis votre Dieu et je ne change pas » (Malach. , 6). Nous lisons encore que Lucifer, qui s’élevait dès l’aurore, est tombé du ciel, et que celui qui envoyait à toutes les nations a été brisé sur la terre. Le savant Tertullien prend occasion de ce passage pour combattre Apelle et sa vierge Philumène, inspirée par un ange pervers et d’un esprit diabolique. C’est ici, écrit-il, que bien longtemps avant la naissance d’Apelle, l’Esprit-Saint avait frappé prophétiquement d’anathème par la bouche de l’Apôtre. Or, le mot anathème est une expression propre aux Juifs ; nous la voyons employée dans le livre de Josué, fils de Navé (Jos. , 18, , 1) et dans les Nombres (Num. , 2), lorsque Dieu commande de livrer à l’anathème et à la malédiction tout ce qui se trouvait dans la ville de Jéricho et dans le camp des Madianites. Interrogeons ceux qui affirment que le Christ et Paul, son apôtre, viennent d’un Dieu bon et ignoré jusqu’alors, l’un comme fils, l’autre comme serviteur, qui ne savent ni maudire ni condamner personne : comment l’Apôtre se sert-il ici d’une expression propre aux Juifs, c’est-à-dire du Créateur, et souhaite-t-il ici la mort à un ange ou à un apôtre, lui qui s’abstenait constamment de la vengeance ? En ajoutant : « Comme nous l’avons déjà dit, ainsi je le répète, » il nous apprend que, craignant ce qui devait arriver, il avait déjà menacé d’anathème ceux qui prêcheraient une doctrine différente ; et maintenant que cette doctrine différente a été prêchée, il frappe ses auteurs de l’anathème dont il les avait menacés. Or, il place sous le coup de cet anathème, et lui que personnellement les Juifs accusaient de prêcher parmi les Gentils une doctrine contraire à la conduite qu’il tenait dans la Judée, et un ange lui-même, supérieur, de l’aveu de tous, aux apôtres ses prédécesseurs, afin qu’on n’élevât pas outre mesure l’autorité de Pierre et de Jean, puisqu’il n’était permis ni à lui qui les avait enseignés, ni à un ange lui-même, de leur prêcher une autre doctrine que celle qu’ils avaient d’abord reçue. Il se nomme lui-même, personnellement, ainsi que l’ange ; il désigne les autres sans les nommer : « Si quelqu’un, dit-il, vous annonce un autre Évangile, » se servant d’une expression générale pour ne point blesser ses prédécesseurs, tout en les désignant d’une manière indirecte.

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