01
Le temps, à la longue, donne quelque intérêt — un intérêt biographique, sinon littéraire — à des choses qui, plus rapprochées, n’avaient de valeur que pour nous. Il est bon aussi de fixer les particularités vraies, ne fût-ce que pour empêcher les fausses de s’y substituer et de prévaloir. J’étais allé faire pour la première fois, ai-je dit, un voyage en Suisse dans l’été de 1837. Je savais, en passant à Lausanne, que j’y avais un ami dans la personne de M. Juste Olivier, poète de la jeune école, et que j’avais vu à Paris en 1829-30. Accueilli avec cordialité par lui et par sa femme, poète elle-même, je ne tardai pas, dans la conversation, à exprimer un regret : c’était de ne pouvoir, dans ma vie de Paris morcelée, un peu dissipée et assujettie à des besognes journalières, trouver une année d’entier loisir pour produire et mener à fin ou mettre du moins en pleine voie d’exécution le projet que je nourrissais depuis longtemps d’une histoire de Port-Royal. J’étais réellement seul, alors, à m’occuper d’un pareil sujet. J’y avais été conduit par mon goût poétique pour les existences cachées et par le courant d’inspiration religieuse que j’avais suivie dans les Consolations. Mes amis saisirent ma parole au vol : ils avaient des relations intimes dans le Conseil de l’Instruction publique et dans le Conseil d’État. Je fus tout surpris lorsque, deux ou trois jours après ma première conversation, ils me demandèrent si, au cas où l’on m’offrirait de faire dans l’Académie de Lausanne un Cours d’une année sur Port-Royal, j’accepterais. J’acceptai avec gratitude. Je revins deux mois après, vers le milieu de l’automne, avec toute ma collection de livres jansénistes ; je m’enfermai, ne voyant jamais personne jusqu’à quatre heures du soir les jours où je ne
faisais pas cours, et jusqu’à trois heures les jours où je professais. Ma leçon était de trois à quatre heures. J’en faisais trois par semaine, et le nombre total des leçons fut de quatre-vingt-une. Tout l’ouvrage fut construit et comme bâti durant cette année scolaire (1837-1838).
Lorsque j’arrivai dans cette bonne, honnête et savante Académie de Lausanne, M. Porchat, le futur traducteur de Goethe, était recteur et chargé de la chaire de langue et de littérature latines ; M. Monnard, mort depuis professeur à l’Université de Bonn, était professeur de littérature française ; M. Vinet venait d’être nommé professeur d’Homélitique (ou Éloquence sacrée) et de Prudence pastorale (Directions aux étudiants de théologie sur la vie de pasteur). Il y avait encore M. Dufournet, professeur d’exégèse et d’hébreu ; M. Herzog, professeur d’histoire ecclésiastique ; M. André Gindrez, professeur de philosophie, et membre en même temps du Conseil d’Instruction publique dont il était l’âme. M. Juste Olivier, mon ami, donnait un cours d’histoire.
J’entre dans ces détails et je rappelle ces noms, parce qu’il a été fait depuis des tableaux un peu fantastiques de cette réunion de professeurs, et l’on y a introduit des noms illustres ou connus qui n’ont figuré sur la liste que plus tard.
M. Vinet était donc lui-même, si j’ose dire, un nouveau venu dans l’Académie de son pays natal. Il y avait été appelé de Bâle où il était comme exilé en pays allemand, et où il professait depuis des années, à l’usage de la jeunesse locale, une littérature française des plus élevées, des plus fines et qu’eût certes enviée Paris. Un homme bienveillant et fort savant, mais qui écrit un peu vite, M. Saint-René Taillandier, dans un article de la Revue des Deux Mondes m’a présenté avec quantité de détails qui ont l’air d’être précis et qui ne sont qu’inexacts, comme étant allé m’éclairer au foyer de M. Vinet, ayant allumé ma lampe à la sienne, et m’étant prémuni auprès de lui, et grâce à ses lumières, contre les interprétations que M. Cousin devait donner du scepticisme de Pascal. Il s’agissait bien alors, en 1837, du Pascal de M. Cousin, qui ne vint que cinq ans plus tard !
Toute cette théorie de M. Saint-René Taillandier, à mon sujet, cette conjecture qu’il donne d’un ton d’affirmation, est purement fictive et imaginaire. Jamais je ne retirerai à M. Vinet aucun des éloges que je lui ai donnés dans la sincérité de mon cœur et dont ce livre même est tout rempli. Mais la vérité est que nous fûmes installés professeurs à l’Académie le même jour. C’est alors seulement que je fis sa connaissance directe. À mon précédent voyage, je ne l’avais pas vu ; il était encore absent, mais je m’étais fort occupé de lui. Je m’étais laissé raconter de près ses mérites, sa vertu morale infuse dans son talent, les scrupules de sa conscience d’écrivain, le jet de sa parole plus libre et plus hardiment éloquente. J’avais lu ses livres, et aussitôt comprenant qu’il était l’homme le plus distingué du pays, l’esprit le plus original de cette culture vaudoise et l’honneur de la Suisse française, je m’étais hâté de faire mon métier d’informateur bénévole et de critique sympathique ; j’avais écrit sur lui dans la Revue des Deux Mondes un article qui paraissait à la date du 15 septembre 1837. M. Vinet le lut et m’écrivit la lettre suivante, qui est le point de départ de nos bonnes relations. On en doit rabattre tout ce que sa modestie excessive lui suggère ; mais on y voit du moins que ce n’est pas lui qui, bien qu’il sût à fond Pascal et un peu de Nicole, avait à me guider sur le chemin de Port-Royal et à m’initier à cet ordre d’études.
« Monsieur, on vient de m’envoyer la livraison de la Revue des Deux Mondes, où se trouve l’article que vous avez bien voulu me consacrer. Il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments que j’ai éprouvés en le lisant ; je ne les démêle pas très bien moi-même. Je ne veux pas vous dissimuler l’espèce d’effroi qui m’a saisi en me voyant tirer du demi-jour, qui me convenait si bien, vers une lumière si vive et si inattendue ; ce sentiment est excusable : il y va de trop pour moi, sous toutes sortes de sérieux rapports, d’être jugé avec une si extrême bienveillance dans un article dont vous êtes l’auteur et que vous avez signé. Il faudrait un bien grand fonds d’humilité pour en prendre facilement et vite mon parti. Cependant, monsieur, je ferais tort à la vérité, si je ne disais pas que j’ai éprouvé, au milieu de ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort à moi-même si
je dissimulais ma reconnaissance, qui a été plus vive encore et qui a fait la meilleure partie de mon plaisir. C’en est un encore, dût-il en coûter à l’amour-propre (et certes vous avez trop ménagé le mien), que de se voir étudié avec un soin si attentif ; tant d’attention ressemble un peu à de l’affection ; et quel profit d’ailleurs n’y a-t-il pas à être l’objet d’une si pénétrante critique ? Vous semblez, monsieur, confesser les auteurs que vous critiquez ; et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la conscience. Je ferais plaisir peut-être à votre esprit de délicate observation, si je vous disais le secret historique de certains défauts de mon style et même de certaines erreurs de mon jugement. Mais vous m’avez trop généreusement donné de votre temps pour que je veuille vous en dérober ; et j’aime mieux, monsieur, employer le reste de cette lettre à vous dire combien, sous d’autres rapports que ceux qui frapperont tout le monde, il m’est précieux d’avoir un moment arrêté votre attention. La mienne s’attache à vous depuis longtemps, c’est-à-dire à vos ouvrages ; et quoique vous m’accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que c’est votre pensée intime, votre vrai moi, qui m’attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu’après beaucoup d’éloges un peu de sympathie doit vous plaire ; j’offre la mienne à l’emploi que vous faites de votre talent, qui ne s’est pas contenté d’intéresser l’imagination et d’effleurer l’âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie humaine ; et moi, qu’une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous l’ayez aimée ; et j’accepte avec reconnaissance les vœux par où vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m’avoir aidé à l’être ; il ne m’est pas permis d’être modeste aux dépens de la cause que je sers ; d’ailleurs on verra bientôt, si l’on y regarde, que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi.
« J’apprends, monsieur, que notre Lausanne espère obtenir de vous un Cours de littérature pour cet hiver, et ce Cours aura pour sujet Port-Royal ! Il y a longtemps que je me réjouissais de vous lire ; avec quel intérêt ne vous entendrai-je pas sur une école que je connais trop peu, mais qui m’est si chère par le peu que j’en connais
« Veuillez agréer, monsieur, avec mes remerciements, l’hommage de ma considération respectueuse,
Le grand, l’incomparable profit moral que je retirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans ce bon pays de Vaud, ce fut de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c’est que le Christianisme intérieur ; d’être plus à portée de me définir à moi-même ce que c’est, en toute communion, qu’un véritable Chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Être de l’École de Jésus-Christ : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu’elles enferment.
Pendant toute la durée de mon Cours, M. Vinet me fit l’honneur d’y assister toutes les fois que sa santé le lui permit. Il y eut, il est vrai, dans le fort de l’hiver, une assez longue interruption où la maladie et les frimas le retinrent ; mais il avait pu assister à toutes les leçons sur Saint-Cyran, et le caractère singulier et complexe de ce grand réformateur intérieur avait été pour lui toute une révélation. Il m’engageait même à publier à part un choix des belles pensées chrétiennes de Saint-Cyran.
Le Cours que je faisais se tenait dans la bibliothèque de l’Académie. Les élèves y assistaient ; mais j’avais de plus autorisé toutes les personnes de la ville à s’y rendre. Parmi mes auditeurs, j’eus souvent l’honneur de compter, indépendamment des professeurs mes collègues, M. Druey, conseiller d’État, qui depuis s’est fait une réputation politique, à la tête d’une révolution qu’il poussa avec violence, et qu’il modéra ensuite comme il put. Hégélien de doctrine, il assista notamment à mes leçons sur Malebranche, et il témoigna en être satisfait. S’il était permis de mêler un sourire à ces souvenirs sérieux, je dirais que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine), au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de certaines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe le plus faible ne manque jamais d’en trouver le premier, quand il est en nombre, en face de l’ennemi. Plus d’un de mes élèves, dès qu’il entrait, avait, du côté des dames, un sobriquet tiré de Port-Royal et qui circulait tout bas : Lancelot, Le Maître, Singlin, etc. — Je ne sus tout cela que plus tard. Enfin, il y eut l’année suivante plus d’un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter l’origine à ces réguliers et innocents rendez-vous que mon Cours avait procurés… Mais ceci m’éloigne par trop de mon sujet.
02
En revoyant d’anciens papiers, d’anciennes lettres, j’en retrouve une, entre autres, de mon ami (un intime ami d’alors) M. J.-J. Ampère. Elle se rapporte précisément à ce Discours d’introduction. On y verra avec quelle attention délicate ce monde choisi de l’Abbaye-au-Bois suivait de loin quelqu’un d’absent qui lui appartenait et qui avait été une fois accueilli dans son sein. Le Discours préliminaire par lequel j’avais ouvert mon Cours avait été publié quelques semaines après dans la Revue des Deux Mondes, et à cette occasion M. Ampère m’écrivait :
« (9 janvier 1838)… Nous avons lu avec un plaisir bien vif et bien général votre Discours ; cela transportait un peu auprès de vous et faisait assister à votre Cours autant qu’il se peut dans l’éloignement. Tout le monde en a été très content, y compris M. de Chateaubriand. On lui avait dénoncé une phrase comme attentatoire à la majesté du XVII : c’est celle où vous montrez le xvi et le xviii se réunissant en dépit de ce qu’il a interposé entre eux. Mme Récamier et moi avons pris la phrase pour la défendre. J’ai expliqué l’ensemble de votre pensée qui, exprimée rapidement, prêtait peut-être à une fausse interprétation. Je vous donne ces détails pour vous montrer combien le morceau a vivement préoccupé vos amis. Du reste, satisfaction complète de tous : M. et Mme Lenormant charmés, Ballanche, l’aristarque M. Paul idem. Mme Lenormant aime particulièrement l’exposition, d’un dramatique si simple et si touchant, où Bérulle, saint Vincent de Paul et le fondateur de la Communauté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet délibèrent sur ce qu’il y a à faire pour la religion. Mme Récamier préfère la seconde partie ; elle aime aussi particulièrement le contraste de la double scène qui suivit la mort de M. de Saci et celle de la mère Agnès : ici les Sœurs, là les Messieurs pouvant seuls achever les chants. — Les gens graves louent votre style d’être plus sévère, plus simple que jamais ; Le Prévost est de ce nombre ; il vous louait hier avec effusion, mais cœurs incirconcis l’arrêtait ; je lui ai dit que c’était un langage reçu en thèse religieuse, et Mme Lenormant m’a appuyé. M. Lenormant est aussi dans les plus satisfaits.
« J’ai rencontré Cousin qui était très-content et réclamait seulement une plus grande place pour l’Oratoire. Quant à moi, j’espère avoir saisi mieux que personne, par l’habitude que j’ai de votre esprit et de votre âme, toute la portée de vos moindres paroles, être entré plus que personne dans tout ce que votre Discours indique et fait pressentir. Quoi que vous en disiez, tout est vôtre, bien vôtre, dans vos points de vue. Seulement, il m’a été bien doux, par moments, de trouver dans la manière de disposer votre sujet, quelque peu d’une méthode semblable. Cela m’a fait un plaisir de vanité et d’amitié tout ensemble, comme si l’on trouvait qu’un ami a pris quelque chose de notre accent par un long commerce. N’en prenez pas trop, cher S.-B., n’emprisonnez pas trop vos ailes diaprées de poète dans mes étuis de critique. Je ne voudrais pas que dans l’ouvrage les divisions, Politique, Philosophie, Théologie, fussent aussi séparées. Mais je vois par le peu que vous me dites de votre Cours qu’il n’en est rien ; le mélange de ces différentes choses et leur entrelacement me paraît un des charmes de votre sujet et un bonheur pour la souplesse de votre talent…, »
Il me semble que rien ne peut mieux expliquer et faire comprendre l’attrait que ce monde de Mme Récamier avait pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L’esprit, le cœur, le talent, l’amour-propre, tout en vous y trouvait des points d’appui multi- pliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis enveloppés d’éloges. Rien n’était oublié de ce qui pouvait plaire et mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre aux marques d’un intérêt si suivi, si motivé ?
03
Par opposition à la façon légère et cavalière dont le Père Rapin a jugé la pénitence de M. Le Maître, je me plais à mettre ici une belle page chrétienne de M. Feydeau, un des amis de Port-Royal, un ami secondaire, mais à qui la profondeur des convictions a quelquefois inspiré d’heureux accents. Adressant aux religieuses de Port-Royal, alors persécutées, une lettre de consolation datée de son propre lieu d’exil en 1680, M. Feydeau, dont les souvenirs se reportaient aux premiers temps de l’abbaye restaurée et aux hommes incomparables qui avaient répondu à l’appel et au vœu de M. de Saint-Cyran, disait dans un sentiment énergique de vérité :
« Le premier (M. Le Maître) quitta la gloire du barreau où jamais personne ne fut plus admiré par son esprit et par son éloquence ; mais cherchant une autre gloire, il vint enterrer ses talents au pied de vos rochers et vint, dans vos grottes, se cacher aux yeux des hommes, afin de n’être connu que de Dieu seul. Il m’a dit qu’il ne faisoit que gémir et pleurer quand il se voyoit si excessivement loué, et qu’enfin un jour, au sortir d’une action où il avoit attiré l’admiration de tout le Palais, il se vint jeter aux pieds de M. de Saint-Cyran, le conjurant de le tirer du péril où il se voyoit par tant d’applaudissements qui ne faisoient que flatter son amour-propre et envenimer l’orgueil qui nous est si naturel et néanmoins si préjudiciable et si dangereux.
« Ce grand directeur ne lui permit pas de changer d’ambition ; il la lui fit quitter tout à fait : il ne le retira pas du barreau pour le faire monter dans la chaire ; il n’en fit pas un prêtre, selon la coutume du temps, mais un pénitent selon les règles de l’Église : la solitude, le silence et les larmes furent son partage : il fut six semaines entières sans pouvoir faire autre chose que pleurer, comme il me l’a dit lui-même, et sans parler à d’autre qu’à Dieu, ou plutôt se tenant devant lui sans rien dire, son cœur parlant assez par ses larmes.
« Ce grain de froment, tombant dans votre terre et venant à y mourir (mûrir ?), y porta beaucoup de fruit. On commença à voir, à la lueur de l’exemple qu’il donnoit, qu’on pouvoit faire pénitence sans se faire prêtre
ou religieux ; que ce n’étoit pas la voie que Dieu avoit marquée aux pénitents d’aller droit aux Ordres sacrés, où on n’admettoit autrefois que ceux qui avoient gardé la grâce du baptême et qui étoient reconnus pour innocents dans toute la conduite de leur vie. Le monde en murmuroit, mais ceux qui avoient quelque connoissance de l’esprit de l’Église et de l’amour pour ses divines règles, sentoient une consolation extraordinaire de voir que la bonté de Dieu avoit bien voulu retracer une voie que l’ignorance et la corruption du siècle avoient presque effacée, mais une voie qui étoit autrefois unique et qui au moins est la plus sûre…
« On vit aborder chez vous des flots de pénitents, qui venoient de cette mer orageuse du siècle à ce port de salut, sans se vouloir jamais rembarquer dans le monde. Il (M. Le Maître) se contenta de les fortifier par son exemple, et il me dit qu’on apprenoit à Port-Royal à se taire et non pas à parler. Il ajouta que rien ne vidoit tant le cœur que la langue ; mais sa plume ne fut pas inutile aux desseins que Dieu inspiroit, etc. »
Ce point de vue est le vrai, et l’on y prend l’idée juste de l’homme, réfléchie et transmise directement par un témoin qui s’inspire du même esprit.
04
La lecture de quelques passages de l’ouvrage de M. Sainte-Beuve, intitulé Port-Royal, m’a suggéré les réflexions suivantes.
Pour apprécier à leur juste valeur les accusations réciproques de deux parties adverses, ne faudrait-il pas les écouter également l’une et l’autre, et n’ajouter foi à leurs allégations qu’autant et à proportion qu’elles sont appuyées de preuves convaincantes, ou pour le moins probables ? Ne serait-il pas aussi conforme aux lois de l’équité et de la prudence de se placer sur le même terrain et au même point de vue que les parties dont on s’est constitué le juge ?
Les Jansénistes et les Jésuites s’accusent mutuellement. Il con- vient de voir ; 1 quels ont été les agresseurs ; 2 quels crimes ou griefs les deux adversaires se sont imputés les uns aux autres ; 3 comment ils les ont prouvés.
1 Il est évident que les Jansénistes (dans la personne de leurs deux patriarches, Jansénius et Saint-Cyran) ont été les auteurs de la guerre. Saint-Cyran avait été élève des Jésuites ; on ne voit pas qu’il ait eu personnellement à se plaindre des disciples de saint Ignace, du moins jusqu’à l’époque où il s’est montré au grand jour leur ennemi. Il en est de même de Jansénius : le refus qu’ont fait les Jésuites de le recevoir dans leur Ordre n’est pas une injure ; c’est un droit qu’ils avaient, et dont ils ont usé du reste, à ce qu’il paraît, avec tous les égards et toutes les marques de bienveillance qu’on pouvait exiger.
Si, plus tard, Jansénius a comploté secrètement avec son ami contre la Société de Jésus ; s’il a fait deux fois le voyage d’Espagne pour desservir les Pères auprès de sa Majesté Catholique, qu’en conclure contre les Jésuites ? Lorsque le docteur de Louvain qui s’était déclaré leur adversaire fut élevé sur le siège d’Ypres, ne l’ont-ils pas accueilli avec tous les honneurs dus à sa nouvelle dignité ? lorsque, après sa mort, il fut question d’imprimer son ouvrage intitulé Augustinus, et composé en partie contre la doctrine des Jésuites (ce qu’ils ignoraient encore), n’est-ce pas un religieux de la Compagnie, le Père Henschénius, Bollandiste, qui a sollicité à Vienne et qui a obtenu le Privilège impérial pour le livre de l’évêque d’Ypres ? À la vérité, dès que les Jésuites surent que Jansénius ne se contentait pas de condamner leurs opinions théologiques, mais qu’il osait jeter le blâme sur la doctrine de l’Église, ils ne tardèrent pas à attaquer le nouvel ouvrage. On ne peut leur contester ce droit, qui était pour eux un devoir : car la polémique contre l’hérésie est un des buts principaux de leur institut.
En second lieu, quels sont les crimes ou griefs que les deux patriarches du Jansénisme ont reprochés aux enfants d’Ignace ? Jansénius les accuse tout simplement d’être Pélagiens ou semi-Pélagiens, c’est-à-dire hérétiques. Il est vrai qu’il fait peser la même accusation sur la presque universalité des docteurs catho- liques, mais il la dirige tout spécialement et plus directement contre les théologiens de la Compagnie de Jésus. Encore ici, des prêtres, des religieux qui ont pour fin l’exercice du ministère apostolique peuvent-ils rester insensibles et muets sous l’accusation d’hérésie ?
De son côté, Saint-Cyran commence aussi la guerre contre les Jésuites, mais avec plus de violence encore, et avec d’autant moins de ménagements qu’il reste caché sous le voile du pseudonyme.
À l’entendre, les Jésuites Molinistes, qui ne partagent pas ses opinions (pour le moins bizarres, quand elles ne sont pas condamnables), « sont de véritables rejetons de Pélage ; ce sont les inventeurs et les propagateurs de fausses doctrines, des hommes qui n’ont presque aucune connaissance de la discipline ecclésiastique, qui ont perdu tout respect pour l’autorité des prélats de l’Église, toute humilité chrétienne et toute pudeur naturelle ; des ignorants qui se font un jeu de leur ignorance dans les matières importantes de la Grâce ; des directeurs sans lumière et sans conscience qui font consister la piété des personnes qu’ils conduisent dans le seul usage des sacrements et dans les pratiques extérieures, sans se mettre en peine des sentiments de dévotion intérieure et de la préparation du cœur. »
On pourrait croire que nous exagérons, et cependant ce n’est pas là la centième partie des griefs ou des épithètes outrageantes dont Saint-Cyran charge les Jésuites.
Mais 3°, quelles preuves, lui et Jansénius, apportent-ils pour justifier des imputations si graves ? aucune que je sache, du moins qui soit concluante, ou qui ait quelque valeur aux yeux de l’Église. Jansénius accusait les Jésuites d’être Pélagiens, c’est-à-dire hérétiques. Son accusation est tombée à faux, et c’est lui-même qui est convaincu d’avoir enseigné en son livre des opinions hérétiques. La doctrine des Jésuites (Molinistes), Bossuet lui-même en convient, est restée intacte dans l’Église. (Troisième Avertissement aux Protestants.)
À cette accusation fausse et injuste d’hérésie, Saint-Cyran en ajoutait d’autres : celles de désobéissance, d’ignorance, de morale relâchée.
En preuve de cette désobéissance et de ce manque de respect envers les prélats de l’Église, Saint-Cyran allègue les démêlés survenus entre Richard Smith, vicaire apostolique en Angleterre, et les missionnaires réguliers, Bénédictins, Jésuites, etc. Or, ce fait n’est pas très concluant contre les Jésuites, puisque le Pape Urbain VIII leur a donné gain de cause, à eux et aux autres réguliers, tout en leur recommandant d’honorer, de respecter Monseigneur de Chalcédoine et de lui rendre le tribut d’une bienveillance officieuse, quand l’occasion le demandera : Honorem, reverentiam, officiosamque benevolentiam, quotiescumque occasio postulaverit.
D’autre part, les évêques de l’Église gallicane qui intervenaient en cette affaire étaient récusables à plus d’un titre : parce qu’en cette cause ils se trouvaient juges et parties tout à la fois ; parce que le différend avait été porté devant le tribunal du Pape, leur supérieur commun ; et enfin parce que la condition de Vicaire apostolique n’avait ici aucun rapport avec celle des évêques en titre : ceux-ci ont une juridiction ordinaire et qui est fondée sur les Canons ; ceux-là ont seulement des pouvoirs extraordinaires et délégués, qui n’ont d’étendue et de durée que selon la volonté du Pape qui les donne.
Pour ce qui est du second grief, d’ignorance dans la théologie, et spécialement dans les matières de la Grâce, on sait ce que cela veut dire dans la bouche d’un adversaire.
Le troisième grief concernait le relâchement dans la morale ou dans la discipline de l’Église, qu’on attribuait aux Jésuites : mais cette accusation, tant de fois renouvelée, ne repose que sur des allégations fausses ou sur des sophismes.
Et d’abord, ce serait une injustice manifeste de rendre les Jésuites responsables de quelques propositions de morale relâchée ou trop indulgente, qui ont eu cours pendant un certain temps et dans certains pays ; car ces décisions trop larges, ces subtilités casuistiques n’ont pas eu des Jésuites pour auteurs ; elles étaient communes à bon nombre de théologiens Franciscains, Dominicains, Augustins, à des membres du Clergé, séculier, à des docteurs de Sorbonne ; elles étaient la plupart enseignées antérieurement à l’institution même de la Compagnie de Jésus, elles étaient particulières à certains pays, à certaines écoles, où les casuistes de l’Institut les avaient puisées. Du reste, on doit dire, à la décharge de la Compagnie, que, du moment où ces propositions de morale ont été notées ou censurées par l’Église, elles n’ont plus été enseignées par des auteurs Jésuites. En outre, ces religieux ne se prétendent pas infaillibles ; tout ce qu’on peut exiger d’eux, c’est que dans l’occasion ils reconnaissent leurs erreurs, et qu’ils se soumettent au jugement de l’Église ; ils l’ont fait : en peut-on dire autant de leurs adversaires ?
Un autre sophisme, en cette matière, est de ne pas distinguer assez ce qui est d’obligation rigoureuse ou de précepte d’avec ce qui n’est que de perfection ou de conseil ; en d’autres termes, de confondre presque toujours la direction spirituelle avec la confession purement sacramentelle ; le directeur et l’auteur ascétique qui conduisent les âmes dans la voie de la perfection, avec le confesseur et le casuiste dont le propre est d’enseigner au pénitent la voie du salut. On semble trop oublier aussi que le confesseur est juge au saint tribunal de la pénitence, et que le casuiste n’est proprement qu’un légiste. L’un prononce la sentence, il absout ou condamne : l’autre expose et développe la loi ; il en indique les infractions, les châtiments, et s’il va plus loin, ce n’est pas communément pour montrer les voies de la perfection, mais pour présenter aux pécheurs les moyens indispensables au salut, la fuite des occasions, la prière, etc. Ses décisions sont pour la plupart des décisions rigoureuses ; ce qui est strictement permis ou défendu par rapport au salut éternel. Le casuiste écrit pour le simple confesseur : sous un autre point de vue, non pas opposé mais plus élevé, l’auteur ascétique écrit pour les directeurs des âmes pieuses, ou même pour les âmes que Dieu appelle à la sainteté et à une plus grande perfection ; il écrit encore pour tous les Chrétiens, afin de leur suggérer les moyens d’éviter le mal, de combattre et d’extirper leurs inclinations mauvaises, de pratiquer les vertus de leur état. On voit assez la différence qu’il peut y avoir entre les ouvrages des uns et des autres, et dans certaines circonstances, entre leurs décisions, comme il en existe entre la décision du Code criminel ou civil qui dit : Cela n’est pas permis, et la conscience de l’homme d’honneur qui dit : Cela peut être permis, mais cela ne convient pas, cela blesse les sentiments d’honneur et de délicatesse.
Chez les Jansénistes, on ne trouve pas le légiste chrétien, le simple théologien casuiste ; il n’y a que le directeur ou l’ascète rigide, qui exige toujours la perfection et la plus austère perfection. La comparaison n’est donc pas possible, et elle n’est certainement pas légitime entre les docteurs jansénistes et les
catholiques, Jésuites ou autres. Ce serait, selon les termes de l’École, transire de genere ad genus.
Mais, dira-t-on, les Jésuites professaient une morale douce et commode afin d’attirer à eux les gens du monde. Imputation gratuite et injuste ! Quelles preuves en donne-t-on ? et de quel droit va-t-on fouiller dans la conscience pour juger des intentions ? D’ailleurs ces hommes qu’on se plaît à nous présenter comme si politiques et si habiles, l’auraient été bien peu en cette circonstance.
Pouvaient-ils ignorer que dans le monde, tout corrompu qu’il est, la vogue est pour ceux qui affichent, au moins dans les livres, une morale sévère ?
Ils ne l’ignoraient certainement pas ; ils ont eu le courage (et il en faut ici plus qu’on ne pense) de dire la vérité en un point si délicat ; ils ont eu la sagesse de ne pas outrer les obligations qui sont déjà assez étendues, et, à l’exemple de leur divin Maître, de ne pas craindre de s’exposer par là aux contradictions des langues et à toutes les malédictions des Pharisiens de la loi nouvelle.
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