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Notice Épître Au lecteur In præstantissimi poetæ gallici comœdiam quæ inscribitur Mendax À Monsieur Corneille, sur sa comédie le Menteur Examen Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
Le Menteur
Personnages Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
Notice
Dans l’Épître qui précède cette comédie, Corneille fait bien nettement profession d’imiter les Espagnols, et déclare que l’emprunt qu’il avoue ne sera pas le dernier. Cependant il faudrait se garder de voir en lui un connaisseur curieux de la littérature à laquelle il demande si fréquemment des inspirations. Il s’empare de ce qui est à sa convenance, et ne sait même pas toujours précisément à qui il a affaire. En 1642, il a lu la comédie intitulée la Verdad sospechosa, pensant qu’elle était de Lope, et il l’a imitée à sa façon, sans se préoccuper de son origine. En 1660, lorsqu’il écrit ses examens et qu’il quitte ainsi un instant le rôle de poëte pour celui de critique, il nous dit bien qu’il lui est tombé entre les mains « un volume de don Juan d’Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui ; » mais il ne se passionne nullement pour découvrir la solution de ce problème. « Si c’est son bien, je n’empêche pas qu’il ne s’en ressaisisse, » dit-il ; puis il passe outre, et, après avoir marqué la source où il a puisé, il déclare dans l’avis Au lecteur que, bien qu’il ait indiqué pour le Cid les vers espagnols, et pour Pompée les vers latins qu’il a principalement imités, il n’en a pas fait de même ici, à cause du peu de rapport entre l’espagnol et le français. Quant à nous, nous avons pensé que cette imitation, pour être plus libre, n’en serait pas moins curieuse à examiner, et, enhardi par la bienveillance que nous avait déjà témoignée en plus d’une occasion, nous avons réclamé de lui sur ce point une étude qu’on trouvera, sous forme d’appendice, à la suite de la pièce. Nous n’avons donc pas à insister, ni ici ni dans les notes, sur la manière dont Corneille imite son modèle ; nous nous contenterons de donner un seul exemple des procédés qu’il emploie pour accommoder aux usages, aux mœurs, et au langage de son temps le sujet qu’il a emprunté à l’Espagne.
Lorsque Dorante nous dit :
c’est un souvenir d’Alarcon ; Corneille nous l’apprend lui-même dans son avis Au lecteur : « Tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d’Allemagne, où il se vante d’avoir été, l’Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu. » Mais ce changement donne à l’imitation un tour original, et en fait ainsi la peinture fidèle de ce que Corneille voyait et entendait chaque jour. Le chevalier de Charny, un des personnages qui figurent dans la galerie des Divers portraits de Montpensier, nous avoue en ces termes qu’il lui paraît indispensable d’avoir pris part à quelque expédition lointaine avant d’oser se présenter devant les dames : « Il me semble que devant que de me hasarder à la galanterie, je dois m’être fort hasardé à la guerre, et qu’il faut avoir fait plusieurs campagnes à l’armée, premier que de faire un quartier d’hiver à la Cour. » Ici nous sommes en présence d’un loyal gentilhomme, tout disposé à passer par les épreuves nécessaires, et à mériter par sa vaillance une attention dont il sera vraiment digne ; mais le Dorante de Corneille n’est pas le premier qui s’en soit tiré à meilleur marché. Voici ce que nous lisons dans le Pasquil de la Court pour apprendre à discourir et à s’habiller à la mode, écrit qui date de 1622 :
Les récits ne suffisent pas, il faut encore parsemer son discours de termes militaires, d’expressions techniques. Jodelle nous signale déjà ce procédé dans son Eugène.
Dorante n’a garde d’oublier cette partie de son rôle :
La recette paraissait si bonne à la Fontaine que, dans un passage où il semble se rappeler le discours de Dorante, il nous montre Mars ne dédaignant pas d’employer ce moyen auprès de Vénus.
Enfin les choses en étaient venues à ce point que ces termes avaient passé des récits guerriers aux déclarations d’amour, dont elles formaient le langage technique : « Il y en a plusieurs, dit le Commandeur introduit par Caillières dans son livre des Mots à la mode, qui, voulant exprimer leur attachement pour une dame ou quelques autres desseins particuliers, ne parlent que d’attaquer la place dans les formes, de faire les approches, de ruiner les défenses, de prendre par capitulation, ou d’emporter d’assaut. » On doit même croire que ces termes formaient dans certains cas pour les amants une sorte de chiffre complet et suivi, car, dans la scène du Menteur citée plus haut, Dorante dit à Cliton :
et dans une des scènes suivantes Cliton, se rappelant ces paroles, s’exprime ainsi à son tour :
C’est là peut-être quelque allusion à une mode passagère, que Corneille aura tenu, comme c’est son habitude dans ses comédies, à indiquer au passage. Dans cette même comédie il nous donne une autre preuve de son empressement en ce genre, car il nous y parle de la poudre de sympathie dans un temps où aucun médecin n’avait encore, en France, écrit sur ce remède.
Tous les historiens du théâtre s’accordent à placer la première représentation du Menteur en 1642. Corneille nous renseigne beaucoup mieux sur cette pièce que sur les précédentes :
nous dit-il dans un morceau qui termine la première édition de la Suite, et qu’il a retranché des autres. Dans une scène qui au contraire a toujours été maintenue, il fait un charmant compte rendu du Menteur ; il constate que
nous donne de l’acteur qui jouait Dorante, le portrait qu’on va voir, et, chose encore plus importante pour nous, jusqu’au nom même de celui qui représentait Cliton :
Déjà, dans une scène précédente de la Suite du Menteur, il avait été question de la voix et du nez du Jodelet :
Ce front ?
Est un peu creux.
Cette tête ?
Un peu folle.
Ce ton de voix enfin avec cette parole ?
Ah ! c’est là que mes sens demeurent étonnés : Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez.
Ces plaisanteries revenaient du reste presque inévitablement dans toutes les pièces où jouait cet acteur.
Jodelet, dont le véritable nom était Julien Geoffrin, entra au Marais en 1610, passa au mois de décembre 1634 à l’hôtel de
Bourgogne, et revint au Marais à une époque indéterminée jusqu’ici, mais antérieure assurément à 1642, puisque, d’après le propre témoignage de Corneille, Jodelet jouait alors à ce théâtre Cliton dans le Menteur.
Il est regrettable que Corneille ne nous ait pas nommé le comédien qui remplissait le rôle de Dorante. Il est vrai qu’à en croire l’auteur de la Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière, publiée en 1740, et que nous avons déjà eu occasion de citer, c’est Bellerose qui « a joué le rôle du Menteur d’original. Le cardinal de Richelieu lui avoit fait présent d’un habit magnifique pour le jouer, ce qui piqua si fort l’acteur qui jouoit le rôle d’Alcippe, qui étoit fort inférieur au rôle du Menteur, qu’il fit valoir Alcippe autant et plus qu’il ne pouvoit valoir. » Mais ce récit paraît difficile à concilier avec le vers où Corneille nous dit que sa pièce a été jouée au Marais. En effet, à l’époque où le Menteur fut représenté pour la première fois, Pierre leMessier, dit Bellerose, était encore chef de la troupe de l’hôtel de Bourgogne. Chapuzeau nous apprend que ce fut en 1643 que Floridor entra dans la troupe royale et y remplit les fonctions d’orateur, dont jusqu’alors Bellerose s’était chargé. Ce fut sans doute alors que Floridor lui succéda : « Floridor, dit Tallemant, las d’être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose, avec ses habits, moyennant vingt mille livres ; cela ne s’étoit jamais vu. La pension que le Roi donne aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, le chef tenant part et demie, est ce qui faisoit donner cet argent. »
On s’est demandé quel était l’acteur qui remplissait le rôle d’Alcippe, et l’on a cru que c’était Beauchâteau ; mais cette conjecture est évidemment fausse, puisque Beauchâteau, comme Bellerose, appartenait à l’hôtel de Bourgogne.
Fournier a dit dans son Corneille à la butte Saint-Roch :
mais le spirituel critique serait, je crois, bien embarrassé de prouver ce qu’avance ici le poëte.
Ce qui est plus certain, c’est que l’élève de Molière, Baron, jouait encore en mars 1724 le rôle de Dorante dans le Menteur, et qu’à cause de son âge avancé il faisait sourire en disant dans la première scène :
Nous ne terminerons point ces remarques sur la manière dont le Menteur était représenté sans relever ce vers :
On y voit la persistance jusqu’à cette époque d’un usage qui devait bientôt tomber en désuétude.
Tallemant des Réaux raconte une curieuse historiette qui montre à quel point le récit de la fête que Dorante prétend avoir donnée avait séduit l’imagination des femmes. Latour Roquelaure, « vrai parent de Roquelaure pour l’insolence, » était très-enclin à faire grand bruit de ses bonnes fortunes et
même à en supposer d’imaginaires. « On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe, de faire la fête du Menteur, et que celles qui s’y trouveroient seroient obligées de le recevoir chez elles ; car les dames lui avoient fermé la porte. » Tallemant ajoute en marge à l’occasion des mots, la fête du Menteur : « cette fête décrite dans la comédie. » Il faut avouer que, malgré la note, ce passage reste encore un peu obscur. Le savant éditeur de Tallemant, Paris, l’explique ainsi : « Cela veut dire, ce me semble, qu’on lui proposa, pour réparer ses anciens mensonges, de lire publiquement le récit de la fameuse fête que le Menteur prétend avoir donnée. Ainsi aurait-il eu l’air d’avouer que ses vanteries précédentes n’étaient que rêveries, et les dames, satisfaites de la réparation, auraient cessé de lui fermer leur porte. » Nous ne pensons pas qu’une simple pénitence de ce genre eût suffi à calmer l’indignation des dames. Elles avaient sans doute exigé une fête semblable à celle du Menteur, bien que moins splendide peut-être, parce que le titre même donné à cette collation aurait été de la part du coupable un aveu tacite de ses torts, en même temps que la magnificence du divertissement en eût été une expiation éclatante.
Les allusions de ce genre continuèrent longtemps après la mort de Corneille. « Beaucoup de vers du Menteur avaient passé en proverbe, dit Voltaire ; et même près de cent ans après, un homme de la cour, contant à table des anecdotes très-fausses, comme il n’arrive que trop souvent, un des convives se tournant vers le laquais de cet homme, lui dit : « Cliton, donnez à boire à votre maître. »
L’illustre commentateur de Corneille, si souvent injuste envers son auteur, reconnaît hautement le mérite de cette pièce : « Ce n’est qu’une traduction, dit-il ; mais c’est probablement à cette traduction que nous devons Molière. Il est impossible en effet que l’inimitable Molière ait vu cette pièce, sans voir tout d’un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres, et sans s’y livrer entièrement. »
Il est permis de croire que cette réflexion toute naturelle de Voltaire est l’origine d’une anecdote qui figure aujourd’hui dans tous les cours de littérature, et que nous avons trouvée pour la première fois dans l’Esprit du grand Corneille de François de Neufchâteau : « Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lorsqu’il parut… j’avois bien l’envie d’écrire, mais j’étois incertain de ce que j’écrirois ; mes idées étoient confuses : cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causoient les honnêtes gens ; la grâce et l’esprit de Dorante m’apprirent qu’il falloit toujours choisir un héros du bon ton ; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il falloit établir un caractère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu’il s’est donné m’éclaira sur la bonne plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d’un but moral. Enfin sans le Menteur, j’aurois sans doute fait quelques pièces d’intrigue, l’Étourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n’aurois-je pas fait le Misanthrope. — Embrassez-moi, dit Despréaux : voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie. »
François de Neufchâteau dit qu’il a tiré cette anecdote du Bolæana ; mais fait observer qu’il ne l’a trouvée ni dans l’ouvrage de Montchesnay, ni dans les commentaires de Brossette sur Boileau, et nous n’avons pas été plus heureux que lui.
L’édition originale a pour titre : Le Menteur, comedie. A Paris, chez A. de Sommaville. M.DC.XLIV. Auec priuilege du Roy. — Le volume, de format , forme 4 feuillets et 130 pages. L’achevé d’imprimer est du dernier octobre.
Épître
ÉPÎTRE.
Je vous présente une pièce de théâtre d’un style si éloigné de ma dernière, qu’on aura de la peine à croire qu’elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m’ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J’ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j’en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir ; j’ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d’autres qui, suivant l’humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m’ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu’à les divertir. Dans le premier, j’ai voulu faire un essai de ce que pouvoit la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l’agrément du sujet ; dans celui-ci, j’ai voulu tenter ce que pourroit l’agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d’ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvois l’abandonner tout à fait sans quelque espèce d’ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n’osai me fier à mes seules forces, et que pour m’élever à la dignité du tragique, je pris l’appui du grand Sénèque, à qui j’empruntai tout ce qu’il avoit donné de rare à sa Médée : ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n’ai osé descendre de si haut sans m’assurer d’un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega, de peur de m’égarer dans les détours de tant d’intrigues que fait notre Menteur. En un mot, ce n’est ici qu’une copie d’un excellent original qu’il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa ; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poëtes ainsi qu’aux peintres, j’ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m’étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Guillen de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j’ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux ; et soit qu’on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m’en suis trouvé si bien, que je n’ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d’avis, et ne m’en estimerez pas moins.
Je suis, MONSIEUR, Votre très-humble serviteur, Corneille.
Au lecteur
AU LECTEUR.
Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l’invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l’un vous avez vu les vers espagnols, et en l’autre les latins, que j’ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n’est pas que je n’aye ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original ; mais comme j’ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre l’espagnol et le françois, qu’au lieu de satisfaction vous n’en recevriez que de l’importunité.
Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d’Allemagne, où il se vante d’avoir été, l’Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu ; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui bien qu’ils soient imités de l’original, n’ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste, j’en ai pris tout ce qui s’est pu accommoder à notre usage ; et s’il m’est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j’ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l’invention de celle-ci me charme telle- ment, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu’à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu’il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n’en approuver pas la conduite, et n’en aimer pas la représentation.
Je me défierois peut-être de l’estime extraordinaire que j’ai pour ce poëme, si je n’y étois confirmé par celle qu’en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d’un homme d’État. Je parle de Zuylichem, secrétaire des commandements de Monseigneur le prince d’Orange. C’est lui que et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle, puisqu’ils lui ont adressé l’un et l’autre leurs doctes dissertations, et qui n’a pas dédaigné de montrer au public l’état qu’il fait de cette comédie par deux épigrammes, l’un françois et l’autre latin, qu’il a mis au devant de l’impression qu’en ont faite les Elzéviers, à Leyden. Je vous les donne ici d’autant plus volontiers, que n’ayant pas l’honneur d’être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu’on n’aura pas lieu de m’accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu’il m’y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.
1
Constanter, 1645.
2
Eh bien ! ce beau Menteur, cette pièce fameuse, Qui étonne le Rhin et fait rougir la Meuse, Et le Tage et le Pô, et le Tibre romain, De n’avoir rien produit d’égal à cette main, À ce Plaute rené, à ce nouveau Térence, La trouve-t-on si loin ou de l’indifférence Ou du juste mépris des savants d’aujourd’hui ? Je tiens tout au rebours qu’elle a besoin d’appui, De grâce, de pitié, de faveur affétée, D’extrême charité, de louange empruntée. Elle est plate, elle est fade, elle manque de sel, De pointe et de vigueur ; et n’y a carrousel Où la rage et le vin n’enfante des Corneilles Capables de fournir de plus fortes merveilles. Qu’ai-je dit ? Ah ! Corneille, aime mon repentir ; Ton excellent Menteur m’a porté à mentir. Il m’a rendu le faux si doux et si aimable, Que sans m’en aviser, j’ai vu le véritable Ruiné de crédit, et ai cru constamment N’y avoir plus d’honneur qu’à mentir vaillamment. Après tout, le moyen de s’en pouvoir dédire ? À moins que d’en mentir, je n’en pouvois rien dire. La plus haute pensée au bas de sa valeur Devenoit injustice et injure à l’auteur. Qu’importe donc qu’on mente, ou que d’un foible éloge À toi et ton Menteur faussement on déroge ? Qu’importe que les Dieux se trouvent irrités De mensonges ou bien de fausses vérités ?
Constanter.
Examen
EXAMEN.
Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l’espagnol. Le sujet m’en semble si spirituel et si bien tourné, que j’ai dit souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j’aye faites, et qu’il fût de mon invention. On l’a attribué au fameux Lope de Végue ; mais il m’est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d’Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l’ont fait courir sous le nom d’un autre. Si c’est son bien, je n’empêche pas qu’il ne s’en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu’elle est très-ingénieuse ; et je n’ai rien vu dans cette langue qui m’aye satisfait davantage. J’ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles ; mais il m’a fallu forcer mon aversion pour les a parte, dont je n’aurois pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés. Je les ai faits les plus courts que j’ai pu, et je me les suis permis rarement sans laisser deux acteurs ensemble qui s’entretiennent tout bas cependant que d’autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter. Cette duplicité d’action particulière ne rompt point l’unité de la principale, mais elle gêne un peu l’attention de l’auditeur, qui ne sait à laquelle s’attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux deux ce qu’il est accoutumé de donner à une. L’unité de lieu s’y trouve, en ce que tout s’y passe dans Paris ; mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale. Celle de jour n’y est pas forcée, pourvu qu’on lui laisse les vingt et quatre heures entières. Quant à celle d’action, je ne sais s’il n’y a point quelque chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase. L’auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce qu’il n’aime point. Comme il se méprend toujours au nom, et croit que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a accordé l’autre, et dit hautement, quand on l’avertit de son erreur, que s’il s’est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne. Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s’il n’épouse sa fille après l’avoir demandée et obtenue ; et le sien propre lui fait la même menace. Pour moi, j’ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu’un mariage moins violenté seroit plus au goût de notre auditoire. C’est ce qui m’a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu’après qu’il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.
Liste des éditions
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1644 ; | 1644 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12 ; | 1663 in-fol ;
1652 in-12 ; | 1664 ;
1654 in-12 ; | 1668 in-12 ;
1656 in-12 ; | 1682 in-12.
1660 ;
Personnages
La scène est à Paris.
Acte I
LE MENTEUR.
COMÉDIE.
À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée : L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ; Mon père a consenti que je suive mon choix, Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois. Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, Le pays du beau monde et des galanteries,
Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ? Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ? Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code On apprenne à se faire un visage à la mode, J’ai lieu d’appréhender…
Ne craignez rien pour vous : Vous ferez en une heure ici mille jaloux. Ce visage et ce port n’ont point l’air de l’école, Et jamais comme vous on ne peignit Bartole : Je prévois du malheur pour beaucoup de maris. Mais que vous semble encor maintenant de Paris ?
J’en trouve l’air bien doux, et cette loi bien rude, Qui m’en avoit banni sous prétexte d’étude. Toi qui sais les moyens de s’y bien divertir, Ayant eu le bonheur de n’en jamais sortir, Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames.
C’est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes, Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin, Vous avez l’appétit ouvert de bon matin : D’hier au soir seulement vous êtes dans la ville, Et vous vous ennuyez déjà d’être inutile ! Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour, Et déjà vous cherchez à pratiquer l’amour !
Je suis auprès de vous en fort bonne posture De passer pour un homme à donner tablature ; J’ai la taille d’un maître en ce noble métier, Et je suis, tout au moins, l’intendant du quartier.
Ne t’effarouche point : je ne cherche, à vrai dire, Que quelque connoissance où l’on se plaise à rire, Qu’on puisse visiter par divertissement, Où l’on puisse en douceur couler quelque moment. Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.
J’entends, vous n’êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous Que le son d’un écu rend traitables à tous. Aussi, que vous cherchiez de ces sages coquettes Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, Mais qui ne font l’amour que de babil et d’yeux, Vous êtes d’encolure à vouloir un peu mieux. Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ; Et le jeu, comme on dit, n’en vaut pas les chandelles. Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, Et de qui la vertu, quand on leur fait service, N’est pas incompatible avec un peu de vice. Vous en verrez ici de toutes les façons. Ne me demandez point cependant de leçons : Ou je me connois mal à voir votre visage, Ou vous n’en êtes pas à votre apprentissage ; Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse Qu’à Poitiers j’ai vécu comme vit la jeunesse ; J’étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers ; Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. Le climat différent veut une autre méthode ; Ce qu’on admire ailleurs est ici hors de mode : La diverse façon de parler et d’agir Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. Chez les provinciaux on prend ce qu’on rencontre ; Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre. Mais il faut à Paris bien d’autres qualités : On ne s’éblouit point de ces fausses clartés ; Et tant d’honnêtes gens, que l’on y voit ensemble, Font qu’on est mal reçu, si l’on ne leur ressemble.
Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence : On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France ; Et parmi tant d’esprits, plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;
Et dans toute la France il est fort peu d’endroits Dont il n’ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s’y connoît mal, chacun s’y fait de mise, Et vaut communément autant comme il se prise ; De bien pires que vous s’y font assez valoir. Mais, pour venir au point que vous voulez savoir, Êtes-vous libéral ?
Je ne suis point avare.
C’est un secret d’amour et bien grand et bien rare ; Mais il faut de l’adresse à le bien débiter. Autrement on s’y perd au lieu d’en profiter. Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne : La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne. L’un perd exprès au jeu son présent déguisé ; L’autre oublie un bijou qu’on auroit refusé. Un lourdaud libéral auprès d’une maîtresse Semble donner l’aumône alors qu’il fait largesse ; Et d’un tel contre-temps il fait tout ce qu’il fait, Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, Et me dis seulement si tu connois ces dames.
Non : cette marchandise est de trop bon aloi ; Ce n’est point là gibier à des gens comme moi ; Il est aisé pourtant d’en savoir des nouvelles,
Et bientôt leur cocher m’en dira des plus belles.
Penses-tu qu’il t’en dise ?
Assez pour en mourir : Puisque c’est un cocher, il aime à discourir.
Ay !
Ce malheur me rend un favorable office, Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ; Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.
L’occasion ici fort peu vous favorise, Et ce foible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard : Mes soins ni vos desirs n’y prennent point de part ; Et sa douceur mêlée avec cette amertume Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume, Puisque enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé, À mon peu de mérite eût été refusé.
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The end
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