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Horace (Corneille)

Pierre Corneille · 1641 · Free in the US

39,977 words · about 2 h 48 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1641
Length
39,977 words · about 2 h 48 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Édition Courbé about 1 h 9 min
  2. Édition Marty-Laveaux under 1 min
  3. Notice about 16 min
  4. Au Cardinal about 3 min
  5. Extrait de Tite Live about 6 min
  6. Examen about 8 min
  7. Liste des éditions under 1 min
  8. Horace about 1 h 5 min

Continue:

Édition Courbé

A MONSEIGNEVR,

MONSEIGNEVR LE CARDINAL

DVC

DE

RICHELIEV.

ONSEIGNEVR, Ie n'aurois iamais eu la temerité de prefenter à VOSTRE EMINENCE ce manuais portrait d’Horace ſi ie n’euſſe confideré qu’apres tant de bien faits que i’ay reçeus delle, le ſilence ou mon reſpect ma retenu iuſqu’à prefent pafferoit pour ingra- titude, & que quelque iufte defiance que i’aye demon trauail, ie dois auoir encore plus de confiance en voſtre bonté. C’eſt d’elle que ie tiens tout ce que te fuis ; & ce n’eſt pas fans rougir que pour toute reconnoiſſance ie vous fais on preſent ſi peu digne de Vous, & ſi peu proportionné à ce que je vous dois. Mais dans cette confuſion, qui m’eſt commune auec tous ceux qui eſcriuent, i’ay cet aduantage qu’on ne peut fans quelque iniuſtice condamner mon choix, & que ce genereux Romain que ie mets aux piés de V.E euſt pu paroiſtre deuant elle auec moins de honte, ſi les forces de l’Artiſan euſſent reſpondu à la dignité de la matiere. I’en ay pour garand l’Autheur dont ie l’ay tirée, qui commence a décrire cette fameuſe Hiſtoire par ce glorieux Eloge, qu’il n’y a preſque aucune chofe plus noble dans toute l’Antiquité. Je voudrois que ce qu’il a dit de l’action ſe peut dire de la peinture que i’en ay faite, non pour en tirer plus de vanité, mais feulement pour vous offrir quelque chofe vn peu moins indigne de vous eſtre offert. Le ſujet eſtoit capable de plus de graces s’il euſt eſté traité d’une main plus ſçauante, mais du moins il a reçeu de la mienne toutes celles qu’elle eſtoit capable de luy donner, & qu’on pouuoit raiſonnablement attendre d’une Mufe de Province, qui n’eſtant pas aſſez heureuſe pour iouir ſouuent des regards de V. E. n’a pas les meſmes lumieres à ſe conduire qu’ont celles qui en ſont continuellement eſclairées. Et certes, MONSEIGNEVR ce changement viſible qu’on remarque en mes Quarages & depuis que i’ay l’honneur d’eſtre à V. E qu’eſt-ce autre chofe qu’vn effet des grandes Idées qu’elle m’inſpire quand elle daigne ſouffrir que ie luy rende mes deuoirs ; & a quoy peut-on attribuer ce qui s’y meſle de mauuais qu’aux teintures groſſieres que ie reprends quand ie demeure abandonné à ma propre foibleſſe ? Il faut, MONSEIGNEVR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au Theatre, publient hautement auec moy que nous vous auons deux obligations tres-ſignalées ; l’une d’auoir ennobly le but de l’Art, l’autre de nous en auoir facilité les connoiſſances. Vous auez ennobly le but de l’Art, puis qu’au lieu de celuy de plaire au peuple que nous preſcriuent nos Maistres, & dont les deux plus honneſtes gens de leur ſiecle, Scipion & Lalie ont autrefois proteſté de ſe contenter, vous nous auez donné celuy de vous plaire & de vous diuertir ; & qu’ainſi nous ne rendons pas un petit ſeruice à l’Eſtat, puiſque contribuant à vos diuertiſſemens, nous contribuons à l’entretien d’une ſanté qui luy eſt ſi precieuſe & ſi neceſſaire. Vous nous en auez facilité les connoiſſances puiſque nous n’auons plus beſoin d’autre eſtude pour les acquerir, que d’attacher nos yeux ſur V. E. quand elle honore de ſa preſence & de ſon attention le recit de nos Poemes. C’est là que liſant ſur ſon visage ce qui luy plaiſt & ce qui ne luy plait pas, nous nous inſtruiſons auec certitude de ce qui eſt bon, & de ce qui eſt mauuais, & tirons des regles infaillibles de ce qu’il faut ſuiure & de ce qu’il faut euiter. C’est là que i’ay ſouuent appris en deux heures ce que mes liures n’euſſent pu m’apprendre en dix ans ; c’eſt là que i’ay puisé ce qui m’a valu l’applaudiſſement du Public, & c’eſt là qu’auec voſtre faueur i’eſpere puiſer aſſez pour eſtre vn iour une œuure digne de vos mains. Ne trouuez donc pas mauuais, MONSEIGNEVR, que pour vous remercier de ce que t’ay de reputation dont ie vous fuis entierement redeuable, i’emprunte quatre vers d’un autre Horace que celuy que ie vous preſente, & que ie vous exprime par eux les plus veritables fentimens de mon ame.

Totum muneris hoc tui eſt Quod monſtror digito prætereuntium Scenæ non leuis artifex, Quod ſpiro & placeo, ſi placeo, tuum eſt,

Je n’adiouſteray qu’une verité à celle-cy, en vous ſuppliant de croire que ie ſuis & ſeray toute ma vie tres-paſſionnement,

MONSEIGNEVR,

De V. E.

Le tres-humble, tres-obeïſſant,

& tres-fidelle ſeruiteur,

CORNEILLE.

Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur ; Elle n’est que trop juste en un si grand malheur : Si près de voir sur soi fondre de tels orages, L’ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;

Et l’esprit le plus mâle et le moins abattu Ne saurait sans désordre exercer sa vertu. Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes, Et parmi les soupirs qu’il pousse vers les cieux, Ma constance du moins règne encor sur mes yeux : Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme, Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’une femme. Commander à ses pleurs en cette extrémité, C’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

C’en est peut-être assez pour une âme commune, Qui du moindre péril se fait une infortune ; Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux ; Il ose espérer tout dans un succès douteux. Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ; Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir : Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir. Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.

Je suis romaine, hélas ! Puisque mon epoux l’est ; L’Hymen me fait de Rome embrasser l’intérêt ;

Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée, S’il m’empêchait de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j’ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour ; Lorsqu’entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c’est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité ? Je sais que ton état, encore en sa naissance, Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance ; Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins ; Que les dieux t’ont promis l’empire de la terre, Et que tu n’en peux voir l’effet que par la guerre : Bien loin de m’opposer à cette noble ardeur Qui suit l’arrêt des dieux et court à ta grandeur, Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées, D’un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu’en l’orient pousser tes bataillons ; Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ; Fais trembler sous tes pas les colonnes d’Hercule ; Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.

Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. Albe est ton origine : arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ; Sa joie éclatera dans l’heur de ses enfants ; Et se laissant ravir à l’amour maternelle, Ses vœux seront pour toi, si tu n’es plus contre elle.

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu’on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d’indifférence Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance. J’admirais la vertu qui réduisait en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ; Et je vous consolais au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats, Trop faibles pour jeter un des partis à bas, Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine, Oui, j’ai fait vanité d’être toute romaine. Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j’ai condamné ce mouvement secret ;

Et si j’ai ressenti, dans ses destins contraires, Quelque maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l’étouffer rappelant ma raison, J’ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison. Mais aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe, Qu’Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, Et qu’après la bataille il ne demeure plus Ni d’obstacle aux vainqueurs, ni d’espoir aux vaincus, J’aurais pour mon pays une cruelle haine, Si je pouvais encore être toute romaine, Et si je demandais votre triomphe aux dieux, Au prix de tant de sang qui m’est si précieux. Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme : Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome ; Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort, Et serai du parti qu’affligera le sort. Égale à tous les deux jusques à la victoire, Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ; Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs, Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses, En des esprits divers, des passions diverses ! Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement ! Son frère est votre époux, le vôtre est son amant ;

Mais elle voit d’un œil bien différent du vôtre Son sang dans une armée, et son amour dans l’autre. Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, Le sien irrésolu, le sien tout incertain, De la moindre mêlée appréhendait l’orage, De tous les deux partis détestait l’avantage, Au malheur des vaincus donnait toujours ses pleurs, Et nourrissait ainsi d’éternelles douleurs. Mais hier, quand elle sut qu’on avait pris journée, Et qu’enfin la bataille allait être donnée, Une soudaine joie éclatant sur son front…

Ah ! Que je crains, Julie, un changement si prompt ! Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère ; Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère ; Son esprit, ébranlé par les objets présents, Ne trouve point d’absent aimable après deux ans. Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle ; Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d’elle ; Je forme des soupçons d’un trop léger sujet : Près d’un jour si funeste on change peu d’objet ; Les âmes rarement sont de nouveau blessées, Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées ; Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

Les causes, comme à vous, m’en semblent fort obscures ; Je ne me satisfais d’aucunes conjectures. C’est assez de constance en un si grand danger Que de le voir, l’attendre, et ne point s’affliger ; Mais certes c’en est trop d’aller jusqu’à la joie.

Voyez qu’un bon génie à propos nous l’envoie. Essayez sur ce point à la faire parler : Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie : J’ai honte de montrer tant de mélancolie, Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs.

Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne ! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, Et que plus insensible à de si grands malheurs, À mes tristes discours je mêle moins de pleurs ? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ; Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée : Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien, Et cet objet d’amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine. Hélas !

Elle est pourtant plus à plaindre que vous : On peut changer d’amant, mais non changer d’époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire ;

Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N’aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m’ordonner des crimes. Quoiqu’à peine à mes maux je puisse résister, J’aime mieux les souffrir que de les mériter.

Quoi ! Vous appelez crime un change raisonnable ?

Quoi ! Le manque de foi vous semble pardonnable ?

Envers un ennemi qui peut nous obliger ?

D’un serment solennel qui peut nous dégager ?

Vous déguisez en vain une chose trop claire : Je vous vis encore hier entretenir Valère ; Et l’accueil gracieux qu’il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

Si je l’entretins hier et lui fis bon visage, N’en imaginez rien qu’à son désavantage : De mon contentement un autre était l’objet. Mais pour sortir d’erreur sachez-en le sujet ; Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu’on m’estime parjure. Il vous souvient qu’à peine on voyait de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois : Unissant nos maisons, il désunit nos rois ; Un même instant conclut notre hymen et la guerre, Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis, Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes ! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes ! Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux ! Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux ; Vous avez vu depuis les troubles de mon âme ; Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme, Et quels pleurs j’ai versés à chaque événement, Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.

Enfin mon désespoir parmi ces longs obstacles, M’a fait avoir recours à la voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’années Au pied de l’Aventin prédit nos destinées, Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux : Albe et Rome demain prendront une autre face ; Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais. " Je pris sur cet oracle une entière assurance, Et comme le succès passait mon espérance, J’abandonnai mon âme à des ravissements Qui passaient les transports des plus heureux amants. Jugez de leur excès : je rencontrai Valère, Et contre sa coutume, il ne put me déplaire, Il me parla d’amour sans me donner d’ennui : Je ne m’aperçus pas que je parlais à lui ; Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace : Tout ce que je voyais me semblait Curiace ; Tout ce qu’on me disait me parlait de ses feux ; Tout ce que je disais l’assurait de mes vœux. Le combat général aujourd’hui se hasarde ; J’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde :

Mon esprit rejetait ces funestes objets, Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix. La nuit a dissipé des erreurs si charmantes : Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur, M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur. J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite ; Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite ; Ils s’effaçaient l’un l’autre, et chaque illusion Redoublait mon effroi par sa confusion.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite ; Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède ! Soit que Rome y succombe ou qu’Albe ait le dessous, Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux ;

Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome. Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ? Est-ce toi, Curiace ? En croirai-je mes yeux ?

N’en doutez point, Camille, et revoyez un homme Qui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome ; Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ; Et comme également en cette extrémité Je craignais la victoire et la captivité…

Curiace, il suffit, je devine le reste : Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste,

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas, Dérobe à ton pays le secours de ton bras. Qu’un autre considère ici ta renommée, Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée ; Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer : Plus ton amour paraît, plus elle doit t’aimer ; Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître. Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ? Ne préfère-t-il point l’état à sa famille ? Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ? Enfin notre bonheur est-il bien affermi ? T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?

Il m’a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignait assez une entière allégresse ; Mais il ne m’a point vu, par une trahison, Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison. Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville, J’aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant. D’Albe avec mon amour j’accordais la querelle : Je soupirais pour vous en combattant pour elle ;

Et s’il fallait encor que l’on en vînt aux coups, Je combattrais pour elle en soupirant pour vous. Oui, malgré les désirs de mon âme charmée, Si la guerre durait, je serais dans l’armée : C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L’heure d’une bataille a produit cette paix.

L’aurait-on jamais cru ? Déjà les deux armées, D’une égale chaleur au combat animées, Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement, N’attendaient, pour donner, que le commandement, Quand notre dictateur devant les rangs s’avance, Demande à votre prince un moment de silence, Et l’ayant obtenu : " que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes : Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

Et l’hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, Qu’il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes : Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs, Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ? Nos ennemis communs attendent avec joie Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie, Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, Dénué d’un secours par lui-même détruit. Ils ont assez longtemps joui de nos divorces ; Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, Et noyons dans l’oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l’ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres, Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaiser, Elle nous unira, loin de nous diviser. Nommons des combattants pour la cause commune : Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ; Et suivant ce que d’eux ordonnera le sort, Que le faible parti prenne loi du plus fort ; Mais sans indignité pour des guerriers si braves, Qu’ils deviennent sujets sans devenir esclaves, Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.

Ainsi nos deux états ne feront qu’un empire. " Il semble qu’à ces mots notre discorde expire : Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami ; Ils s’étonnent comment leurs mains, de sang avides, Volaient, sans y penser, à tant de parricides, Et font paraître un front couvert tout à la fois D’horreur pour la bataille, et d’ardeur pour ce choix. Enfin l’offre s’accepte, et la paix désirée Sous ces conditions est aussitôt jurée : Trois combattront pour tous ; mais pour les mieux choisir, Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir : Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.

Ô dieux, que ce discours rend mon âme contente !

Dans deux heures au plus, par un commun accord, Le sort de nos guerriers réglera notre sort. Cependant tout est libre, attendant qu’on les nomme : Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome ; D’un et d’autre côté l’accès étant permis, Chacun va renouer avec ses vieux amis. Pour moi, ma passion m’a fait suivre vos frères ; Et mes désirs ont eu des succès si prospères,

Que l’auteur de vos jours m’a promis à demain Le bonheur sans pareil de vous donner la main. Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?

Le devoir d’une fille est en l’obéissance.

Venez donc recevoir ce doux commandement, Qui doit mettre le comble à mon contentement.

Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, Et savoir d’eux encor la fin de nos misères.

Allez, et cependant au pied de nos autels J’irai rendre pour vous grâces aux immortels.

Ainsi Rome n’a point séparé son estime ; Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime : Cette superbe ville en vos frères et vous Trouve les trois guerriers qu’elle préfère à tous ; Et son illustre ardeur d’oser plus que les autres, D’une seule maison brave toutes les nôtres : Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains, Que hors les fils d’Horace il n’est point de Romains. Ce choix pouvait combler trois familles de gloire, Consacrer hautement leurs noms à la mémoire :

Oui, l’honneur que reçoit la vôtre par ce choix, En pouvait à bon titre immortaliser trois ; Et puisque c’est chez vous que mon heur et ma flamme M’ont fait placer ma sœur et choisir une femme, Ce que je vais vous être et ce que je vous suis Me font y prendre part autant que je le puis ; Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte : La guerre en tel éclat a mis votre valeur, Que je tremble pour Albe et prévois son malheur : Puisque vous combattez, sa perte est assurée ; En vous faisant nommer, le destin l’a jurée. Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, Et me compte déjà pour un de vos sujets.

Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, Voyant ceux qu’elle oublie, et les trois qu’elle nomme. C’est un aveuglement pour elle bien fatal, D’avoir tant à choisir, et de choisir si mal. Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d’elle Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle ; Mais quoique ce combat me promette un cercueil, La gloire de ce choix m’enfle d’un juste orgueil ; Mon esprit en conçoit une mâle assurance : J’ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance ;

Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie. Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement : Ce noble désespoir périt malaisément. Rome, quoi qu’il en soit, ne sera point sujette, Que mes derniers soupirs n’assurent ma défaite.

Hélas ! C’est bien ici que je dois être plaint. Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. Dures extrémités, de voir Albe asservie, Ou sa victoire au prix d’une si chère vie, Et que l’unique bien où tendent ses désirs S’achète seulement par vos derniers soupirs ! Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre ? De tous les deux côtés j’ai des pleurs à répandre ; De tous les deux côtés mes désirs sont trahis.

Quoi ! Vous me pleureriez mourant pour mon pays ! Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes ; La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, Et je le recevrais en bénissant mon sort, Si Rome et tout l’état perdaient moins en ma mort.

À vos amis pourtant permettez de le craindre ; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ; Il vous fait immortel, et les rend malheureux : On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m’apporte ici quelque nouvelle.

Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix ?

Je viens pour vous l’apprendre.

Eh bien, qui sont les trois ?

Vos deux frères et vous.

Qui ?

Vous et vos deux frères. Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères ? Ce choix vous déplaît-il ?

Non, mais il me surprend : Je m’estimais trop peu pour un honneur si grand.

Dirai-je au dictateur, dont l’ordre ici m’envoie, Que vous le recevez avec si peu de joie ? Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.

Dis-lui que l’amitié, l’alliance et l’amour Ne pourront empêcher que les trois Curiaces Ne servent leur pays contre les trois Horaces.

Contre eux ! Ah ! C’est beaucoup me dire en peu de mots.

Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.

Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ; Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort ! Je mets à faire pis, en l’état où nous sommes, Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes. Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible et d’affreux, L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.

Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière ; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur ; Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l’ordre commun il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups, D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire : Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire ; Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu’on briguerait en foule une si belle mort ; Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime, S’attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d’une femme et l’amant d’une sœur, Et rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrie Contre un sang qu’on voudrait racheter de sa vie, Une telle vertu n’appartenait qu’à nous ; L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.

Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L’occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare ; Mais votre fermeté tient un peu du barbare : Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité D’aller par ce chemin à l’immortalité. À quelque prix qu’on mette une telle fumée, L’obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi, je l’ose dire, et vous l’avez pu voir, Je n’ai point consulté pour suivre mon devoir ; Notre longue amitié, l’amour, ni l’alliance, N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance ; Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ; J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme : Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire. Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur ; J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler : J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte ; Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d’humain.

Si vous n’êtes Romain, soyez digne de l’être ; Et si vous m’égalez, faites-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N’admet point de faiblesse avec sa fermeté ; Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ; Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie, J’accepte aveuglément cette gloire avec joie ; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose, À faire ce qu’il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n’examine rien : Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;

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