Introduction
S’il est quelque chose dans cette vie, ô Paule et Eustochium, qui puisse maintenir l’homme sage et lui persuader de rester calme et toujours égal à lui-même au milieu des afflictions et des agitations de ce monde, c’est, en premier lieu, à mon avis, la méditation et la science des Écritures. En effet, puisque nous différons surtout des autres êtres animés en ce que nous sommes un animal raisonnable et doué de la parole ; et que, d’un autre côté, toute raison, toute parole sont contenues dans les livres divins, où nous apprenons ce que c’est que Dieu, et la raison pour laquelle nous sommes créés, je suis étonné qu’il se soit trouvé des hommes qui s’abandonnent à l’oisiveté et au sommeil, négligents d’apprendre des vérités aussi belles, ou bien croient devoir blâmer ceux qui se livrent avec ardeur à cette étude. Je pourrais leur faire une réponse courte et sévère qui les renverrait ou mécontents, ou convaincus, et leur prouver qu’il vaut beaucoup mieux lire les Écritures que d’appliquer tous ses désirs à augmenter, à entasser des richesses. Mais j’aime mieux leur dire tout simplement, ce qui me fera trouver grâce devant le juge le moins équitable, que je suis charmé de mes loisirs, et que la solitude me paraît plus agréable que toute la célébrité possible. Je ne blâme ni ne condamne ce qu’ils font ; qu’ils me laissent également satisfaire mes caprices si déraisonnables qu’ils paraissent. Je suis peu éloquent, que vous importe ? Cherchez en un plus disert. Je ne traduis point convenablement le grec en latin ; lisez les auteurs grecs, si vous connaissez cette langue ; ou si vous ne savez que le latin, ne jugez pas si sévèrement ce qui vous est offert gratuitement, et, suivant un proverbe vulgaire, n’examinez pas les dents d’un cheval qui vous est donné. Est-ce que je vous saisis et vous amène devant les tribunaux, parce que vous ne transcrivez pas (peut-être, parce que vous ne lisez pas) mes écrits ? Beaucoup d’autres, moins habiles, me liront ; pour vous, si vous écrivez vos discours, Cicéron lui-même sera dans l’admiration. Est-ce que le bienheureux martyr Cyprien a été détourné d’écrire par Tertullien, ou Lactance par Cyprien, ou Hilaire par Lactance ? Je ne dis rien des autres insectes qui font du bruit avec moi dans leurs livres. Il faut commencer par de petites choses, si l’on veut s’élever jusqu’aux grandes. Un chapitre n’est le premier qu’à la condition d’être suivi d’un second et d’un troisième. Nous ne gravissons les hauts sommets qu’après avoir marché dans la plaine. Je vous supplie donc autant vous qui êtes ici que sainte Marcelle, modèle unique de viduité, de ne point communiquer facilement mes modestes ouvrages aux médisants et aux envieux, et de ne point donner les choses saintes aux chiens, ni jeter les perles devant les pourceaux (Matth. , 6). Dans l’impuissance où ils sont d’imiter les bons exemples, ils font la seule chose dont ils soient capables : ils sont envieux, et ils s’imaginent avoir toute science et toute tradition, pourvu qu’ils flétrissent la réputation des autres. Répondez-leur, je vous en supplie, qu’ils prennent eux-mêmes la plume, qu’ils réunissent, comme on dit, trois mots ensemble, qu’ils se donnent tant soit peu de peine, qu’ils éprouvent ce dont ils sont capables, et que leur propre travail leur apprenne à être indulgents pour les travaux des autres. Car vous savez vous-mêmes que ce travail d’exposition, je l’ai entrepris malgré moi, et parce que vous m’y avez forcé. Ce n’est pas que j’aie cessé dès ma première jeunesse de lire, ou de m’instruire auprès des hommes doctes et savants des choses que j’ignorais, et que, comme la plupart, je n’aie eu d’autre maître que moi-même. Enfin, c’est surtout pour cela que tout récemment encore, je me suis rendu à Alexandrie, pour voir Didyme et lui demander la solution des questions douteuses que j’avais sur toute l’Écriture. Car c’est une toute autre chose de composer des ouvrages, fruits propres de l’esprit d’un chacun, par exemple, sur l’avarice, sur la foi, sur la virginité, sur les veuves ; et, sur chacune de ces matières, joindre aux témoignages de l’Écriture, recueillis çà et là, les efforts d’une éloquence tout humaine, et revêtir des lieux communs d’un style emphatique et prétentieux ; autre chose d’entrer dans le sens du prophète et de l’Apôtre, comprendre la raison qui les a déterminés à écrire, quelles preuves ils donnent à l’appui de leur sentiment, et ce qui est particulier, dans l’ancienne loi, aux Iduméens, aux Moabites, aux Ammonites, aux Tyriens, aux Philistins, aux Égyptiens, aux Assyriens, et, dans le nouveau Testament, aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, aux Philippiens, aux Thessaloniciens, aux Hébreux, aux Colossiens, et quelle est cette épître aux Éphésiens que nous avons maintenant entre les mains. Car il est nécessaire que la diversité des temps, des lieux et aussi des personnes auxquels ces écrits étaient adressés, entraîne une différence dans les mots, dans les preuves, et dans les origines. Ainsi, à l’exemple de saint Jean qui, écrivant dans l’Apocalypse à sept Églises, reprend dans chacune d’elles les vices qui lui sont propres, ou bien loue des vertus qui lui sont particulières, l’apôtre saint Paul guérit dans chaque Église les blessures dont elle est atteinte, et ne cherche pas, comme un médecin ignorant, à guérir tous les yeux avec un seul et même collyre. Et puisque, cédant à vos prières, nous avons, il y a peu de jours, expliqué ce que nous pensions de l’Épître aux Galates, il nous faut passer maintenant à l’épître aux Éphésiens, qui tient le milieu, autant par le rang qu’elle occupe que par les vertus qu’elle renferme. Je dis qu’elle tient le milieu, non parce que, venant après les premières, elle soit au-dessus des dernières ; mais parce qu’elle est au milieu comme le corps de l’être animé, ce qui doit vous faire comprendre de quelles grandes difficultés et de quelles questions profondes elle se présente environnée. Il écrivait aux Éphésiens, adorateurs de Diane, non de Diane la chasseresse, mais de la Diane qui a plusieurs mamelles et que les Grecs appellent πολύμαστον, voulant prouver, généralement parlant, par cette image quelle est la puissance de la déesse, afin que, par cette ressemblance, ils pussent s’imaginer qu’elle était la nourrice de tous les animaux et de tous les êtres vivants. Il écrivait à la métropole de l’Asie, ville dans laquelle l’idolâtrie, et ce qui accompagne toujours l’idolâtrie, les prestiges des arts magiques, avaient un tel développement, que Démétrius pouvait dire : « Le temple de la grande Diane sera méprisé, et la majesté de celle que toute l’Asie et tout l’univers adorent, tombera dans l’oubli » (Actor. , 27). Enfin, l’Apôtre y demeura trois ans, prêchant nuit et jour l’Évangile de Dieu, afin qu’après avoir détruit la citadelle de l’idolâtrie, il pût prendre plus facilement les temples des villes moins importantes, et l’Écriture nous rapporte ce que saint Paul dit aux Éphésiens dans son discours : « C’est pourquoi veillez, vous souvenant que durant trois ans, je n’ai point cessé nuit et jour d’avertir avec larmes chacun de vous. Et maintenant, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à Celui qui est puissant pour édifier, et pour vous donner part à son héritage avec tous les saints » (Actor. , 31, 32). Ils avaient en effet grand besoin d’être recommandés par l’Apôtre auprès de Dieu, eux que l’erreur des démons avait tenus si longtemps sous le joug, eux qui croyaient à l’existence de puissances spirituelles, et qui avaient reconnu dans les entrailles des victimes, dans les augures et les divinations, une certaine ressemblance de divinité. Aussi l’Apôtre leur dit encore : « C’est pourquoi je vous prends à témoin aujourd’hui que je suis pur du sang de tous ; car je n’ai point évité de vous annoncer toute la volonté de Dieu » (Actor. , 26, 27). Et un peu plus haut : « Je ne vous ai point caché ce qui vous est utile, rien ne m’ayant empêché de vous l’annoncer et de vous instruire publiquement et dans vos demeures » (Ibid., 20). Il avait lu dans Ézéchiel (Ezech. , 18) que si la sentinelle n’avertit point le peuple de l’arrivée de l’ennemi, on lui redemandera le sang des citoyens qu’elle a laissé verser. Il leur rappelle donc qu’il leur a fait connaître toute la volonté de Dieu, et tout ce qui pourrait leur être utile, afin d’être pur du sang de tous. Or, pour vous convaincre que les habitants d’Éphèse, qui avaient embrassé la foi, étaient auparavant comme enchaînés par les prestiges des démons et par les opérations magiques, les Actes des apôtres vous rappellent que ce fut plusieurs de ceux qui avaient recherché les arts magiques, qui apportèrent leurs livres et les brûlèrent devant tous, et le prix en étant supputé, on trouva qu’il montait à cinquante mille deniers. « Ainsi la parole de Dieu prenait de grands accroissements et s’affermissait de plus en plus » (Actor. , 19). Nous avons rappelé toutes ces circonstances, afin d’expliquer pourquoi l’Apôtre, dans cette épître surtout, a comme accumulé les vérités cachées et les mystères inconnus aux siècles précédents ; pourquoi aussi il les instruit de la puissance des bons et des mauvais anges, de la nature des démons, de leur pouvoir, de ce qu’ils étaient auparavant, et comment après l’avènement du Christ, leur empire a été renversé et détruit. Voici ce que saint Paul en dit : « Nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l’air » (Ephes. , 12). Et dans un autre endroit : « Je demeurerai à Éphèse jusqu’à la Pentecôte. Je vois là une grande porte ouverte pour moi et beaucoup d’adversaires à combattre » (I Cor. , 8, 9). Il demeura donc à Éphèse jusqu’à la Pentecôte, temps de joie et de victoire, dans lequel nous ne fléchissons pas le genou, nous ne nous prosternons pas sur la terre ; mais, ressuscitant avec Notre-Seigneur, nous nous élevons vers les hauteurs des cieux. Et il demeura dans cette ville parce qu’une porte lui était ouverte, et non une petite, mais une grande porte, afin qu’après avoir vaincu et enchaîné le fort armé, il pût s’emparer de sa demeure, la mettre au pillage, la détruire, et emmener captive la captivité (Matth. ). Ce fort armé, ayant rassemblé les cohortes de ses satellites, combattit avec toutes ses forces contre l’Apôtre et fut vaincu. Or, nous apprenons surtout à connaître ce qu’étaient les Éphésiens par ce fait : c’est que, de même que saint Jean, avant d’exposer le mystère de la naissance éternelle du Seigneur, reposa sur sa poitrine et puisa à cette source très pure les eaux des saines doctrines (Joan. , Bible_Crampon_1923/Jean), ainsi ceux-ci, se jetant au cou de Paul qui les quittait (Actor. ), montrèrent par leurs embrassements qu’ils possédaient en commun le même trésor de science, et attestèrent par leurs larmes le regret qu’ils avaient de voir partir leur maître. Je dois aussi vous prévenir dans cette préface qu’Origène a écrit trois volumes sur cette épître, et que nous l’avons suivi en partie. Apollinaire et Didyme ont publié aussi de courts commentaires sur la même épître ; nous y avons fait de légers retranchements et quelques additions, qui nous paraissaient raisonnables, de manière que tout d’abord un lecteur studieux pût voir ce qui venait d’Origène, ce qui nous était étranger.
Livre I
« Paul, apôtre de Jésus-Christ, par la volonté de Dieu. » — Si la préposition par indique le ministère de celui par lequel l’action se fait, le sens de ces paroles me paraît en harmonie avec cette vérité : « Nul ne vient à moi, si mon Père ne l’attire » (Joan. , 44). Et il suivra de là que ces paroles que nous lisons dans l’Évangile de saint Jean : « Toutes choses ont été faites par lui » (Joan. , 3), sans aucun doute par le Fils, ne portent aucun préjudice à Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme s’il était inférieur à son Père, parce qu’il obéit à sa volonté ; de même, aucun préjugé défavorable au Père ne peut naître de ce que c’est par sa volonté que Paul soit apôtre de Jésus-Christ. Il en est d’autres qui entendent ce passage dans ce sens que saint Paul a voulu montrer qu’il est apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu qui est Jésus-Christ, c’est-à-dire que, de même qu’il est appelé la sagesse, le Verbe, la puissance de Dieu, la vérité, la résurrection et la vie, il est appelé aussi la volonté de Dieu. Quelques autres pensent qu’il importe peu que l’Apôtre eût mis par la volonté (per), ou d’après la volonté de Dieu (ex), parce que l’Apôtre emploie indifféremment ces deux prépositions, et que « par la volonté de Dieu » exprime le même sens que « d’après la volonté de Dieu ».
« À tous les saints qui sont à Éphèse ! » — Quelques-uns, poussant la curiosité plus loin qu’il ne faut, de ce qu’il est dit à Moïse : « Voilà ce que vous direz aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé » (Exod. , 14), concluent que les saints et les fidèles qui sont à Éphèse sont ici appelés du nom qui exprime l’essence. Ainsi, de même que les saints prennent leur nom de celui qui est saint, les justes de celui qui est juste, les sages de celui qui est sage ; ainsi ceux qui sont reçoivent leur nom de celui qui est, et, selon la doctrine du même apôtre, Dieu a choisi ce qui n’était pas pour détruire ce qui était. Ce même passage de l’Écriture qui est apporté en témoignage, ils l’expliquent de manière à nous faire comprendre, d’après ce qui suit, la destruction de ce qui existait, « afin, dit saint Paul, que nul homme ne se glorifie devant lui » (I Cor. , 29). Car, disent-ils, si quelqu’un, partant de ce qu’il n’est pas, et s’avançant par la grâce de Dieu dans ce qu’il est, ne se montre pas reconnaissant envers son bienfaiteur, et attribue ce qu’il est à sa vertu et à son mérite, il cesse aussitôt d’être ce qu’il était, et commence à n’être pas ce qu’il avait été. D’autres s’en tiennent à une interprétation plus simple, et pensent que la lettre est adressée, non à ceux qui sont, mais à ceux qui sont saints et fidèles à Éphèse.
« Et aux fidèles en Jésus-Christ. » — En effet, la femme infidèle est sanctifiée dans le frère fidèle, et l’homme infidèle est sanctifié dans la femme fidèle (I Cor. , 14). Il y a aussi dans le temple des vases consacrés, et on y immole à Dieu des animaux privés de raison (Num. , Bible_Crampon_1923/Nombres). Or, l’Apôtre appelle ici fidèles ceux auxquels il a donné le nom de saints, parce que la foi vient de la libre détermination de l’esprit, tandis que la sanctification vient uniquement quelquefois de la libéralité de l’auteur de la sanctification, sans que notre volonté y ait part. Il ajoute « les fidèles en Jésus-Christ, » et cette distinction donne lieu à une observation des plus importantes. Beaucoup, en effet, sont fidèles, mais non en Jésus-Christ. Ainsi, qu’un homme remette un dépôt, qu’il ne refuse pas de rendre ce qu’on lui a confié, qu’il se montre ami, qu’il soit disposé à mourir plutôt que de manquer aux devoirs de la fidélité, comme nous le lisons de quelques philosophes (et pour qu’ils ne tirent pas un trop grand orgueil de leur vertu, comme l’a fait une courtisane d’Athènes), cet homme-là est fidèle, mais il n’est pas fidèle en Jésus-Christ.
« Que Dieu, notre Père, et Notre-Seigneur Jésus-Christ vous donnent la grâce et la paix. » — On peut rapporter ces deux choses, la grâce et la paix, tant au Père qu’au Fils, ou bien appliquer séparément ces deux noms, en rapportant la grâce au Père, et la paix au Fils, car ce qui suit : « Pour la louange de la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables dans son bien-aimé, » montre que la grâce du Père consisterait en ce qu’il a daigné envoyer son Fils pour notre salut, et la paix du Fils en ce que nous avons été réconciliés avec le Père, et qu’après avoir détruit dans sa chair le mur de séparation, c’est-à-dire les inimitiés des deux peuples, il n’en a fait qu’un seul.
« Béni soit le Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour les biens célestes. » — De même que Dieu, qui est substantiellement et naturellement bon, nous fait entrer en participation de sa bonté, et qu’il dit à Israël : « Soyez saints, parce que je suis saint » (Levit. , 7), ainsi lui, qui est béni, nous comble de bénédictions ; car le souverain législateur répandra ses bénédictions, et la bénédiction reposera sur la tête du juste (Prov. , 6) ; et le surnom de bénédiction a été donné à Baruch, qui, en hébreu, signifie Béni. Or, il nous a bénis, non d’une seule bénédiction, mais en nous comblant de toutes ses bénédictions. Ce n’est pas que tous nous obtenions toutes ces bénédictions, mais bien que, chacun de nous obtenant une ou plusieurs de ces bénédictions, nous les possédons toutes dans celles que nous possédons. Et ce ne sont point des bénédictions terrestres, mais des bénédictions célestes. Il y a, en effet, des bénédictions terrestres, comme d’avoir des enfants, une grande fortune, des honneurs, la santé ; bénédiction terrestre qui descend jusqu’aux animaux privés de raison. Car c’est d’eux qu’il est dit : « Le Seigneur les bénit, et leur dit : Croissez et multipliez » (Gen. , 22). Mais les bénédictions spirituelles sont pour le ciel, car la terre ne peut recevoir une bénédiction spirituelle. Ainsi, les bénédictions qui, dans le Lévitique (Levit. ), sont promises aux observateurs fidèles des préceptes divins, comme de prêter à usure aux nations étrangères, d’avoir leurs greniers pleins de blé, d’être bénis dans les villes, bénis dans les champs (Deut. ), et d’autres semblables, nous ne les voyons pas accomplies dans les prophètes, dans ces hommes qui ont mené une vie errante, revêtus de peaux de brebis et de peaux de chèvres, se réfugiant dans les cavernes et les rochers pour échapper aux violences de leurs persécuteurs (Hebr. ). Il faut donc tout prendre spirituellement, et attendre l’accomplissement des bénédictions spirituelles, non sur la terre, mais dans le ciel. Cependant, comme l’Apôtre dit : « Il nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour les biens célestes, » comme s’il s’agissait d’une chose passée et non d’une promesse pour l’avenir, et qu’il dit : « Il a béni » et non il bénira, on demande comment Dieu nous a bénis d’une bénédiction céleste, alors que nous sommes encore sur la terre. Lors donc que nous vivons déjà dans le ciel, et que nous ne sommes plus du monde, lorsqu’ayant dépouillé l’image de l’homme terrestre, nous portons l’image de l’homme céleste, par-dessus tout, que nous ne vivons plus dans la chair, mais dans l’esprit, et que nous thésaurisons pour le ciel où nous avons notre cœur, c’est alors que nous sommes bénis de toutes sortes de bénédictions célestes. Ou bien on peut dire encore que toute bénédiction spirituelle en Jésus-Christ, bien que donnée sur la terre, est cependant comptée parmi les bénédictions célestes. « Il nous a bénis, dit l’Apôtre, de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour les choses célestes, en Jésus-Christ, » dans la parole de Dieu, dans la sagesse, dans la vérité et dans les autres vertus. Il est à remarquer qu’on peut lire de deux manières ces paroles : « Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, » c’est-à-dire : « Béni soit Dieu, » le créateur de toutes choses, première proposition, et ensuite : « et qui est le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; ou bien en rapportant tout ensemble, Dieu et Père à Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Béni soit le Dieu de celui qui s’est fait homme, et le Père de celui qui s’est revêtu de l’humanité. » Non pas que celui qui a été fait homme soit différent du Verbe qui s’est revêtu de l’humanité, mais le seul et même Jésus-Christ nous est représenté suivant la diversité des sujets, tantôt dans l’élévation, tantôt dans l’humiliation.
« Comme il nous a élus en lui, avant la création du monde, afin que nous fussions saints et sans tache en sa présence. » — Au lieu de création du monde, le texte grec porte πρὸ καταβολῆς κόσμου ; or, le mot καταβολή n’a pas le même sens que constitution, création. Ainsi donc la pauvreté de la langue et la nouveauté des choses, et, comme l’a dit un auteur, le caractère de la langue grecque, plus riche et plus savante, nous forcent, non de traduire littéralement cette expression, mais d’en expliquer la force par une périphrase. Le mot καταβολή se dit, ou d’une chose qui est jetée du haut en bas, et qui tombe d’une sphère plus élevée dans une sphère inférieure ; ou bien lorsqu’une chose commence d’exister. Ainsi, pour exprimer l’action de ceux qui jettent les premiers fondements d’un édifice, on emploie le verbe καταβάλλεσθαι, c’est-à-dire jeter en bas les premières assises des fondations. Saint Paul, voulant donc montrer que Dieu a tout créé de rien, ne lui attribue point la constitution, la création, la fabrication du monde, mais καταβολήν, c’est-à-dire le commencement, le fondement, afin qu’on ne puisse supposer, comme le font les Manichéens et les autres hérésies qui admettent un créateur et une matière, qu’il existait une matière antécédente d’où les créatures ont été faites, mais qu’il soit bien entendu que toutes choses ont été tirées du néant. Quant à ce qu’il atteste que nous avons été choisis afin d’être saints et immaculés devant lui, c’est-à-dire devant Dieu, avant la création du monde, c’est un acte de la prescience divine, par laquelle toutes les choses futures sont déjà faites, toutes sont connues avant leur accomplissement. C’est ainsi que Paul est prédestiné dans le sein de sa mère (Galat. , 15), que Jérémie est sanctifié avant sa naissance (Jerem. , 5), et qu’il est envoyé aux nations comme prophète et figure de Jésus-Christ. Un autre auteur (Origène) qui s’efforce de montrer que Dieu est juste, parce qu’il choisit et réprouve non en vertu de sa prescience divine, mais par suite du mérite des élus, affirme qu’avant les créatures visibles, le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’elles contiennent, il a existé d’autres créatures invisibles, parmi lesquelles des âmes, qui, pour des causes à Dieu seul connues, ont été jetées dans cette vallée de larmes, sur cette terre d’affliction, dans ce lieu de notre pèlerinage, du milieu duquel un saint constitué demandait à Dieu son retour dans sa première demeure, en lui disant : « Malheur à moi, car mon exil a été prolongé, j’ai habité avec le peuple de Cédar, mon âme y a été trop longtemps errante » (Psalm. , 5). Et dans un autre endroit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Rom. , 24) Et encore : « Il vaut mieux retourner et être avec le Christ » (Philip. , 23). Et ailleurs : « Avant d’être humilié, j’ai péché » (Psalm. , 67), et d’autres témoignages semblables. Ainsi donc, avant que les âmes fussent précipitées dans le monde, et que ce monde, jeté lui-même au plus bas degré de la création, existât avec les âmes qui devaient l’habiter, Dieu a choisi Paul et ceux qui lui étaient semblables devant lui, qui étaient saints et immaculés. Or, on ne choisit quelqu’un que parmi plusieurs, et le choix n’a de raison d’être que là où il existe quelques infériorités. Ainsi de même que dans la captivité de Babylone, lorsque Nabuchodonosor eut emmené le peuple juif en Chaldée, Dieu envoya Ézéchiel, Daniel, les trois enfants, Aggée, Zacharie, non qu’ils eussent mérité les rigueurs de la captivité, mais pour être les consolateurs des captifs ; ainsi dans cette chute du monde, ceux qui avaient été choisis de Dieu, avant l’existence du monde, furent envoyés pour l’instruction et l’enseignement des âmes pécheresses, afin que leur prédication les aidât à retourner vers le séjour d’où elles étaient tombées ; et voilà ce qui fait dire à Moïse dans le psaume quatre-vingt-neuvième : « Seigneur, vous avez été notre refuge de génération en génération ; avant la formation des montagnes, avant la création de la terre et du monde » (Psalm. , 1). C’est-à-dire que, avant que le monde fût créé, et que toute génération eût commencé son existence, Dieu a été le refuge de ses saints. Quant à ce que l’Apôtre ajoute : « Afin que nous fussions saints et sans tache, » il y a cette différence entre celui qui est saint et celui qui est sans tache, qu’on peut dire du saint qu’il est sans tache, tandis que celui qui est sans tache n’est point par là même élevé jusqu’à la sainteté. Ainsi les petits enfants sont sans tache, parce que leur corps n’est souillé d’aucun péché ; et cependant ils ne sont pas saints, parce que la sainteté s’acquiert par la volonté et de grands efforts. Ainsi encore nous pouvons appeler sans tache celui qui n’a point commis de péché, et saint celui qui est plein de vertus, suivant ce qui est écrit dans un psaume : « Celui qui marche sans tache, et pratique la justice » (Psalm. , 2). Et dans le Cantique des cantiques : « Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n’y a point de tache en vous » (Cant. , 7). On demande comment quelqu’un peut être saint et sans tache devant Dieu, alors que l’Écriture atteste « que tout homme vivant ne sera point justifié devant vous » (Psalm. , 2). Car ou les Éphésiens sont saints et sans tache devant Dieu, et alors il est faux de dire « que tout homme vivant ne sera point justifié devant vous ; » ou si personne n’est justifié devant Dieu, il n’est point vrai de dire comme l’Apôtre l’a fait précédemment, qu’il y en a qui sont saints et sans tache en présence de Dieu. Nous ferons à cette difficulté une double réponse. En effet, Paul n’a pas dit : « Il nous a choisis avant la création du monde, alors que nous étions saints et sans tache ; » mais il nous a choisis pour que nous fussions saints et sans tache, c’est-à-dire : il nous a choisis, nous qui n’avions été auparavant ni saints, ni sans tache, afin que nous puissions le devenir en vertu de ce choix. C’est ce qui peut s’appliquer aux pécheurs convertis à une nouvelle vie ; et ainsi est-il vrai de dire : « Tout homme vivant ne sera point justifié en votre présence, » c’est-à-dire pendant toute sa vie, durant tout le temps de son existence dans ce monde. Ces paroles ainsi entendues sont tout à fait contraires à ceux qui disent qu’avant la création du monde, des âmes ont été choisies à cause de leur sainteté et de leur exemption de tout péché. Car, encore une fois, Paul et ceux qui lui sont semblables sont choisis non parce qu’ils étaient saints et immaculés, mais ils sont choisis et prédestinés, afin que dans la vie qui doit suivre, ils deviennent par leurs bonnes œuvres et leurs vertus, saints et sans tache. Enfin une autre raison de l’entendre ainsi, c’est que le prophète n’a point dit : « Quelqu’un des hommes vivants ne sera point justifié devant vous, » mais « tout homme vivant, » c’est-à-dire tous ne seront point justifiés, mais quelques-uns le seront.
« Lui qui nous a prédestinés dans sa charité, pour être ses enfants adoptifs par Jésus-Christ. » — On peut lire ce texte de deux manières, en réunissant le mot charité, ou à ce qui précède, ou à ce qui suit. Avec ce qui précède de cette manière : « Afin que nous soyons saints et sans tache devant lui dans la charité ; » et ensuite : « Lui qui nous a prédestinés pour être ses enfants adoptifs par Jésus-Christ. » Ou bien avec ce qui suit, en lisant : « Lui qui nous a prédestinés pour être ses enfants adoptifs par Jésus-Christ. » La version latine n’explique pas la différence qui existe entre ces deux mots grecs προορίσαντες et ὁρίσαντος. Ce que l’Apôtre dit plus haut se rapporte à ceux qui n’étaient pas autrefois, à qui Dieu a pensé avant qu’ils fussent, et qui ont existé ensuite. Ce qui suit, au contraire, a pour objet celui que nulle pensée, nulle volonté n’a précédé, mais qui a toujours été et qui n’a jamais eu un commencement d’existence. Pour ceux donc qui n’existaient pas auparavant, et qui n’ont reçu l’existence que plus tard, saint Paul se sert du mot προορισθέντες. Mais en parlant du Fils, c’est-à-dire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il emploie le mot ὁρίσαντος, parce qu’il a toujours été avec le Père, et jamais la volonté du Père n’a précédé pour qu’il existât. Nous concluons de là que le Père a toujours existé, ainsi que le Fils, et qu’ils ont la même nature, comme ils sont en possession de la même éternité. Une autre vérité sort de là, c’est que, lorsque Dieu nous prédestine ou nous réserve d’avance à devenir ses enfants adoptifs par Jésus-Christ, nous ne pouvons cependant devenir ses enfants qu’à la condition de recevoir la foi et la connaissance de Jésus-Christ son Fils. Il est son Fils par nature, nous ne le sommes que par adoption. Il n’a jamais cessé d’être son Fils ; pour nous, nous avons été prédestinés à l’être avant notre existence, et nous avons reçu l’esprit d’adoption lorsque nous avons cru au Fils de Dieu.
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