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ŒUVRES COMPLÈTES
DE BUFFON
Des époques de la nature
Comme dans l’histoire civile, on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions antiques pour déterminer les époques des révolutions humaines, et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l’histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C’est le seul moyen de fixer quelques points dans l’immensité de l’espace et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. Le passé est comme la distance ; notre vue y décroît, et s’y perdrait de même, si l’histoire et la chronologie n’eussent placé des fanaux, des flambeaux aux points les plus obscurs ; mais, malgré ces lumières de la tradition écrite, si l’on remonte à quelques siècles, que d’incertitudes dans les faits ! que d’erreurs sur les causes des événements ! et quelle obscurité profonde n’environne pas les temps antérieurs à cette tradition ! D’ailleurs elle ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c’est-à-dire les actes d’une très petite partie du genre humain ; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité : ils ne sont sortis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces ; et plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros, dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire, fût également enseveli dans la nuit de l’oubli !
Ainsi l’histoire civile, bornée d’un côté par les ténèbres d’un temps assez
voisin du nôtre, ne s’étend de l’autre qu’aux petites portions de terre qu’ont occupées successivement les peuples soigneux de leur mémoire ; au lieu que l’histoire naturelle embrasse également tous les espaces, tous les temps, et n’a d’autres limites que celles de l’univers.
La nature étant contemporaine de la matière, de l’espace et du temps, son histoire est celle de toutes les substances, de tous les lieux, de tous les âges ; et quoiqu’il paraisse à la première vue que ses grands ouvrages ne s’altèrent ni ne changent, et que dans ses productions, même les plus fragiles et les plus passagères, elle se montre toujours et constamment la même, puisque à chaque instant ses premiers modèles reparaissent à nos yeux sous de nouvelles représentations ; cependant, en l’observant de près, on s’apercevra que son cours n’est pas absolument uniforme ; on reconnaîtra qu’elle admet des variations sensibles, qu’elle reçoit des altérations successives, qu’elle se prête même à des combinaisons nouvelles, à des mutations de matière et de forme ; qu’enfin, autant elle paraît fixe dans son tout, autant elle est variable dans chacune de ses parties ; et si nous l’embrassons dans toute son étendue, nous ne pourrons douter qu’elle ne soit aujourd’hui très différente de ce qu’elle était au commencement et de ce qu’elle est devenue dans la succession des temps : ce sont ces changements divers que nous appelons ses époques. La nature s’est trouvée dans différents états ; la surface de la terre a pris successivement des formes différentes ; les cieux même ont varié, et toutes les choses de l’univers physique sont, comme celles du monde moral, dans un mouvement continuel de variations successives. Par exemple, l’état dans lequel nous voyons aujourd’hui la nature est autant notre ouvrage que le sien ; nous avons su la tempérer, la modifier, la plier à nos besoins, à nos désirs ; nous avons sondé, cultivé, fécondé la terre : l’aspect sous lequel elle se présente est donc bien différent de celui des temps antérieurs à l’invention des arts. L’âge d’or de la morale, ou plutôt de la Fable, n’était que l’âge de fer de la physique et de la vérité. L’homme de ce temps encore à demi sauvage, dispersé, peu nombreux, ne sentait pas sa puissance, ne connaissait pas sa vraie richesse ; le trésor de ses lumières était enfoui ; il ignorait la force des volontés unies, et ne se doutait pas que, par la société et par des travaux suivis et concertés, il viendrait à bout d’imprimer ses idées sur la face entière de l’univers.
Aussi faut-il aller chercher et voir la nature dans ces régions nouvellement découvertes, dans ces contrées de tout temps inhabitées, pour se former une idée de son état ancien ; et cet ancien état est encore bien moderne en comparaison de celui où nos continents terrestres étaient couverts par les eaux, où les poissons habitaient sur nos plaines, où nos montagnes formaient les écueils des mers : combien de changements et de différents états ont dû se succéder depuis ces temps antiques (qui cependant n’étaient pas les premiers) jusqu’aux âges de l’histoire ! Que de choses ensevelies ! combien d’événements entièrement oubliés ! que de révolutions antérieures à la mémoire des hommes ! Il a fallu une très longue suite d’observations ; il a fallu trente siècles de culture à l’esprit humain, seulement pour reconnaître l’état présent des choses. La terre n’est pas encore entièrement découverte ; ce n’est que depuis peu qu’on a déterminé sa figure ; ce n’est que de nos jours qu’on s’est élevé à la théorie de sa forme intérieure, et qu’on a démontré l’ordre et la disposition des matières dont elle est composée : ce n’est donc que de cet instant où l’on peut commencer à comparer la nature avec elle-même, et remonter de son état actuel et connu à quelques époques d’un état plus ancien.
Mais comme il s’agit ici de percer la nuit des temps, de reconnaître par l’inspection des choses actuelles l’ancienne existence des choses anéanties, et de remonter par la seule force des faits subsistants à la vérité historique des faits ensevelis ; comme il s’agit en un mot de juger non seulement le passé moderne, mais le passé le plus ancien, par le seul présent, et que pour nous élever jusqu’à ce point de vue nous avons besoin de toutes nos forces réunies, nous emploierons trois grands moyens : les faits qui peuvent nous rapprocher de l’origine de la nature ; les monuments qu’on doit regarder comme les témoins de ses premiers âges ; les traditions qui peuvent nous donner quelque idée des âges subséquents : après quoi nous tâcherons de lier le tout par des analogies et de former une chaîne qui, du sommet de l’échelle du temps, descendra jusqu’à nous.
Premier fait. — La terre est élevée sur l’équateur et abaissée sous les pôles, dans la proportion qu’exigent les lois de la pesanteur et de la force centrifuge.
Second fait. — Le globe terrestre a une chaleur intérieure qui lui est propre, et qui est indépendante de celle que les rayons du soleil peuvent lui communiquer.
Troisième fait. — La chaleur que le soleil envoie à la terre est assez petite, en comparaison de la chaleur propre du globe terrestre ; et cette chaleur envoyée par le soleil ne serait pas seule suffisante pour maintenir la nature vivante.
Quatrième fait. — Les matières qui composent le globe de la terre sont en général de la nature du verre, et peuvent être toutes réduites en verre.
Cinquième fait. — On trouve sur toute la surface de la terre, et même sur les montagnes, jusqu’à et de hauteur, une immense quantité de coquilles et d’autres débris des productions de la mer.
Examinons d’abord si dans ces faits que je veux employer, il n’y a rien qu’on puisse raisonnablement contester. Voyons si tous sont prouvés, ou du moins peuvent l’être : après quoi nous passerons aux inductions que l’on en doit tirer.
Le premier fait du renflement de la terre à l’équateur et de son aplatissement aux pôles est mathématiquement démontré et physiquement prouvé par la théorie de la gravitation et par les expériences du pendule. Le globe terrestre a précisément la figure que prendrait un globe fluide qui tournerait sur lui-même avec la vitesse que nous connaissons au globe de la terre. Ainsi la première conséquence qui sort de ce fait incontestable, c’est que la matière dont notre terre est composée était dans un état de fluidité au moment qu’elle a pris sa forme, et ce moment est celui où elle a commencé à tourner sur elle-même. Car si la terre n’eût pas été fluide, et qu’elle eût eu la même consistance que nous lui voyons aujourd’hui, il est évident que cette matière consistante et solide n’aurait pas obéi à la loi de la force centrifuge, et que par conséquent malgré la rapidité de son mouvement de rotation, la terre, au lieu d’être un sphéroïde renflé sur l’équateur et aplati sous les pôles, serait au contraire une sphère exacte, et qu’elle n’aurait jamais pu prendre d’autre figure que celle d’un globe parfait, en vertu de l’attraction mutuelle de toutes les parties de la matière dont elle est composée.
Or, quoique en général toute fluidité ait la chaleur pour cause, puisque l’eau même sans la chaleur ne formerait qu’une substance solide, nous avons deux manières différentes de concevoir la possibilité de cet état primitif de fluidité dans le globe terrestre, parce qu’il semble d’abord que la nature ait deux moyens pour l’opérer. Le premier est la dissolution ou même le délaiement des matières terrestres dans l’eau ; et le second, leur liquéfaction par le feu. Mais l’on sait que le plus grand nombre des matières solides qui composent le globe terrestre ne sont pas dissolubles dans l’eau ; et en même temps l’on voit que la quantité d’eau est si petite en comparaison de celle de la matière aride qu’il n’est pas possible que l’une ait jamais été délayée dans l’autre. Ainsi cet état de fluidité dans lequel s’est trouvée la masse entière de la terre n’ayant pu s’opérer ni par la dissolution ni par le délaiement dans l’eau, il est nécessaire que cette fluidité ait été une liquéfaction causée par le feu.
Cette juste conséquence, déjà très vraisemblable par elle-même, prend un nouveau degré de probabilité par le second fait, et devient une certitude par le troisième fait. La chaleur intérieure du globe, encore actuellement subsistante, et beaucoup plus grande que celle qui nous vient du soleil, nous démontre que cet ancien feu qu’a éprouvé le globe n’est pas encore à beaucoup près entièrement dissipé : la surface de la terre est plus refroidie que son intérieur. Des expériences certaines et réitérées nous assurent que la masse entière du globe a une chaleur propre et tout à fait indépendante de celle du soleil. Cette chaleur nous est démontrée par la comparaison de nos hivers à nos étés ; et on la reconnaît d’une manière encore plus palpable dès qu’on pénètre au dedans de la terre ; elle est constante en tous lieux pour chaque profondeur, et elle paraît augmenter à mesure que l’on descend. Mais que sont nos travaux en comparaison de ceux qu’il faudrait faire pour reconnaître les degrés successifs de cette chaleur intérieure dans les profondeurs du globe ! Nous avons fouillé les montagnes à quelques centaines de toises pour en tirer les métaux ; nous avons fait dans les plaines des puits de quelques centaines de pieds : ce sont là nos plus grandes excavations, ou plutôt nos fouilles les plus profondes ; elles effleurent à peine la première écorce du globe, et néanmoins la chaleur intérieure y est déjà plus sensible qu’à la surface : on doit donc présumer que si l’on pénétrait plus avant cette chaleur serait plus grande, et que les parties voisines du centre de la terre sont plus chaudes que celles qui en sont éloignées, comme l’on voit dans un boulet rougi au feu l’incandescence se conserver dans les parties voisines du centre longtemps après que la surface a perdu cet état d’incandescence et de rougeur. Ce feu, ou plutôt cette chaleur intérieure de la terre, est encore indiqué par les effets de l’électricité, qui convertit en éclairs lumineux cette chaleur obscure ; elle nous est démontrée par la température de l’eau de la mer, laquelle, aux mêmes profondeurs, est à peu près égale à celle de l’intérieur de la terre. D’ailleurs il est aisé de prouver que la liquidité des eaux de la mer en général ne doit point être attribuée à la puissance des rayons solaires, puisqu’il est démontré par l’expérience que la lumière du soleil ne pénètre qu’à six cents pieds à travers l’eau la plus limpide, et que par conséquent sa chaleur n’arrive peut-être pas au quart de cette épaisseur, c’est-à-dire à cent cinquante pieds : ainsi toutes les eaux qui sont au-dessous de cette profondeur seraient glacées sans la chaleur intérieure de la terre, qui seule peut entretenir leur liquidité. Et de même, il est encore prouvé par l’expérience que la chaleur des rayons solaires ne pénètre pas à quinze ou vingt pieds dans la terre, puisque la glace se conserve à cette profondeur pendant les étés les plus chauds. Donc il est démontré qu’il y a au-dessous du bassin de la mer, comme dans les premières couches de la terre, une émanation continuelle de chaleur qui entretient la liquidité des eaux et produit la température de la terre. Donc il existe dans son intérieur une chaleur qui lui appartient en propre, et qui est tout à fait indépendante de celle que le soleil peut lui communiquer.
Nous pouvons encore confirmer ce fait général par un grand nombre de faits particuliers. Tout le monde a remarqué, dans le temps des frimas, que la neige se fond dans tous les endroits où les vapeurs de l’intérieur de la terre ont une libre issue, comme sur les puits, les aqueducs recouverts, les voûtes, les citernes,etc. ; tandis que sur tout le reste de l’espace, où la terre resserrée par la gelée intercepte ces vapeurs, la neige subsiste et se gèle au lieu de fondre. Cela seul suffirait pour démontrer que ces émanations de l’intérieur de la terre ont un degré de chaleur très réel et sensible. Mais il est inutile de vouloir accumuler ici de nouvelles preuves d’un fait constaté par l’expérience et par les observations ; il nous suffit qu’on ne puisse désormais le révoquer en doute, et qu’on reconnaisse cette chaleur intérieure de la terre comme un fait réel et général duquel, comme des autres faits généraux de la nature, on doit déduire les effets particuliers.
Il en est de même du quatrième fait : on ne peut pas douter, après les preuves démonstratives que nous en avons données dans plusieurs articles de notre Théorie de la terre, que les matières dont le globe est composé ne soient de la nature du verre : le fond des minéraux, des végétaux et des animaux n’est qu’une matière vitrescible : car tous leurs résidus, tous leurs détriments ultérieurs peuvent se réduire en verre. Les matières que les chimistes ont appelées réfractaires, et celles qu’ils regardent comme infusibles parce qu’elles résistent au feu de leurs fourneaux sans se réduire en verre, peuvent néanmoins s’y réduire par l’action d’un feu plus violent. Ainsi toutes les matières qui composent le globe de la terre, du moins toutes celles qui nous sont connues, ont le verre pour base de leur substance, et nous pouvons, en leur faisant subir la grande action du feu, les réduire toutes ultérieurement à leur premier état.
La liquéfaction primitive de la masse entière de la terre par le feu est donc prouvée dans toute la rigueur qu’exige la plus stricte logique : d’abord, à priori, par le premier fait de son élévation sur l’équateur, et de son abaissement sous les pôles ; ab actu, par le second et le troisième fait de la chaleur intérieure de la terre encore subsistante ; à posteriori, par le quatrième fait, qui nous démontre le produit de cette action du feu, c’est-à-dire le verre dans toutes les substances terrestres.
Mais quoique les matières qui composent le globe de la terre aient été primitivement de la nature du verre et qu’on puisse aussi les y réduire ultérieurement, on doit cependant les distinguer et les séparer, relativement aux différents états où elles se trouvent avant ce retour à leur première nature, c’est-à-dire avant leur réduction en verre par le moyen du feu. Cette considération est d’autant plus nécessaire ici, que seule elle peut nous indiquer en quoi diffère la formation de ces matières. On doit donc les diviser d’abord en matières vitrescibles et en matières calcinables : les premières n’éprouvant aucune action de la part du feu, à moins qu’il ne soit porté à un degré de force capable de les convertir en verre ; les autres, au contraire, éprouvant à un degré bien inférieur une action qui les réduit en chaux. La quantité des substances calcaires, quoique fort considérable sur la terre, est néanmoins très petite en comparaison de la quantité des matières vitrescibles. Le cinquième fait que nous avons mis en avant prouve que leur est aussi d’un autre temps et d’un autre élément ; et l’on voit évidemment que toutes les matières qui n’ont pas été produites immédiatement par l’action du feu primitif ont été formées par l’intermède de l’eau, parce que toutes sont composées de coquilles et d’autres débris des productions de la mer. Nous mettons dans la classe des matières vitrescibles le roc vif, les quartz, les sables, les grès et granits, les ardoises, les schistes, les argiles, les métaux et minéraux métalliques : ces matières prises ensemble forment le vrai fond du globe, et en composent la principale et très grande partie ; toutes ont originairement été produites par le feu primitif. Le sable n’est que du verre en poudre ; les argiles, des sables pourris dans l’eau ; les ardoises et les schistes, des argiles desséchées et durcies ; le roc vif, les grès, le granit, ne sont que des masses vitreuses ou des sables vitrescibles, sous une forme concrète ; les cailloux, les cristaux, les métaux et la plupart des autres minéraux ne sont que les stillations, les exsudations ou les sublimations de ces premières matières, qui toutes nous décèlent leur primitive et leur nature commune par leur aptitude à se réduire immédiatement en verre.
Mais les sables et graviers calcaires, les craies, la pierre de taille, le moellon, les marbres, les albâtres, les spaths calcaires, opaques et transparents, toutes les matières, en un mot, qui se convertissent en chaux, ne présentent pas d’abord leur première nature : quoique originairement de verre comme toutes les autres, ces matières calcaires ont passé par des filières qui les ont dénaturées ; elles ont été formées dans l’eau ; toutes sont entièrement composées de madrépores, de coquilles et de détriments des dépouilles de ces animaux aquatiques, qui seuls savent convertir le liquide en solide et transformer l’eau de la mer en pierre. Les marbres communs et les autres pierres calcaires sont composés de coquilles entières et de morceaux de coquilles, de madrépores, d’astroïtes, etc., dont toutes les parties sont encore évidentes ou très reconnaissables : les graviers ne sont que les débris des marbres et des pierres calcaires, que l’action de l’air et des gelées détache des rochers, et l’on peut faire de la chaux avec ces
, comme l’on en fait avec le marbre ou la pierre : on peut en faire aussi avec les coquilles mêmes, et avec la craie et les tufs, lesquels ne sont encore que des débris ou plutôt des détriments de ces mêmes matières. Les albâtres, et les marbres qu’on doit leur comparer lorsqu’ils contiennent de l’albâtre, peuvent être regardés comme de grandes stalactites, qui se forment aux dépens des autres marbres et des pierres communes : les spaths calcaires se forment de même par l’exsudation ou la stillation dans les matières calcaires, comme le cristal de roche se forme dans les matières vitrescibles. Tout cela peut se prouver par l’inspection de ces matières et par l’examen attentif des monuments de la nature.
Premiers monuments. — On trouve à la surface et à l’intérieur de la terre des coquilles et autres productions de la mer ; et toutes les matières qu’on appelle calcaires sont composées de leurs détriments.
Seconds monuments. — En examinant ces coquilles et autres productions marines que l’on tire de la terre, en France, en Angleterre, en Allemagne et dans le reste de l’Europe, on reconnaît qu’une grande partie des espèces d’animaux auxquels ces dépouilles ont appartenu, ne se trouvent pas dans les mers adjacentes, et que ces espèces, ou ne subsistent plus, ou ne se trouvent que dans les mers méridionales. De même, on voit dans les ardoises et dans d’autres matières, à de grandes profondeurs, des impressions de poissons et de plantes, dont aucune espèce n’appartient à notre climat, et lesquelles n’existent plus, ou ne se trouvent subsistantes que dans les climats méridionaux.
Troisièmes monuments. — On trouve en Sibérie et dans les autres contrées septentrionales de l’Europe et de l’Asie, des squelettes, des défenses, des ossements d’éléphants, d’hippopotames et de rhinocéros, en assez grande quantité pour être assuré que les espèces de ces animaux, qui ne peuvent se propager aujourd’hui que dans les terres du Midi, existaient et se propageaient autrefois dans les terres du Nord, et l’on a observé que ces dépouilles d’éléphants et d’autres animaux terrestres se présentent à une assez petite profondeur, au lieu que les coquilles et les autres débris des productions de la mer se trouvent enfouies à de plus grandes profondeurs dans l’intérieur de la terre.
Quatrièmes monuments. — On trouve des défenses et des ossements d’éléphants, ainsi que des dents d’hippopotames, non seulement dans les terres du nord de notre continent, mais aussi dans celles du nord de l’Amérique, quoique les espèces de l’éléphant et de l’hippopotame n’existent point dans ce continent du nouveau monde.
Cinquièmes monuments. — On trouve dans le milieu des continents, dans les lieux les plus éloignés des mers, un nombre infini de coquilles, dont la plupart appartiennent aux animaux de ce genre actuellement existants dans les mers méridionales, et dont plusieurs autres n’ont aucun analogue vivant, en sorte que les espèces en paraissent perdues et détruites par des causes jusqu’à présent inconnues.
En comparant ces monuments avec les faits, on voit d’abord que le temps de la formation des matières vitrescibles est bien plus reculé que celui de la composition des substances calcaires ; et il paraît qu’on peut déjà distinguer quatre et même cinq époques dans la plus grande profondeur des temps : la première, où la matière du globe étant en fusion par le feu, la terre a pris sa forme, et s’est élevée sur l’équateur et abaissée sous les pôles par son mouvement de rotation : la seconde, où cette matière du globe s’étant consolidée a formé les grandes masses de matières vitrescibles : la , où la mer couvrant la terre actuellement habitée, a nourri les animaux à coquilles dont les dépouilles ont formé les substances calcaires ; et la quatrième, où s’est faite la retraite de ces mêmes mers qui couvraient nos continents. Une cinquième époque, tout aussi clairement indiquée que les quatre premières, est celle du temps où les éléphants, les hippopotames et les autres animaux du Midi ont habité les terres du Nord. Cette époque est évidemment postérieure à la quatrième, puisque les dépouilles de ces animaux terrestres se trouvent presque à la surface de la terre, au lieu que celles des animaux marins sont pour la plupart et dans les mêmes lieux enfouies à de grandes profondeurs.
Quoi ! dira-t-on, les éléphants et les autres animaux du Midi ont autrefois habité les terres du Nord ? Ce fait, quelque singulier, quelque extraordinaire qu’il puisse paraître, n’en est pas moins certain. On a trouvé et on trouve encore tous les jours en Sibérie, en Russie, et dans les autres contrées septentrionales de l’Europe et de l’Asie, de l’ivoire en grande quantité ; ces défenses d’éléphant se tirent à quelques pieds sous terre, ou se découvrent par les eaux lorsqu’elles font tomber les terres du bord des fleuves. On trouve ces ossements et défenses d’éléphants en tant de lieux différents et en si grand nombre qu’on ne peut plus se borner à dire que ce sont les dépouilles de quelques éléphants amenés par les hommes dans ces climats froids : on est maintenant forcé, par les preuves réitérées, de convenir que ces animaux étaient autrefois habitants naturels des contrées du Nord, comme ils le sont aujourd’hui des contrées du Midi ; et ce qui paraît encore rendre le fait plus merveilleux, c’est-à-dire plus difficile à expliquer, c’est qu’on trouve ces dépouilles des animaux du midi de notre continent, non seulement dans les provinces de notre nord, mais aussi dans les terres du Canada et des autres parties de l’Amérique septentrionale. Nous avons au Cabinet du Roi plusieurs défenses et un grand nombre d’ossements d’éléphant trouvés en Sibérie : nous avons d’autres défenses et d’autres os d’éléphant qui ont été trouvés en France, et enfin nous avons des défenses d’éléphant et des dents d’hippopotame trouvées en Amérique dans les terres voisines de la rivière d’Ohio. Il est donc nécessaire que ces animaux, qui ne peuvent subsister et ne subsistent en effet aujourd’hui que dans les pays chauds, aient autrefois existé dans les climats du Nord, et que, par conséquent, cette zone froide fût alors aussi chaude que l’est aujourd’hui notre zone torride : car il n’est pas possible que la forme constitutive, ou si l’on veut l’habitude réelle du corps des animaux, qui est ce qu’il y a de plus fixe dans la nature, ait pu changer au point de donner le tempérament du renne à l’éléphant, ni de supposer que jamais ces animaux du Midi, qui ont besoin d’une grande chaleur pour subsister, eussent pu vivre et se multiplier dans les terres du Nord, si la température du climat eût été aussi froide qu’elle l’est aujourd’hui. , qui a parcouru la Sibérie et qui a ramassé lui-même plusieurs ossements d’éléphant dans ces terres septentrionales, cherche à rendre raison du fait en supposant que de grandes inondations survenues dans les terres méridionales ont chassé les éléphants vers les contrées du Nord, où ils auront tous péri à la fois par la rigueur du climat. Mais cette cause supposée n’est pas proportionnelle à l’effet : on a peut-être déjà tiré du Nord plus d’ivoire que tous les éléphants des Indes actuellement vivants n’en pourraient fournir ; on en tirera bien davantage avec le temps, lorsque ces vastes déserts du Nord, qui sont à peine reconnus, seront peuplés, et que les terres en seront remuées et fouillées par les mains de l’homme. D’ailleurs il serait bien étrange que ces animaux eussent pris la route qui convenait le moins à leur nature, puisqu’en les supposant poussés par des inondations du Midi, il leur restait deux fuites naturelles vers l’Orient et l’Occident ; et pourquoi fuir jusqu’au soixantième degré du Nord lorsqu’ils pouvaient s’arrêter en chemin ou s’écarter à côté dans des terres plus heureuses ? Et comment concevoir que, par une inondation des mers méridionales, ils aient été chassés à mille lieues dans notre continent, et à plus de trois mille lieues dans l’autre ? Il est impossible qu’un débordement de la mer des grandes Indes aient envoyé des éléphants en Canada ni même en Sibérie, et il est également impossible qu’ils y soient arrivés en nombre aussi grand que l’indiquent leurs dépouilles.
Étant peu satisfait de cette explication, j’ai pensé qu’on pouvait en donner une autre plus plausible et qui s’accorde parfaitement avec ma théorie de la terre. Mais avant de la présenter, j’observerai, pour prévenir toutes difficultés : que l’ivoire qu’on trouve en Sibérie et en Canada est certainement de l’ivoire d’éléphant, et non pas de l’ivoire de morse ou vache marine, comme quelques voyageurs l’ont prétendu ; on trouve aussi dans les terres septentrionales de l’ivoire fossile de morse, mais il est différent de celui de l’éléphant, et il est facile de les distinguer par la comparaison de leur texture intérieure. Les défenses, les dents mâchelières, les omoplates, les fémurs et les autres ossements trouvés dans les terres du Nord, sont certainement des os d’éléphant ; nous les avons comparés aux différentes parties respectives du squelette entier de l’éléphant, et l’on ne peut douter de leur identité d’espèce ; les grosses dents carrées trouvées dans ces mêmes terres du Nord, dont la face qui broie est en forme de trèfle, ont tous les caractères des dents molaires de l’hippopotame ; et ces autres énormes dents dont la face qui broie est composée de grosses pointes mousses ont appartenu à une espèce détruite aujourd’hui sur la terre, comme les grandes volutes appelées cornes d’Ammon sont actuellement détruites dans la mer.
Les os et les défenses de ces anciens éléphants, sont au moins aussi grands et aussi gros que ceux des éléphants actuels, auxquels nous les avons comparés ; ce qui prouve que ces animaux n’habitaient pas les terres du Nord par force, mais qu’ils y existaient dans leur état de nature et de pleine liberté, puisqu’ils y avaient acquis leurs plus hautes dimensions et pris leur entier accroissement ; ainsi l’on ne peut pas supposer qu’ils y aient été transportés par les hommes ; le seul état de captivité, indépendamment de la rigueur du climat, les aurait réduits au quart ou au tiers de la grandeur que nous montrent leurs dépouilles.
La grande quantité que l’on en a déjà trouvée par hasard dans ces terres presque désertes, où personne ne cherche, suffit pour démontrer que ce n’est ni par un seul ou plusieurs accidents, ni dans un seul et même temps que quelques individus de cette espèce se sont trouvés dans ces contrées du Nord, mais qu’il est de nécessité absolue que l’espèce même y ait autrefois existé, subsisté et multiplié comme elle existe, subsiste et se multiplie aujourd’hui dans les contrées du Midi.
Cela posé, il me semble que la question se réduit à savoir, ou plutôt consiste à chercher s’il y a ou s’il y a eu une cause qui ait pu changer la température dans les différentes parties du globe au point que les terres du Nord, aujourd’hui très froides, aient autrefois éprouvé le degré de chaleur des terres du Midi.
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