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Au sortir d’une ville de Provence, lorsqu’on a franchi les faubourgs, la ligne d’octroi et les limites communales, on est fort loin de se trouver en rase campagne. L’horizon reste borné dans toutes les directions par un réseau de murs couverts de poussière qui divisent le pays en une multitude de petits trapèzes, et lui donnent la physionomie d’un échiquier mal tracé.
Tout citadin un peu aisé tient à être seigneur suzerain d’une de ces cases, qu’il appelle sa campagne, mais que l’idiome local désigne sous le nom moins pompeux de bastide, ou littéralement de bâtisse, nom assez exact, car un pareil domaine est plutôt l’ouvrage du maçon que celui de l’agriculteur.
Qu’on se représente un ou deux arpents de terre scrupuleusement clôturés, et au centre une maisonnette blanche, tapissée de vignes, à toits rouges et à volets verts ; qu’on ajoute à cela une inévitable tonnelle brûlée par le soleil, quelques oliviers rabougris, disséminés dans un jardin potager, des arbres fruitiers en espalier, un parterre exigu et le ciel au zénith, on reconnaîtra le modeste tibur du bourgeois provençal.
Le , vers cinq heures du matin, la bastide la plus rapprochée de Marseille, à droite, sur la route d’Italie, était seule éclairée et le vent qui s’engouffrait dans une fenêtre laissée ouverte, aurait permis d’entrevoir une jeune fille, inquiète sans doute, car elle prêtait l’oreille aux moindres bruits extérieurs. De temps en temps, elle écartait les plis des rideaux tricolores, se penchait au dehors et semblait essayer de percer du regard l’épaisseur des ténèbres ; puis elle rentrait en soupirant.
— Mon Dieu ! que lui est-il donc arrivé ! disait-elle ; il ne revient pas ; le jour va paraître ! J’ai moins peur quand il est au large.
Marie Charabot venait de se rasseoir près d’une table chargée d’armes et de papiers, lors- que deux hommes haletants arrivèrent à cinquante pas de la maison, franchirent avec précaution un mur de clôture et s’arrêtèrent sur le grand chemin.
— Mon vieux camarade, disait le plus jeune à voix basse, cette existence n’est plus tenable. Va à Marseille, je me risque à demander l’hospitalité ici, je suis trop faible pour te suivre, adieu !
— Je vous porterai, mon capitaine, répondit l’autre ; dans une demi-heure nous serons au mouillage, chez mon hôtesse ; la tenue est bonne, le fond sûr ; soyez tranquille, pour l’amour de Dieu, prenez courage.
— Du courage, j’en ai ; mais les forces manquent ! Tout ce que je puis faire, c’est de me traîner jusque-là, dit l’officier en montrant la bastide.
— On vous dénoncera, capitaine.
— Qu’importe ? je n’irai pas plus loin, sauve-toi.
— Vous laisser ! Me sauver sans vous ! j’aimerais mieux être mis en étoupe !
Le matelot, éleva un peu trop la voix, car il attira l’attention de la jeune fille ; elle accourut à la fenêtre.
— Une femme ! dit l’officier, jeune, jolie, bonne, sans doute. J’ai confiance. Allons !
— Rideau tricolore, capitaine, défiez-vous !
— Silence ! , je le veux, je te l’ordonne, s’il le faut.
— Pardon, capitaine, je vous désobéirai pour la première fois de ma vie ; mais quand de Touranges joue sa peau, Chrétien dit Négro peut bien risquer la sienne. Suffit.
L’officier se contenta de lui serrer la main. Tous deux ensuite s’avancèrent lentement, les yeux fixés sur la croisée.
Louis de Touranges, épuisé de lassitude, tomba sans force avant d’être arrivé à la grille.
— Citoyenne ! s’écria aussitôt Chrétien, par pitié, viens ouvrir à deux pauvres marins qui se meurent de faim et de misère devant ta porte.
En entendant cette voix inconnue qui s’élevait du milieu de l’obscurité ; la jeune fille eut peur et ne répondit rien. Le matelot répéta sa prière en se plaçant de manière à être aperçu.
— Vous n’êtes que deux ?
— Oui, citoyenne ; encore celui qui est avec moi est-il aux trois quarts fini. Ouvre-nous, au nom de ta mère !
— Mais je suis seule.
— Si tu tardes, il sera mort.
Surprise par la rude supplication de Chrétien, Marie Charabot avait tout d’abord payé tribut à la faiblesse de son sexe ; mais fille d’un intrépide corsaire, douée d’une énergie méridionale et naturellement compatissante, elle était pleine de confiance dans le caractère des gens de mer. Quelques secondes suffirent pour raffer- mir son courage. Selon l’usage de ces temps difficiles, elle s’arma et descendit résolûment jusqu’à la grille du jardin.
Après une courte conférence avec Chrétien, elle introduisit les voyageurs.
Des objets de toute espèce, confusément entassés, plusieurs malles fermées, l’absence des meubles les plus indispensables, attestaient le prochain abandon de la bastide. On avait réuni dans la seule pièce encore habitée les derniers effets de déménagement.
Marie rassembla quelques provisions, du pain, du vin et une corbeille de fruits, qu’elle plaça devant ses hôtes.
Louis de Touranges, ranimé par les soins de Chrétien, contemplait avec admiration l’hospitalière jeune fille, quoique le bonnet rouge ombrageât sa tête gracieuse, et que sa taille fut emprisonnée dans une tunique grecque, selon la mode du temps.
Marie, de son côté, examinait enfin les hôtes qu’elle venait d’accueillir, et ne remarquait pas sans une secrète appréhension le sang et la poussière qui couvraient leurs vêtements. Tous deux avaient les mains déchirées. Si le costume du plus âgé était simplement celui d’un matelot, l’accoutrement bizarre de l’autre démentait les fables grossières improvisées par Chrétien.
Ces observations l’intimidèrent, elle se repentit d’avoir cédé aux instances de gens de mauvaise mine, et se tint à l’écart par un mouvement de défiance qui n’échappa point à Louis.
— Mademoiselle… dit-il en se levant.
— Dis donc, citoyenne ! s’écria brusquement le matelot. Vois-tu, citoyenne, continua-t-il, nous venons de faire côte avec notre brig. Voici deux ans passés que nous étions partis de France, et celui-ci n’a pas encore l’habitude de tutoyer le beau monde comme toi.
Chrétien débita cette excuse avec une telle volubilité, que l’officier n’eut pas le temps de l’interrompre ; mais sa loyauté repoussa toute sorte de subterfuge.
— Mademoiselle, dit-il d’un ton chaleureux, il serait indigne de reconnaître vos bienfaits par un mensonge. Nous sommes… c’est-à-dire je suis… aristocrate, officier de l’ancienne marine, échappé par miracle aux républicains qui ont pris Toulon avant-hier. Nous allions chercher asile à Marseille ; voici deux jours entiers que nous n’avons pris de nourriture, et les forces m’ont manqué. Nous avons passé la nuit à venir jusqu’ici par des chemins détournés, grimpant de rocher en rocher, évitant les routes, escaladant les murs garnis de verre, qui nous ont mis en sang. J’ai dit la vérité ; notre sort est entre vos mains. Quoi que vous fassiez, mademoiselle, vous n’avez rien à craindre de nous ; mais je vous en supplie, laissez fuir ce bon matelot, qui n’est coupable que d’un dévouement sans bornes pour moi.
Pendant ce récit, une vive émotion s’était peinte sur la physionomie de la jeune fille. Elle se préparait à répondre, et déjà Louis de Touranges s’applaudissait de sa franchise : il était sûr d’avoir inspiré un bienveillant intérêt, lorsque Marie pâlit tout à coup et s’écria :
— Mon Dieu ! ils sont perdus ! Sainte Vierge, prenez pitié de nous !
— Ils ne nous auront pas vivants, j’en réponds ! dit en même temps Chrétien, qui sauta sur une paire de pistolets.
L’officier ne comprenait rien à cette exclamation suivie d’un profond silence, mais il entendit à son tour des voix tumultueuses qui hurlaient le terrible Ça ira ! Il s’arma aussi ; puis, se ravisant :
— Pourquoi viendraient-ils ici plutôt qu’ailleurs ? dit-il.
— Reculez-vous, ajouta Marie ; vos ombres paraissent sur les rideaux.
En ce moment, le groupe de chanteurs passait devant la porte ; les clameurs s’éloignèrent peu à peu.
— Vous êtes notre ange tutélaire, mademoiselle, reprit alors l’officier, qui avait lu sur ses traits tout ce qu’elle avait éprouvé de terreurs. Mais, de grâce, chez qui sommes-nous ?
— Je m’appelais Marie, répondit-elle en sou- riant tristement ; un beau nom celui de la sainte Vierge, ma patronne ; c’était ma pauvre mère qui l’avait choisi.
Après un court silence, elle ajouta en quelque sorte à regret :
— Maintenant ils me nomment Décia ; c’est la volonté de mon père.
Les marins surent bientôt qu’elle était fille du vaillant Décius Charabot, l’un des corsaires les plus estimés de Marseille, aussi généreux que brave, mais très-ardent révolutionnaire.
— Restez ici, monsieur de Touranges, continua-t-elle, attendez son retour, il ne me refuse rien : il vous sauvera.
Chrétien écoutait la jeune fille avec admiration, et des larmes de reconnaissance brillaient dans ses yeux, quand deux coups violemment frappés à la grille jetèrent de nouveau l’épouvante parmi les réfugiés.
— Est-ce toi, mon père ? dit Marie.
— Ah ! il n’y est pas !… On l’attend. Ouvre-nous, citoyenne, répondirent plusieurs voix ; nous te tiendrons compagnie jusqu’à son retour.
— Vous le trouveriez certainement à son bord.
— Ouvre-nous ! te dis-je ; ne reconnais-tu pas le citoyen commissaire Scipion ?
Décia, n’osant différer, de crainte de paraître suspecte, indiqua de la main à ses hôtes la porte d’un petit cabinet. Elle rentra suivie de trois hommes vêtus de carmagnoles et coiffés de bonnets rouges.
Le premier cependant était mis avec une certaine recherche ; il s’efforçait d’attirer sur lui l’attention de la jeune fille, paraissait heureux de la tutoyer sans gêne, et profitait de l’usage avec une affectation marquée.
— Je regrette vivement, disait-il, l’absence de ton père ; avec la protection de son ami Scipion, je viens tenter une dernière démarche auprès de lui. Mais pourquoi hocher la tête, Décia ? il ne s’agit plus de mon amour, je ne m’exposerai pas de sitôt à de nouveaux refus. Je ne sollicite qu’une place de simple volontaire à bord de la Mouraille.
Marie étonnée le regarda en face.
— Ta mère était une aristocrate, continua-t-il ; elle avait une aveugle antipathie pour moi et les miens ; tu as hérité de ses préventions. Je veux en triompher, Décia. Il faut être marin, il faut être corsaire pour plaire au capitaine Décius : je l’ai compris, je me fais corsaire.
— Citoyen Agricola, je vois avec douleur que vous n’avez point renoncé à d’inutiles projets, mais vous avez eu tort de vous croire l’objet d’une aversion particulière. N’ai-je donc pas répondu assez clairement à vos propositions ?
— Tu m’as fait dire que tu ne m’aimais pas.
— Eh bien ?
— J’ai pu espérer que cet arrêt n’était pas irrévocable.
Cette conversation fut interrompue par le commissaire de section, qui jusque-là s’était entretenu de son côté avec le troisième personnage.
— Tu es levée de bien bonne heure, citoyenne ? dit-il en s’adressant enfin à la jeune fille.
— J’attends mon père.
— N’a-t-il pas sa clef.
— Il l’avait oubliée hier matin.
— Ah ! il n’a pas paru depuis hier matin ?
— Non, citoyen.
— Pourquoi donc ces deux verres de vin sur la table ?
— C’est… d’avant-hier soir.
— Cela pourrait bien être plus moderne, la petite, dit en prenant la lampe l’inquisiteur habitué aux visites domiciliaires. Il me semble que tu ne méprises pas le plaisir de trinquer en tête-à-tête.
— Elle aime à rire, elle aime à boire ! fredonna d’un ton impudent celui qui n’avait pas encore pris la parole.
— Il n’y a pas une heure que ce vin est versé continua Scipion ; le bouchon de la bouteille est encore humide… et ces gouttes de vin fraîchement répandues !… En affaire politique ou criminelle, j’aurais assez de preuves, là, sur cette table, pour te faire tout avouer, la belle enfant ; mais les amourettes ne sont pas de mon ressort, poursuivit le commissaire en ricanant ; cela regarde plutôt le camarade Agricola. N’est-ce pas, citoyen ?
— Oui, en effet, cela me regarde, dit ce dernier, qui pâlit de jalousie et ne maîtrisa pas sans efforts un premier mouvement de colère.
La présence de Scipion le contint sans doute, mais respectueux jusque-là envers Marie, il dépouilla brusquement toute retenue, et passant d’un extrême à l’autre :
— C’est un heureux coquin que ton galant, citoyenne. Ah ! ah ! je ne suis plus étonné si un brave garçon qui ne te demandait qu’en mariage n’a pas été plus heureux. Après tout, puisqu’il en est ainsi, tu ne me refuseras pas un baiser par occasion… hein ! mignonne ?
— Je n’ai pas de galant, citoyen Agricola, et laissez-moi, ou je me plaindrai à mon père.
— Laissez-moi ! elle a dit : laissez-moi ! Serais-tu aristocrate ? demanda sévèrement le commissaire.
Décia tremblait et rougissait.
Du fond du cabinet, les marins n’entendaient pas sans frémir les révoltantes plaisanteries des trois sans-culottes ; ils serraient convulsivement leurs crosses de pistolet, et sans la crainte de compromettre leur jeune protectrice, ils eussent certainement fait irruption dans la cham- bre. L’indignation allait triompher de leur prudence, quand la voix du capitaine Charabot se fit heureusement entendre au dehors.
— Hé ! Décia, viens m’ouvrir, j’ai oublié ma clef.
— Vous voyez bien, citoyens ! dit-elle en essuyant ses pleurs ; puis elle sortit en courant.
— Je l’en aurais crue incapable ! murmura Scipion quand elle fut partie. Oh ! les femmes ! bonnes républicaines ou royalistes maudites, c’est toujours la même chose ; il ne faut pas se fier à la plus candide.
— Son amoureux est peut-être caché par ici, reprit Agricola en se levant.
— Impossible ! elle attendait son père ; et Décius n’entend pas raillerie sur ce chapitre. Brisons là ; parlons de nos affaires.
Cette réponse retint Agricola qui allait ouvrir la porte du cabinet.
Visiblement préoccupé de ce qu’il croyait avoir appris, il se promenait à grands pas. Il avait pu au premier moment, chercher à se venger en affectant un ton de mépris ; mais il aimait Marie au point d’avoir voulu pour elle renoncer à toute ambition politique, et de s’être résigné à risquer sa vie comme simple volontaire à bord du corsaire de Charabot. Les refus réitérés de la jeune fille n’avaient pas lassé sa constance. Il n’avait point reculé devant le sacrifice de son avenir d’ardent patriote. Aussi n’était-ce point quelques impertinences qui pouvaient satisfaire sa jalousie, maintenant qu’il croyait voir la preuve d’une intrigue dans ces verres encore humides posés sur la table. Il marchait en souriant avec rage et restait absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.
Le chef de la bande en profita pour reprendre sa conversation avec le troisième sans-culotte.
— Ainsi, Vincent, résumons-nous, lui dit-il, tu te nommes Régulus, et pas un mot de ton passé.
— Sois tranquille ; la république elle-même me coffrerait ; j’y joue ma liberté, la tienne, et nos têtes par-dessus le marché.
— C’est entendu.
— Ce gaillard-là nous a bien gênés avec sa sotte passion, reprit Vincent. L’imbécile ! venir chez les gens à deux heures du matin, lorsqu’ils sont en affaires, et s’y planter jusqu’au jour ! J’ai vu le moment où il nous empêchait de convenir de nos faits.
— Il a bien fallu en passer par sa fantaisie, d’autant plus qu’il est fort important pour moi de me débarrasser de lui. Agricola exerce une influence du diable dans la section des Piques, où je crains toujours qu’il n’usurpe ma place.
— Qu’il embarque donc ! J’aurais mieux aimé pourtant n’avoir rien de commun avec lui. Je ne tiens pas à être connu, moi !
— Je le sais ; silence !
— Citoyen Scipion, s’écria tout à coup Agricola, je te remercie de tes bons offices. Adieu la course ! Inutile de faire la cour au père du moment que mes sentiments pour la fille ont émigré avec armes et bagages.
Le commissaire, haussant les épaules, allait répliquer, quand Décius Charabot poussa la porte avec violence et entra.
C’était un homme de haute stature, aux formes athlétiques, à la voix impérieuse ; il ne cherchait pas à dissimuler sa fureur, et faisait trembler la bastide par de formidables imprécations. Une hache, un sabre, deux pistolets garnissaient sa ceinture.
— N’est-ce pas assez, cria-t-il, d’avoir sur les bras les Espagnols, les Italiens, les Anglais, et de se battre tous les jours au large ! Faut-il qu’on massacre, jusque sur les quais de Marseille, les défenseurs et les pères nourriciers de la patrie ! De faux frères, citoyens, viennent de poignarder mon second ; on l’accusait de modérantisme, mille noms ! Un homme que j’ai vu arranger les Anglais comme ça !…
Le corsaire, à ces mots, pour donner plus d’expression à son discours et suivant l’usage gesticulateur des Provençaux, fit un moulinet avec sa hache.
— Citoyen commissaire, poursuivit-il, ce sont les hommes de ta section qui ont commis le meurtre ; je demande justice de ceux qui restent. J’ai commencé par en abattre une demi-douzaine, mais les autres se sont enfuis.
— Un vrai républicain ne doit pas sa faire justice par lui-même ; respect à la loi, liberté, égalité… dit Scipion d’un air dogmatique.
D’un geste qui fit trembler les trois sans-culottes, Charabot l’interrompit.
— Je n’aurais pas vengé mon second sur des assassins ! s’écria-t-il.
Le commissaire de section ne jugea pas à propos de maintenir la conversation sur ce terrain dangereux.
— Tu as raison, dit-il, les Droits de l’homme l’autorisent à se défendre quand il est attaqué. J’avais mal interprété les faits. Viens au club à midi, nous prendrons les mesures convenables ; le sang d’un bon citoyen crie vengeance ; je m’en charge.
— Bien ! dit le corsaire, achève ce que j’ai commencé ; et maintenant, que veux-tu ? Pourquoi à pareille heure êtes-vous trois dans ma bastide ?
— Nous avions besoin de te voir avant ton départ. Le citoyen Régulus, que je te présente, et Agricola, que tu connais, désiraient faire partie de ton équipage. Celui-ci a changé d’idée ; veux-tu de l’autre ? C’est mon ami, je te le recommande.
Charabot jeta un regard sur Vincent, et, mal- gré la fermeté de son caractère, ne jugea point possible de répondre par un refus. Mais Marie reconnut aisément sur ses traits un sentiment de répulsion.
— Et que sait faire ton ami ? demanda le capitaine. Est-il matelot, canonnier, bon tireur ?
— Il est républicain, dit silencieusement le commissaire Scipion.
— Républicain jusqu’à la mort ! ajouta Vincent avec une emphase hypocrite, je deviendrai marin et canonnier, car j’ai du cœur et je manie une pique…
— Une pique ! interrompit le corsaire avec dédain.
— La pique est l’arme de l’homme libre, a dit Romme, l’auteur du nouveau calendrier proposé à la Convention.
— Assez ! je le prends ; qu’il aille se faire enregistrer au bureau, et qu’il soit à bord de la Mouraille, dans l’avant-port, à trois heures de l’après-midi.
— Je te remercie, citoyen capitaine.
— Allons Agricola, dit Scipion, ton dernier mot ; tu vois que le capitaine est .
— Je n’en veux plus, tu sais pour quelles raisons.
— Je n’accepte que des braves de bonne volonté. Tiens-moi compte, commissaire, d’avoir admis ton Parisien par amitié pour toi.
— Je suis de Carcassonne, interrompit Vincent.
— De Carcassonne, soit ! repartit le corsaire en ricanant ; ça ne t’empêche pas d’être Parisien : Un Parisien, c’est un terrien.
Le débit de cet aphorisme maritime venait de rendre à Charabot sa bonne humeur ; sa physionomie mobile perdit toute trace des émotions qui l’avaient successivement bouleversée.
Pendant qu’il reconduisait les sans-culottes Agricola se rapprocha de lui, mit la conversation sur le compte de Lécia, et brusquant la péroraison, dès que la grille fut refermée, dit à travers les barreaux :
— En me distinguant à ton bord, j’espérais conquérir ses bonnes grâces. Pour elle, j’aurais donné ma vie. Mais à cette heure, Décius, je fais fi de sa main !… Elle a un amant !
— Misérable ! cria le corsaire en déchargeant un pistolet sur lui.
Agricola n’avait pas été atteint ; il répliqua de derrière le mur :
— Va visiter la chambre de ta vertueuse enfant, tu verras !
Le corsaire, furieux, voulut rouvrir la grille, mais dans sa colère il avait laissé tomber sa clef, et lorsque la porte tourna de nouveau sur ses gonds, il n’entendit plus que les pas des visiteurs, qui avaient pris la fuite.
— Si l’infâme avait dit vrai pourtant ! murmura-t-il.
À ce soupçon, plus rapide que l’éclair, il remonte précipitamment, ouvre le cabinet, sans vouloir écouter Marie, aperçoit Louis de Touranges et ajuste son second pistolet.
— Grâce ! crie la jeune fille en se jetant sur son bras.
Il la repoussait, quand il se sentit réduit à l’immobilité par l’étreinte nerveuse d’un homme qu’il n’avait pas encore vu.
Louis de Touranges vint en aide à Chrétien et à la tremblante Marie.
À eux trois, ils entraînèrent au milieu de l’appartement le corsaire, qui s’écriait en laissant tomber son arme :
— Ils sont deux, grâce au ciel ! Larguez-moi donc : expliquons-nous.
2
Quatre mois environ après les scènes de la bastide, un brig de douze canons, poussé par une violente brise de mistral, naviguait péniblement à travers les lames courtes et dures de la Méditerranée.
Ses flancs et sa mâture portaient de glorieuses cicatrices ; son gouvernail de fortune, son gréement rajusté, ses vergues jumelées, ses voiles trouées en mille endroits prouvaient éloquemment qu’il avait eu de sérieuses luttes à soutenir.
Un mouvement inusité avait lieu sur le pont. L’équipage, armé comme pour une action, gardait deux files d’hommes qu’il était aisé de reconnaître pour des prisonniers de guerre. Le capitaine et le second, assis à l’écart sur la dunette, causaient en suivant des yeux les préparatifs d’une exécution maritime.
Lorsque, en sa qualité de maître de manœuvres, Chrétien, embarqué sous le nom de Négro, eut achevé de faire amarrer à l’échelle des haubans un homme dont les traits portaient l’empreinte d’une profonde terreur, il s’avança vers les chefs du navire, ôta son chapeau et dit de sa voix enrouée :
— Régulus et moi nous sommes prêts.
Décius ne se retourna pas.
— Non, lieutenant, disait-il à Louis de Touranges, qui, de son côté, se faisait nommer Artimon, jamais d’indulgence pour les lâches et les traîtres ! Que penserait mon équipage si je mollissais ?
Sur ces mots, il s’avança jusqu’au pied du grand mât, et parlant tour à tour en français et en anglais, il s’écria d’un ton solennel :
— Le conseil de discipline, assemblé aujourd’hui à bord du brig français la Mouraille, composé de moi, Décius Charabot, capitaine dudit brig, président, du lieutenant Artimon et des premiers maîtres : Négro, maître de manœuvres, Fénélon, maître charpentier, et Carpentras, maître de canonnage, juges, condamne le nommé Régulus, matelot, à recevoir trente coups de corde pour avoir entretenu des intelligences criminelles avec les prisonniers. Et vous autres, continua-t-il en s’adressant aux Anglais, rappelez-vous qu’au moindre bruit dans le faux-pont, je vous fais tous fusiller.
Restait à donner l’ordre d’exécution.
— Envoyez ! commanda-t-il, et pas de plaisanterie ! entends-tu ?
Cette dernière recommandation était inutile ; la garcette tomba lourdement sur les épaules de Vincent dit Régulus, à qui l’on n’avait laissé qu’une chemise de toile. Négro s’acquitta consciencieusement de ses cruelles fonctions, et l’unique vêtement du coupable était teint de sang lorsqu’on le démarra de l’échelle. On lui offrit une autre chemise, mais il refusa d’en changer avec une énergie à laquelle on était loin de s’attendre. Sa résistance cependant n’éveilla aucun soupçon : « Garde-la, chien maudit, puisque tu le veux, » lui dirent les corsaires ; puis il fut remis aux fers avec les prisonniers anglais.
Régulus n’excitait pas la moindre pitié ; loin de là, Négro et ses camarades blâmaient entre eux le second d’avoir retenu le capitaine, qui, au moment de la découverte du complot, avait voulu lui brûler la cervelle.
— J’ai navigué dans le temps avec le lieutenant Artimon, disait le maître ; c’est un vrai matelot, un choix sur choix : mais chacun a son défaut : le sien est d’avoir le cœur tendre. le moment du combat, on le prendrait pour un agneau en nourrice.
— Où donc as-tu déjà fait campagne avec lui demanda un matelot. Au service apparemment, car il vous a des airs d’aristocrate.
Maître Négro tourna la tête du côté de l’imprudent questionneur, et d’un air menaçant :
— Qu’est-ce que ça te fait, curieux !
— Rien, maître ; n’y a pas d’offense, m’est avis. Après ça, notre second serait un ci-devant je m’en moque pas mal. C’est un brave et un bon enfant, suffit !
Depuis son embarquement à bord de la Mouraille. Vincent, dit Régulus, n’avait que trop justifié les répugnances instinctives du capitaine Charabot. Il s’était comporté avec une mollesse et une lâcheté qui lui avaient attiré le mépris de ses camarades. Il devint bientôt leur plastron ; les maîtres l’employaient aux travaux les plus rebutants ; on le reléguait habituellement dans le faux-pont et dans la cale. Il se trouva donc en rapport fréquent avec les prisonniers, et, soit qu’il fût animé par le désir de se venger ou de se soustraire aux mauvais traitements, soit qu’il suivit un projet antérieur à son arrivée à bord, il ourdit avec les Anglais une conspiration pour s’emparer du navire.
Heureusement Négro avait tout découvert.
Le maître avait pris Vincent en horreur depuis la nuit passée à la bastide ; il le détestait comme un des compagnons des deux terroristes qui l’avaient mis en danger, lui et Louis de Touranges, pendant qu’ils étaient cachés dans la maisonnette du capitaine, danger qui ne fut point conjuré, tant s’en faut, par les explications données après la fuite des sans-culottes.
Décius Charabot, heureux de trouver sa fille innocente, lui accorda facilement la place de second pour l’officier proscrit et l’embarquement de Chrétien à bord du brig ; mais le départ fut retardé par suite de l’enquête relative à l’assassinat du premier lieutenant de la Mouraille ; plusieurs jours se passèrent dans des transes mortelles.
À cette époque on ne pouvait entourer de mystère aucun des actes de la vie intime. La demeure du capitaine, qui avait quitté la bastide pour sa maison de ville, était, d’ailleurs, le rendez-vous ordinaire de certains membres des clubs, qui, au sortir des séances, venaient s’entretenir avec lui des nouvelles maritimes.
La reddition de Toulon à la flotte combinée, les dissensions de l’escadre française, l’appareillage des six vaisseaux du contre-amiral Saint-Julien, qui resta fidèle à la république, la prise de Toulon par l’armée nationale, l’expulsion des Espagnols et des Anglais, l’incendie du port et la conduite des forçats de l’arsenal, dont la plupart s’empressèrent d’éteindre le feu au lieu de s’enfuir à la faveur du désordre, fournissaient d’inépuisables sujets de discussion.
Le commissaire Scipion était un des plus assidus discoureurs. Il se gardait bien de faire allu- sion à la matinée de la bastide, et de parler des amours de Décia, qu’il croyait avoir découvertes : le capitaine n’eût pas été d’humeur à le souffrir, mais par ses interminables diatribes contre les recéleurs de suspects, il faisait frémir Marie, car Louis de Touranges était caché dans la pièce voisine.
Quant à Décius Charabot, il restait impassible, tout en hâtant de ses vœux l’instant de mettre sous voiles ; malheureusement, les causes de retard se multipliaient, les vents devinrent mauvais, et les sans-culottes continuaient d’affluer dans son salon, devenu la succursale du club des Piques.
Bien des fois la jeune fille dut user de ruse pour donner le change à la foule des visiteurs, dont, grâce au ciel, Agricola ne faisait plus partie. Il ne laissait pas néanmoins que d’être fort à craindre.
Après ce qui s’était passé à la grille de la bastide, s’il évitait la rencontre du corsaire, il rôdait constamment autour de sa demeure. Il épiait tous ceux qui entraient ou qui sortaient, s’efforçant de reconnaître dans leur nombre un rival dont il avait juré la perte. Semblable à l’oiseau de proie qui cherche une victime, il guettait sans relâche.
Marie s’en apercevait avec épouvante.
Elle ne révéla point ses alarmes à son père, compromis par l’hospitalité accordée à l’officier fugitif : elle avait trop de délicatesse pour lui parler d’Agricola ; elle afficha, au contraire, une gaieté folle, que l’infatigable sentinelle ne put observer sans dépit.
La jeune fille allait et venait, chantant et jouant, courant à la terrasse, se mettant à la fenêtre, entrant précipitamment, revenant à la hâte, dissimulant sa terreur sous l’apparence de l’attente.
Afin d’augmenter la prudence de Louis de Touranges, elle lui laissait, au contraire, deviner toutes ses émotions.
La reconnaissance, d’un côté, la pitié de l’autre, établirent ainsi peu à peu une douce intimité entre le proscrit et sa libératrice. Mais l’absence devait les éclairer bien mieux sur la nature de leurs sentiments.
Marie s’avoua qu’une affection profonde était née dans son cœur de l’intérêt que lui inspirait le jeune officier. Et en mer, lorsque la Mouraille eut enfin mis à la voile, Louis de Touranges reconnut qu’il aimait d’un amour ardent la fille de son capitaine.
Les premiers exploits du brig corsaire avaient eu le désastreux résultat de le cribler d’avaries. Le mistral fondit sur le navire avant qu’il eût pu se réparer. Il était dans un état affreux. Les dernières voiles venaient d’être mises en pièces, son gouvernail improvisé fut bientôt enlevé par les lames.
Les mâts supérieurs dépassés, la Mouraille fatiguait horriblement sous le poids de son artillerie ; les bordages extérieurs, désunis par quatre mois de croisière et plusieurs combats, laissaient pénétrer l’eau dans la cale ; les matelots pompaient sous les yeux des maîtres ; le capitaine Charabot et son lieutenant interrogeaient le ciel et la mer avec anxiété ; d’instant en instant leurs inquiétudes augmentaient avec le péril.
— Commandant, dit maître Fénélon en entrant, les pompes ne franchissent plus. Tout à l’heure, l’eau passera par nos trous de boulets de la flottaison.
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