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Appendices II

Charles Augustin Sainte-Beuve · 1878 · Free in the US

33,449 words · about 2 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charles Augustin Sainte-Beuve
Language
French
Published
1878
Length
33,449 words · about 2 h 21 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. 01 about 3 min
  2. 02 about 4 min
  3. 03 about 31 min
  4. 04 about 9 min
  5. 05 about 12 min
  6. 06 about 4 min
  7. 07 about 2 min
  8. 08 about 15 min
  9. 09 about 45 min
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  12. 12 about 3 min

Continue:

01

J’insisterai encore sur un des contrastes qu’offrait ce spectacle mondain, donné par le Cardinal-ministre, avec la prison de Saint-Cyran. Il y avait, à ce moment, une Assemblée générale du Clergé, ou du moins elle était sur le point de se réunir à Mantes (février 1641). Richelieu l’avait retardée le plus possible : il n’aimait, en aucun genre, le régime des Assemblées. Celles du Clergé, selon l’ordre accoutumé, devaient d’abord se tenir de deux en deux ans : Richelieu les différa et les espaça de cinq en cinq ans. Et encore aurait-il bien voulu se passer de cette Assemblée de 1641. Il se laissa pourtant persuader qu’il tirerait plus d’argent du Clergé par ce moyen que par des Édits. Je ne dis pas que le Cardinal-ministre eût tort, au fond, d’exiger que le Clergé contribuât pour sa part aux dépenses générales de la guerre et aux charges publiques ; mais il est très curieux de voir les instruments et ressorts dont il jouait pour arriver à ses fins. Les Mémoires de Montchal, archevêque de Toulouse, nous édifient là-dessus. L’un des principaux agents du Cardinal auprès de l’Assemblée était l’évêque de Chartres, Léonor d’Estampes de Valençay, et il paraît bien que ce prélat était un comédien de première force, un parfait intrigant doublé d’un fripon. Prodigue et endetté, il avait besoin de rapiner sans cesse pour boucher des trous et suffire à ses profusions. Il comptait bien faire ses affaires en maniant les deniers dans une contribution considérable. Il n’était pas député à l’Assemblée et n’aurait pas eu assez de considération pour réunir les suffrages : aussi avait-il obtenu que la réunion se tint à Mantes qui était une ville de son diocèse ; ce qui lui donnait, comme évêque diocésain, une entrée qu’il n’aurait pu avoir s’il avait attendu la députation. Plusieurs provinces, le sachant voleur, avaient, dans leurs mémoires ou cahiers, chargé expressément leurs députés de ne point l’admettre, de l’exclure. Le Cardinal dut plaider pour lui en particulier auprès des prélats, au fur et à mesure qu’ils arrivaient. C’est ici que revient le fameux hors-d’œuvre et intermède :

« Peu de jours auparavant, raconte Montchal, on avoit joué la grande comédie de l’Histoire de Buckingham et dansé le célèbre ballet au Palais-Cardinal, auxquels les prélats furent invités, et quelques-uns s’y trouvèrent ; l’appareil en fut si magnifique qu’on l’estima des sommes immenses, et il fut dit que le Cardinal, ayant voulu que les prélats y fussent invités par les agents, entendoit qu’elle fût jouée aux dépens du Clergé.

« L’évêque de Chartres y avoit paru rangeant les sièges, donnant les places aux dames, et enfin s’étoit présenté sur le théâtre à la tête de vingt-quatre pages, qui portoient la collation, lui étant vêtu de velours en habit court, disant à ses amis qui trouvoient à redire à cette action qu’il faisoit toutes sortes de métiers pour vivre. Il prit aussi le soin de disposer les plats du festin de madame la duchesse d’Enghien.

« Pendant que les brigues se faisoient pour lui, il ne put se tenir de dire à l’évêque de Bazas, qui dinoit à sa table, que c’étoit lui-même qui avoit dressé les Édits et arrêts pour l’amortissement, et d’en montrer les minutes corrigées de sa main, qui étoit tout ce qu’il avoit fait ; de quoi l’évêque de Bazas lui faisant reproche, il le menaça de le chasser de sa table ; mais il lui fut répondu que c’étoit la table du Clergé, puisque c’étoit de ses deniers qu’elle subsistoit, quoique contre sa volonté.

« Cela étant su anima davantage les députés à lui donner l’exclusion, laquelle le Cardinal voulant empêcher, il envoya l’évêque d’Auxerre vers tous les députés du premier Ordre, avec un billet signé de sa main par lequel il chargeoit ledit évêque de prier ses amis de vouloir recevoir en l’Assemblée l’évêque de Chartres sur la promesse qu’il lui avoit faite, et dont il se rendoit caution, que le Clergé n’auroit pas sujet de se défier de sa fidélité et qu’il ne voleroit plus ; ce sont les propres termes.

« Il disoit en particulier la même chose à ceux qui le voyoient, et, entre autres, il dit aux archevêques de Sens et de Toulouse et à l’évêque de Bazas que si l’évêque de Chartres faisoit la moindre friponnerie en l’Assemblée, il seroit sa partie, et lui en feroit porter une punition, qui le déchargeroit de blâme devant Dieu et devant les hommes… »

Ainsi le contraste, en ceci encore, est parfait : Saint-Cyran prisonnier à Vincennes, et l’évêque de Chartres, déshonneur de son Ordre, effronté, éhonté, servile et triomphant, favori du maître, maître d’hôtel en cour, tenant chez lui table ouverte, se gaussant de tout. Il fut payé de ses services, cette année même, par l’archevêché de Reims.

02

Je crois et j’espère même que cet ouvrage de Port-Royal, terminé comme je l’entends et comme je l’ai conçu, ne satisfera entièrement ni les Jansénistes tous les premiers (s’il y en a encore), ni les Protestants chez qui pourtant je l’ai commencé, et qui y avaient d’abord applaudi ; qu’il ne mécontentera pas même absolument les Catholiques orthodoxes, qui l’avaient d’abord rejeté ; et que les esprits impartiaux verront que j’ai tâché, indépendamment de toute doctrine, d’en faire sortir en définitive, et coûte que coûte, une impression franche et vraie. Depuis que les années se sont écoulées et que les souvenirs de Lausanne ont pâli, les Protestants me sont devenus moins favorables, et, je dois le dire, je me suis attiré un peu de leur part ce refroidissement. Dans une de ces Pensées trop véridiques que l’on devrait peut-être garder pour soi, mais qui s’échappent aisément, à certains jours, du portefeuille de l’homme de Lettres trop indulgent à son génie, je me suis laissé aller à dire, tout à la fin de l’un de mes volumes de Critique mêlée :

« Je suis l’esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses, j’ai commencé franchement et crûment par le dix-huitième siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable. De là je suis passé par l’école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j’ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j’ai eu l’air de m’y fondre. J’ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Saint-Simonisme, et presque aussitôt le monde de La Mennais, encore très-catholique. En 1837, à Lausanne, j’ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j’ai dû m’efforcer à l’intéresser. Dans toutes ces traversées, je n’ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l’effet d’un charme), je n’ai jamais engagé ma croyance ; mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m’entraînaient à cette série d’expériences, qui n’ont été pour moi qu’un long Cours de physiologie morale. »

Je ne saurais dire combien cette pensée-là m’a valu d’injures de la part des croyants de diverses sortes, mais les Protestants s’y sont surpassés. Dans un journal, l’Espérance, du 8 janvier 1858, un pasteur, C. Bastie, ayant à parler du Recueil des articles critiques de feu M. Vinet sur les littérateurs du temps, s’écriait :

« Que dirait aujourd’hui Vinet s’il voyait ce que sont devenus Lamartine et Victor Hugo ? Que dirait-il surtout s’il voyait où en est M. Sainte-Beuve ? Pour celui-ci, il faut en convenir, Vinet fut plus que bienveillant, il fut aveuglé. Il osa affirmer que la souplesse du talent ne saurait suffire à imiter un certain langage, et qu’il est des accents auxquels on ne peut pas se tromper. On sait que M. Sainte-Beuve a eu le triste courage de le démentir, et de répondre par de cyniques railleries à cette noble et naïve confiance de la foi… »

Je transcris ces termes marqués du grossier fanatisme qui les a inspirés, afin que l’on voie que nos écrivains et journalistes catholiques n’ont pas seuls l’usage et le privilège de l’injure.

Ce n’est pas avec un tel personnage que je confondrai M. Bersier, l’un des rédacteurs de la Revue chrétienne ; mais dans un article intitulé la Littérature et l’Esprit chrétien (décembre 1857), où il examine les rapports du Saint et du Beau, de l’esprit chrétien et de l’esprit littéraire, et où il essaye de les concilier, il signale cependant les écueils, le danger, pour plusieurs, du culte de la forme qui remplace celui de la vérité, et il cite d’après moi-même cette anecdote de Balzac, lequel en présence de M. de Saint-Cyran, est convaincu d’être laps et relaps en matière de métaphore ; puis il ajoute :

C’est M. Sainte-Beuve qui nous raconte ce trait significatif. En voulez-vous un plus frappant encore ? Lisez cette page singulière où M. Sainte-Beuve, parlant en son nom propre, raconte naïvement les ballottements de son esprit allant d’un système à l’autre, plaisant aujourd’hui aux Méthodistes de Lausanne comme il s’enthousiasmait la veille pour l’école de Victor Hugo. Vous comprendrez alors quel abîme profond sépare souvent l’esprit littéraire des convictions énergiques qui sont l’ancre de la vie… »

Il fait ici allusion à la Pensée que j’ai rapportée précédemment.

Je ne me permettrai qu’une remarque : c’est qu’il ne résulte pas précisément de cette Pensée et de cet aveu que je sois un adorateur de la forme, et que je ne recherche que la beauté littéraire ; il s’ensuivrait seulement que je m’applique à étudier la nature sous bien des formes vivantes ; que, l’une de ces formes étudiée et connue, je passe à l’autre, et que je suis, non pas un rhéteur se jouant aux surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits, tâchant de comprendre et de décrire le plus de groupes possible, en vue d’une Science plus générale qu’il appartiendra à d’autres d’organiser. J’avoue qu’en mes jours de grand sérieux, c’est là ma prétention.

03

Voici le complément que j’ai annoncé et, si l’on veut même le correctif sur Balzac. Je suis sujet à cette méthode ou manière ; je ne la donne pas comme la meilleure, mais comme mienne. Il m’est souvent arrivé de refaire à nouveau un portrait et de le présenter la seconde fois un peu différent et sous un jour un peu autre que la première. Dans ce livre de Port-Royal qui est un monde à part je prie le lecteur de remarquer que c’est à un point de vue particulier aussi et, en quelque sorte, par une fenêtre de mon sujet que j’ai du envisager les choses et les hommes. Tout en tâchant de les approfondir, j’ai été forcé de les resserrer et de les restreindre. Ainsi Corneille et Rotrou pris uniquement dans la tragédie sacrée, ainsi saint François de Sales en contraste direct avec Saint-Cyran, ainsi Balzac opposé à Saint-Cyran encore, ainsi Montaigne en vis-à-vis de Saci, ainsi Molière supposé en face de Pascal, ainsi Boileau considéré principalement comme un ami d’Arnauld et des nôtres, ainsi Racine étudié et admiré avant tout comme auteur d’Esther et d’Athalie : voilà les aspects et les cadres que j’ai du choisir et comme découper pour les adapter au présent ouvrage. Or, il n’est aucun de ces sujets littéraires que je n’ai repris ailleurs sous une forme plus générale et dans un esprit, si je puis dire, plus désintéressé. J’ai reparlé, non plus du tout en Janséniste ou en Port-Royaliste, et de Corneille et de Racine, et de Boileau, et de saint François de Sales, et de Montaigne en mainte occasion, et de Molière : je me perds moi-même à rechercher dans mes volumes de Portraits ou de Lundis tout ce que j’ai pu écrire sur eux à diverses reprises. Il n’y a que Balzac qu’on n’y retrouve pas, et c’est une lacune.

J’ai dit cependant que j’avais été amené dans ma vie littéraires revenir plus d’une fois sur cette étude de Balzac. Je l’ai fait surtout dans un Cours à l’École normale, où j’ai eu l’honneur d’être professeur quatre années. Je commençai mon premier semestre en avril 1858, par le dix-septième siècle et par une étude de Malherbe. Après Malherbe poète, venait Malherbe prosateur, le premier maître de Balzac, mais un maître que le disciple, en cela devait surpasser. Ces pages que j’ajoute ici et qui sont le résumé de mes leçons, outre qu’elles vont rétracter ou mitiger sur quelque points les sévérités précédentes, ne doivent point paraître un hors-- d’œuvre : elles se rattachent essentiellement à un point important de notre sujet, à savoir l’établissement de la prose française régulière, à laquelle eurent tant de part, à leur jour, Messieurs de Port-Royal. Je disais donc :

« En prose, nous retrouvons Malherbe, maître et précepteur, et sévère examinateur comme en poésie. »

« Il a écrit de la prose, mais ce n’est point par là qu’il brille. Ses lettres, sauf celles qu’il a écrites avec faste, avec solennité (et celles-là sont vides et déclamatoires), sont fort ordinaires de style. Sa Correspondance cependant demanderait une étude. On a pu distinguer chez Malherbe trois sortes de lettres : les solennelles ou consolatoires, les lettres d’amour ou galantes, et les lettres toutes familières. Les meilleures sont celles qu’il écrivait comme il devisait, au coin de son feu. Il y en a d’assez incorrectes, d’assez plates même, mais aussi de curieuses pour les faits, pour les impressions de bon sens qui s’y mêlent : telles sont ses lettres à Peiresc, qui répondent très-peu à l’idée que c’est un poète qui les a écrites, mais qui sont d’un homme de sens envoyant sur les événements, dont il est témoin, des comptes-rendus et des gazettes à un autre homme de sens. L’historien peut en tirer parti. Quoi qu’il en soit, Malherbe, de sa personne encore plus que par ses écrits, eut ce rôle singulier que, venu à la Cour dans les cinq dernières années du règne de , il fut durant plus de vingt ans le grammairien en permanence ; il donna le signal de la transformation et de la correction de la langue, il mit les nouvelles générations au pas ; il rallia à lui les jeunes, il décida les timides ; on peut dire qu’il sonna la cloche, et l’on vint de toutes parts à son école. Mais le service et le bienfait principal de Malherbe dans la prose, ce fut encore d’avoir été le maître de Balzac, d’avoir contribué à le former, bien que la prose ne lui semblât point mériter, à beaucoup près, autant de soin que la poésie : « Ce bonhomme, a dit Racan, comparoit la prose au marcher ordinaire, et la poésie à la danse, » et ajoutait « qu’aux choses que nous sommes obligés de faire on y doit tolérer même quelque négligence, mais que ce que nous faisons par vanité, c’est être ridicule que de n’y être que médiocre. » Balzac, lui, prétendait n’être jamais médiocre ni négligé en prose ; il prétendit toujours marcher du même air qu’on danse : « il n’y a jamais eu que les sectateurs de Belleville (sans doute quelque maître à danser, ou peut-être le célèbre comédien de ce nom) et Balzac, a dit Racan, qui aient voulu nous obliger à avoir toujours la jambe tendue dans nos pro- menades et l’esprit (tendu) dans nos lettres familières. » Cette prétention, dont même alors on voyait très-bien le ridicule, eut pourtant son utilité par l’importance qu’on fut averti de mettre au mouvement habituel et à l’expression de sa pensée. »

« Pour bien apprécier le genre d’influence de Balzac, cet excellent rhéteur et ce professeur de rhétorique de son siècle, et dont le premier Recueil épistolaire, qui fit éclat, parut en 1624, il faut un peu examiner où en était la prose à ce moment, de quelle façon la maniaient les principaux écrivains, et ce qu’elle laissait surtout à désirer (au milieu même de ses autres qualités) sous leur plume abondante et dans l’usage courant qu’ils en faisaient. »

« En un mot, quelle était la forme de langue que le seizième siècle léguait au dix-septième, et quelle sorte de travail et de réforme réclamait-elle ? »

« C’est là un curieux problème et qui demanderait, pour être traité, une méthode précise, une analyse complète, exacte, des principaux auteurs de cette date, une comparaison de leurs habitudes de langage, de leurs formes de phrases, une dissection grammaticale dirigée par un goût fin et sûr. Je ne veux que poser ici le problème et l’agiter en quelque sorte, en donner la solution en gros, sans me flatter d’en suivre toutes les circonstances et tous les cas dans le détail. »

« Quels sont les principaux écrivains en prose de ce temps, de ce règne de et des premières années du dix-septième siècle ? Énumérons :

Charron, dont le livre de la Sagesse parut en 1601 ;

D’Aubigné, dont l’Histoire universelle parut en trois tomes successifs, 1616, ou plus exactement 1618-1620 ;

Du Plessis-Mornay, dont le Traité de l’Eucharistie avait paru en 1598, et dont la Correspondance politique et diplomatique, son premier titre aujourd’hui, commencée en 1579, se continuait jusqu’en 1623 ;

Olivier de Serres, dont le Théâtre d’Agriculture parut en 1600 et eut cinq éditions en dix ans ;

Saint François de Sales, dont le livre de l’Introduction à la Vie dévote parut en 1608, et le traité de l’Amour de Dieu en 1616 ;

Guillaume du Vair, dont on commença en 1614 ou même 1612 à réunir les Œuvres bien des fois réimprimées, 1617, 1618, 1619, etc.

« Je laisse les politiques comme d’Ossat, le président Jeannin, Sully, qui ne sont pas des écrivains de profession, bien que disant mieux quelquefois que les purs écrivains.

« Honoré d’Urfé (1610) introduit et importe une innovation dans le roman ; il ouvre une veine en ce sens et demanderait à être considéré à part.

« Il ne m’est pas possible d’examiner ici et de suivre sur leur terrain ces différents auteurs : ce serait faire l’histoire littéraire du règne de . Mais, au point de vue qui nous occupe, il suffit qu’aucun de ces écrivains intermédiaires, si on les prenait un à un ne nous offre d’une manière nette et dégagée les qualités que réclamait le progrès de l’esprit français dans le nouveau siècle qu’aucun ne se montre essentiellement guéri des défauts dont un bon esprit devait commencer à s’impatienter et à souffrir.

« Si riche que soit la langue du seizième siècle pour les amateurs, pour ceux qui aiment à s’arrêter sur nos époques anciennes et à en goûter les saveurs nourricières et domestiques, je ne vois que deux écrivains complets en ce siècle, Rabelais et Montaigne ; eux seuls sont bien maîtres de leur langue, de leur phrase : — l’un Rabelais, la gouvernant amplement, largement, sur tous les tons et dans tous ses membres, sans embarras, d’un tour plein et aisé, avec grâce et harmonie ; l’autre, Montaigne, la coupant et l’aiguisant, la tournant et la tordant comme il veut et selon le point où il veut diriger et fixer sa pensée ; — Rabelais plus grand écrivain, si j’ose dire, que Montaigne et de meilleur goût (sauf les ordures) ; Rabelais plus de l’école de Platon pour la phrase ; — Montaigne plus de l’école de Sénèque. Hors ces deux-là, la langue du seizième siècle, chez tous les autres, et si bien employée qu’elle soit, même par Amyot, va un peu au hasard ; elle mène ses gens, qui ne la mènent point. Une fois embarqués en paroles, ils sont poussés plus loin qu’ils ne comptaient. On ne sait trop avec eux où commence une phrase, ni où elle finit. Il y a des inutilités, des obscurités à tout instant. Cette obscurité tient à plusieurs causes. Les phrases s’enchevêtrent en voulant se lier les unes aux autres. Elles se commandent plus qu’il n’en commode à la vivacité française et à la netteté du sens. Croyez bien qu’en parlant, en causant, on ne faisait point ainsi : on était vif, bien français ; les Mémoires de la reine Marguerite, les Lettres de le disent assez ; mais, du moment qu’on se mettait à écrire, une certaine solennité vous revenait. La Renaissance avait remis en honneur les antiques formes latines oratoires. On retombait dans le style cicéronien ; on ne savait plus couper son discours ; on oubliait que les anciens eux-mêmes n’avaient pas eu tous les jours ce style de pompe et de gravité et que, dans ses lettres et billets, Cicéron a le style fort coupé. On ne savait pas secouer le joug du latinisme. Les parenthèses, les allonges, les queues, avec les écrivains du seizième siècle n’en finissent pas. Les souvenirs classiques qui leur reviennent, les citations à propos et hors de propos ajoutent à cet embarras du cortége (impedimenta orationis) ; le fil du discours en est interrompu ou ralenti : ajoutez à cela des images de toutes sortes ; on ne s’en refuse aucune. Les écrivains comme saint François de Sales qui sont plus vifs et plus courts que les autres, ont trop de fleurs, des excès d’images, des comparaisons prises de partout et qui ont l’air de folâtreries et d’enfances, des allusions à quantité de mythologies et de fables à la Plutarque qui étaient en circulation parmi les savants. Les historiens comme Pierre Matthieu ont des pointes, des figures trop fréquentes et qui jurent avec les endroits de narration où ils les placent. Charron est lourd, pesant ; d’Aubigné, même en prose, n’a aucune netteté. Tous ces écrivains, très-estimables par certains endroits, n’ont rien de ce qui pouvait faire innovation et réforme dans le style ; ce sont des rejets du seizième siècle sur le dix-septième. On conçoit que Malherbe ne fût content d’aucun ; quand il les lisait, n’importe lesquels, son esprit exact trouvait à reprendre à chaque page : ils étaient pour lui comme l’Afrique aux généraux romains, « une moisson de triomphes. » Quand on demandait à ce Malherbe si rigide et qui, écrivant si peu, faisait secte, pourquoi il ne rédigeait pas de grammaire, il répondait qu’il n’en était pas besoin et qu’on n’avait qu’à lire sa traduction du XXXIII livre de Tite-Live, que c’était comme cela qu’il fallait écrire. C’était cette même traduction que mademoiselle de Gournay, la docte fille et sibylle, partisan du vieux style, comparaît à un « bouillon d’eau claire. » Mais la clarté était alors le premier des besoins : aussi, quoi que l’on pût dire contre les excès de retranchement et de sobriété de Malherbe, contre ce style exempt avant tout, frugal à l’excès, et comme affamé de jeûne, Malherbe avait raison : on trouve chez lui, dans ce livre traduit, et surtout dans la méthode qui en résultait, un vrai modèle de narration ; « on y voit, disait Sorel, le bon usage des Pronoms et des Conjonctions, et de ce qu’on appelle les Particules françoises ; on y voit quelle mesure doit avoir la période pour n’être ni trop longue ni trop courte. » Enfin Malherbe fut pour la prose, bien qu’il en ait si peu publié, presque autant dictateur et chef de secte qu’il l’était pour les vers. « Ceux qui alloient ouïr ses instructions en firent bien leur profit. La plupart des bons écrivains d’aujourd’hui, dit Sorel, ont été de ce nombre ou sont les disciples de ses disciples. » Vaugelas, jeune, en écoutant Malherbe et en recueillant ses décisions, qu’il contrôlait par celles du cardinal Du Perron et de Coëffeteau, préparait dès lors ses Remarques sur la langue, qu’il ne devait publier que vingt ans plus tard (1647). Balzac, enfin, apprenait auprès de Malherbe à polir, à mesurer, à aiguiser et à couper son style, et à donner à ses pensées, ou à celles d’autrui qu’il assemblait, ce tour vif et neuf, cet agré- ment imprévu, et d’abord si goûté avant de paraître monotone, qui le firent, du premier jour, un chef d’école et de parti dans la Prose (1624).

« Vaugelas a très-bien indiqué tout ce que Malherbe, à cet égard, laissait à faire à Balzac, quand il a dit :

« Un des plus célèbres auteurs de notre temps que l’on consultoit comme l’oracle de la pureté du langage, et qui sans doute y a extrêmement contribué, n’a pourtant jamais connu la netteté du style, soit en la situation des paroles, soit en la forme et en la mesure des périodes, péchant d’ordinaire en toutes ces parties, et ne pouvant seulement comprendre ce que c’étoit que d’avoir le style formé, qui en effet n’est autre chose que de bien arranger ses paroles et de bien former et lier ses périodes. Sans doute cela lui venoit de ce qu’il n’étoit né qu’à exceller dans la poésie, et de ce tour incomparable de vers qui, pour avoir fait tort à sa prose, ne laisseront pas de le rendre immortel ; je dois ce sentiment à sa mémoire qui m’est en singulière vénération, mais je dois aussi ce service au public d’avertir ceux qui ont raison de l’imiter en d’autres choses, de ne l’imiter pas en celle-ci. »

« C’est Balzac qui fera pour la netteté, pour ce vernis, ce poli de la prose (nitor), ce que Malherbe n’avait pas daigné faire ; et Malherbe lui-même disait de Balzac : « Ce jeune homme ira plus loin pour la prose que personne n’a encore été en France. » II vérifia l’horoscope. »

Dans ce Cours de 1858, avant d’aborder Balzac, je crus pourtant devoir m’arrêter un moment sur un nom et un auteur qui fut considérable en son temps et que, dans les travaux d’exhumation si à la mode aujourd’hui, on a cherché à relever, à réhabiliter hors de toute proportion, à opposer, si on l’avait pu, et à Balzac et à Malherbe lui-même. Il s’agit du Garde-des-Sceaux Guillaume Du Vair, grand personnage parlementaire et politique d’alors, écrivain grave, estimable, de mérite et d’un vrai poids, mais qui n’eut jamais rien de saillant ni d’incisif, et que le goût, par complaisance pour l’érudition, doit se garder de surfaire.

Comme c’était le plus grand ou celui qu’on avait le plus essayé de grandir dans l’époque intermédiaire, on pouvait juger par lui des autres.

Je me demandai donc ce qu’était au vrai Guillaume Du Vair en son temps, en dégageant son nom de tous les éloges par trop officiels dont la révérence publique masque toujours un personnage qui a été revêtu de hautes dignités.

Sans rien contester de ce qui lui revient de droit, en reconnaissant les services politiques qu’il rendit durant la Ligue, même lorsqu’il en était ; en le saluant pour la belle journée qu’il eut au Parlement quand il poussa à l’Arrêt pour le maintien de la Loi salique, je ne pus entrer toutefois dans les éloges de tout genre que lui prodiguaient de récents admirateurs, et je conclus contradic- toirement à eux, que cet homme de sens, de savoir, prudent, assez ferme au besoin, et qui fournit une belle carrière, n’était pourtant pas ce qu’ils en voulaient faire de supérieur, soit en politique, soit en littérature ; qu’il était dénué de la vraie marque, de ce je ne sais quoi qui constitue en tout la véritable originalité. Je persistai à ne voir en lui que le premier des intermédiaires et des neutres. Et sur ce qu’un estimable professeur, M. Cougny, l’avait tour à tour rapproché de L’Hôpital, de Richelieu, de Descartes même pour l’idée de la Méthode, de Bossuet enfin pour l’idée aussi de l’Histoire universelle, et cela sans établir de ligne tranchée de démarcation, mais en s’efforçant au contraire de diminuer et de confondre les distances, je me révoltais dans ma conscience de critique contre ces assimilations téméraires et je m’écriais :

« Avoir en soi du Richelieu, du Descartes, du Bossuet, mais y pensez-vous bien ? Avoir en soi l’idée propre, l’étincelle vitale de ces grands hommes, c’est en être possédé, c’est sentir où l’on va, où l’on veut aller, c’est en avoir l’ardeur, le désir, et en faire sentir l’impulsion aux autres. Écrire et coucher sur le papier une idée qui ressemble à celle qui fait le point de départ de Descartes en philosophie, mais ne pas s’en servir, n’en pas sentir la puissance et la vertu, la laisser dormir à côté d’autres déjà sues de l’univers et déjà usées, c’est ne pas avoir du tout cette idée. Une idée émoussée et sans sa pointe n’est pas une idée. De même, développer en bons termes, d’après quelque ancien ou demi-ancien tel qu’Orose, un lieu commun sur la succession des Empires, ce n’est pas avoir une étincelle de cette flamme subite qui semblait illuminer Bossuet comme un Prophète et qui le transportait, lui et avec lui son auditoire, au-dessus des temps. Lisez Du Vair, lisez-le dans un de ses traités ou de ses discours, jusqu’au bout si vous pouvez, — dans son traité de l’Éloquence françoise qui sert de préface à ses traductions, dans son traité en forme de dialogues, entre Musée, Orphée et Linus (noms augustes pour déguiser des habitants de Paris), lesquels conversent ensemble durant le siège de 1589 et cherchent dans la philosophie un remède contre l’affreuse tristesse que leur donnent les misères du temps, — lisez tout cela, apprenez à y estimer l’homme et l’écrivain, mais tenez-le à son rang. C’est bien, c’est grave, c’est digne, c’est judicieusement déduit et nombreusement pesé ; mais c’est long, c’est connu, — connu de toute éternité ou de toute antiquité ; on en lirait jusqu’à demain que c’est toujours la même chose. Son style marche toujours dans sa toge ; il a, si j’ose dire, le rabat et les manchettes de Cicéron aux heures d’apparat, manchettes et rabat d’emprunt et fort empesés ; rien de vif ; il satisfait les gens sensés et doctes de son temps, il n’éveille personne, il ne corrige personne, il ne fait rien avancer ; ce n’est pas avec ce procédé et ce tour émoussé et rond qu’on réforme rien, ni en action ni en paroles. Les réformes qui réussissent doivent être autrement armées ; il faut les enfoncer dans les esprits comme avec des coins aigus et tranchants. La voix de Du Vair, telle qu’elle ressort de ses écrits, est sourde et n’a rien du clairon. Je sais qu’il y a le clairon du charlatan, du vendeur d’orviétan, et je m’en délie : mais il y a, il doit y avoir, dans tout écrivain qui fait un pas en avant et qui mène les autres, le chant qui enflamme les âmes et qui éveille l’écho. »

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