Notice
NOTICE.
Tous les historiens de notre scène et tous les éditeurs de Corneille s’accordent à dire que Théodore fut mise au théâtre en 1645. Elle n’y demeura pas longtemps. « La représentation de cette tragédie n’a pas eu grand éclat, » dit notre poëte avec sa franchise habituelle. À en croire l’auteur du Journal du Théâtre françois, cette pièce fut jouée par « les comédiens du Roi » et n’eut que cinq représentations. Il est certain du moins qu’elle n’a pas été reprise à Paris. En effet, Corneille, après avoir remarqué, dans l’Examen de la Suite du Menteur, que cette dernière pièce y fut rejouée, mais qu’elle ne fut pas représentée par les comédiens de province, ajoute : « Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n’y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir. »
« On ne put souffrir dans Théodore, dit Fontenelle, la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui devoit-il s’en prendre qu’à lui-même ? » À cette occasion Fontenelle rappelle les singulières libertés de Hardy. Peut-être eût-il mieux valu citer la Tragedie de sainte Agnès, par le sieur d’Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet tout à fait analogue à celui de Théodore, trente ans avant la représentation de cette pièce. Quoique, dans la dé- dicace adressée « À noble et vertueuse dame Françoise d’Averton, » l’auteur nous apprenne qu’il n’agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et qu’il n’a eu « d’autre but que l’honneur de la gloire de Dieu, » on trouve dans son ouvrage des scènes que nous n’oserions citer, et dont l’Argument placé dans l’Appendice qui suit Théodore donnera une idée plus que suffisante. Cette tragédie, imprimée à Rouen par David du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12 ; Pierre Troterel, sieur d’Aves, qui en est l’auteur, n’a pas composé moins d’une dizaine de pièces, dont la dernière est de 1627. On ne sait presque rien sur lui, mais dans l’épigramme suivante il nous a appris lui-même qu’il était Normand :
Il semble bien difficile que Corneille n’ait pas entendu parler de lui et n’ait pas connu son Agnès ; peut-être y a-t-il puisé la malheureuse idée de mettre en scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution ; en tout cas, il n’y a pas pris autre chose, car son plan est tout différent, et le détail que sous allons rappeler, le seul qui puisse donner lieu à un rapprochement, se présente assez naturellement pour qu’il soit inutile de supposer une réminiscence du pitoyable ouvrage du sieur d’Aves.
Dans la pièce de Corneille, Théodore dit au prince dont elle est aimée :
On doit croire que l’acteur fait un geste d’étonnement qui n’est pas signalé par Corneille dans les jeux de scène, très-peu nombreux, qu’il a indiqués. Aussitôt la jeune fille reprend :
Dans la pièce du sieur d’Aves, cette courte méprise, si discrètement indiquée par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agnès commence par s’exprimer ainsi :
Elle amplifie encore fort longuement cette déclaration si claire ; mais le Prince n’y comprend rien, et dans la scène suivante il s’écrie :
Une telle citation dispense de toute autre, et personne après cela ne nous fera un reproche de ne pas nous arrêter davantage à la Sainte Agnès de Troterel.
On comprend qu’on n’ait point gardé le souvenir des acteurs qui ont joué d’original dans Théodore. On ne trouve nulle part le moindre renseignement à ce sujet.
La première édition de la pièce de Corneille a pour titre : Théodore, vierge et martyre, tragédie chrestienne. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais… M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy.
Elle forme un volume in-4° de 4 feuillets et 128 pages. L’achevé d’imprimer est du dernier jour d’octobre ; le privilége a été accordé le 17 avril à Toussainct Quinet, qui « a associé avec lui » Antoine de Sommaville et Augustin Courbé.
« Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont… beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu’à l’église » Cette réflexion pourrait s’appliquer tout aussi bien à Théodore ; et il est permis de croire que, malgré son peu de succès, la pièce de Corneille ajouta un intérêt tout profane à la pieuse curiosité qu’excita la translation des reliques de la sainte dans le monastère des Ursulines de Caen.
L’auteur d’une relation contemporaine, où l’on trouve, comme il arrive trop souvent, plus de prétentions oratoires que de faits et de détails curieux, s’exprime en ces termes au sujet de cette translation : « Un excellent religieux… ayant porté aux pieds du saint-père le pape les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles (les Ursulines de Caen), et lui ayant demandé pour elles, avec sa bénédiction, quelque portion de tant d’aimables et pieux trésors, pour enrichir leur église et enflammer leur dévotion, ce digne successeur du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna autrefois à Dieu le cœur de sainte Théodore, lui en accorda le corps pour ces dames. » L’instrument qui constate l’authen- ticité des reliques est datée de Rome du 19 décembre 1655, et le procès-verbal de l’ouverture de la châsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 11 juillet 1656 ; il constate que cette cérémonie a eu lieu en présence de Son Altesse et de Mme de Longueville avec la plus grande solennités.
À Monsieur L. P. C. B.
À MONSIEUR L. P. C. B..
Je n’abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie : sa représentation n’a pas eu grand éclat ; et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m’en veux prendre qu’à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu’elle a été mal suivie. J’aurois tort de m’opposer au jugement du public : il m’a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci ; et si je l’accusois d’erreur ou d’injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu’il a prononcés en ma faveur. Ce n’est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l’idée de la prostitution que l’on n’a pu souffrir, quoiqu’on sût bien qu’elle n’auroit pas d’effet, et que pour en exténuer l’horreur j’aye employé tout ce que l’art et l’expérience m’ont pu fournir de lumières ; et certes il y a de quoi congratuler à la pureté de notre théâtre, de voir qu’une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu’eût-on dit si, comme ce grand docteur de l’Église, j’eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j’eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu’elle y fut, si j’eusse figuré les troubles qu’elle y ressentit au premier moment qu’elle y vit entrer Didyme ? C’est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et c’est pour ce spectacle qu’il invite particulièrement les vierges a ouvrir les yeux. Je l’ai dérobé à la vue, et autant que j’ai pu, à l’imagination de mes auditeurs ; et après y avoir consumé toute mon adresse, la modestie de notre scène a désavoué, comme indigne d’elle, ce peu que la nécessité de mon sujet m’a forcé d’en faire connoitre. Après cela, j’oserai bien dire que ce n’est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n’ont pas grande raison de s’appuyer de son autorité. C’est avec justice qu’il condamne celles
de son temps, qui ne méritoient que trop le nom qu’il leur donne de spectacles de turpitude ; mais c’est avec injustice qu’on veut étendre cette condamnation jusqu’à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l’ordinaire, que des exemples d’innocence, de vertu et de piété. J’aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long : vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n’est pas mon dessein d’entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l’être. Il est juste qu’on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que pour peine de la trop facile croyance qu’ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l’esprit humain soit capable. Contentons-nous d’en jouir sans leur en faire part ; et souffrez que sans faire aucun effort pour les guérir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie,
—
Examen
EXAMEN.
La représentation de cette tragédie n’a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m’en prendre qu’à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu’elle a été mal suivie. J’aurois tort de m’opposer au jugement du public : il m’a été trop avantageux en d’autres ouvrages pour le contredire en celui-ci ; et si je l’accusois d’erreur ou d’injustice pour Théodore mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses les arrêts qu’il a prononcés en ma faveur. Ce n’est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l’idée de la prostitution, qu’on n’a pu souffrir, bien qu’on sût assez qu’elle n’auroit point d’effet, et que pour en exténuer l’horreur, j’ave employé tout ce que l’art et l’expérience m’ont pu fournir de lumières ; pouvant dire du quatrième acte de cette pièce, que je ne crois pas en avoir fait aucun où les diverses passions soient ménagées avec plus d’adresse, et qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d’un excellent acteur. Dans cette disgrâce, j’ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu’une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise, se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu’eût-on dit si, comme ce grand docteur de l’Église, j’eusse fait voir cette vierge dans le lieu infâme ? si j’eusse décrit les diverses agitations de son âme pendant qu’elle y fut ? si j’eusse peint les troubles qu’elle ressentit au premier moment qu’elle y vit entrer Didyme ? C’est là-dessus que ce grand saint fait triompher cette éloquence qui convertit saint Augustin, et c’est pour ce spectacle qu’il invite particulièrement les vierges à ouvrir les veux. Je l’ai dérobé à la vue, et autant que je l’ai pu, à l’imagination de mes auditeurs ; et après y avoir consumé toute mon industrie, la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m’a forcé d’en faire connoître.
Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu’à dire que cette fâcheuse idée aye été le seul défaut de ce poème. À le bien examiner, s’il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid : elle n’a aucune passion qui l’agite ; et là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devroit éclater le plus, c’est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur, que cette scène, bien que très-courte, ne laisse pas d’ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n’est autre chose qu’un Terme qui n’a ni jambes ni bras, et par conséquent point d’action.
Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans Polyeucte, et a même quelque chose de plus bas, en ce qu’il se ravale à craindre sa femme, et n’ose s’opposer à ses fureurs, bien que dans l’âme il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu’il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quand il les voit prêts à s’en- tre-immoler l’un à l’autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. La connoissance que Placide, son fils, a de cette bassesse d’âme, fait qu’il le regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu’il ne daigne s’adresser à lui pour obtenir ce qu’il souhaite en faveur de sa maîtresse, sachant bien qu’il le feroit inutilement. Il aime mieux se jeter aux pieds de cette marâtre impérieuse, qu’il hait et qu’il a bravée, que de perdre des prières et des soupirs auprès d’un père qui l’aime dans le fond de l’âme et n’oseroit lui rien accorder.
Le reste est assez, ingénieusement conduit ; et la maladie de Flavie, sa mort, et les violences des désespoirs de sa mère qui la venge, ont assez de justesse. J’avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement ; et j’eusse été ridicule si j’eusse fait faire au sang de ces martyrs le même effet sur les cœurs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polyeucte sur ceux de Félix et de Pauline. La mort de Théodore peut servir de preuve à ce que dit Aristote, que, quand un ennemi tue son ennemi, il ne s’excite par là aucune pitié dans l’âme des spectateurs. Placide en peut faire naître, et purger ensuite ces forts attachements d’amour qui sont cause de son malheur ; mais les funestes désespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l’une ni l’autre ne fasse de pitié, sont encore plus capables de purger l’opiniâtreté à faire des mariages par force, et à ne se point départir du projet qu’on en fait par un accommodement de famille entre des enfants dont les volontés ne s’y conforment point quand ils sont venus en âge de l’exécuter.
L’unité de jour et de lieu se rencontre en cette pièce : mais je ne sais s’il n’y a point une duplicité d’action, en ce que Théodore, échappée d’un péril, se rejette dans un autre de son propre mouvement. L’histoire le porte ; mais la tragédie n’est pas obligée de représenter toute la vie de son héros ou de son héroïne, et doit ne s’attacher qu’à une action propre au théâtre. Dans l’histoire même, j’ai trouvé toujours quelque chose à dire en cette offre volontaire qu’elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d’échapper de la prostitution, et n’avoit aucune assurance qu’on ne l’y condamneroit point de nouveau, et qu’on accepteroit sa vie en échange de sa pudicité qu’on avoit voulu sacrifier. Je l’ai sauvée de ce péril, non-seulement par une révélation de Dieu qu’on se contenteroit de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras, voudroit obstinément du sang pour sa vengeance ; mais avec toutes ces précautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette duplicité de péril, après l’avoir condamnée dans l’Horace. La seule couleur qui pourroit y servir de prétexte, c’est que la pièce ne seroit pas achevée si on ne savoit ce que devient Théodore après être échappée de l’infamie, et qu’il n’y a point de fin glorieuse ni même raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique : du moins l’imagination ne m’en offre point. Si les maîtres de l’art veulent consentir que cette nécessité de faire connoître ce qu’elle devient suffise pour réunir ce nouveau péril à l’autre, et empêcher qu’il n’y aye duplicité d’action, je ne m’opposerai pas à leur jugement ; mais aussi je n’en appellerai pas quand ils la voudront condamner.
Liste des éditions
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1646 .
RECUEILS.
1652 in-12 ; | 1663 in-fol. ;
1654 in-12 ; | 1664 .
1655 in-12 ; | 1668 in-12 ;
1656 in-12 ; | 1681 in-12.
1656 in-12 ; | 1660 .
Personnages
La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.
Acte I
THÉODORE,
VIERGE ET MARTYRE.
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE.
Il est vrai, Cléobule, et je veux l’avouer, La fortune me flatte assez pour m’en louer : Mon père est gouverneur de toute la Syrie ; Et comme si c’étoit trop peu de flatterie, Moi-même elle m’embrasse, et vient de me donner, Tout jeune que je suis, l’Égypte à gouverner. Certes, si je m’enflois de ces vaines fumées Dont on voit à la cour tant d’âmes si charmées, Si l’éclat des grandeurs avoit pu me ravir, J’aurois de quoi me plaire et de quoi m’assouvir. Au-dessous des Césars, je suis ce qu’on peut être : À moins que de leur rang le mien ne sauroit croître ; Et pour haut qu’on ait mis des titres si sacrés,
On y monte souvent par de moindres degrés. Mais ces honneurs pour moi ne sont qu’une infamie, Parce que je les tiens d’une main ennemie, Et leur plus doux appas qu’un excès de rigueur, Parce que pour échange on veut avoir mon cœur. On perd temps toutefois, ce cœur n’est point à vendre. Marcelle, en vain par là tu crois gagner un gendre : Ta Flavie à mes yeux fait toujours même horreur. Ton frère Marcellin peut tout sur l’Empereur ; Mon père est ton époux, et tu peux sur son âme Ce que sur un mari doit pouvoir une femme : Va plus outre, et par zèle ou par dextérité, Joins le vouloir des Dieux à leur autorité ; Assemble leur faveur, assemble leur colère : Pour aimer je n’écoute Empereur, Dieux, ni père ; Et je la trouverois un objet odieux Des mains de l’Empereur, et d’un père, et des Dieux.
Quoique pour vous Marcelle ait le nom de marâtre, Considérez, Seigneur, qu’elle vous idolâtre : Voyez d’un œil plus sain ce que vous lui devez. Les biens et les honneurs qu’elle vous a sauvés. Quand Dioclétian fut maître de l’empire…
Mon père étoit perdu, c’est ce que tu veux dire. Sitôt qu’à son parti le bonheur eut manqué, Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué ; On vit à Marcellin sa dépouille donnée : Il sut la racheter par ce triste hyménée ;.
Et forçant son grand cœur à ce honteux lien, Lui-même il se livra pour rançon de son bien. Dès lors on asservit jusques à mon enfance : De Flavie avec moi l’on conclut l’alliance, Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous Un destin que tout autre auroit trouvé fort doux. La dignité du fils, comme celle du père, Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère ; Mais à la regarder de l’œil dont je la vois, Ce n’est qu’un joug pompeux qu’on veut jeter sur moi. On élève chez nous un trône pour sa fille ; On y sème l’éclat dont on veut qu’elle brille ; Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet Qu’un infâme dépôt des présents qu’on lui fait.
S’ils ne sont qu’un dépôt du bien qu’on lui veut faire, Vous en êtes, Seigneur, mauvais dépositaire, Puisqu’avec tant d’efforts on vous voit travailler À mettre ailleurs l’éclat dont elle doit briller. Vous aimez Théodore, et votre âme ravie Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie : C’est là le fondement de votre aversion.
Ce n’est point un secret que cette passion : Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie ; Et dans l’âpre dépit dont sa mère est saisie, Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur, Menace de tout perdre auprès de l’Empereur. Comme de ses faveurs, je ris de sa colère : Quoi qu’elle ait fait pour moi, quoi qu’elle puisse faire, Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir, Et je laisse au hasard le soin de l’avenir.
Je me plais à braver cet orgueilleux courage : Chaque jour pour l’aigrir je vais jusqu’à l’outrage ; Son âme impérieuse et prompte à fulminer Ne sauroit me haïr jusqu’à m’abandonner. Souvent elle me flatte alors que je l’offense, Et quand je l’ai poussée à quelque violence, L’amour de sa Flavie en rompt tous les effets, Et l’éclat s’en termine à de nouveaux bienfaits. Je la plains toutefois ; et plus à plaindre qu’elle, Comme elle aime un ingrat, j’adore une cruelle, Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi, Me rend tous les mépris que Flavie a de moi. Mon sort des deux côtés mérite qu’on le plaigne : L’une me persécute, et l’autre me dédaigne ; Je hais qui m’idolâtre, et j’aime qui me fuit, Et je poursuis en vain, ainsi qu’on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice, Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé qui sans discrétion Verse l’antipathie et l’inclination. Mais puisqu’à d’autres yeux je parois trop aimable. Que peut voir Théodore en moi de méprisable ? Sans doute elle aime ailleurs, et s’impute à bonheur De préférer Didyme au fils du gouverneur.
Comme elle je suis né, Seigneur, dans Antioche, Et par les droits du sang je lui suis assez proche ;
Je connois son courage, et vous répondrai bien Qu’étant sourde à vos vœux elle n’écoute rien, Et que cette rigueur dont votre amour l’accuse Ne donne point ailleurs ce qu’elle vous refuse. Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux Eu reçoit chaque jour plus de mépris que vous ; Mais quand même ses feux répondroient à vos flammes. Qu’une amour mutuelle uniroit vos deux âmes, Voyez où cette amour vous peut précipiter, Quel orage sur vous elle doit exciter, Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle. Souffrez que son parent vous die enfin pour elle…
Ah ! si je puis encor quelque chose sur toi, Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi ; Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père, Ou que s’il se rendoit d’une humeur trop sévère, L’Égypte où l’on m’envoie est un asile ouvert Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert. Là, saisis d’un rayon des puissances suprêmes, Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes. Quelques noires vapeurs que puissent concevoir Et la mère et la fille ensemble au désespoir, Tout ce qu’elles pourront enfanter de tempêtes, Sans venir jusqu’à nous, crèvera sur leurs têtes, Et nous érigerons en cet heureux séjour De leur rage impuissante un trophée à l’amour. Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade :
Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade ; Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur : Son dédain est peut-être un effet de sa peur ; Et si tu lui pouvois arracher cette crainte, Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte, Tu pourrois… Mais je vois Marcelle qui survient.
Ce mauvais conseiller toujours vous entretient ?
Vous dites vrai, Madame, il tâche à me surprendre ; Son conseil est mauvais, mais je sais m’en défendre.
Il vous parle d’aimer ?
Contre mon sentiment.
Levez, levez le masque et parlez franchement : De votre Théodore il est l’agent fidèle ; Pour vous mieux engager elle fait la cruelle, Vous chasse en apparence, et pour vous retenir, Par ce parent adroit vous fait entretenir.
Par ce fidèle agent elle est donc mal servie :
Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie ; Et ce parent adroit en matière d’amour Agit contre son sang pour mieux faire sa cour. C’est, Madame, en effet, le mal qu’il me conseille ; Mais j’ai le cœur trop bon pour lui prêter l’oreille.
Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu.
L’objet où vont mes vœux seroit digne d’un dieu.
Il est digne de vous, d’une âme vile et basse.
Je fais donc seulement ce qu’il faut que je fasse. Ne blâmez que Flavie : un cœur si bien placé D’une âme vile et basse est trop embarrassé ; D’un choix qui lui fait honte il faut qu’elle s’irrite, Et me prive d’un bien qui passe mon mérite.
Avec quelle arrogance osez-vous me parler ?
Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler, C’est de cette arrogance un mauvais témoignage. Je ne me puis, Madame, abaisser davantage.
Votre respect est rare, et fait voir clairement Que votre humeur modeste aime l’abaissement. Eh bien ! puisqu’à présent j’en suis mieux avertie, Il faudra satisfaire à cette modestie : Avec un peu de temps nous en viendrons à bout.
Vous ne m’ôterez rien, puisque je vous dois tout.
Qui n’a que ce qu’il doit a peu de perte à faire.
Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire.
Je n’en changerai point pour la perte d’un bien Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.
Ainsi l’ingratitude en soi-même se flatte. Mais je saurai punir cette âme trop ingrate ; Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés, Je vous ôterai plus que vous ne me devez.
La menace est obscure ; expliquez-la, de grâce.
L’effet expliquera le sens de la menace. Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris, Que j’ai fait ce que sont et le père et le fils : Vous me devez l’Égypte, et Valens Antioche.
Nous ne vous devons rien après un tel reproche. Un bienfait perd sa grâce à le trop publier : Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit oublier.
Je l’oublierois, ingrat, si pour tant de puissance Je recevois de vous quelque reconnoissance.
Et je me souviendrois jusqu’aux derniers abois, Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.
Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre ?
Ce ne sont plus bienfaits alors qu’on veut les vendre.
Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu’il reçoit ?
S’avouant redevable il rend tout ce qu’il doit.
Tous les ingrats en foule iront à votre école, Puisqu’on y devient quitte en payant de parole.
Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez : Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.
Que seriez-vous sans moi ?
Sans vous ? ce que nous sommes. Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes ; Et mon père, après tout, ne se trouve qu’au rang Où l’auroient mis sans vous ses vertus et son sang.
Ne vous souvient-il plus qu’on proscrivit sa tête ?
Par là votre artifice en fit votre conquête.
Ainsi de ma faveur vous nommez les effets ?
Un autre ami peut-être auroit bien fait sa paix ; Et si votre faveur pour lui s’est employée, Par son hymen, Madame, il vous a trop payée.
On voit peu d’unions de deux telles moitiés ; Et la faveur à part, on sait qui vous étiez.
L’ouvrage de mes mains avoir tant d’insolence !
Elles m’ont mis trop haut pour souffrir une offense.
Quoi ? vous tranchez ici du nouveau gouverneur ?
De mon rang en tous lieux je soutiendrai l’honneur.
Considérez donc mieux quelle main vous y porte : L’hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.
Si je n’y puis entrer qu’acceptant cette loi, Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi.
Plus il me doit d’honneurs, plus son orgueil me brave !
Plus je reçois d’honneurs, moins je dois être esclave.
Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.
Je le conserverai. Madame, avec grand soin ; Et votre grand pouvoir en chassera la vie Avant que d’y surprendre aucun lieu pour Flavie.
J’en chasserai du moins l’ennemi qui me nuit.
Vous ferez peu d’effet avec beaucoup de bruit.
Je joindrai de si près l’effet à la menace, Que sa perte aujourd’hui me quittera la place.
Vous perdrez aujourd’hui…
Théodore à vos veux. M’entendez-vous, Placide ? Oui, j’en jure les Dieux Qu’aujourd’hui mon courroux, armé contre son crime, Au pied de leurs autels en fera ma victime.
Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels Que je la vengerai jusque sur leurs autels. Je jure plus encor, que si je pouvois croire Que vous eussiez dessein d’une action si noire, Il n’est point de respect qui pût me retenir D’en punir la pensée et de vous prévenir ; Et que pour garantir une tête si chère, Je vous irois chercher jusqu’au lit de mon père. M’entendez-vous, Madame ? Adieu : pensez-y bien ; N’épargnez pas mon sang si vous versez le sien ; Autrement ce beau sang en fera verser d’autre, Et ma fureur n’est pas pour se borner au vôtre.
As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil ? As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil ? Et pourrois-je épargner cette insolente vie, Si sa perte n’étoit la perte de Flavie,
Dont le cruel destin prend un si triste cours Qu’aux jours de ce barbare il attache ses jours ?
Je tremble encor de voir où sa rage l’emporte.
Ma colère en devient et plus juste et plus forte, Et l’aveugle fureur dont ses discours sont pleins Ne m’arrachera pas ma vengeance des mains.
Après votre vengeance appréhendez la sienne.
Qu’une indigne épouvante à présent me retienne ! De ce feu turbulent l’éclat impétueux N’est qu’un foible avorton d’un cœur présomptueux. La menace à grand bruit ne porte aucune atteinte, Elle n’est qu’un effet d’impuissance et de crainte ; Et qui si près du mal s’amuse à menacer Veut amollir le coup qu’il ne peut repousser.
Théodore vivante, il craint votre colère ; Mais voyez qu’il ne craint que parce qu’il espère ; Et c’est à vous. Madame, à bien considérer Qu’il cessera de craindre en cessant d’espérer.
Si l’espoir fait sa peur, nous n’avons qu’à l’éteindre : Il cessera d’aimer aussi bien que de craindre. L’amour va rarement jusque dans un tombeau S’unir au reste affreux de l’objet le plus beau. Hasardons ; je ne vois que ce conseil à prendre.
Théodore vivante, il n’en faut rien prétendre ; Et Théodore morte, on peut encor douter Quel sera le succès que lu veux redouter. Quoi qu’il arrive enfin, de la sorte outragée, C’est un plaisir bien doux que de se voir vengée. Mais dis-moi, ton indice est-il bien assuré ?
J’en réponds sur ma tête, et l’ai trop avéré.
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The end
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