Front matter
ct ct ct ct
N. B. - La pièce n’ayant pas eu de succès l’auteur la retira et n’en permit pas la Représentation à Paris.
Cette pièce représentée en n’ayant pas eu de succès ct
Personaggi
ct Monsieur de CHATEAUDOR, avare et fastueux.
Madame DORIMÈNE, soeur de Chateaudor.
Madame ARAMINTE.
Mademoiselle LEONOR, fille d’Araminte.
Le Marquis de COURT-BOIS.
Le Vicomte de COURT-BOIS, fils du Marquis.
FRONTIN, domestique de monsieur de Chateaudor.
La FLEUR, domestique du Marquis.
Le Bijoutier.
Monsieur JACINTE.
Le Tailleur.
Trois Domestiques.
ct
Atto I
ct ct ct ct Enfin, j’y suis décide: me voilà prêt à me marier; moi me marier! moi qui ai toujours craint la dépense d’un ménage, et les fantaisies d’une femme: mais il le falloit bien, l’ambition m’a porté à acheter la noblesse, et j’aurois mal dépensé mon argent, si je n’avois pas de postérité. Frontin. Une femme! aurai-je assez de patience, assez de complaisance?.... ce n’est pas trop dans mon caractère; mais nous verrons... une demoiselle aimable, cent mille écus de dot..... enfin nous verrons. Frontin, Frontin.
ct ct Frontin. Monsieur, me voilà.
Chateaudor. Je t’ai appellé trois fois.
Frontin. J’étois en bas chez le cuisinier.
Chateaudor. Le cuisinier ne doit pas avoir besoin de toi. Je lui ai donné hier mes ordres, je lui ai donné l’argent nécessaire, les provisions à l’heure qu’il est doivent être faites, et la cuisine doit être bien avancée.
Frontin. Oui, elle avance tout doucement.
Chateaudor. Ecoutes: voici des billets d’invitation pour le dîner d’aujourdhui tu auras soin de les faire parvenir promptement à leurs destinations.
Frontin. Si j’avois le tems, j’irois moi-même.
Chateaudor. Non, tu ne le pourrois pas, tu es trop nécessaire aujourdhui à la maison. Cherche un commissionnaire habile, calcule bien le tems qu’il peut y employer, et paye-le... le moins que tu pourras. Mais à condition qu’il apporterà la réponse que je demande dans chaque billet, ou une note du suisse ou du portier de ceux qui ne se trouveront pas chez eux.
Frontin. Monsieur.... cette précaution est-elle bien nécessaire?
Chateaudor. Très-nécessaire. Je veux avoir vingt personnes à ma table, et si les uns me manquent, je veux avoir le tems de les remplacer par d’autres. Mais voici madame Dorimène, vas-t-en.
Frontin. Vingt personnes! j’ai vu le menu , l’ordinaire sera bien juste. Mais j’oubliois de vous dire, monsieur que vous aurez un bon tailleur, un tailleur fameux, excellent.
Chateaudor. Je n’en ai pas besoin pour le moment, mais je le verrai avec plaisir.
Frontin. Je crois qu’il ne tarderà pas à arriver. J’ai été chez lui, je l’ai trouvé qu’il montoit dans sa voiture.
Chateaudor. Dans son carrosse!
Frontin. Oui, monsieur.
Chateaudor. Il a un carrosse à lui?
Frontin. Et très-beau même.
Chateaudor. Tant pis. A-t-il une certaine réputation?
Frontin. On m’a assuré, qu’il est fort habile, et qu’il a de trés-bonnes pratiques.
Chateaudor. Mais... pour la probité?
Frontin. Je n’en sais rien. Mais, monsieur, pourquoi ne vous servez-vous pas de votre tailleur ordinaire?
Chateaudor. Fi donc, mon tailleur ordinaire! Pour les jours de mon mariage, il me faut des habits élégans, des habits faits par une main excellente, par une main connue; comme on les trouvera beaux, on m’en fera compliment, on me demanderà le nom du tailleur qui les aura faits, irai-je nommer monsieur Le Morne qui n’est connu de personne? Mais voici madame Dorimène va-t-en, et depéche toi. ct ct Dorimène. Bon jour, mon frère.
Chateaudor. Bon jour, ma très-respectable soeur, comment vous portez-vous?
Dorimène. Très-bien, et vous?
Chateaudor. Comme un homme très-heureux, qui va s’unir bientôt à la plus aimable, à la plus intéressante personne du monde.
Dorimène. Vous vous êtes donc décide pour mademoiselle Léonor?
Chateaudor. Oui, ma chère amie; elle est votre alliée, c’est vous même qui me l’avez proposée, cela seul suffit pour que je la préfère à toute autre.
Dorimène. D’ailleurs elle a cent mille écus de dot, et autant peut-être après la mort de sa mère.
Chateaudor. Vous avouerez ma soeur, que ces conditions ne sont pas de nature à être méprisées.
Dorimène. Cela est vrai; mais un homme comme vous....
Chateaudor. Eh, ma soeur, je vous entends. Vous voulez me reprocher, qu’ayant sacrifié un argent très-considerable pour acquérir un titre qui m’ennoblit, j’aurois du choisir une personne de condition. J’ai revé pendant longtems; j’ai furieusement combattu ce penchant qui m’a toujours dominé. Mais je connois les préjugés de l'ancienne noblesse, on m’auroit fait payer cher peut-être l’honneur d’une pompeuse alliance.
Dorimène. Ce n’est pas cela, que je voulois vous dire.
Chateaudor. Enfin, j’épouserai la charmante Léonor.
Dorimène. Et si la charmante Léonor ne vous aimoit pas?
Chateaudor. Vous badinez, ma soeur Je ne suis pas, je crois, assez disgracié....
Dorimène. Au contraire. Vous méritez beaucoup, mais on ne peut pas forcer les inclinations.
Chateaudor. Mademoiselle Léonor vous a donc dit qu’elle ne sentoit pas d’inclination pour moi?
Dorimène. Non; elle ne m’a rien dit; mais je m’en doute très-fort.
Chateaudor. Cela me piqueroit au point...
Dorimène. Vous vous fâchez mon ami?
Chateaudor. Point du tout. Voyons, parlez-moi franchement, sincèrement.
Dorimène. Vous savez, que d’après les confidences que vous m’avez faites, et d’après les discours que nous avons tenus
ensemble sur cette famille qui étoit alliée avec feu mon mari, j’ai écrit à madame Araminte, et je l’ai priée de m’emmener sa fille à Paris?
Chateaudor. Oui, et il y a quinze jours, que vous les avez chez vous. Cela doit même vous avoir cause de la dépense, de l’embarras, et comme vous ne l’avez fait que pour moi... je vous.... en aurai une obligation éternelle.
Dorimène. Cela n’en mérite pas la peine; la dépense n’est pas bien considerable, c’est une misère, d’ailleurs j’aime cette famille comme vous savez, et je m’y interesse on ne peut d’avantage, Léonor est la plus aimable enfant du monde; et sa mère est une femme très-respectable, bonne économe, mais qui sait allier à l’économie la plus exacte la conduite la plus honête, et la plus regulière.
Chateaudor. Tant mieux, tant mieux, l’éducation de sa fille n’en sera que meilleure; mais il s’agit de me dire.....
Dorimène. Oui, mon ami, il s’agit de vous dire, que Léonor, je crois, ne vous aime pas.
Chateaudor. Mais sur quel fondement avez- vous établi ce cruel soupçon?
Dorimène. Toutes les fois qu’on lui parie de vous, elle baisse les yeux, et ne dit mot.
Chateaudor. C’est par modestie sans doute.
Dorimène. Si l’on vous annonce, elle tremble.
Chateaudor. C’est tout simple... à son àge.
Dorimène. Quand on lui parle de ce mariage, elle pleure.
Chateaudor. Ma soeur les larmes d’un enfant..... tout cela est bien équivoque.
Dorimène. Sans doute; mais avec tout ce qu’il y a d’équivoque, est-ce que vous oseriez l’épouser?
Chateaudor. Vraiment oui, sans difficulté.
Dorimène. Vous l’aimez donc bien?
Chateaudor. Oui.
Dorimène. Mais, vous ne lui avez pas parlé trois fois.
Chateaudor. N’est-ce pas assez pour un coeur aussi sensible que le mien?
Dorimène. Ah! je vous connois, mon frère.
Chateaudor. Vous avez bien de la pénétration, ma soeur.
Dorimène. Je serois très-fâchée d’avoir à me reprocher...
Chateaudor. Allons, soyez tranquille; aujourd’hui vous me ferez l’amitié de dîner chez moi avec ces dames, nous aurons du monde, le notaire y sera, et nous signerons le contrat.
Dorimène. Ciel! quel homme!... mais, je sonderai le coeur de Léonor, et s’il y a du danger, j’aime encore mieux déplaire à mon frère que souffrir le sacrifice d’une victime innocente. ct ct Ma pauvre soeur! elle se défie un peu trop de moi. D’ailleurs ce seroit pousser la délicatesse trop loin. Dans les mariages de convenance, ce n’est pas l’inclination que l’on consulte la première. ct ct Frontin. Monsieur, voici votre tailleur.
Chateaudor. Le tailleur; à la bonne heure. Mais pour le mien, je n’en sais rien. Qu’il entre.
Frontin. Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer.
ct ct Le Tailleur. Monsieur, j’ai l’honneur de vous présenter mes tres-humbles respects.
Chateaudor. Bon jour, monsieur. J’aurois besoin de quatre habits. Il s’agit de mon mariage. Il me faut des habits riches, élégans, et bienfaits
Le Tailleur. Monsieur, j’aurai l’honneur de vous servir, et je me flatte, que j’aurai le bonheur de vous contenter.
Frontin. Monsieur, mon maître paye bien.
Le Tailleur. J’ai l’honneur de le connoître. Qui est-ce qui ne connoit pas monsieur de Chateaudor?
Chateaudor. A la mine, il ne me paroit pas méchant. Il a un carrosse! S’il l’a bien gagné, tant mieux pour lui.
Le Tailleur. Je sais bien que c’est une mauvaise pratique, mais nous verrons. Monsieur voudra certainement des étoffes d’or, des étoffes d’argent?
Chateaudor. Point du tout. Je veux quatre habits de drap garnis de broderie très-large, très-magnifique.
Frontin. Diable! je ne reconnois pas là mon maître.
Le Tailleur. Beaucoup de paillettes sans doute.
Chateaudor. Non, monsieur, de la broderie appliquée sans clinquant, mais tout ce qu’il y a plus beau dans ce genre de broderie.
Le Tailleur. Allons, monsieur, chacun a son goût; je tâcherai de vous satisfaire. Voulez-vous que je vous prenne la mesure?
Chateaudor. Je le veux bien, mais à une condition.
Le Tailleur. Voyons la condition.
Frontin. Voyons, voyons.
Chateaudor. Je porterai mes quatre habits deux fois chacun et au bout de huit jours vous reprendrez vos broderies, qui seront toutes neuves, et que vous revendrez comme telles; il
s’agit de me dire combien il faudra qua je vous donne pour les quatre habits qui me resteront, et pour l’usage que j’aurai fait de vos ornemens.
Frontin. A présent je reconnois mon maître.
M. Chateaudor. Et bien, monsieur, qu’en dites vous?
Le Tailleur. Monsieur, je suis interdit.
Chateaudor. Trouvez-vous ma spéculation singulière?
Le Tailleur. Monsieur, je suis pétrifié.
Chateaudor. Est-ce que vous vous moquez de moi?
Le Tailleur. Monsieur, j’ ai l'honneur de vous saluer. ct ct Chateaudor. Comment! il me quitte? il me manque? Suis-le; force-le à revenir, je saurai me venger...
Frontin. Mais, monsieur....
Chateaudor. Non, arrêtes; qu’il s’en aille, ma colère pourroit me couter plus cher que mes habits.
Frontin. Au moins, s’il avoit dit quelque chose, mais il s’en va interdit, pétrifié. Monsieur le tailleur, vous êtes riche, mais vous n'etes pas moins ridicule.
Chateaudor. C’est un sot, qui ne sait pas calculer. Quand il auroit même perdu quelque chose sur la broderie, n'avoit-il pas le moyen de se retirer sur le drap et sur la façon?
Frontin. Je vois du monde dans l’antichambre.
Chateaudor. Va voir ce que c'est.
Frontin.
Chateaudor. Ce tailleur, tout imbecille qu’il est, m’a donne une bonne leçon. Je changerai d’avis sur le compte de ma parure, et je reverrai mon ami le Morne.
Frontin. Arrêtez, arrêtez, on n’entre pas tout d’un coup chez les grands seigneurs.
Chateaudor. Qu’est-ce que c’est? à qui parle tu, Frontin?
Frontin. Ce sont six gros paysans de la villette qui apportent cette lettre de votre fermier.
Chateaudor. Ah! je sais ce que c’est. Il faut que je les voye.
Frontin. Que diable veut-il faire de ces magots là?
Chateaudor. Ce sont, ma foy, de beaux hommes, jeunes, bienfaits. Prends la clef du gardemeubles que tu trouveras sous le n.° 16 dans mon cabinet. Tu connois l’armoire où sont mes beaux habits de livrée. Tu en prendras dix. Deux pour mon cocher et mon palefrenier, un pour le portier, un pour le laquais de ma soeur, et six pour les hommes qui viennent d’arriver. Ces jeunes gens me paroissent assez propres. Tu leur feras donner un coup de peigne, un peu de poudre, et s’ils ont besoin de souliers, il faudra voir. Il y a des souliers à tout prix.
Frontin. Et quel traitement faut-il leur faire, monsieur?
Chateaudor. Je suis convenu avec mon fermier que je leur payerai les journées, et que je leur donnerai pour boire. Tu acheteras pour eux deux pains de quatre livres, et deux bouteilles de vin de cabaret, et si tu veux les regaler des fragmens de la table, tu peux en disposer, car les restes de mets entamés appartiennent au maître d’hotel.
Frontin. Est-ce que monsieur a la bonté de m’honorer de cet employ?
Chateaudor. Oui pour aujourdhui
Frontin. Et l’habit, monsieur.
Chateaudor. Je t’en donnerai un.
Frontin. Il me resterà, peut-être.
Chateaudor. Mais comment va la cuisine? Avance-t-elle? serons nous servis à trois heures?
Frontin. Monsieur, le cuisinier fait ce qu’il peut. Il a passe la nuit, il travaille comme un format; mais il est seul avec son petit marmiton qui ne sait pas meme souffler le feu.
Chateaudor. Ne lui avois-je pas dit de chercher quelqu’un pour se faire aider? pourquoi ne l’a-t-il pas fait?
Frontin. Il avoit trouvé un bon cuisinier de sa connoissance, qui étoit sans condition à cause de la mort de son maître. Cet homme est venu, on lui a dit qu’il y avoit une table de vingt couverts; il a trouvé la vaisselle superbe, magnifique, il en a été émerveillé. Il a demandé la disposition des deux services, il a été très-content, huit plats d’entrées, huit plats d’entremets, deux soupes et deux plats de releves . Voilà, dit-il, voilà un bon dîner. Il trousse ses manches, il tire son couteau, il demande à voir le détail des provisions, il regarde, il examine, il calcule, les bras lui tombent, il se met à rire, et s’en va.
Chateaudor. Il se met à rire, et s’en va?
Frontin. Voilà, monsieur, la scène que j’ai vu moi même.
Chateaudor. C’est un fripon, il a bien fait de s’en aller. J’ai ordonné ce qu’il faut, et je sais calculer. Va dire a mon cuisinier de ma part que je serai reconnoissant de sa peine, donne-lui une bouteille de mon vin pour l’encourager.
Frontin. Il faudra, monsieur, commencer plutòt, et prendre d’autres précautions pour les dîners de votre mariage. ct ct Pour mon mariage, je n’en serai pas la dupe. Je ferai paroître une lettre datée de l’Amérique qui m’annoncera la mort de mon oncle. Je serai en deuil je draperai, et nous ferons la nôce en particulier. ct
Atto II
ct ct ct Dorimène. Venez, ma chère Léonor. Je serois bien aise de vous entretenir un instant en particulier; mon frère est sorti, je crois... je vais voir....
Léonor. Ciel! que voudra-t-elle de moi? elle me marque de l’amitié; mais l’interêt qu’elle prend à son frère ne me laisse rien entrevoir de satisfaisant dans l’entretien que nous allons avoir.
Dorimène. Savez-vous bien, mon enfant, que je vous trouve trop rêveuse et trop triste pour votre âge?
Léonor. C'est mon naturel, madame.
Dorimène. Cela se peut. Mais quand vous êtes arrivée à Paris, votre air n’étoit pas si sombre, vous avez changé, et certainement vous avez du chagrin.
Léonor. Madame, je ne aperçois pas de ce changement.
Dorimène. Eh ma chère enfant, vous me cachez la verité. Vous vous méfiez de moi. Rendez-moi plus de justice, et ne croyez pas, que pour avoir entamé un projet de mariage entre vous et mon frère, j’aie la sotte ambition de le faire réussir aux dépens de votre tranquillité. Ouvrez-moi votre coeur, parlez-moi sincèrement, et vous verrez si vous avez a faire à une amie.
Léonor. Si je pouvois m’y fier... mais non.
Dorimène. Vous sentiriez-vous quelque répugnance pour mon frère?
Léonor. Madame.... il n’y a pas longtems que j’ai l’honneur de le connoître.
Dorimène. Son âge, par exemple, ne vous paroit-il pas un peu trop avancé par rapport au votre?
Léonor. Son âge, madame! l’âge n’y fait rien, je crois.
Dorimène. Vous auroit-on dit que Chateaudor est un peu trop econome?
Léonor. Eh, madame, vous le savez que je suis née et elevée dans l’economie.
Dorimène. Je vois donc, mademoiselle à ma très-grande satisfaction que jusqu’à présent je m’étois trompée sur votre compte, et que vous serez heureuse avec mon frère.
Léonor. Je n’en sais rien, madame.
Dorimène. Allons, mademoiselle, parlons sans feinte; je connois votre coeur malgré vous, il me parle et... Savez vous ce qu’il me dit actuellement.
Léonor. Quoi, madame?
Dorimène. Qu’il est prévenu pour un autre que mon frère.
Léonor. Moi, madame!
Dorimène. Oui, vous même, et votre trouble en confirme l’aveu.
Léonor. Ciel! me serois-je trahie? Ah! madame, qu’allez vous imaginer? iriez-vous le dire à ma mère? je serois perdue.
Dorimène. Non, non, ne craignez rien. Malgré le peu de confiance que vous m’avez témoigné, je vous aime trop pour chercher à vous faire de la peine... Mais voilà madame Araminte, nous causerons, nous verrons. ct ct Araminte. Eh bien, ma fille, ne finirez vous pas d’importuner madame?
Léonor. Je vous demande pardon.
Dorimène. C’est moi, madame, qui l’ai priée de me tenir compagnie.
Araminte. Vous avez bien de la bonté, madame; mais elle est devenue depuis peu si sombre, si triste.....
Dorimène. C'est qu’apparemment mademoiselle ne se porte pas bien; l’air de Paris peut-être ne lui est pas favorable.
Araminte. Point du tout. Depuis que je l’ai retirée chez moi, elle n’est plus reconnoissable, rien ne l’amuse, rien ne la distrait, point de chant, point de harpe, point de lecture. Je n’ai rien épargné, madame, pour lui donner des talens, et je l’ai fait avec le plus grand plaisir, attendu qu’elle avoit des dispositions très-heureuses; mais à présent qu’elle a tout negligé, cela me cause le plus grand chagrin, car autant j’aime les dépenses utiles, autant je regrette l’argent qui est mal employé.
Léonor. Elle a raison, je ne me reconnois plus moi même.
Dorimène. Vous verrez, madame....
Araminte. Si elle regrette le couvent, elle n’a qu’à parler.
Dorimène. Non, non, madame; je ne crois pas que cela lui cause la moindre peine.
Araminte. Mais d’où vient donc, ma fille, cette inaction, cette indolence, cette paresse? vous allez vous marier, vous allez
prendre sur vous les soins du ménage, cela demande de l’activité, de la gaîté même. Vous me voyez quand je suis chez moi, je suis debout du matin au soir. Je monte, je redescends, je vois par tout, je vois tout. Je fais, j’ordonne, je gronde quelques fois, et tout cela va à merveille.
Léonor. Je m’étois bien proposé... mais tout est perdu pour moi.
Dorimène. Vous verrez, madame, que quand mademoiselle aura le coeur content....
Araminte. Mais quand l’aura-t-elle?... A propos, n’est-ce pas aujourdhui que nous devons signer le contrat?
Dorimène. Voilà monsieur de Chateaudor, madame, vous le saurez de lui.
Léonor. Que je suis malheureuse!
ct ct Chateaudor. Quel bonheur, mesdames, de vous trouver ici rassemblées; j’ai besoin de vous consulter, et sans cette heureuse rencontre j’allois monter chez ma soeur pour vous demander votre avis.
Araminte. Voyons, voyons, les femmes en donnent quelques fois de fort bons.
Chateaudor. Monsieur, faites voir à ces dames les diamans dont nous sommes convenus.
Le Bijoutier. Voyez, madame, si l’on peut rassembler des diamans plus égaux, et plus parfaits?
Chateaudor. Je vous prie de me dire, si j'ai bien choisi, et si la garniture est complète
Dorimène. Pour moi je trouve cela on ne peut pas mieux. Qu’en dites-vous, mademoiselle?
Léonor. Je ne m’y connois pas, madame.
Araminte. Voyons, voyons, je m’y connois bien moi. Je n’en ai jamais porté, mais il m’en a passé par les mains pour des millions... Oui, ils sont beaux, l’eau en est belle, l’assortiment est complet... et combien tout cela, monsieur?
Chateaudor. Oh, pour le prix, madame, c’est un secret entre le marchand et moi.... (au Bijoutier) n est-ce pas, monsieur?
Le Bijoutier. Monsieur, je n’ai rien à dire là-dessus.
Araminte. (A part) Tant pis. Il sera trompé. Pourquoi demande-t-il des conseils, s’il n’en veut pas?
Chateaudor. (Bas au Bijoutier) Monsieur, voudriez-vous bien me confier vos diamans pour trois ou quatre jours?
Le Bijoutier. Monsieur, si ces dames les trouvent à leur gré....
Chateaudor. Mais, monsieur on n’achète pas des diamans pour une somme aussi considérable sans les faire voir, et sans consulter ses amis; ne me connoissez-vous pas, monsieur, auriez-vous quelque difficulté?
Le Bijoutier. Pardonnez-moi, monsieur, vous en êtes le maître.
Chateaudor. Ayez la complaisance de revenir a la fin de cette semaine: le prix en est fait. Vous aurez les diamans, ou l’argent.
Le Bijoutier. (En sortant) Cela suffit, monsieur.
ct ct Chateaudor. (A part) Cela va à merveille. (à Léonor) Mademoiselle voudra-t-elle bien se donner la peine de mettre aujourdhui les diamans que j’ai l’honneur de lui présenter?
Dorimène. Aujourdhui!
Chateaudor. Oui, madame, aujourdhui, jour de la signature du contrat. Nous aurons vingt personnes à dîner.
Araminte. Vingt personnes!
Chateaudor. Au moins, madame.
Araminte. Quelle sottise.... mais je lui parlerai.
Chateaudor. Voudriez-vous bien, ma soeur, me faire l’amitié de vous en charger, et de prendre sur vous le soin d’en parer mademoiselle? et vous, ma chère Léonor.... le permettrez vous? m’accorderez-vous cette grâce?
Léonor. Monsieur, ma mère n’a jamais porté des diamans.
Araminte. Allons, allons, cela ne fait rien, ma fille. Si je n’en ai pas porté, c’est que j’ai eu un mari prudent qui a jugé à propos de ne pas m’en donner. Si monsieur pense différemment, vous ne pouvez pas les refuser.
Léonor. Mais vous savez, ma mère....
Araminte. Je sais, je sais.... je sais bien des choses que vous ne savez pas. Soyez honnête, prenez-les, et remerciez monsieur.
Léonor. Que je suis malheureuse! Monsieur, je vous suis bien obligée .
Dorimène. Eh bien, êtes-vous content de la reception?
Chateaudor. Oui.
Dorimène. Cette froideur ne vous inquiète pas, mon frère?
Chateaudor. Point du tout, ma soeur.
Dorimène. Quel homme! ct ct Frontin. Monsieur, voici une lettre.
Chateaudor. Permettez-vous, mesdames?
Araminte. Faites, monsieur, faites. Voyons encore une fois ces diamans.
Chateaudor. Peste soit du marquis! après un repas de vingt personnes, irai-je encore lui apprêter un souper?
Dorimène. Mon frère, qu’avez-vous? vous me paroissez agité?
Chateaudor. Point du tout: c’est avec le plus grand plaisir que je reçois une annonce très-agréable pour moi. Le marquis de Court-bois me demande à souper pour aujourdhui.
Léonor. Oh ciel!
Araminte. Le marquis de Court-bois je le connois. Son chàteau est à une lieue de ma maison de campagne.
Chateaudor. Vous le verrez ici ce soir avec mademoiselle sa fille, et le vicomte son fils.
Léonor. Le vicomte!
Chateaudor. Ils arriveront à tems, j’espère, pour assister à la signature de notre contrat.
Léonor. Ah quel moment! quel moment pour moi. Ciel! je sens que mon coeur....
Araminte. Qu’avez-vous, ma fille?
Léonor. Rien, madame, c’est un petit étourdissement qui m’a pris!
Chateaudor. Voyez, madame... Ne t’en va pas.
Araminte. Sortons, sortons; il faut prendre l’air
ct ct Chateaudor. Il faut profiter de tout. Ecoutes. Envoye tout de suite avertir ceux qui sont priés, qu’une affaire très-pressante m’étant survenue, ce n’est pas pour diner, maisc’est pour ce soir a souper que je les prie de nouveau.
Frontin. On ne trouvera pas tout ce moncle là à l’heure qu’il est.
Chateaudor. Cela est égal. Ceux qui se présenteront pour diner reviendront, ou ils ne reviendront pas.
Frontin. Il n’y a pas le mot à dire là dessus.
ct ct Cela va à merveille. Il faut savoir tirer parti des événemens, mais voilà madame Araminte qui revient.
ct ct Araminte. Ce n’est rien, ce n’est rien. Ma fille se porte bien.
Chateaudor. Madame.... j’en suis enchanté... mais il faut toujours ménager la santé de mademoiselle. J’ai suspendu le diner, et envoyé avertir tout mon monde pour ce soir.
Araminte. Et vous aurez vingt personnes à votre souper?
Chateaudor. Je l’espère, madame.
Araminte. Permettez-vous que je vous parle à coeur ouvert, et que je vous dise ce que je pense?
Chateaudor. Je vous en prie très-fort, madame.
Araminte. N’est-ce pas une folie de donner à dîner ou à souper à vingt personnes dont la moitié au moins se moqueront de vous?
Chateaudor. Ils se moqueront de moi, madame?
Araminte. Sans doute; tenez; je ne suis point avare moi, il s’en faut de beaucoup, mais je ne puis souffrir qu’on jette l’argent mal à propos.
Chateaudor. Mais, madame, dans un jour comme celui-ci...
Araminte. Sont-ce des parens, que vous avez priés?
Chateaudor. Non, madame, il y aura des gens titrés, des gens de lettres, des gens de robe, enfin des personnes de la première distinction.
Araminte. Tant pis, tant pis. C’est une folie, c’est de la vanité toute pure, mon ami. Vous ne connoissez pas le prix de l’argent.
Chateaudor. Moi, madame!
Araminte. Oui, oui, vous. Votre soeur m’a trompé; elle m’a dit que vous étiez econome, et je l’ai cru sur sa parole. Autrement je n’aurois jamais accordé ma fille à un homme aussi vain, aussi dépensier que vous l'êtes.
Chateaudor. Moi dépensier, madame?
Araminte. Je m’en suis toujours douté, sur tout quand j’ai vu que vous aviez donné des sommes considérables pour acheter un titre qui ne produit presque rien.
Chateaudor. Comment, madame; est-ce que vous n’en êtes pas flattée? ce titre n’apportera-t-il pas un avantage réel aux enfans de votre fille?
Araminte. Point du tout. J’aurois mieux aimé vous donner ma fille quand vous n’étiez que monsieur du Colombier ancien bourgeois, qu’à présent que vous êtes monsieur de Chateaudor nouveau gentilhomme.
Chateaudor. Mais, madame...
Araminte. Oui, vos pères ont bati, et vous allez détruire.
Chateaudor. Moi détruire! vous étes dans l’erreur, madame.
Araminte. Eh point, point. Tenez, je gage que sans vous connoître en diamans, et sans vous consulter, vous allez être la dupe de ce bijoutier.
Chateaudor. Oh pour ces diamans là, madame....
Araminte. Oh pour ces diamans là.... je vous vois venir, c’est la parure de madame de Chateaudor... Et qu’est-ce que madame de Chateaudor? Ma fille, monsieur, a été élevée bien comodement, mais modestement. Nous avons toujours tout donné à la bienséance, à l’honnêteté, à la décence, et rien au faste,
rien à la vanité. La parure de ma fille a toujours été la sagesse, et je me flatte qu’elle ne démentira jamais l’éducation que je lui ai donnée.
Chateaudor. Mais, madame....
Araminte. Mais, monsieur.... Je vous demande pardon, je m’échauffe un peu trop peut-être, mais je vous vois dans un train de dépense qui me fait trembler. Il s’agit de ma fille, il s’agit de cent mille écus de dot, que je lui donne.
Chateaudor. Eh n’ai-je pas assez de fonds?....
Araminte. Oui, oui, des fonds. On les mange les fonds, vous principalement qui avez la manie d’être généreux, d’être grand, d’être magnifique.
Chateaudor. Mais encore une fois, madame, vous ne me connoissez pas.
Araminte. Eh, si vous étiez différent de ce que vous êtes, j’avois un projet charmant à vous proposer. Telle que vous me voyez, j’ai vingt cinq mille livres de rente à moi toute seule, je me serois mise en pension chez vous, j’aurois vécu avec ma fille, et nous aurions fait un ménage excellent, mais avec un homme comme vous...
Chateaudor. C’est désespérant.... Ecoutez moi, madame, Vous vous trompez sur mon compte: il y a peu d’hommes qui connoissent l'economie aussi bien que moi, et vous verrez par vous même...
Araminte. Je ne verrai rien. Vous voudriez m’en imposer, mais vous n’y réussirez pas. Pour ma fille... je vais la voir.... je l’ai promise, et nous verrons cela. Mais ne comptez pas sur moi, car pour tout l’or du monde je ne voudrois pas avoir à faire à un homme qui jette son argent par les fenêtres.
Chateaudor. Je n’aurois jamais cru devoir passer pour prodigue.
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Atto III
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ct ct ct Chateaudor. Frontin.
Frontin. Monsieur.
Chateaudor. Va voir comment se porte mademoiselle Léonor.
Frontin. Oui, monsieur, mais il y a là dans l’antichambre un de vos convives qui voudroit vous parler.
Chateaudor. Qui est-ce?
Frontin. C'est cet auteur, qui doit vous dédier un livre de sa façon.
Chateaudor. Ah, ah, monsieur Jacinte? Qu’il entre.
Frontin. Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer. ct ct Chateaudor. Je suis au désespoir, monsieur, j’ai envoyé chez vous: on ne vous aura pas trouvé.
Jacinte. Cela ne fait rien, monsieur. J’aurai toujours l’honneur....
Chateaudor. Je me flatte, monsieur, que vous me dédommagerez ce soir.
Jacinte. Monsieur, j’aurai cet honneur là.... mais ayant le bonheur de vous trouver seul, je voudrois vous faire voir les changemens que j’ai faits à l’épître dédicatoire, et de plus quelque autre chose dont j’espère que vous serez content.
Chateaudor. Ecoutez, monsieur Jacinte, puisque vous voulez me faire l’honneur de me dédier votre poème, j’ai cru bien faire de vous instruire de quelques anecdotes qui me regardent. Ce n’est pas par vanite, le ciel m’en préserve, mais uniquement pour donner matière à votre plume eloquente de briller d’avantage.
Jacinte. Aussi ai-je profìté, monsieur, de tout ce que vous m’avez donné par écrit. Mais j’ai fait plus.....
Chateaudor. Avez-vous parlé de mes tableaux? avez-vous parlé de ma bibliothèque?
Jacinte. Oui, monsieur.
Chateaudor. Y avez-vous mis les livres que je vous ai dit que j’allois acheter?
Jacinte. Mais comment faire, monsieur, pour faire entrer le catalogue de vos livres dans une épître dédicatoire?
Chateaudor. Est-ce que cela vous paroit difficile? est-ce qu’on ne pourroit pas mettre dans une note au bas de la page:
monsieur de Chateaudor possedè une bibliothèque de dix mille volumes tous choisis? Un homme d’esprit comme vous sait tirer parti de tout. Vous verrez, par exemple, si le souper de ce soir ne pourroit pas vous fournir quelque nouvelle idée, quelque idée poétique
Jacinte. Cela se pourroit bien.... mais j’ai pensé à quelque chose de plus essentiel: j’ai entassé dans l’épitre un abrégé de votre genealogie.
Chateaudor. De ma genealogie! non, non, mon cher ami, je n’aime pas trop les généalogies.
Jacinte. Monsieur, comme il vous plaira. Mais j’ai fait des découvertes qui m’ont couté beaucoup de peines et beaucoup de travail et je serois bien aise que vous en fussiez instruit.
Chateaudor. Vous avez fait des découvertes qui me regardent?
Jacinte. Oui, monsieur.
Chateaudor. Mon pauvre monsieur Jacinte, voyons, voyons.
Jacinte. Votre nom primitif de famille n’est-ce-pas du Colombier?
Chateaudor. Oui, mais il n’est pas nécessaire....
Jacinte. Ecoutez-moi de grâce. Christophe Colomb qui a découvert l’Amerique, et qui a été ennobli par le Roy d’Espagne avoit deux frères, et plusieurs neveux. J’ai trouvé qu’un des neveux de Colomb étoit passe de l’état de Gênes sa patrie au comtat Venaissin. Je prouve, que par corruption on a changé le nom de Colomb en celui de du Colombier, et je démonstre, mais à l’évidence, que vous descendez de cette ancienne famille.
Chateaudor. Vous le démontrez à l’évidence?
Jacinte. Oui, monsieur, et en voilà la preuve.
Chateaudor. Mais je crois que vous avez raison... En verité je ne saurois que dire, je n’aime pas l’ostentation, vous le savez bien, mais je vois avec plaisir que votre travail pourroit vous faire beaucoup d’honneur, et je n’ai pas le courage de vous empêcher de le publier.
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The end
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