Prologue
Vous avez lu, m’avez vous dit, il y a quelque temps, les Commentaires de certains auteurs sur saint Matthieu et saint Luc. De ces commentaires, l’un était inepte pour les pensées et pour le style ; l’autre jouait sur les mots, et dormait sur le sens. En conséquence, méprisant ces enfantillages, vous m’avez demandé de vous traduire du grec au moins trente-neuf des homélies de notre Origène sur saint Luc ; chose pénible et qui sent la torture, d’écrire avec l’estomac d’autrui, comme dit Cicéron, et non avec le sien propre ; je vais pourtant le faire, car en somme vous ne demandez rien d’impossible. Sainte Blésille était plus exigeante ; elle avait jadis à Rome, réclamé que je lui traduisisse en latin les vingt-cinq volumes des Commentaires d’Origène sur saint Matthieu, les cinq autres sur saint Luc, et les trente-deux sur saint Jean ; or pour faire cette besogne, je ne me sens ni la force, ni le temps, ni le courage. Vous allez juger quel empire vous exercez sur moi et quel cas je de votre volonté. J’ai laissé un peu de côté les livres des questions Hébraïques pour dicter, selon votre désir, à des mains payées, ces écrits tels qu’ils sont, œuvres d’autrui et non les miennes, et j’y ai d’autant plus de mérite que j’entends le corbeau de mauvais augure croasser à gauche, et se moquer d’une manière étonnante des couleurs qu’étalent tous les oiseaux, lui qui est noir en tout son corps. Je m’empresse donc de reconnaître, avant toute objection de sa part, que dans ces traités, Origène joue aux dés comme un enfant ; qu’autres sont les œuvres de son âge mûr, autre les travaux tardifs de sa vieillesse. Si un jour le désir me prend, si je puis,
si Dieu me ménage la facilité de les traduire en latin, quand j’aurai achevé l’ouvrage que je laisse de côté pour le moment, vous pourrez voir alors, mieux que cela, la langue romaine saura par vous, combien de bonnes choses elle ignorait, puisqu’elle commencera seulement alors à les connaître, En outre, je me suis mis en mesure de vous envoyer dans quelques jours les Commentaires que le très éloquent Hilaire, et le bienheureux martyr Victorin ont composés sur saint Matthieu, dans un style différent, il est vrai, mais avec un égal agrément d’esprit ; afin que vous n’ignoriez pas avec quel soin les hommes de notre religion se sont eux aussi, jadis livré à l’étude des Saintes Écritures.
Livre I
Sur la préface de saint Luc jusqu’à l’endroit où il dit : « Vous écrire, ô excellent Théophile. »
De même qu’il y eut autrefois chez le peuple juif une foule de gens pour annoncer des prophéties, parmi lesquels les uns étaient, comme Ananias fils d’Agot, de faux prophètes, et les autres, des prophètes véritables, que de plus, le peuple avait le don de discerner les esprits, et en vertu de ce don admettait les uns parmi les prophètes, rejetait les autres, comme le pourrait faire un banquier habile pour une monnaie de mauvais aloi ; de même sous l’empire du Nouveau Testament, plusieurs ont entrepris d’écrire des Évangiles ; mais tous n’ont pas été admis. Et pour vous convaincre qu’il n’y a pas eu seulement dans les premiers temps quatre Évangiles, mais un bien plus grand nombre, parmi lesquels on a choisi et recommandé aux Églises ceux que nous possédons actuellement, vous n’avez qu’à lire la préface de saint Luc, qui est ainsi conçue : « Comme plusieurs ont entrepris de faire le récit. » (Luc. , 1). Ce qu’il dit : « Ont entrepris » renferme une accusation cachée contre ceux qui, sans la grâce du Saint-Esprit, se sont jetés dans l’entreprise d’écrire des Évangiles. Matthieu, Marc, Jean et Luc, en effet, ne se sont pas hasardés à écrire ; mais remplis du Saint-Esprit, ils ont écrit les Évangiles. Beaucoup donc ont entrepris de composer un récit des choses qui ont été pleinement établies parmi nous. L’Église possède quatre Évangiles, les hérésies en ont un grand nombre, dont quelques-uns sont écrits selon les Égyptiens, d’autres selon les douze Apôtres. Basilide aussi a osé écrire un Évangile et le titrer de son nom. Beaucoup ont entrepris d’écrire, mais beaucoup aussi ont entrepris de composer. Quatre Évangiles seulement ont été approuvés, d’où doivent être tirés les dogmes pour être proposés au nom du Seigneur et de notre Sauveur. Je sais qu’il y a un Évangile appelé selon Thomas, et un autre selon Matthias, et nous en avons lu beaucoup d’autres, pour ne pas paraître ignorer quelque chose, à cause de ceux qui s’imaginent savoir quelque chose s’ils ont connu ces écrits. Mais dans tous ces Évangiles, nous n’approuvons que ce que l’Église a reçu, c’est-à-dire, qu’il faut recevoir les quatre Évangiles. Et cela, pour cette raison qu’il a été dit au commencement : « Plusieurs ont entrepris d’arranger le récit des choses qui ont été accomplies parmi nous. » Ils ont essayé, ils se sont efforcés d’écrire sur les choses qui nous sont parfaitement connues. Saint Luc indique son but, lorsqu’il dit : « Qui ont été très clairement montrées parmi nous, » c’est-à-dire, πεπληροφορημένων, (mot grec que la langue latine ne peut rendre par un seul mot.) Il savait de foi et de connaissance certaine, et il n’hésitait sur aucun point, se demandant s’il en était ainsi ou autrement. Il en est de même pour ceux qui ont cru d’une foi ferme ; ils ont obtenu ce que le prophète demande, et ils disent : « Affermissez-moi dans vos enseignements. » (Psalm. , 28). Aussi l’Apôtre dit de ceux qui sont fermes et solides : « Pour que vous soyez enracinés, et solidement établis dans la foi. » (Ephes. , 17). Quelqu’un est-il en effet enraciné et solidement établi dans la foi, la tempête a beau se déchaîner, les vents ont beau souffler, les torrents ont beau se précipiter, il ne sera pas arraché, il ne tombera pas, parce que sa maison repose sur des fondements solides établis sur la pierre. (Matth. ). N’allons pas croire, que cette fermeté de sa foi ait sa source dans ses yeux de chair ; l’esprit et la raison seuls la donnent. Que les infidèles croient aux signes et aux prodiges que l’œil de l’homme aperçoit ; je le veux bien ; mais pour le fidèle qui est et plus sage et plus fort, il faut qu’il suive la raison et la parole, et qu’il s’en serve pour discerner le vrai d’avec le faux. « Selon que nous les ont transmises, ceux qui les ont vues dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole. » Il est écrit dans l’Exode : « Le peuple voyait la voix de Dieu. » (Exod. , 19). Et pourtant la voix se fait entendre avant de se faire voir ; mais cela est écrit pour nous apprendre à voir la voix de Dieu par des yeux autres que ceux du corps, par ces yeux avec lesquels l’aperçoivent ceux qui en sont dignes. Or dans l’Évangile, ce n’est plus la voix qui se fait voir, mais la parole, qui est infiniment supérieure à la voix. Aussi est-il dit présentement : « Comme nous les ont transmises ceux qui les ont vues dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole. » Les apôtres eux-mêmes ont donc vu la parole ; non pas parce qu’ils ont contemplé la chair du Sauveur, mais parce qu’ils ont vu le Verbe. Car s’ils n’avaient vu Jésus, c’est-à-dire la parole de Dieu, que selon la chair, il en résulterait que Pilate qui le condamna vit aussi la parole de Dieu, que Judas qui le trahit, que tous ceux qui crièrent : « Crucifiez-le, crucifiez-le » (Matth. ), ôtez-le de la terre, ont également vu la parole de Dieu. Mais il s’en faut qu’aucun incrédule ait jamais vu la parole de Dieu. Voir la parole de Dieu, c’est ce que le Sauveur exprime ainsi : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père qui m’a envoyé » (Joan. , 9). « Comme nous les ont transmises ceux qui les ont vues dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole. » Ce langage de saint Luc nous apprend implicitement qu’il y a des sciences dont la science elle-même est l’unique fin, mais qu’il en est d’autres qui ont pour fin l’action. Par exemple, la science de la géométrie n’a pas d’autre fin que cette science elle-même ; d’autres au contraire ont pour fin des œuvres : ainsi, dans la médecine, il me faut connaître les principes et les enseignements de l’art médical, non pas seulement pour le plaisir de savoir ce que je dois faire, mais pour le faire, c’est à dire, pour panser les blessures, pour apporter dans la nourriture sobriété et discrétion, pour apprécier par les pulsations des veines l’ardeur de la fièvre, pour dessécher, modérer et arrêter par un traitement bien suivi l’abondance des humeurs. Se contenter de posséder ces connaissances, sans les mettre en pratique, c’est posséder une science inutile. Il y a quelque chose qui ressemble à la connaissance et à l’exercice de la médecine, dans la connaissance et le ministère de la parole : « Comme nous les ont transmises ceux qui les ont vues dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole. » Il nous fait ainsi comprendre que dans ces paroles : « Ceux qui les ont vues » il s’agit de la connaissance et de la science ; et dans celles-ci : « qui ont été les ministres de la parole, » il s’agit des œuvres. « Informé depuis le commencement ; il m’a paru après m’être informé depuis le commencement : » il insiste et répète, pour nous montrer que les événements dont il va écrire le récit, il ne les a pas appris par la rumeur publique, mais qu’il les a connus et suivis dès le début. Aussi l’apôtre lui rend-il un témoignage bien mérité lorsqu’il dit : « dont l’éloge, à cause de l’Évangile, est répandu dans toutes les Églises. » (Corinth. , 18). Or ce témoignage ne s’est rendu à aucun autre, et il est de tradition qu’il ne s’applique qu’à saint Luc. « Il m’a paru, après m’être informé avec soin de toutes ces choses depuis leur commencement, que je devais, moi aussi vous les écrire dans leur ordre, excellent Théophile. » Il en est qui pensent que saint Luc a écrit cet Évangile pour un certain Théophile. Vous tous qui nous écoutez, si vous méritez d’être aimés de Dieu, vous êtes aussi des Théophiles, et c’est pour vous que l’Évangile est écrit. Celui qui est Théophile, est à la fois excellent et très vaillant, qualité que le mot grec κράτιστος exprime d’une manière plus énergique. Ainsi nul Théophile n’est faible. Et de même qu’il est raconté du peuple d’Israël, qu’à sa sortie de l’Égypte (Exod. ), il ne se trouvait pas un seul infirme dans ses douze tribus ; de même, si l’on me permet ce langage hardi, je dirai que tout homme qui est Théophile doit être robuste, recevant de Dieu, comme de sa parole, une fermeté inébranlable, afin de pouvoir connaître la vérité des enseignements sur lesquels il est établi, comprenant la parole de l’Évangile en Jésus-Christ à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Livre II
Sur ces paroles : « Ils étaient tous deux justes devant Dieu, et ils marchaient dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur d’une manière irrépréhensible. » (Luc. , 6).
Ceux qui veulent sans cesse excuser leurs péchés, disent que nul homme n’est sans péché, et répètent cette maxime du livre de Job : « Personne n’est exempt de souillures, sa vie sur la terre n’eût-elle été que d’un jour, or ses mois peuvent se compter ; » (Job. ). Mais ils ne font que prononcer des mots, et en ignorent complètement le sens. Nous leur répondrons brièvement qu’être sans péché, dans les Écritures s’entend de deux manières ; et veut dire d’un côté, n’avoir jamais péché en aucune façon ; de l’autre, avoir cessé de pécher. Si l’on prétend que ces expressions : être sans péché, s’appliquent seulement à celui qui n’a jamais péché, nous aussi nous dirons que nul homme n’est sans péché ; car tous les hommes ont péché quelquefois en leur vie, bien qu’ils aient ensuite suivi le chemin de la vertu. Mais si l’on veut dire, par cette maxime que nul homme n’est sans péché, qu’un homme après s’être livré au vice, ne puisse revenir à la pratique de la vertu et s’y adonner, de manière à ne plus jamais pécher, je soutiens que ce sentiment est complètement faux. Car il peut se faire qu’on dise justement d’un homme qui a péché auparavant et a cessé de le faire, qu’il est sans péché. C’est dans ce sens que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait paraître devant lui une Église glorieuse, sans tache (Ephes. ) ; ce qui ne veut pas dire qu’un homme de l’Église n’ait jamais eu de tache, mais qu’il n’en contractera plus désormais ; sans ride, non qu’il ait été exempt de la ride du vieil homme, mais parce qu’il a cessé de l’avoir. C’est encore dans ce sens qu’il faut entendre ce qui suit : « qui fut sainte et immaculée, » non qu’elle ait été immaculée du commencement ; il n’est pas possible de supposer en parlant de l’homme que son âme ait été entièrement à l’abri de toute souillure ; mais parce qu’après avoir renoncé aux souillures du vice, elle peut désormais passer pour être pure et sans tache. Nous disons cela pour montrer qu’on peut qualifier un homme d’être sans péché et irrépréhensible, par là même qu’il a cessé de pécher. De là ce langage si clair de l’Évangéliste par rapport à Zacharie et Élisabeth : « Ils étaient tous deux justes, marchant en présence de Dieu. Ils étaient tous deux justes en tout devant Dieu, et ils marchaient dans la voie des commandements et des ordonnances du Seigneur, d’une manière irrépréhensible. » Arrêtons-nous et pesons soigneusement les éloges que saint Luc dans son récit décerne à Zacharie et Élisabeth ; non pas pour l’unique satisfaction de savoir qu’ils étaient dignes de louanges ; mais pour nous enflammer d’un saint zèle et par suite mériter aussi ces éloges. Il pouvait simplement écrire : « Ils étaient tous deux justes, et marchaient dans la voie de tous les commandements ; » mais il a besoin d’ajouter ; « ils étaient tous deux justes devant Dieu. » Car on peut être juste devant les hommes sans l’être devant Dieu ; Par exemple, je ne fournis à personne le motif de parler mal de moi ; en examinant ma conduite, on n’y trouve rien à redire ; je suis juste devant les hommes. Supposez maintenant que tous aient de moi cette opinion, qu’après m’avoir passé au crible, ils n’aient pu rien trouver à me reprocher, qu’ils soient tous d’accord pour me louer ; je suis juste devant beaucoup d’hommes, mais le jugement des hommes n’est pas infaillible. Ils ignorent si je n’ai pas péché dans le secret de mon cœur, si je n’ai pas jeté sur une femme un regard de concupiscence, (Matth. ), et si je n’ai pas commis l’adultère dans ma pensée. Lorsqu’ils me voient faire l’aumône dans la mesure de mes forces, ils ignorent si je le fais uniquement pour obéir au précepte divin, ou pour m’attirer l’estime et la considération publique. C’est chose difficile d’être juste devant Dieu, par suite, de ne faire le bien pour aucun autre motif que le bien lui-même ; et en le faisant, de n’avoir en vue que Dieu et n’attendre que de lui la récompense. C’est à peu près ce que dit l’Apôtre : « Dont l’éloge ne vient pas des hommes, mais de Dieu. » (Rom. , 29). Bienheureux celui qui est juste et louable devant Dieu. Car bien que les hommes semblent juger d’une manière catégorique, ils ne peuvent cependant se prononcer en pleine connaissance de cause. Il leur arrive assez souvent de louer celui qui n’est guère louable, et de blâmer celui qui ne mérite aucun blâme. Dieu seul est juste juge pour l’éloge comme pour le blâme. Aussi est-ce avec raison que l’Évangéliste ajoute à la louange de ces justes : « Ils étaient tous deux justes devant Dieu. » Salomon, dans les Proverbes fait une exhortation qui a le même sens : « Mon fils, fais provision de bonnes œuvres devant Dieu et les hommes. » (Prov. , 4). Un autre éloge de Zacharie et d’Élisabeth. « Ils marchaient dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur. » Lorsque nous portons sur les hommes et les choses un jugement droit et sain, nous marchons dans la voie des ordonnances du Seigneur ; lorsque nous faisons une chose ou une autre, nous marchons dans la voie de ses commandements. J’en conclus que saint Luc a voulu leur décerner un éloge complet quand il a dit : « Ils étaient justes tous deux, et marchaient dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur. » J’entends quelqu’un me dire : Si cet éloge est complet, à quoi bon ajouter : d’une manière irrépréhensible ? Il suffisait de dire qu’ils marchaient dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur ; à moins qu’on ne puisse marcher dans la voie de tous les commandements de Dieu, et y marcher d’une manière qui ne soit pas irrépréhensible. Et comment alors peut-il se faire qu’on soit répréhensible tout en marchant dans la voie de tous les commandements et ordonnances de Dieu ? Je répondrai en quelques mots. S’il n’en était pas ainsi, nous ne lirions pas dans un autre livre des Écritures : « Vous ferez avec justice ce qui est juste » (Deut. , 20). Or s’il n’existait rien de juste, que nous ne puissions faire sans justice, on ne nous prescrirait pas de faire avec justice ce qui est juste. En effet, lorsque nous observons les commandements de Dieu, et que nos œuvres sont inspirées par une pensée de vaine gloire, par le désir de plaire aux hommes ou par tout autre mobile qui déplaît à Dieu, nous accomplissons sans doute le précepte de Dieu, mais nous ne l’accomplissons pas d’une manière irrépréhensible, et nous faisons sans justice ce qui est juste. Il est donc difficile de marcher dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur, d’une manière irrépréhensible, de façon à mériter témoignage et louange de Dieu en Jésus-Christ. Cette louange nous sera décernée au jour du jugement par celui au tribunal duquel il nous faut tous comparaître, afin de recevoir chacun la rétribution du bien ou du mal dont notre corps aura été l’instrument (Corinth. ). Car tous nous nous présenterons devant le tribunal de Dieu pour en recevoir ce que nous méritons dans le Christ Jésus, auquel appartiennent la gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Livre III
Sur ces paroles : « Un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à la droite de l’autel des parfums. » (Luc. , 11).
Les choses purement corporelles et privées de sentiment, ne font rien par elles-mêmes pour être vues des autres. Qu’elles le veuillent ou non, l’œil étranger les voit s’il dirige sur elles son regard. Comment en effet l’homme ou tout autre objet corporel, pourrait-il empêcher qu’on ne le voie, lorsqu’il est présent ? Au contraire, les êtres d’ordre surnaturel et divin, tout en étant présents, ne sont vus que lorsqu’ils veulent l’être ; et ainsi il est en leur pouvoir d’êtres vus ou de n’être pas vus. Ce fut donc par pure faveur de sa part, que Dieu se fit voir à Abraham et aux autres prophètes. Il n’en faudrait pas conclure que l’œil du cœur d’Abraham mérita de voir Dieu, mais que la grâce de Dieu se fit voir tout spontanément à ce juste. Appliquez ce que nous disons là, non seulement à Dieu le Père, mais encore au Sauveur notre Seigneur, à l’Esprit saint, et pour descendre à des êtres inférieurs, aux Chérubins et aux Séraphins. Car il se peut faire, que pendant que nous parlons, un ange se tienne près de nous, et que cependant, ne le méritant pas, nous ne puissions le voir. Bien que l’œil, soit du corps soit de l’âme, s’applique à le voir, si l’ange lui-même n’apparaît de son plein gré et s’il ne se donne à voir, l’œil ne le verra point, quelle que soit la vivacité et la réalité de ses désirs. Ainsi partout où nous lisons, Dieu a apparu à tel ou tel, comme dans ce passage : « Un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à la droite de l’autel des parfums, » il faut interpréter ces diverses locutions dans le sens que nous venons de dire. Que ce soit Dieu ou un ange, qu’il s’agisse d’Abraham ou de Zacharie, il sera visible, ou invisible, selon qu’il l’aura, ou ne l’aura pas voulu. Et nous ne parlons pas seulement pour le temps de la vie présente, mais aussi pour l’autre vie, alors que nous serons sortis de ce monde ; nous disons que Dieu ou les anges ne s’y font pas voir à tous indistinctement, qu’il ne suffit pas d’être débarrassé du corps, pour être digne de voir aussitôt les anges, le Saint-Esprit, le Sauveur notre Seigneur, et Dieu le Père ; que celui-là seul les verra, qui aura le cœur pur (Matth. ), et se sera conduit de manière à mériter de voir Dieu. Et bien qu’un même lieu soit commun à celui qui a le cœur pur et à celui qui conserve encore quelques souillures, cette communauté de demeure, ne pourra être ni nuisible ni utile à qui que ce soit ; car celui qui aura le cœur pur, verra Dieu ; et celui qui est tel que je viens de le dire, ne verra pas ce que les autres voient. Il me semble qu’il y a entre cette vision de Dieu et la vue du Christ une certaine analogie ; il y avait en lui, au temps où il était corporellement visible, quelque chose, que tous ceux qui le voyaient, ne pouvaient voir. Sans doute ils voyaient son corps ; mais en tant que Christ, ils ne le pouvaient voir. Ses disciples, eux le voyaient, et ils contemplaient l’infinie grandeur de sa divinité. C’est pour cela, je pense, qu’à Philippe qui le suppliait et disait : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit, » le Sauveur répondit : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas ? Philippe, celui qui me voit, voit mon Père. » (Joan. ). Et en effet Pilate voyait Jésus, mais ne voyait pas le Père ; il en est de même du traître Judas ; car ni Pilate, ni Judas, ni la multitude qui l’accablait de coups, ne voyaient le Christ en tant que Christ. Ceux-là seuls voyaient Jésus, que Jésus savait dignes de le voir. Travaillons donc nous aussi d’abord à mériter que Dieu se fasse voir à nous en cette vie. La parole des saintes Écritures a promis que ceux qui ne le tenteraient point le trouveraient ; et il se montra à ceux qui ne sont pas incrédules en lui. Faisons de plus en sorte qu’il ne se dérobe pas à nos regards dans la vie future, mais que nous le voyions face à face, que nous ayons cette assurance, que donne une vie sainte, et que nous puissions jouir de la vue de Dieu tout-puissant, dans le Christ Jésus et l’Esprit Saint, à qui appartiennent la gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Livre IV
Sur ces paroles : « Ne craignez pas, Zacharie, » jusqu’à l’endroit où il dit de Jean : « Et il marchera devant lui dans l’esprit et dans la vertu d’Élie. » (Luc. , 13 seqq.).
À la vue de l’ange, Zacharie eut peur. Tout visage nouveau apparaissant tout d’un coup aux yeux de l’homme, jette le trouble dans l’esprit et l’effroi dans le cœur. Aussi l’ange qui sait, que la nature humaine est ainsi faite, cherche-t-il à guérir d’abord cette frayeur, en disant : « Ne craignez pas, Zacharie ; » il le rassure et fait entrer la joie dans son cœur par l’annonce d’une heureuse nouvelle : « Votre prière a été exaucée ; Élisabeth votre épouse enfantera un fils, vous lui donnerez le nom de Jean ; et il sera votre joie et votre allégresse. » Quand un juste vient au monde, et entre dans l’arène de cette vie, ceux qui ont été les instruments de sa naissance se réjouissent et en conçoivent une légitime fierté. Mais quand naît un homme destiné à une vie mauvaise, et renfermée dans la prison comme pour y subir un châtiment, ceux qui ont coopéré à sa naissance sont consternés et abattus. Voulez-vous un exemple d’un saint personnage dont tous les enfants font la gloire ? Voilà Jacob, père de douze fils qui tous sont devenus les patriarches et les chefs du peuple de Dieu et de son héritage. Leur naissance à tous fut un sujet de joie pour Jacob leur père, comme la naissance de Jean fut un sujet de joie
pour tout le monde, selon le récit actuel de l’Évangéliste. Ainsi que celui, qui dans l’intention d’être utile aux autres, acceptera les charges de la paternité, et se soumettra au joug d’un pareil ministère, demande à Dieu avec instances, que le fils auquel il aura donné la vie, soit tel qu’il ait à se réjouir de sa naissance. Il est donc écrit de Jean : « Il sera grand devant le Seigneur. » (Luc. , 15). Il signale ainsi la grandeur d’âme de Jean, en disant qu’elle se révèle aux yeux mêmes de Dieu ; et quelque chose de moindre, qui se manifeste particulièrement dans la force d’âme. C’est de la sorte que je comprends cette parole de l’Évangile : « Ne méprisez pas l’un de ces très petits qui sont dans l’Église. » (Matth. , 10). Le mot petit est relatif et doit être compris comme opposé à grand. Il ne m’est pas commandé de ne pas mépriser celui qui est grand, car celui qui est grand, ne peut être méprisé ; mais il m’est prescrit de ne pas mépriser l’un de ces très petits. Or pour vous convaincre que ces expressions, petit et très petit ne sont pas employées par hasard, mais pour la raison que j’ai dite, il est écrit : « Celui qui scandalisera un de ces très petits. » (Matth. , 6). Le très petit est sujet au scandale, le grand n’y est pas exposé. Il continue par rapport à Jean : « Et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. » La naissance de Jean est aussi toute pleine de miracles. Car de même qu’un archange vint annoncer l’avènement de Notre-Seigneur et Sauveur, de même, c’est un archange qui vient également annoncer la naissance de Jean : « Et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. » Le peuple juif ne voyait pas Notre-Seigneur, bien qu’il opérât des miracles et des prodiges, et qu’il guérît toutes leurs maladies. Jean, lui, qui n’est encore que dans le sein de sa mère, tressaille, ne pouvant faire autre chose, et voudrait sortir des entrailles qui le retiennent, à l’arrivée de la mère de Jésus. « Car votre voix, » dit Élisabeth, « n’a pas plus tôt frappé mon oreille, que mon enfant a tressailli de joie dans mon sein. » (Luc. , 44). Jean était encore dans le sein de sa mère, et déjà il avait reçu le Saint-Esprit. Car ce n’était pas en vertu d’une qualité inhérente et propre à sa substance et à sa nature qu’il devait, au témoignage de l’Écriture, convertir plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu. (Matth. ). Jean en convertit plusieurs, mais le Seigneur fit plus, il convertit tout le monde. C’était son œuvre à lui de convertir tous les hommes à Dieu le Père. « Et il marchera devant lui, dans l’esprit et dans la vertu d’Élie. » Il ne dit point : dans l’âme d’Élie, mais « dans l’esprit et dans la vertu d’Élie. » Élie fut doué de la vertu et de l’esprit communs à tous les prophètes, et à Notre-Seigneur et Sauveur lui-même en tant qu’homme. C’est de ce double don que l’ange parle un peu plus loin, lorsqu’il a dit à Marie : « L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. » (Luc. , 35). Ainsi l’esprit qui était en Jean, et la vertu qui était en lui, apparurent aussi en Jésus. Élie fut transporté au ciel ; Jean devint le précurseur du Seigneur et mourut avant lui, afin d’aller annoncer aux enfers son avènement. À mon avis, le mystère de Jean s’accomplit toujours dans le monde. Quand naît un homme qui doit croire en Jésus-Christ, l’esprit et la vertu de Jean courent au-devant de son âme ; ils préparent au Seigneur un peuple parfait, ils aplanissent les aspérités des cœurs pour y faire des voies unies, ils redressent les sentiers « pour préparer au Seigneur un peuple parfait. » (Matth. ). Or ce ne fut pas seulement à cette époque que les chemins furent aplanis et les sentiers redressés ; aujourd’hui encore l’esprit et la vertu de Jean précèdent la venue de Notre-Seigneur et Sauveur. Ô grandeur des mystères de Dieu et de sa providence ! Les anges marchent devant Jésus ; les anges chaque jour montent ou descendent pour le salut des hommes, dans le Christ Jésus (Joan. ), auquel appartiennent la gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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The end
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