Homélie I
« L’année de la mort du roi Osias, je vis le Seigneur assis sur un trône élevé. » Is. , 1.
Tant que le roi Osias vécut, le Prophète Isaïe ne put avoir cette vision. Osias en effet était un pécheur qui faisait le mal en présence de Dieu et dont la conduite était une révolte de tous les instants contre les prescriptions de la loi divine. Après être entré dans le temple, il pénétra dans le Saint des Saints, et pour ce sacrilège il fut frappé de la lèpre au front, au point que, s’étant réfugié hors de la ville dans une maison séparée, on le fuyait comme un être immonde. Lorsqu’un tel prince règne sur notre âme, il faut donc qu’il meure pour que nous puissions avoir la vision de Dieu. Et en effet, ce n’est pas en vain qu’il est écrit : « L’année de la mort du roi Osias, je vis le Seigneur, » Is. , 1. En chacun de nous vit Osias ou Pharaon, et nous portons, sans oser en gémir, le poids des travaux de l’Égypte ; mais si ce roi vient à mourir, nous faisons entendre nos gémissements, comme firent, l’Exode nous le dit, les enfants d’Israël. Exod. , 23. Tant qu’Osias vit, nous ne voyons pas la gloire de Dieu ; mais s’il meurt, dès l’instant même de sa mort, cette gloire nous apparaît. Puisse-t-il donc mourir, afin que règne en nous la parole de Celui qui a dit : « J’ai été établi roi par le Seigneur, » Psalm. , 6, et que ce ne soit point sa colère ! Car il y a aussi un roi du péché. L’Apôtre le savait bien, et de là ce conseil : « Que le péché ne règne point dans votre cœur mortel. » Rom. , 12. Qu’il est à plaindre l’homme qui est sous le joug du péché, et qui, pour se livrer à un tel tyran, dédaigne la royauté de Dieu et se fait l’esclave de la volupté ! Oui, quiconque aime la volupté n’aime pas Dieu ; il est de ceux dont l’Apôtre a dit qu’ils ont « plus d’amour pour le plaisir que pour Dieu. » Tim. , 4. Et ceci ne vise pas les ennemis déclarés de la foi, mais ceux qui la trahissent en leur for intérieur, parce que le plaisir a pour eux plus d’attrait que Dieu même ; ceux qui ont les apparences de la piété, et qui en méconnaissent la vertu. Voilà les réflexions que doit faire naître la mort du roi Osias, après laquelle le Prophète nous apprend qu’il eut une vision. Et cette vision, quelle est-elle ? « Je vis le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime, » etc. Il n’est pas donné à quiconque voit Dieu de le voir assis sur ce trône élevé et sublime. Je sais qu’un autre Prophète vit le Seigneur, et qu’il le vit assis sur un trône ; mais ce trône n’était ni élevé ni sublime. Daniel, dans la vision qu’il rapporte, vit « les trônes qui furent placés, » Dan. , 9 ; celui de l’ancien des jours n’était pas élevé, Dieu en ayant dit lui-même : « Je viendrai et je m’assiérai pour juger les peuples dans la vallée de Josaphat. » Joël, , 12. C’est donc dans une vallée qu’il s’assied et dans une vallée qu’il jugera ceux qu’il doit condamner. C’est tout autre chose de le voir assis sur un trône élevé et sublime. Je lis aussi dans Michée : « Dieu sort de sa demeure et descend ; » Mich. , 3 ; et il descend encore pour visiter Sodome : « Je descendrai et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est monté jusqu’à moi. » Genes. , 21. Dieu donc, selon la majesté de ses actes, nous semble résider tantôt plus haut, tantôt plus bas. Or Isaïe a dit : « Je vis le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime. » Si je vois Dieu exerçant sa royauté sur les créatures de ce monde, je ne le vois pas assis sur un trône élevé et sublime ; si je le vois exerçant sa royauté sur les vertus des cieux, je le vois assis sur un trône élevé et sublime. Et que faut-il entendre par vertus des cieux ? Les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, voilà les vertus des cieux. Et si je le vois, je vois aussi comment il règne dans le Verbe : « Je vis le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime ; sa demeure était pleine de sa gloire ; son trône est élevé au-dessus de tous, et sa demeure est pleine de sa gloire. » Ce n’est pas, j’imagine, la demeure qu’il a sur la terre qui est pleine de sa gloire. « La terre est au Seigneur avec tout ce qu’elle contient. » Psalm. , 1. Or on ne trouve pas en ce monde la plénitude de la gloire de Dieu, mais si quelqu’un élève un temple au Seigneur, la gloire de Dieu paraîtra, et s’il observe les prescriptions faites, cette demeure paraîtra pleine de la gloire de Dieu. Mais j’ignore si, de la sorte, la maison sera réellement pleine de cette gloire. Disons aussi que dans le Lévitique, autant qu’avec l’aide de Dieu cela peut servir à résoudre la question pendante, on lit que Dieu prescrivit certaines formalités à remplir, pour que la gloire du Seigneur fût visible, et jamais elle ne le sera si elles ne sont pas remplies ; nous les connaissons d’ailleurs puisque nous les avons tous bien lues.
« Les Séraphins se tenaient debout autour du trône, et l’un avait six ailes et l’autre avait six ailes. » Je vois deux Séraphins, et je distingue bien que chacun a six ailes. Vient ensuite la disposition des ailes : deux dont ils voilaient la face de Dieu, et non la leur ; deux dont ils voilaient les pieds de Dieu, et non les leurs ; deux autres avec lesquelles ils volaient. L’Écriture, dans ce passage, semble se contredire. S’ils se tenaient debout, ils ne pouvaient voler. Mais voici le passage : « Deux Séraphins se tenaient debout autour du trône, l’un ayant six ailes et l’autre six ailes : deux dont ils voilaient la face, deux dont ils voilaient les pieds, et deux dont ils volaient, et ils criaient l’un à l’autre. » Or ces deux Séraphins qui sont autour de Dieu, et qui pour exprimer une connaissance unique disent : « Saint, saint, saint », observent ainsi les mystères de la Trinité, parce qu’ils sont saints eux-mêmes. Il n’y a en effet dans tout ce qui existe rien de plus saint qu’eux. Et ce n’est pas sans motif qu’ils disent l’un à l’autre : Saint, saint, saint ; mais ce cri témoigne hautement d’une vérité qui cache le salut de tous. Quels sont donc ces deux Séraphins ? Notre Seigneur Jésus-Christ et l’Esprit-Saint. Et qu’on ne croie pas que la distinction nominale des trois personnes établisse la moindre inégalité de nature dans la Trinité. « Ils voilaient la face de Dieu, » car il n’y a point de moment connu où Dieu ait commencé ; « et ils voilaient ses pieds, » puisqu’on ne conçoit pas un dernier moment où notre Dieu finira. On ne voit, pour ainsi dire, que le milieu de son existence. Comment a-t-il été avant, je l’ignore ; c’est par ce qui est, que je comprends qu’il est Dieu. Comment sera-t-il après relativement à ce qui sera, je l’ignore ; aussi, « qui lui a donné des ordres ? » dit l’Ecclésiaste ; « faites-moi savoir les choses passées et celles qui doivent arriver, et nous dirons que vous êtes dieux ; » Eccli. ; et Isaïe : « Faites-nous savoir les choses passées, et nous les écouterons de tout notre cœur, et nous les saurons ; apprenez-nous le dernier état de ce qui doit avoir lieu, découvrez-nous ce qui doit arriver à l’avenir et nous dirons que vous êtes dieux. » Is. , 22, 23. Il faut donc, pour être Dieu, pouvoir raconter les choses passées et annoncer les choses à venir. Or, à l’exception des deux Séraphins, qui peut dire : Saint, saint, saint ? Et ces Séraphins ont découvert une certaine partie de Dieu, le milieu, pour ainsi dire, et entourant Dieu ils criaient l’un à l’autre et disaient : Saint, saint, saint. Par conséquent, ils sont à la fois immobiles et en mouvement : immobiles avec Dieu, en mouvement pour dévoiler Dieu. Comprend-on en effet pourquoi ils voilent la face et pourquoi ils voilent les pieds, pourquoi ce qui est voilé est immobile et pourquoi ce qui vole n’est pas voilé, et pourquoi ils disent : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées, et toute la terre est remplie de sa gloire ? Ils annoncent ainsi la venue de notre Seigneur Jésus-Christ. Maintenant donc toute la terre est remplie de sa gloire ; ou certainement il arrivera qu’elle en sera remplie, lorsque la prière dont le Seigneur lui-même nous a fait un précepte pour invoquer son Père aura reçu son accomplissement. « Vous prierez ainsi, disait-il : Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Matth. , 10. La volonté du Père n’a été faite jusqu’ici que dans le ciel, cette volonté n’a pas été encore entièrement accomplie sur la terre, comme le dit Jésus-Christ lui-même conformément à l’économie de son incarnation : « Tout pouvoir m’a été donné sur la terre comme au ciel. » Matth. , 18. N’a-t-il pas tout pouvoir sur la terre, lui qui l’avait dans les cieux ? et avait-il quelque chose à recevoir du monde, lui qui était venu chez soi ? C’est afin que la croyance en Dieu fût la même sur la terre qu’elle était au ciel, que l’Homme-Dieu a reçu un pouvoir qu’il n’avait pas auparavant, et jusqu’à présent sur la terre ce pouvoir n’est pas entier sur tous. Il ne règne pas encore, en effet, sur ceux qui commettent le péché ; mais sur ceux-là mêmes tout pouvoir lui a été donné, il l’exercera à son heure, et ce pouvoir sera entier, lorsque toutes choses auront été assujetties au Fils et qu’il marchera sur toutes choses qu’il se sera assujetties. Corinth. . Or il y a encore des âmes qui ne veulent pas lui être assujetties, et qui sont encore sous les pieds de ses ennemis. Pour nous, puisque notre salut est auprès de Dieu, écrions-nous donc : « O mon âme, ne serez-vous point soumise à Dieu ? » Psalm. .
« Et deux dont ils volaient, et l’un disait à l’autre : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées, toute la terre est remplie de sa gloire. Et le dessus de la porte fut élevé par le retentissement de ce grand cri, » la voix de Jésus-Christ et la voix de l’Esprit-Saint. Si quelqu’un d’entre nous entend ce cri de la voix de Jésus-Christ et de l’Esprit-Saint, c’est que le dessus de la porte du ciel s’élève plus haut encore qu’il ne s’éleva quand se firent entendre ces paroles : « Levez vos portes, ô princes, et vous, portes éternelles, élevez-vous, afin de laisser entrer le Roi de gloire. » Psalm. , 9.
« Et la maison fut remplie de fumée. » Toute la maison a été remplie du feu de la rémission ; et la fumée est la vapeur de ce feu. « Alors je dis : Malheur à moi, je suis perdu, parce que je suis un homme dont les lèvres sont impures. » Je ne puis m’expliquer pourquoi Isaïe s’est humilié lui-même. Mais il le dit ; et en effet l’Écriture atteste que ses lèvres furent purifiées par l’un des deux Séraphins, qui fut envoyé pour ôter ses péchés. Or ce Séraphin est notre Seigneur Jésus-Christ qui a été envoyé par le Père pour ôter nos péchés, et qui dit : « Votre iniquité est effacée, et je vous ai purifié de vos péchés. » Et n’allez pas croire qu’il y ait injure à la nature du Fils en ce qu’il est envoyé par le Père. Au reste, nous devons reconnaître qu’il n’y a qu’un même Dieu dans la Trinité, et bien que l’Écriture dise qu’en ce cas Jésus-Christ seul remet les péchés, il n’en est pas moins certain que c’est la Trinité qui remet les péchés. Et en effet quiconque croit à l’une des trois personnes, croit à toutes. Qu’il prenne donc les pincettes sur l’autel céleste et qu’il les apporte pour en toucher mes lèvres. Si les pincettes du Seigneur touchent mes lèvres, elles les purifieront ; et si elles les purifient et les séparent des vices par une brûlante circoncision, ainsi que nous l’avons expliqué naguère, j’ouvrirai ma bouche à la parole de Dieu et désormais de cette bouche ne sortira plus un mot impur ; car « parce que je suis homme et que j’ai les lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple qui a aussi les lèvres souillées. » Le Séraphin qui fut envoyé purifia les lèvres du Prophète, mais il ne purifia pas les lèvres du peuple. Et en effet, Isaïe le confesse lui-même, il avait les lèvres impures et il habitait au milieu d’un peuple qui avait les lèvres souillées ; mais quoique le Séraphin fût envoyé, il ne jugea pas que celles du peuple fussent dignes qu’il purifiât aussi leurs lèvres, et voilà pourquoi ils agissent encore en impies, et pourquoi ils sont encore en révolte contre notre Seigneur Jésus-Christ et leurs lèvres impures en médisent encore. Pour moi, je prie Dieu que le Séraphin vienne et purifie mes lèvres.
« Et j’ai vu le roi, le Seigneur des armées, de mes propres yeux. » Pourquoi ne placerions-nous pas ici une tradition des Juifs, vraisemblable sans doute, mais qui n’est point vraie toutefois, et n’en chercherions-nous pas l’explication ? Ils racontent donc qu’Isaïe fut mis en pièces par le peuple, parce qu’il violait la loi et qu’il tenait des discours contraires aux Écritures. Et en effet l’Écriture dit : « Nul homme ne verra ma face sans mourir ; » Exod. , 20 ; et lui au contraire : « J’ai vu le Seigneur des armées. » Moïse, dirent-ils, ne l’a pas vu, et vous, vous l’auriez vu ! Et voilà pourquoi ils le mirent en pièces après l’avoir condamné comme impie, sans vouloir entendre que chacun des Séraphins voilait de ses deux ailes la face de Dieu. « J’ai vu le Seigneur ; » mais Isaïe ne vit point sa face, ni Moïse non plus. Moïse vit le Seigneur par derrière (c’est le témoignage de l’Écriture) ; mais quoiqu’il n’aperçut point sa face, il ne le vit pas moins, et par conséquent Isaïe le vit aussi, quoiqu’il ne pût voir sa face. C’est donc à tort qu’ ils condamnèrent le Prophète. « Et j’ai vu le roi, le Seigneur des armées, de mes propres yeux, et l’un des Séraphins fut envoyé vers moi. » Il n’y a pas qu’une seule venue, qu’une seule descente de notre Seigneur Jésus-Christ sur la terre ; il est venu à Isaïe, il est venu à Moïse, il est venu au peuple israélite, il est venu à chacun des Prophètes ; et vous, mon frère, ne craignez point : bien qu’il soit remonté au ciel, il en viendra de nouveau. Pour ce qui est d’être venu vers les hommes avant qu’il fût présent ici-bas par son incarnation, écoutez le témoignage qu’il nous en donne lui-même en ces termes : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les Prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants ! » Matth. , 37. Combien de fois j’ai voulu ! Il ne dit pas : Je ne t’ai vue que dans ce seul avènement ; il dit : Combien de fois j’ai voulu, il montre qu’il cacha son intervention derrière la mission de chaque Prophète : C’était moi, Jésus-Christ, dit-il, qui parlais par la bouche des Prophètes. À mon tour, je vous ai donné ce conseil : Ne craignez pas, Jésus-Christ maintenant est encore envoyé vers nous. Il ne ment pas et c’est lui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles. » Matth. , 20. Il ne ment pas. « Là où deux ou trois s’assemblent pour prier en mon nom, je suis présent au milieu d’eux. » Matth. . Puis donc que Jésus se trouve là présent auprès de nous, pontife des pontifes toujours prêt à offrir à son Père tous nos appels, levons-nous pour offrir par lui nos sacrifices à Dieu le Père. Et en effet, la victime expiatoire pour nos péchés, c’est lui-même, à qui gloire et toute-puissance appartiennent dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Homélie II
« Sur cette prophétie : "Une vierge concevra," » etc. Is. , 14.
À ne considérer que les termes, Achaz agit avec retenue alors que, quand il lui eut été ordonné de demander un prodige ou du fond de la terre ou du plus haut du ciel, il donna la raison pour laquelle il ne le voulait pas demander. Is. , 11, 12. Il répondit en effet : « Je ne le demanderai pas, et je ne tenterai point le Seigneur. » Cette réponse pourtant lui est reprochée comme une faute en ces termes : « Ecoutez donc, maison de David : Ne vous suffit-il pas de lasser la patience des hommes, sans lasser encore celle de Dieu ? » Et aussitôt après est formulée cette promesse : « C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un prodige : Une vierge concevra, et elle enfantera un fils que vous appellerez Emmanuel. » Expliquons cette partie de la prophétie, et nous en verrons ensuite le reste, mais toujours avec le secours de la grâce de Dieu qui sera notre lumière. Achaz reçoit l’ordre de demander un prodige, non pas simplement, mais pour lui-même, puisque le texte dit : « Demandez pour vous au Seigneur votre Dieu un prodige ou du fond de la terre, ou du plus haut du ciel. » Le prodige proposé, c’est notre Seigneur Jésus-Christ ; c’est bien lui, le prodige qu’Achaz reçoit l’ordre de demander ou du fond de la terre ou du plus haut du ciel : du fond de l’abîme, car celui qui y descend, c’est Jésus-Christ lui-même ; au plus haut du ciel : car celui qui monte par-dessus tous les cieux, c’est lui encore. Ce prodige, notre Seigneur Jésus-Christ, qui m’est proposé du fond de l’abîme ou du plus haut du ciel, ne sert de rien, si le mystère de son abaissement et de son élévation ne se fait pas pour moi. C’est lorsque j’aurai reçu le mystère de l’abaissement et de l’élévation de Jésus-Christ, que je recevrai aussi le prodige selon le précepte du Seigneur, et que cette parole me sera adressée comme ayant en moi-même l’abaissement et l’élévation : « Ne dites point en votre cœur : Qui pourra monter au ciel ? c’est-à-dire, pour en faire descendre Jésus-Christ ; ou : Qui pourra descendre au fond de la terre ? c’est-à-dire pour appeler Jésus-Christ d’entre les morts. La parole » qui vous inspire la violence « est près de vous, dans votre bouche et dans votre cœur. » Rom. , 6-8. Il est donc prescrit à nous tous de demander ce prodige, afin que celui que le Seigneur Dieu donne au fond de la terre et au plus haut du ciel nous soit utile. Quiconque a la vraie science, l’œil de la raison lui fera voir aussi que ces mots, « au fond de la terre et au plus haut du ciel, » n’ont pas été dits avec disjonction, puisqu’ils signifient que Dieu peut l’un et l’autre prodige. « Demandez pour vous au Seigneur un prodige au fond de la terre ou au plus haut du ciel. » Or l’Apôtre a dit aussi sous forme de promesse : « Afin que nous connaissions ce que sont la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur. » Ephes. , 18. Achaz répondit : « Je ne demanderai pas. » Il fut incrédule. Sa réponse équivaut à celle-ci : Demandez pour vous-même. Or le peuple jusqu’à ce jour ne demande pas le prodige : il ne l’a donc pas, et ce peuple qui ne reçoit point notre Seigneur Jésus-Christ présente la lutte au Seigneur. Une autre question suit celle-là. Achaz répondant : « Je ne demanderai pas, et je ne tenterai point le Seigneur, » estimant que ce serait le tenter que de lui demander ce prodige, le Prophète lui dit : « Ecoutez donc, maison de David : Ne vous suffit-il pas de vous mettre en lutte avec les hommes, sans vous mettre en lutte avec le Seigneur ? » Or il n’est pas une occasion de lutte pour le Seigneur, et je crois qu’il ne l’est pas non plus pour les hommes, celui qui demande un prodige au fond de la terre ou au plus haut du ciel. Dieu combat uniquement dans le but de sauver l’homme, et par conséquent celui qui cherche un refuge dans le salut ne se met pas en lutte avec le Seigneur. Celui au contraire qui, tandis que le Seigneur combat pour sauver l’homme, fuit le salut et s’éloigne du Seigneur, celui-là se met en lutte avec lui. « C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un prodige : Une vierge concevra, et elle enfantera un fils que vous appellerez Emmanuel. » Matth. , 13. Les exemplaires authentiques de ce prophète disent : « Vous appellerez, » bien que, nous le savons, on ne se fasse pas faute de lire souvent dans saint Matthieu : « Il sera appelé Emmanuel. » Nous ne pouvons prétendre qu’il faille faire moins de cas de la prophétie. Comment donc l’Évangile a-t-il cette rédaction ? Lui vient-elle de quelque copiste inintelligent et courant au plus facile, ou, comme quelqu’un le dira peut-être, l’Évangile a-t-il été édité ainsi dès le principe ? En délibère qui voudra. Mais la Prophétie porte évidemment : « Et vous lui donnerez le nom d’Emmanuel. » Je connais un lecteur qui, à la lecture de ces mots, au commencement de l’Évangile : « Et vous l’appellerez Emmanuel, » se dit à part lui : Que vient faire là « vous appellerez ? » Qui appellera ? Achaz. Mais est-il admissible qu’Achaz ait reçu, au sujet du Sauveur, qui vint plusieurs générations après, cette recommandation : « Vous l’appellerez Emmanuel ? » Et voilà comment on a remplacé : « Vous l’appellerez » par « il sera appelé. » Or ce n’est point à Achaz que s’adressent ces paroles : « Vous l’appellerez Emmanuel ; » il est de toute évidence qu’elles s’adressent à la maison de David : « Ecoutez donc, maison de David : Ne vous suffit-il pas de lasser la patience des hommes sans lasser encore celle du Seigneur ? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un prodige : Une vierge concevra et elle enfantera un fils que vous appellerez Emmanuel. » Quand nous rencontrons un point de l’Écriture que nous ne comprenons pas, nous ne devons pas néanmoins le dédaigner pour courir au plus facile ; nous devons attendre jusqu’à ce que la grâce de Dieu nous éclaire sur cette question au moyen de la lumière de la science, ou certainement jusqu’à ce que la grâce de Dieu nous éclaire par qui il lui plaît, en sorte que nous ne cherchions plus désormais, notre question étant résolue. Mais si nous nous donnons témérairement carrière sur ce qu’on ne comprend pas, nous travaillons à notre propre condamnation. Qu’est-ce donc que la maison de David ? Puisque David en ce cas c’est Jésus-Christ, comme je l’ai souvent prouvé, c’est nous, Église de Dieu, qui sommes la maison de David, et c’est à nous qui sommes l’Église qu’il prescrit de ne point nous mettre en lutte avec le Seigneur comme Achaz et de recevoir du Seigneur ce prodige. C’est à nous, ce n’est point à la maison du David terrestre que s’adressent ces paroles. Et la prophétie annonce que quiconque est de la maison de David lui donnera le nom d’Emmanuel. Et en effet à l’avènement de Jésus-Christ notre Église seule dit de lui : « Dieu avec nous. » Après avoir expliqué ces choses comme l’a permis la grâce de Dieu, cherchons maintenant à résoudre d’autres énigmes.
« Il mangera le beurre et le miel. » Pourquoi la prophétie annonce-t-elle que Jésus-Christ mangera le beurre et le miel ? Ce point éclairci avec l’aide du Seigneur, la suite du texte élèvera devant nous une nouvelle question. Plût au ciel que nous suivions tous ce précepte de l’Écriture : « Fouillez les Écritures ! » Les textes sacrés emploient très-souvent des noms d’aliments matériels dans le sens d’aliments spirituels. « Comme des enfants nouveau-nés, désirez ardemment le lait sans mélange de la raison. » Petr. , 2. Il y a donc, à ne pas en douter, un lait de la raison, et il importe que nous cherchions à nous en nourrir. Quant au miel, voici ce que nous lisons dans les Proverbes : « Avez-vous trouvé du miel ? mangez-en ce qui vous suffit, de peur qu’en ayant pris avec excès vous le rejetiez. » Prov. , 16. L’Esprit-Saint a-t-il eu souci que nous ne mangions d’aventure plus qu’il ne convient de ce miel matériel que tout le monde connaît ? C’est évidemment un miel spirituel qu’a en vue l’Esprit-Saint dans ce conseil : « Si vous trouvez du miel, mangez-en ce qui vous suffit. » Et qu’entend l’Esprit-Saint quand il nous prescrit, si nous trouvons du miel, et par conséquent ce miel n’est pas introuvable, d’en manger ce qui nous suffit ? « Allez, » nous dit-il, « à l’abeille et apprenez comment elle travaille. » Prov. , 6. Et nous découvrons que les abeilles ce sont les Prophètes : ce sont eux qui produisent la cire et le miel spirituels, et pour tout dire comme je l’entends, leurs gâteaux de miel, ce sont les écrits qu’ils ont laissés. Et j’ai appliqué ma volonté à l’étude des saintes Écritures, et j’ai trouvé le miel. « Mangez de ce miel, ajoutent les Proverbes ; car le rayon de miel est bon pour adoucir votre bouche. » Prov. , 13. Croyez-vous que l’Esprit-Saint nous dise : Mangez le miel dont on use à table, parce qu’il est bon ? Je n’oserais vraiment pas exprimer cette opinion que l’Esprit-Saint me donne ce précepte : Mange du miel, au sujet du miel matériel. Mais je pourrais n’en avoir pas, ou assurément il pourrait être contraire à mon tempérament d’en manger ; quelle raison y aurait-il à ce commandement : Mange du miel ; ne mange pas de la viande, mais mange du miel, mon fils, parce qu’il est bon ? Tandis que si par abeilles vous entendez les Prophètes et par miel et rayons leurs œuvres, alors aussi vous verrez comment, sans offenser la dignité de l’Esprit-Saint, il faut entendre ces paroles : Mange du miel, mon fils, car il est bon. Quiconque, en étudiant les enseignements divins, se nourrit des maximes des Écritures, remplit ce précepte de Dieu : Mange du miel, mon fils ; et en faisant ce qui est prescrit, il éprouve la vérité du jugement qui suit : Car il est bon, parce qu’il est exquis en effet le miel qu’on trouve dans les Écritures. Mais il y a dans les Proverbes : Allez à l’abeille, et en voici l’explication. Il y a une abeille d’une nature, pour ainsi dire, supérieure à celle des autres, et comme parmi elles il y a cette reine qui est appelée par excellence la reine, ainsi notre Seigneur Jésus-Christ est cette abeille reine de toutes les autres, et c’est vers lui que l’Esprit-Saint m’envoie pour me nourrir de miel parce qu’il est bon et manger le rayon de miel qui est si doux à la bouche. Peut-être ces rayons représentent-ils les délicatesses de la forme, tandis que le miel représente le fond même des Écritures.
Il mange donc le beurre et le miel, cet Emmanuel qui est né d’une vierge, et c’est en chacun de nous qu’il cherche ce beurre dont il fait son aliment. Quels sont ce beurre et ce miel qu’il cherche en chacun de nous, un mot va nous l’apprendre. Nos œuvres que la douceur embellit, nos paroles pleines de douceur et qui n’ont rien d’oiseux, voilà le miel que mange Emmanuel, l’aliment favori de celui qui est né de la Vierge. Mais si nos paroles sont pleines d’amertume, de colère, d’animosité, de tracasserie, d’obscénité, d’immoralité, de chicane, « c’est du fiel qu’il va dans ma bouche, » et le Sauveur ne se nourrit pas de tels discours. Le Sauveur ne se nourrit des entretiens des hommes qu’en tant qu’il y trouve le miel. Prenons-en la preuve dans l’Écriture. « Me voici à la porte, et j’y frappe : Si quelqu’un m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui, et je mangerai avec lui, et lui avec moi. » Apoc. , 20. Il promet donc lui-même qu’il fera son repas avec nous de nos aliments, et il est certain que nous-mêmes nous mangeons avec lui, si c’est de lui que nous nous nourrissons. C’est en mangeant de nos bonnes paroles, de nos bonnes œuvres et de nos bonnes pensées qu’il nous rassasie de ses aliments spirituels, et divins, et les meilleurs. Puis donc que le bonheur consiste à recevoir le Sauveur, ouvrons-lui les portes jusqu’au plus beau séjour de notre cœur, préparons pour lui le miel et le banquet de l’accueil, pour qu’il nous conduise lui-même à la table du Père dans le royaume des cieux, au grand banquet qui est en Jésus-Christ, à qui gloire et toute-puissance appartiennent dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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