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SERTORIUS
TRAGÉDIE
1662
Notice
NOTICE.
Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes espérances sur son Sertorius, écrivait à l’abbé de Pure : Je vous prie « de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d’en juger vous-même et m’en mander votre sentiment, tandis qu’il y a encore lieu à la correction. J’ai prié , qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez ; et cependant je veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux… J’espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte. »
Nous manquons après cela de renseignements jusqu’à la première représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la Muse historique du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait à fixer au 25 février :
Loret se montre en général très-favorable à Corneille ; mais il n’a exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort admirée. La foule ne s’attachait qu’à l’intérêt de certaines situations ; mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l’exactitude avec laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être le moins connues. « , dit l’auteur du Parnasse françois, s’étant un jour trouvé à une représentation de Sertorius, il s’écria à deux ou trois endroits de la pièce : « Où donc Corneille a-t-il appris l’art de la guerre ? » — « Ce conte est ridicule, objecte Voltaire ; Corneille eût très-mal fait d’entrer dans les détails de cet art. » Sans aucun doute ; mais ce qui est remarquable et ce qui frappait Turenne, c’est la justesse des expressions, c’est l’adresse avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession. Jamais il n’y a manqué, et dans notre Lexique nous aurons plus d’une fois à insister sur ce point.
Jusqu’ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur Sertorius en nous contentant de les classer suivant leurs dates ; mais avant d’aller plus loin nous devons faire remarquer une difficulté qui nous a tout d’abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, ceux de l’hôtel de Bourgogne, puisque c’est à cette troupe qu’appartenait ; et pourtant, d’après le témoignage de Loret, c’est au théâtre du Marais que l’ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à expliquer cette contradiction en supposant que a fait pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d’abord la jouer, pour la faire représenter à l’hôtel de Bourgogne ; mais un passage d’une autre lettre de notre poëte à l’abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertorius, ne permet pas d’adopter une telle supposition. En effet. Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s’exprime ainsi : « Outre que je serai bien aise d’avoir quelquefois mon tour à l’Hôtel… et que je ne puis manquer d’amitié à la reine Viriate, à qui j’ai tant d’obligation, le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d’affaires, que je ne sais si j’aurai assez de liberté d’esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre. » Certes ce passage prouve bien que Sertorius avait été joué à l’hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n’est autre que . Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec la relation si explicite de Loret ? J’avoue que je l’ignore, car prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres, serait peut-être bien hasardé : non-seulement les historiens de la scène française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre prouve qu’ils pensaient que jusqu’alors elle n’avait été qu’au Marais : « L’usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n’entreprendre point de jouer, au préjudice d’une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu’elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu’à ce qu’elle fût rendue publique par l’impression. Ser- torius ayant été imprimé sur la fin de l’année 1662, Molière le fit représenter sur son théâtre au mois d’avril de l’année suivante. »
En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l’Impromptu de Versailles qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l’hôtel de Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans Sertorius :
Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs brillantes qualités. À la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans le rôle de Sertorius ; et celui de Viriate, après avoir été le triomphe de , fut encore joué avec succès par .
L’édition originale de Sertorius forme un volume , dont voici la description bibliographique : Sertorivs, tragédie. Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne, M.DC.LXII, 6 feuillets et 82 pages. Le privilège est du 16 mai, l’Achevé d’imprimer du 8 juillet 1662.
Sertorius fut critiqué de la manière la plus injuste par d’Aubignac, dans une Dissertation dont nous aurons à parler un peu plus longuement à propos de Sophonisbe, car c’est à l’occasion de cette dernière pièce qu’elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d’Aubignac par d’autres invectives ; et ce n’est qu’à grand’peine que nous avons recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent notre texte.
Au lecteur
AU LECTEUR
.
Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n’y trouverez ni tendresses d’amour, ni emportements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toute- fois qu’elle n’a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer, qu’autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d’en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m’a fourni aucunes femmes, j’ai été obligé de recourir à l’invention pour en introduire deux, assez compatibles l’une et l’autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché. L’une a vécu de ce temps-là ; c’est la première femme de Pompée, qu’il répudia pour entrer dans l’alliance de Sylla par le mariage d’Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d’eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu’ils appellent tous Antistie, à la réserve d’un Espagnol, évêque de Gironne, qui lui donne le nom d’Aristie, que j’ai préféré, comme plus doux à l’oreille. Leur silence m’ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j’ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l’avoient outragée : cette retraite en a d’autant plus, qu’elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L’autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d’avoir aussi quelque fondement dans l’histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d’Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla ; mais elle ne nous dit point s’ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n’y a donc rien qui répugne à leur donner une reine ; et je ne la pouvois faire sortir d’un sang plus considérable que celui de Viriatus, dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l’Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n’étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l’autorité ; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre, et qu’il défit souvent, l’estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite ; de sorte qu’il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.
Il fut défait par le consul Q. Servilius et non par Brutus, comme je l’ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m’a jeté dans l’erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d’un mot dans ce vers unique qui en parle, et qu’il faut rétablir ainsi :
Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort six ans avant Sertorius ; mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l’unité de jour ; et pourvu qu’il n’y aye point d’impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s’est passé en six ans. Cela posé, rien n’empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu’il a pu mourir depuis qu’Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature : ce qu’il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l’ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle ; et l’auditeur, qui communément n’a qu’une teinture superficielle de l’histoire, s’offense rarement d’une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n’apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d’importance, qu’il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l’on n’en est instruit d’ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l’auditoire contre un auteur, s’il avoit l’impudence de la remettre après celle de César. D’ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius ; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l’on s’y osbtinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu’il avoit fait revivre dans Rome, n’y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d’autres, aspirant dans l’âme à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l’amour qu’il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l’eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu’on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu’il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d’en attribuer l’injustice à la violence de sa domination. Cela m’a servi de plus à arrêter l’effet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son Aristie, avec qui il n’eût pu se défendre de renouer, s’il n’eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l’âme de toute cette tragédie.
Le même Pompée semble s’écarter un peu de la prudence d’un général d’armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont ce chef du parti contraire est maître absolu ; mais c’est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d’un si grand homme. Ce n’est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu’il n’a pas assez pourvu à sa propre sûreté, mais il m’étoit impossible de garder l’unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu’il faut imputer à l’incommodité de la règle, plus qu’à moi, qui l’ai bien vue. Si vous ne voulez la par- donner à l’impatience qu’il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu’elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu’on a pris à cette conférence, que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l’esprit ont estimée autant qu’une pièce entière. Vous n’en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu’on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il y a apparence qu’elles seront bien reçues, et qu’on a lieu d’espérer que les avantages que le poëme en tirera pourront mériter cette grâce.
Liste des éditions
ÉDITION SÉPARÉE.
1662 in-12.
RECUEILS.
1666 in-8° ; | 1662 in-12 ;
1668 in-8 ; |
Acteurs
La scène est à Nertobrige, ville d’Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayud.
Acte I
D’où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d’empire ? L’horreur que malgré moi me fait la trahison Contre tout mon espoir révolte ma raison ; Et de cette grandeur sur le crime fondée, Dont jusqu’à ce moment m’a trop flatté l’idée, L’image toute affreuse, au point d’exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l’ambition qui presse mon courage, D’un faux brillant d’honneur pare son noir ouvrage ; En vain, pour me soumettre à ses lâches efforts, Mon âme a secoué le joug de cent remords : Cette âme, d’avec soi tout à coup divisée, Reprend de ces remords la chaîne mal brisée ; Et de Sertorius le surprenant bonheur Arrête une main prête à lui percer le cœur.
Quel honteux contre-temps de vertu délicate
S’oppose au beau succès de l’espoir qui vous flatte ? Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang ? Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime ; Et qu’aux lieux où le crime a plein droit de régner, L’innocence timide est seule à dédaigner ? L’honneur et la vertu sont des noms ridicules : Marius ni Carbon n’eurent point de scrupules ; Jamais Sylla, jamais…
Sylla ni Marius N’ont jamais épargné le sang de leurs vaincus : Tour à tour la victoire, autour d’eux en furie, A poussé leur courroux jusqu’à la barbarie ; Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions ; Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n’ont point fait de traîtres : Leurs plus vastes fureurs jamais n’ont consenti Qu’aucun versât le sang de son propre parti ; Et dans l’un ni dans l’autre aucun n’a pris l’audace D’assassiner son chef pour monter en sa place.
Vous y renoncez donc, et n’êtes plus jaloux De suivre les drapeaux d’un chef moindre que vous ? Ah ! s’il faut obéir, ne faisons plus la guerre : Prenons le même joug qu’a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls ? pourquoi tant de combats ? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras. C’est mal vivre en Romain, que prendre loi d’un homme ; Mais tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.
Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. Du moins la liberté respire encore ici : De notre république à Rome anéantie, On y voit refleurir la plus noble partie ; Et cet asile ouvert aux illustres proscrits, Réunit du sénat le précieux débris. Par lui Sertorius gouverne ces provinces, Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes, Maintient de nos Romains le reste indépendant : Mais comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l’accompagne, Ce nom qu’il s’est acquis chez les peuples d’Espagne…
Ah ! c’est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune et vous ravit l’honneur : Vous n’en sauriez douter, pour peu qu’il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne, Lors…
N’envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m’appartenir. Je le passois en nombre aussi bien qu’en noblesse ; Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse : Mais sitôt qu’il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserter pour repeupler le sien ; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ; Et pour en colorer l’emportement honteux, Je les suivis de rage, et m’y rangeai comme eux. L’impérieuse aigreur de l’âpre jalousie
Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encore plus que l’ambition : J’adore Viriate ; et cette grande reine, Des Lusitaniens l’illustre souveraine, Pourroit par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu’il m’ôte sur les miens. Mais elle-même, hélas ! de ce grand nom charmée, S’attache au bruit heureux que fait sa renommée, Cependant qu’insensible à ce qu’elle a d’appas Il me dérobe un cœur qu’il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, Qu’il me vole partout même sans qu’il y pense, Et que toutes les fois qu’il m’enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu’il en sache rien. Je sais qu’il peut aimer et nous cacher sa flamme, Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme ; Et s’il me peut céder ce trône où je prétends, J’immolerai ma haine à mes désirs contents ; Et je n’envierai plus le rang dont il s’empare, S’il m’en assure autant chez ce peuple barbare, Qui formé par nos soins, instruit de notre main, Sous notre discipline est devenu romain.
Lorsqu’on fait des projets d’une telle importance, Les intérêts d’amour entrent-ils en balance ? Et si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n’est-elle pas à vous ?
Oui ; mais de cette mort la suite m’embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place ? Ceux dont il a gagné la croyance et l’appui Prendront-ils même joie à m’obéir qu’à lui ? Et pour venger sa trame indignement coupée,
N’arboreront-ils point l’étendard de Pompée ?
C’est trop craindre, et trop tard : c’est dans votre festin Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l’armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne. L’occasion nous rit dans un si grand dessein ; Mais tel bras n’est à nous que jusques à demain : Si vous rompez le coup, prévenez les indices ; Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu’il faut craindre : il en est parmi nous Qui pourroient bien avoir même remords que vous ; Et si vous différez… Mais le tyran arrive. Tâchez d’en obtenir l’objet qui vous captive ; Et je prierai les Dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d’heur pour n’en obtenir rien.
Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre : Il veut sur nos débats conférer avec moi, Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.
La parole suffit entre les grands courages ; D’un homme tel que vous la foi vaut cent otages :
Je n’en suis point surpris ; mais ce qui me surprend, C’est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand, Pour faire encore au vôtre entière déférence, Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. C’est avoir beaucoup fait, que d’avoir jusque-là Fait descendre l’orgueil des héros de Sylla.
S’il est plus fort que nous, ce n’est plus en Espagne, Où nous forçons les siens de quitter la campagne, Et de se retrancher dans l’empire douteux Que lui souffre à regret une province ou deux, Qu’à sa fortune lasse il craint que je n’enlève, Sitôt que le printemps aura fini la trêve. C’est l’heureuse union de vos drapeaux aux miens Qui fait ces beaux succès qu’à toute heure j’obtiens ; C’est à vous que je dois ce que j’ai de puissance : Attendez tout aussi de ma reconnaissance. Je reviens à Pompée, et pense deviner Quels motifs jusqu’ici peuvent nous l’amener. Comme il trouve près de nous peu de gloire à prétendre, Et qu’au lieu d’attaquer il a peine à défendre, Il voudroit qu’un accord avantageux ou non L’affranchît d’un emploi qui ternit ce grand nom ; Et chatouillé d’ailleurs par l’espoir qui le flatte, De faire avec plus d’heur la guerre à Mithridate, Il brûle d’être à Rome, afin d’en recevoir Du maître qu’il s’y donne et l’ordre et le pouvoir.
J’aurois cru qu’Aristie ici réfugiée,
Que forcé par ce maître il a répudiée, Par un reste d’amour l’attirât en ces lieux Sous une autre couleur lui faire ses adieux ; Car de son cher tyran l’injustice fut telle, Qui ne lui permit pas de prendre congé d’elle.
Cela peut être encore : ils s’aimoient chèrement ; Mais il pourroit ici trouver du changement. L’affront pique à tel point le grand cœur d’Aristie, Que sa première flamme en haine convertie, Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d’y prendre un plus illustre époux. C’est ainsi qu’elle parle, et m’offre l’assistance De ce que Rome encore a de gens d’importance, Dont les uns ses parents, les autres ses amis, Si je veux l’épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu’elle me vient de rendre. Voyez avec loisir ce que j’en dois attendre : Je veux bien m’en remettre à votre sentiment.
Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment, À moins d’une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l’hymen d’Aristie ? Voyant ce que pour dot pour Rome veut lui donner, Vous n’avez aucun lieu de rien examiner.
Il faut donc, Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense. J’aime ailleurs. À mon âge il sied si mal d’aimer, Que je le cache même à qui m’a su charmer ;
Mais tel que je puis être, on m’aime, ou pour mieux dire, La reine Viriate à mon hymen aspire : Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l’union, Et qu’ensuite à l’envi mille autres hyménées De nos deux nations l’une à l’autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l’intérêt commun, Qu’ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C’est ce qu’elle prétend pour digne récompense De nous avoir servi avec cette constance Qui n’épargne ni biens, ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets. Non qu’elle me l’ai dit, ou quelque autre pour elle ; Mais j’en vois chaque jour quelque marque fidèle ; Et comme ce dessein n’est plus pour moi douteux, Je ne puis l’ignorer, qu’autant que je le veux. Je crains donc de l’aigrir si j’épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris, et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. Auprès d’un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu’on promet pour l’autre est peu considérable ; Et sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourrait nous affoiblir. Voilà ce qui retient mon esprit en balance, Je n’ai pour Aristie aucune répugnance ; Et la Reine à tel point n’asservit pas mon cœur, Qu’il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.
Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée, Ne doit pas d’un moment retarder l’hyménée. Viriate, il est vrai, pourra s’en émouvoir ; Mais que sert la colère où manque le pouvoir ? Malgré sa jalousie et ses vaines menaces,
N’êtes-vous pas toujours le maître de ses places ? Les siens dont vous craignez le vif ressentiment, Ont-ils dans vos armées aucun commandement ? Des plus nobles d’entre eux, et des plus grands courages N’avez-vous pas les fils dans Osca pour otages ? Tous leurs chefs sont Romains, et leurs propres soldats Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois, et n’en vouloir point d’autres. Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser…?
Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser ? Je vois ce qu’on m’a dit, vous aimez Viriate, Et votre amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus ; Dites que vous l’aimez, et je ne l’aime plus. Parlez : je vous dois tant, que ma reconnoissance Ne peut être sans honte un moment en balance.
L’aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, Que j’ose…
C’est assez, je parlerai pour vous.
Ah, Seigneur, c’en est trop, et…
Point de repartie, Tous mes vœux sont déjà du côté d’Aristie, Et je l’épouserai, pourvu qu’en même jour La Reine se résolve à payer votre amour.
Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, Et fuirais à ce prix cette illustre Romaine. La voici, laissez-moi ménager son esprit. Et voyez cependant de quel air on m’écrit.
Ne vous offensez pas, si dans mon infortune Ma foiblesse me force à vous être importune : Non pas pour mon Hymen, les suites d’un tel choix Méritent qu’on y pense un peu plus d’une fois ; Mais vous pouvez, Seigneur, joindre à mes espérances Contre un péril nouveau nouvelles assurances. J’apprends qu’un infidèle, autrefois mon époux, Vient jusque dans ces murs conférer avec vous. L’ordre de son tyran, et sa flamme inquiète Me pourront envier l’honneur de ma retraite : L’un en prévoit la suite, et l’autre en craint l’éclat ; Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d’État. Je vous demande donc sûreté toute entière Contre la violence, et contre la prière, Si par l’une, ou par l’autre il veut se ressaisir De ce qu’il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.
Il en a lieu, Madame, un si rare mérite Semble croître de prix quand par force on le quitte ; Mais vous avez ici sûreté contre tous, Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous, Et que contre un ingrat dont l’amour fut si tendre,
Lorsqu’il vous parlera, vous sachiez vous défendre. On a peine à haïr ce qu’on a bien aimé, Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.
L’ingrat par son divorce en faveur d’Émilie, M’a livrée aux mépris de toute l’Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé ; Mais s’il se dédisoit d’un outrage forcé, S’il chassoit Émilie, et me rendait ma place, J’aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce ; Et tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois toute à lui, s’il revient toute à moi.
En vain donc je me flatte ; en vain j’ose, Madame, Promettre à mon esprit quelque part en votre âme : Pompée en est encore l’unique souverain. Tous vos ressentiments n’offrent que votre main ; Et quand par ses refus j’aurai droit d’y prétendre, Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.
Qu’importe de mon cœur, si je sais mon devoir, Et si mon hyménée enfle votre pouvoir ? Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse D’exiger de ce cœur des marques de tendresse, Et de les préférer à ce qu’il fait d’effort Pour braver mon Tyran, et relever mon sort ? Laissons, Seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de soupirs et de flammes, Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir.
Unissons ma vengeance à votre politique Pour sauver des abois toute la République : L’Hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c’est beaucoup que ce que je prétends ; Mais dans ce dur exil que mon tyran m’impose, Le rebut de Pompée est encore quelque chose ; Et j’ai des sentiments trop nobles ou trop vains Pour le porter ailleurs qu’au plus grand des Romains.
Ce nom ne m’es pas dû, je suis…
Ce que vous faites Montre à tout l’Univers, Seigneur, ce que vous êtes ; Mais quand même ce nom semblerait trop pour vous, Du moins mon infidèle est un rang au-dessous : Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre ; Vous êtes chef de l’un, et lui sujet dans l’autre ; Et son divorce enfin qui m’arrache sa foi, L’y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre Hymen s’élève à la grandeur sublime, Tandis qu’en l’esclavage un autre hymen l’abîme. Mais, Seigneur, je m’emporte, et l’excès d’un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l’incertitude : Je n’en conçois l’espoir qu’avec inquiétude ; Et je craindrai toujours d’avoir trop prétendu, Tant que de cet espoir vous m’ayez répondu. Vous me pouvez d’un mot assurez, ou confondre.
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The end
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