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Suréna

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

15,976 words · about 1 h 7 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
15,976 words · about 1 h 7 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Notice about 2 min
  2. Au Lecteur under 1 min
  3. Liste des éditions under 1 min
  4. Personnages under 1 min
  5. Acte I about 13 min
  6. Acte II about 13 min
  7. Acte III about 13 min
  8. Acte IV about 12 min
  9. Acte V about 13 min

Continue:

Notice

« Monsieur Corneille, dit Jolly, avoit en vue deux sujets de tragédie lorsqu’il s’arrêta à celui-ci : le premier étoit Usanguey, prince chinois dont les historiens font de grands éloges, et le second, tiré de Tacite, étoit le fameux Gaulois nommé Antonius Primus, lequel avoit contribué plus que personne à mettre Vespasian sur le trône, et dont les services furent mal reconnus. Ce nom lui paroissant peu propre à entrer dans un vers, il préféra celui de Suréna, dont l’histoire lui fournissoit les mêmes circonstances, et le caractère d’un héros qui n’avoit point encore paru sur la scène. »

Il est fort curieux que Corneille ait ainsi songé, ne fût-ce qu’un instant, à transporter la scène d’une de ses tragédies dans un pays alors si mal connu, qu’il fallut encore en 1755 beaucoup de hardiesse à Voltaire pour oser faire représenter son Orphelin de la Chine.

Nous ne pouvons, du reste, contrôler le témoignage de Jolly par aucun autre. Privé pour cette époque du secours que nous ont fourni précédemment la Gazette de Loret et les Lettres en vers de Robinet, nous avons fort peu de détails sur tout ce qui concerne la tragédie de Suréna, et nous ignorons par quels acteurs cette pièce fut représentée.

« La tragédie de Suréna, dit Voltaire dans sa préface, fut jouée les derniers jours de 1674 et les premiers de 1675. » Les frères Parfait en placent l’analyse à la fin de l’année 1674, sans marquer ni le jour ni le mois de la première représentation. Elle est fixée au mardi 11 décembre dans le Journal du Théâtre françois, auquel nous n’avons guère recours qu’à défaut d’autre document, mais dont l’indication concorde en cette circonstance avec le passage suivant d’une lettre écrite par Bayle à à Rouen, en date du 15 décembre 1674 : « On joue à l’hôtel de Bourgogne une nouvelle pièce de , dont j’ai oublié le nom, qui fait, à la vérité, du bruit, mais pas eu égard au renom de l’auteur. Aussi dit-on que Montausier lui dit en raillant : « Monsieur Corneille, j’ai vu le temps que je faisois d’assez bons vers ; mais, ma foi, depuis que je suis vieux, je ne fais rien qui vaille. Il faut laisser cela pour les jeunes gens. »

Que Montausier ait parfois traité certains poëtes amateurs comme Alceste, dont il avait, dit-on, fourni le modèle, traite Oronte dans le Misanthrope, on le comprend, et l’on n’a pas le courage de lui en vouloir ; mais on aime à douter qu’il ait adressé des paroles aussi dures à un homme de génie qui n’avait qu’un seul tort, bien respectable : celui de vieillir.

Le titre exact de la pièce est : Surena, general des Parthes, tragedie. À Paris, chez Guillaume de Luyne… M.DC.LXXV. Avec Privilege du Roy. L’Achevé d’imprimer est du 2 janvier 1675. Le volume, de format in-12, se compose de 2 feuillets et 72 pages.

Au Lecteur

Le sujet de cette tragédie est tiré de Plutarque et d’Appian Alexandrin. Ils disent tous deux que Suréna étoit le plus noble, le plus riche, le mieux fait, et le plus vaillant des Parthes. Avec ces qualités, il ne pouvoit manquer d’être un des premiers hommes de son siècle ; et si je ne m’abuse, la peinture que j’en ai faite ne l’a point rendu méconnoissable : vous en jugerez.

Liste des éditions

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SURÉNA.

ÉDITION SÉPARÉE.

1675 in-12.

RECUEIL.

1682 in-12.

Personnages

La scène est à Séleucie, sur l’Euphrate.

Acte I

Ne me parle plus tant de joie et d’hyménée ; Tu ne sais pas les maux où je suis condamnée, Ormène : c’est ici que doit s’exécuter Ce traité qu’à deux rois il a plu d’arrêter ; Et l’on a préféré cette superbe ville, Ces murs de Séleucie, aux murs d’Hécatompyle. La reine et la princesse en quittent le séjour, Pour rendre en ces beaux lieux tout son lustre à la cour. Le roi les mande exprès, le prince n’attend qu’elles ; Et jamais ces climats n’ont vu pompes si belles. Mais que servent pour moi tous ces préparatifs, Si mon cœur est esclave et tous ses vœux captifs, Si de tous ces efforts de publique allégresse

Il se fait des sujets de trouble et de tristesse ? J’aime ailleurs.

Vous, Madame ?

Ormène, je l’ai tu Tant que j’ai pu me rendre à toute ma vertu. N’espérant jamais voir l’amant qui m’a charmée, Ma flamme dans mon cœur se tenoit renfermée : L’absence et la raison sembloient la dissiper ; Le manque d’espoir même aidoit à me tromper. Je crus ce cœur tranquille, et mon devoir sévère Le préparoit sans peine aux lois du Roi mon père, Au choix qui lui plairoit. Mais, ô Dieux ! quel tourment, S’il faut prendre un époux aux yeux de cet amant !

Aux yeux de votre amant !

Il est temps de te dire Et quel malheur m’accable, et pour qui je soupire. Le mal qui s’évapore en devient plus léger, Et le mien avec toi cherche à se soulager. Quand l’avare Crassus, chef des troupes romaines, Entreprit de dompter les Parthes dans leurs plaines, Tu sais que de mon père il brigua le secours ; Qu’Orode en fit autant au bout de quelques jours ; Que pour ambassadeur il prit ce héros même, Qui l’avoit su venger et rendre au diadème.

Oui, je vis Suréna vous parler pour son roi,

Et Cassius pour Rome avoir le même emploi. Je vis de ces États l’orgueilleuse puissance D’Artabase à l’envi mendier l’assistance, Ces deux grands intérêts partager votre cour, Et des ambassadeurs prolonger le séjour.

Tous deux, ainsi qu’au Roi, me rendirent visite, Et j’en connus bientôt le différent mérite. L’un, fier et tout gonflé d’un vieux mépris des rois, Sembloit pour compliment nous apporter des lois ; L’autre, par les devoirs d’un respect légitime, Vengeoit le sceptre en nous de ce manque d’estime. L’amour s’en mêla même ; et tout son entretien Sembla m’offrir son cœur, et demander le mien. Il l’obtint ; et mes yeux, que charmoit sa présence, Soudain avec les siens en firent confidence. Ces muets truchements surent lui révéler Ce que je me forçois à lui dissimuler ; Et les mêmes regards qui m’expliquoient sa flamme S’instruisoient dans les miens du secret de mon âme. Ses vœux y rencontroient d’aussi tendres desirs : Un accord imprévu confondoit nos soupirs, Et d’un mot échappé la douceur hasardée Trouvoit l’âme en tous deux toute persuadée.

Cependant est-il roi, Madame ?

Il ne l’est pas ; Mais il sait rétablir les rois dans leurs États.

Des Parthes le mieux fait d’esprit et de visage, Le plus puissant en biens, le plus grand en courage, Le plus noble : joins-y l’amour qu’il a pour moi ; Et tout cela vaut bien un roi qui n’est que roi. Ne t’effarouche point d’un feu dont je fais gloire, Et souffre de mes maux que j’achève l’histoire. L’amour, sous les dehors de la civilité, Profita quelque temps des longueurs du traité : On ne soupçonna rien des soins d’un si grand homme. Mais il fallut choisir entre le Parthe et Rome. Mon père eut ses raisons en faveur du Romain ; J’eus les miennes pour l’autre, et parlai même en vain ; Je fus mal écoutée, et dans ce grand ouvrage On ne daigna peser ni compter mon suffrage. Nous fûmes donc pour Rome ; et Suréna confus Emporta la douleur d’un indigne refus. Il m’en parut ému, mais il sut se contraindre : Pour tout ressentiment il ne fit que nous plaindre ; Et comme tout son cœur me demeura soumis, Notre adieu ne fut point un adieu d’ennemis. Que servit de flatter l’espérance détruite ? Mon père choisit mal : on l’a vu par la suite. Suréna fit périr l’un et l’autre Crassus, Et sur notre Arménie Orode eut le dessus : Il vint dans nos États fondre comme un tonnerre.

Hélas ! j’avois prévu les maux de cette guerre, Et n’avois pas compté parmi ses noirs succès Le funeste bonheur que me gardoit la paix. Les deux rois l’ont conclue, et j’en suis la victime : On m’amène épouser un prince magnanime ; Car son mérite enfin ne m’est point inconnu, Et se feroit aimer d’un cœur moins prévenu ; Mais quand ce cœur est pris et la place occupée, Des vertus d’un rival en vain l’âme est frappée : Tout ce qu’il a d’aimable importune les yeux ; Et plus il est parfait, plus il est odieux. Cependant j’obéis, Ormène : je l’épouse, Et de plus…

Qu’auriez-vous de plus ?

Je suis jalouse.

Jalouse ! Quoi ? pour comble aux maux dont je vous plains…

Tu vois ceux que je souffre, apprends ceux que je crains. Orode fait venir la princesse sa fille ; Et s’il veut de mon bien enrichir sa famille, S’il veut qu’un double hymen honore un même jour, Conçois mes déplaisirs : je t’ai dit mon amour. C’est bien assez, ô ciel ! que le pouvoir suprême Me livre en d’autres bras aux yeux de ce que j’aime : Ne me condamne pas à ce nouvel ennui De voir tout ce que j’aime entre les bras d’autrui.

Votre douleur, Madame, est trop ingénieuse.

Quand on a commencé de se voir malheureuse, Rien ne s’offre à nos yeux qui ne fasse trembler : La plus fausse apparence a droit de nous troubler ; Et tout ce qu’on prévoit, tout ce qu’on s’imagine, Forme un nouveau poison pour une âme chagrine.

En ces nouveaux poisons trouvez-vous tant d’appas Qu’il en faille faire un d’un hymen qui n’est pas ?

La princesse est mandée, elle vient, elle est belle ; Un vainqueur des Romains n’est que trop digne d’elle. S’il la voit, s’il lui parle, et si le Roi le veut… J’en dis trop ; et déjà tout mon cœur qui s’émeut…

À soulager vos maux appliquez même étude Qu’à prendre un vain soupçon pour une certitude : Songez par où l’aigreur s’en pourroit adoucir.

J’y fais ce que je puis, et n’y puis réussir. N’osant voir Suréna, qui règne en ma pensée, Et qui me croit peut-être une âme intéressée, Tu vois quelle amitié j’ai faite avec sa sœur : Je crois le voir en elle, et c’est quelque douceur, Mais légère, mais foible, et qui me gêne l’âme Par l’inutile soin de lui cacher ma flamme. Elle la sait sans doute, et l’air dont elle agit M’en demande un aveu dont mon devoir rougit : Ce frère l’aime trop pour s’être caché d’elle. N’en use pas de même, et sois-moi plus fidèle ; Il suffit qu’avec toi j’amuse mon ennui. Toutefois tu n’as rien à me dire de lui

Tu ne sais ce qu’il fait, tu ne sais ce qu’il pense. Une sœur est plus propre à cette confiance : Elle sait s’il m’accuse, ou s’il plaint mon malheur, S’il partage ma peine, ou rit de ma douleur, Si du vol qu’on lui fait il m’estime complice, S’il me garde son cœur, ou s’il me rend justice. Je la vois : force-la, si tu peux, à parler ; Force-moi, s’il le faut, à ne lui rien celer. L’oserai-je, grands Dieux ! ou plutôt le pourrai-je ?

L’amour, dès qu’il le veut, se fait un privilège ; Et quand de se forcer ses desirs sont lassés, Lui-même à n’en rien taire il s’enhardit assez.

J’apporte ici, Madame, une heureuse nouvelle : Ce soir la Reine arrive.

Et Mandane avec elle ?

On n’en fait aucun doute.

Et Suréna l’attend Avec beaucoup de joie et d’un esprit content ?

Avec tout le respect qu’elle a lieu d’en attendre.

Rien de plus ?

Qu’a de plus un sujet à lui rendre ?

Je suis trop curieuse et devrois mieux savoir Ce qu’aux filles des rois un sujet peut devoir ; Mais de pareils sujets, sur qui tout l’État roule, Se font assez souvent distinguer de la foule ; Et je sais qu’il en est qui, si j’en puis juger, Avec moins de respect savent mieux obliger.

Je n’en sais point, Madame, et ne crois pas mon frère Plus savant que sa sœur en un pareil mystère.

Passons. Que fait le prince ?

En véritable amant, Doutez-vous qu’il ne soit dans le ravissement ? Et pourroit-il n’avoir qu’une joie imparfaite Quand il se voit toucher au bonheur qu’il souhaite ?

Peut-être n’est-ce pas un grand bonheur pour lui, Madame ; et j’y craindrois quelque sujet d’ennui.

Et quel ennui pourroit mêler son amertume Au doux et plein succès du feu qui le consume ? Quel chagrin a de quoi troubler un tel bonheur ? Le don de votre main…

La main n’est pas le cœur.

Il est maître du vôtre.

Il ne l’est point, Madame ; Et même je ne sais s’il le sera de l’âme : Jugez après cela quel bonheur est le sien.

Mais achevons, de grâce, et ne déguisons rien. Savez-vous mon secret ?

Je sais celui d’un frère.

Vous savez donc le mien. Fait-il ce qu’il doit faire ? Me hait-il ? et son cœur, justement irrité, Me rend-il sans regret ce que j’ai mérité ?

Oui, Madame, il vous rend tout ce qu’une grande âme Doit au plus grand mérite et de zèle et de flamme.

Il m’aimeroit encor ?

C’est peu de dire aimer : Il souffre sans murmure ; et j’ai beau vous blâmer, Lui-même il vous défend, vous excuse sans cesse. « Elle est fille, et de plus, dit-il, elle est princesse : Je sais les droits d’un père, et connois ceux d’un roi ; Je sais de ses devoirs l’indispensable loi ; Je sais quel rude joug, dès sa plus tendre enfance, Imposent à ses vœux son rang et sa naissance : Son cœur n’est pas exempt d’aimer ni de haïr ; Mais qu’il aime ou haïsse, il lui faut obéir. Elle m’a tout donné ce qui dépendoit d’elle, Et ma reconnoissance en doit être éternelle. »

Ah ! vous redoublez trop, par ce discours charmant, Ma haine pour le prince et mes feux pour l’amant ; Finissons-le, Madame ; en ce malheur extrême, Plus je hais, plus je souffre, et souffre autant que j’aime.

N’irritons point vos maux, et changeons d’entretien. Je sais votre secret, sachez aussi le mien. Vous n’êtes pas la seule à qui la destinée Prépare un long supplice en ce grand hyménée : Le prince…

Au nom des Dieux, ne me le nommez pas : Son nom seul me prépare à plus que le trépas.

Un tel excès de haine !

Elle n’est que trop due Aux mortelles douleurs dont m’accable sa vue.

Eh bien ! ce prince donc, qu’il vous plaît de haïr, Et pour qui votre cœur s’apprête à se trahir, Ce prince qui vous aime, il m’aimoit.

L’infidèle !

Nos vœux étaient pareils, notre ardeur mutuelle : Je l’aimois.

Et l’ingrat brise des nœuds si doux !

Madame, est-il des cœurs qui tiennent contre vous ? Est-il vœux ni serments qu’ils ne vous sacrifient ? Si l’ingrat me trahit, vos yeux le justifient, Vos yeux qui sur moi-même ont un tel ascendant…

Vous demeurez à vous, Madame, en le perdant ; Et le bien d’être libre aisément vous console De ce qu’a d’injustice un manque de parole ;

Mais je deviens esclave ; et tels sont mes malheurs, Qu’en perdant ce que j’aime, il faut que j’aime ailleurs.

Madame, trouvez-vous ma fortune meilleure ? Vous perdez votre amant, mais son cœur vous demeure ; Et j’éprouve en mon sort une telle rigueur, Que la perte du mien m’enlève tout son cœur. Ma conquête m’échappe où les vôtres grossissent ; Vous faites des captifs des miens qui s’affranchissent ; Votre empire s’augmente où se détruit le mien, Et de toute ma gloire il ne me reste rien.

Reprenez vos captifs, rassurez vos conquêtes, Rétablissez vos lois sur les plus grandes têtes : J’en serai peu jalouse, et préfère à cent rois La douceur de ma flamme et l’éclat de mon choix. La main de Suréna vaut mieux qu’un diadème. Mais dites-moi, Madame, est-il bien vrai qu’il m’aime ? Dites, et s’il est vrai, pourquoi fuit-il mes yeux ?

Madame, le voici qui vous le dira mieux.

Juste ciel ! à le voir déjà mon cœur soupire ! Amour, sur ma vertu prends un peu moins d’empire !

Je vous ai fait prier de ne me plus revoir, Seigneur : votre présence étonne mon devoir ; Et ce qui de mon cœur fit toutes les délices, Ne sauroit plus m’offrir que de nouveaux supplices.

Osez-vous l’ignorer ? et lorsque je vous voi, S’il me faut trop souffrir, souffrez-vous moins que moi ? Souffrons-nous moins tous deux pour soupirer ensemble ? Allez, contentez-vous d’avoir vu que j’en tremble ; Et du moins par pitié d’un triomphe douteux, Ne me hasardez plus à des soupirs honteux.

Je sais ce qu’à mon cœur coûtera votre vue ; Mais qui cherche à mourir doit chercher ce qui tue. Madame, l’heure approche, et demain votre foi Vous fait de m’oublier une éternelle loi : Je n’ai plus que ce jour, que ce moment de vie. Pardonnez à l’amour qui vous la sacrifie, Et souffrez qu’un soupir exhale à vos genoux, Pour ma dernière joie, une âme toute à vous.

Et la mienne, Seigneur, la jugez-vous si forte, Que vous ne craigniez point que ce moment l’emporte, Que ce même soupir qui tranchera vos jours Ne tranche aussi des miens le déplorable cours ? Vivez, Seigneur, vivez, afin que je languisse, Qu’à vos feux ma langueur rende longtemps justice. Le trépas à vos yeux me sembleroit trop doux, Et je n’ai pas encore assez souffert pour vous. Je veux qu’un noir chagrin à pas lents me consume, Qu’il me fasse à longs traits goûter son amertume ; Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. Mais pardonneriez-vous l’aveu d’une foiblesse À cette douloureuse et fatale tendresse ? Vous pourriez-vous, seigneur, résoudre à soulager Un malheur si pressant par un bonheur léger ?

Quel bonheur peut dépendre ici d’un misérable Qu’après tant de faveurs son amour même accable ? Puis-je encor quelque chose en l’état où je suis ?

Vous pouvez m’épargner d’assez rudes ennuis. N’épousez point Mandane : exprès on l’a mandée ; Mon chagrin, mes soupçons m’en ont persuadée. N’ajoutez point, Seigneur, à des malheurs si grands Celui de vous unir au sang de mes tyrans ; De remettre en leurs mains le seul bien qui me reste, Votre cœur : un tel don me seroit trop funeste. Je veux qu’il me demeure, et malgré votre roi, Disposer d’une main qui ne peut être à moi.

Plein d’un amour si pur et si fort que le nôtre, Aveugle pour Mandane, aveugle pour toute autre, Comme je n’ai plus d’yeux vers elles à tourner, Je n’ai plus ni de cœur ni de main à donner. Je vous aime et vous perds. Après cela, Madame, Seroit-il quelque hymen que pût souffrir mon âme ? Seroit-il quelques nœuds où se pût attacher Le bonheur d’un amant qui vous étoit si cher, Et qu’à force d’amour vous rendez incapable De trouver sous le ciel quelque chose d’aimable ?

Ce n’est pas là de vous, Seigneur, ce que je veux. À la postérité vous devez des neveux ; Et ces illustres morts dont vous tenez la place

Ont assez mérité de revivre en leur race : Je ne veux pas l’éteindre, et tiendrois à forfait Qu’il m’en fût échappé le plus léger souhait.

Que tout meure avec moi, Madame : que m’importe Qui foule après ma mort la terre qui me porte ? Sentiront-ils percer par un éclat nouveau, Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau ? Respireront-ils l’air où les feront revivre Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre, Peut-être ne feront que les déshonorer, Et n’en auront le sang que pour dégénérer ? Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire, Cette sorte de vie est bien imaginaire, Et le moindre moment d’un bonheur souhaité Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité.

Non, non, je suis jalouse ; et mon impatience D’affranchir mon amour de toute défiance, Tant que je vous verrai maître de votre foi, La croira réservée aux volontés du Roi : Mandane aura toujours un plein droit de vous plaire ; Ce sera l’épouser que de le pouvoir faire ; Et ma haine sans cesse aura de quoi trembler, Tant que par là mes maux pourront se redoubler. Il faut qu’un autre hymen me mette en assurance. N’y portez, s’il se peut, que de l’indifférence ; Mais par de nouveaux feux dussiez-vous me trahir, Je veux que vous aimiez afin de m’obéir ; Je veux que ce grand choix soit mon dernier ouvrage, Qu’il tienne lieu vers moi d’un éternel hommage, Que mon ordre le règle, et qu’on me voie enfin Reine de votre cœur et de votre destin ; Que Mandane, en dépit de l’espoir qu’on lui donne,

Ne pouvant s’élever jusqu’à votre personne, Soit réduite à descendre à ces malheureux rois À qui, quand vous voudrez, vous donnerez des lois. Et n’appréhendez point d’en regretter la perte : Il n’est cour sous les cieux qui ne vous soit ouverte ; Et partout votre gloire a fait de tels éclats, Que les filles de roi ne vous manqueront pas.

Quand elles me rendroient maître de tout un monde, Absolu sur la terre et souverain sur l’onde, Mon cœur…

N’achevez point : l’air dont vous commencez Pourroit à mon chagrin ne plaire pas assez ; Et d’un cœur qui veut être encor sous ma puissance Je ne veux recevoir que de l’obéissance.

À qui me donnez-vous ?

Moi ? que ne puis-je, hélas ! Vous ôter à Mandane, et ne vous donner pas ! Et contre les soupçons de ce cœur qui vous aime Que ne m’est-il permis de m’assurer moi-même ! Mais adieu : je m’égare.

Où dois-je recourir, Ô ciel ! s’il faut toujours aimer, souffrir, mourir ?

FIN DU PREMIER ACTE.

Acte II

Suréna, votre zèle a trop servi mon père Pour m’en laisser attendre un devoir moins sincère ; Et si près d’un hymen qui doit m’être assez doux, Je mets ma confiance et mon espoir en vous. Palmis avec raison de cet hymen murmure ; Mais je puis réparer ce qu’il lui fait d’injure ; Et vous n’ignorez pas qu’à former ces grands nœuds Mes pareils ne sont point tout à fait maîtres d’eux. Quand vous voudrez tous deux attacher vos tendresses, Il est des rois pour elle, et pour vous des princesses, Et je puis hautement vous engager ma foi Que vous ne vous plaindrez du prince ni du Roi.

Cessez de me traiter, Seigneur, en mercenaire : Je n’ai jamais servi par espoir de salaire ; La gloire m’en suffit, et le prix que reçoit…

Je sais ce que je dois quand on fait ce qu’on doit, Et si de l’accepter ce grand cœur vous dispense, Le mien se satisfait alors qu’il récompense. J’épouse une princesse en qui les doux accords Des grâces de l’esprit avec celles du corps

Forment le plus brillant et plus noble assemblage Qui puisse orner une âme et parer un visage. Je n’en dis que ce mot ; et vous savez assez Quels en sont les attraits, vous qui la connoissez. Cette princesse donc, si belle, si parfaite, Je crains qu’elle n’ait pas ce que plus je souhaite : Qu’elle manque d’amour, ou plutôt que ses vœux N’aillent pas tout à fait du côté que je veux. Vous qui l’avez tant vue, et qu’un devoir fidèle A tenu si longtemps près de son père et d’elle, Ne me déguisez point ce que dans cette cour Sur de pareils soupçons vous auriez eu de jour.

Je la voyois, Seigneur, mais pour gagner son père : C’étoit tout mon emploi, c’étoit ma seule affaire ; Et je croyois par elle être sûr de son choix ; Mais Rome et son intrigue eurent le plus de voix. Du reste, ne prenant intérêt à m’instruire Que de ce qui pouvoit vous servir ou vous nuire, Comme je me bornois à remplir ce devoir, Je puis n’avoir pas vu ce qu’un autre eût pu voir. Si j’eusse pressenti que la guerre achevée, À l’honneur de vos feux elle étoit réservée, J’aurois pris d’autres soins, et plus examiné ; Mais j’ai suivi mon ordre, et n’ai point deviné.

Quoi ? de ce que je crains vous n’auriez nulle idée ? Par aucune ambassade on ne l’a demandée ? Aucun prince auprès d’elle, aucun digne sujet Par ses attachements n’a marqué de projet ? Car il vient quelquefois du milieu des provinces Des sujets en nos cours qui valent bien des princes ; Et par l’objet présent les sentiments émus N’attendent pas toujours des rois qu’on n’a point vus.

Durant tout mon séjour rien n’y blessoit ma vue ; Je n’y rencontrois point de visite assidue, Point de devoirs suspects, ni d’entretiens si doux Que si j’avois aimé, j’en dusse être jaloux. Mais qui vous peut donner cette importune crainte, Seigneur ?

Plus je la vois, plus j’y vois de contrainte : Elle semble, aussitôt que j’ose en approcher, Avoir je ne sais quoi qu’elle me veut cacher ; Non qu’elle ait jusqu’ici demandé de remise ; Mais ce n’est pas m’aimer, ce n’est qu’être soumise ; Et tout le bon accueil que j’en puis recevoir, Tout ce que j’en obtiens ne part que du devoir.

N’en appréhendez rien. Encor toute étonnée, Toute tremblante encore au seul nom d’hyménée, Pleine de son pays, pleine de ses parents, Il lui passe en l’esprit cent chagrins différents.

Mais il semble, à la voir, que son chagrin s’applique À braver par dépit l’allégresse publique : Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs Que par un plein succès l’amour verse en nos cœurs…

Tout cessera, Seigneur, dès que sa foi reçue Aura mis en vos mains la main qui vous est due : Vous verrez ces chagrins détruits en moins d’un jour, Et toute sa vertu devenir toute amour.

C’est beaucoup hasarder que de prendre assurance

Sur une si légère et douteuse espérance ; Et qu’aura cet amour d’heureux, de singulier, Qu’à son trop de vertu je devrai tout entier ? Qu’aura-t-il de charmant, cet amour, s’il ne donne Que ce qu’un triste hymen ne refuse à personne, Esclave dédaigneux d’une odieuse loi Qui n’est pour toute chaîne attaché qu’à sa foi ? Pour faire aimer ses lois, l’hymen ne doit en faire Qu’afin d’autoriser la pudeur à se taire. Il faut, pour rendre heureux, qu’il donne sans gêner, Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner. Que sera-ce, grands Dieux ! si toute ma tendresse Rencontre un souvenir plus cher à ma princesse, Si le cœur pris ailleurs ne s’en arrache pas, Si pour un autre objet il soupire en mes bras ? Il faut, il faut enfin m’éclaircir avec elle.

Seigneur, je l’aperçois ; l’occasion est belle. Mais si vous en tirez quelque éclaircissement Qui donne à votre crainte un juste fondement, Que ferez-vous ?

J’en doute, et pour ne vous rien feindre, Je crois m’aimer assez pour ne la pas contraindre ; Mais tel chagrin aussi pourrait me survenir, Que je l’épouserois afin de la punir. Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faire Quand il rompt le bonheur de ce qu’on lui préfère. Mais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir : J’aurois peur devant vous d’avoir trop à rougir.

Quoi ? Madame, venir vous-même à ma rencontre ! Cet excès de bonté que votre cœur me montre…

J’allois chercher Palmis, que j’aime à consoler Sur un malheur qui presse et ne peut reculer.

Laissez-moi vous parler d’affaires plus pressées, Et songez qu’il est temps de m’ouvrir vos pensées : Vous vous abuseriez à les plus retenir. Je vous aime, et demain l’hymen doit nous unir : M’aimez-vous ?

Oui, seigneur, et ma main vous est sûre.

C’est peu que de la main, si le cœur en murmure.

Quel mal pourroit causer le murmure du mien, S’il murmuroit si bas qu’aucun n’en apprît rien ?

Ah ! Madame, il me faut un aveu plus sincère.

Épousez-moi, Seigneur, et laissez-moi me taire : Un pareil doute offense, et cette liberté S’attire quelquefois trop de sincérité.

C’est ce que je demande, et qu’un mot sans contrainte Justifie aujourd’hui mon espoir ou ma crainte. Ah ! si vous connoissiez ce que pour vous je sens !

Je ferois ce que font les cœurs obéissants, Ce que veut mon devoir, ce qu’attend votre flamme, Ce que je fais enfin.

Vous feriez plus, Madame : Vous me feriez justice, et prendriez plaisir À montrer que nos cœurs ne forment qu’un desir. Vous me diriez sans cesse : « Oui, prince, je vous aime, Mais d’une passion comme la vôtre extrême ; Je sens le même feu, je fais les mêmes vœux ; Ce que vous souhaitez est tout ce que je veux ; Et cette illustre ardeur ne sera point contente, Qu’un glorieux hymen n’ait rempli notre attente. »

Pour vous tenir, Seigneur, un langage si doux, Il faudroit qu’en amour j’en susse autant que vous.

Le véritable amour, dès que le cœur soupire, Instruit en un moment de tout ce qu’on doit dire. Ce langage à ses feux n’est jamais importun, Et si vous l’ignorez, vous n’en sentez aucun.

Suppléez-y, Seigneur, et dites-vous vous-même Tout ce que sent un cœur dès le moment qu’il aime ; Faites-vous-en pour moi le charmant entretien : J’avouerai tout, pourvu que je n’en dise rien.

Ce langage est bien clair, et je l’entends sans peine. Au défaut de l’amour, auriez-vous de la haine ? Je ne veux pas le croire, et des yeux si charmants…

Seigneur, sachez pour vous quels sont mes sentiments. Si l’amitié vous plaît, si vous aimez l’estime,

À vous les refuser je croirois faire un crime ; Pour le cœur, si je puis vous le dire entre nous, Je ne m’aperçois point qu’il soit encore à vous.

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