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Othon

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

32,658 words · about 2 h 17 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
32,658 words · about 2 h 17 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 3 min
  3. Au lecteur about 1 min
  4. Liste des éditions under 1 min
  5. Texte entier about 1 h 7 min
  6. Acte I about 14 min
  7. Acte II about 14 min
  8. Acte III about 15 min
  9. Acte IV about 12 min
  10. Acte V about 12 min

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Front matter

Notice Au lecteur Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

Othon

Personnages Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Notice

Corneille cite les Histoires de Tacite comme la source où il a puisé le sujet d’Othon ; mais peut-être est-ce à la littérature italienne qu’il en a dû la première idée. En effet, en 1652, Ghirardelli, dont notre poëte connaissait fort bien les ouvrages, a fait représenter un Ottone.

Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent que Corneille s’est très-sérieusement appliqué à sa tragédie d’Othon : « Quant aux vers, dit-il lui-même dans sa préface, on n’en a point vu de moi que j’aye travaillés avec plus de soin. » Il passait pour avoir refait jusqu’à trois fois le cinquième acte, et assurait que cet acte lui avait coûté plus de douze cents vers. Il avait fait longtemps à l’avance, comme c’était sa coutume, des lectures de son ouvrage. Tallemant des Réaux nous l’apprend en ces termes dans un morceau curieux à recueillir : « Corneille a lu par tout Paris une pièce qu’il n’a pas encore fait jouer. C’est le couronnement d’Othon. Il n’a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit ; car il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu’à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même et qu’il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon ; d’ailleurs ce dévot y coule quelques vers pour excuser l’amour du Roi. Il va vous mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain. » Dans ce passage Tallemant fait allusion à ce vers :

et au reste du discours de Lacus. Quant au passage où il est tenté de voir une allusion à l’amour de la Vallière pour le Roi, c’est celui que Corneille a mis dans la bouche de Plautine et qui commence ainsi :

La pièce renferme encore une allusion qui a été signalée dans le Bolæana : « Il (Boileau) n’étoit point du tout content de la tragédie d’Othon, qui se passoit tout en raisonnements et où il n’y avoit point d’action tragique. Corneille avoit affecté d’y faire parler trois ministres d’État dans le temps où n’en avoit pas moins que Galba, c’est-à-dire , Colbert et de Lionne. ne se cachoit point d’avoir attaqué directement Othon dans ces quatre vers de son Art poétique :

Les beaux discours politiques que l’on rencontre dans cet ouvrage n’ont pas été jugés si sévèrement par tous les contemporains. « On peut, dit Joly, appliquer à cette tragédie ces paroles de maréchal de Gramont, grand-père du dernier maréchal de ce nom : « Corneille est le bréviaire des rois. »

Cette pièce fut jouée pour la première fois à Fontainebleau le 3 août 1664. Loret l’annonce en ces termes dans sa Muse historique du 2 du même mois :

Dans la Muse historique du 8 novembre on trouve le compte rendu suivant de la première représentation donnée à Paris :

L’édition originale de cette pièce forme un volume in-12 de 2 feuillets, 78 pages, plus un feuillet à la fin. Elle est intitulée : Othon, tragédie. Par P. Corneille. À Paris, chez Guillaume de Luyne, M.DC.LXV. L’Achevé d’imprimer est du 3 février. Salo, qui rend compte de cet ouvrage d’une façon assez ironique dans le Journal des savants du 16 février, constate cependant le grand succès qu’il avait obtenu à la représentation : « Il y a, dit-il, peu de personnes curieuses à Paris, qui n’ayent vu jouer cette pièce ; aussi n’est-ce que pour les étrangers, et ceux qui sont dans les provinces, qu’on en parle, afin que n’ayant pu la voir représenter, ils ayent au moins le plaisir de la lire, apprenant qu’elle est imprimée. »

Au lecteur

Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle ; et si j’ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n’en a point vu de moi que j’aye travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite, qui commence ses Histoires par celle-ci ; et je n’en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j’aye gardé plus de fidélité, et prêté plus d’invention. Les caractères de ceux que j’y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j’ai traduit tant qu’il m’a été possible. J’ai tâché de faire paroître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices, non plus que lui ; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n’est qu’à ce prix, il y a presse à qui sera de la partie. J’y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu’on soupçonna dès lors d’avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié étoit forte et déclarée ! Othon avoit promis à ce consul d’épouser sa fille, s’il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur ; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l’épousa point. Je n’ai pas voulu aller plus loin que l’histoire ; et je puis dire qu’on n’a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n’en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J’en dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu’ils ont faits de celles de ma façon qui l’ont précédée.

Liste des éditions

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1665 in-12.

RECUEILS.

1666 in-12 ; | 1682 in-8° ;

1668 in-12 ; |

Texte entier

TRAGÉDIE.

Votre amitié, seigneur, me rendra téméraire : J’en abuse, et je sais que je vais vous déplaire, Que vous condamnerez ma curiosité ; Mais je croirois vous faire une infidélité, Si je vous cachois rien de ce que j’entends dire De votre amour nouveau sous ce nouvel empire. On s’étonne de voir qu’un homme tel qu’Othon, Othon, dont les hauts faits soutiennent le grand nom, Daigne d’un Vinius se réduire à la fille, S’attache à ce consul, qui ravage, qui pille, Qui peut tout, je l’avoue, auprès de l’empereur, Mais dont tout le pouvoir ne sert qu’à faire horreur, Et détruit, d’autant plus que plus on le voit croître, Ce que l’on doit d’amour aux vertus de son maître.

Ceux qu’on voit s’étonner de ce nouvel amour N’ont jamais bien conçu ce que c’est que la cour. Un homme tel que moi jamais ne s’en détache ; Il n’est point de retraite ou d’ombre qui le cache ; Et si du souverain la faveur n’est pour lui, Il faut, ou qu’il périsse, ou qu’il prenne un appui. Quand le monarque agit par sa propre conduite, Mes pareils sans péril se rangent à sa suite : Le mérite et le sang nous y font discerner ; Mais quand le potentat se laisse gouverner, Et que de son pouvoir les grands dépositaires N’ont pour raison d’État que leurs propres affaires, Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, À moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix, Dans mon gouvernement j’en établis les lois, Et je fus le premier qu’on vit au nouveau prince Donner toute une armée et toute une province: Ainsi je me comptois de ses premiers suivants. Mais déjà Vinius avoit pris les devants ; Martian l’affranchi, dont tu vois les pillages, Avoit avec Lacus fermé tous les passages : On n’approchoit de lui que sous leur bon plaisir. J’eus donc pour m’y produire un des trois à choisir. Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d’un long âge, a peu de temps à l’être,

Et tous trois à l’envi s’empresser ardemment À qui dévoreroit ce règne d’un moment. J’eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre, J’espérai quelque temps de m’en pouvoir défendre ; Mais quand Nymphidius, dans Rome assassiné, Fit place au favori qui l’avait condamné, Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, Que pour couronnement d’une action si noire Les mêmes assassins firent encor percer Varron, Turpilian, Capiton, et Macer, Je vis qu’il étoit temps de prendre mes mesures, Qu’on perdoit de Néron toutes les créatures, Et que demeuré seul de toute cette cour, À moins d’un protecteur j’aurois bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance ; Pour plus de sûreté j’en cherchai l’alliance. Les autres n’ont ni sœur ni fille à me donner ; Et d’eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner.

Vos vœux furent reçus ?

Oui : déjà l’hyménée Auroit avec Plautine uni ma destinée, Si ces rivaux d’État n’en savoient divertir Un maître qui sans eux n’ose rien consentir.

Ainsi tout votre amour n’est qu’une politique, Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique ?

Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour ; Mais cette politique est devenue amour : Tout m’en plaît, tout m’en charme, et mes premiers scrupules Près d’un si cher objet passent pour ridicules. Vinius est consul, Vinius est puissant ; Il a de la naissance ; et s’il est agissant, S’il suit des favoris la pente trop commune, Plautine hait en lui ces soins de sa fortune : Son cœur est noble et grand.

Quoi qu’elle ait de vertu, Vous devriez dans l’âme être un peu combattu. La nièce de Galba pour dot aura l’empire, Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire : Son oncle doit bientôt lui choisir un époux. Le mérite et le sang font un éclat en vous, Qui pour y joindre encor celui du diadème…

Quand mon cœur se pourroit soustraire à ce que j’aime Et que pour moi Camille auroit tant de bonté Que je dusse espérer de m’en voir écouté, Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître, Aucun de nos tyrans n’est encor las de l’être ;

Et ce seroit tous trois les attirer sur moi, Qu’aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi. Surtout de Vinius le sensible courage Feroit tout pour me perdre après un tel outrage, Et se vengeroit même à la face des dieux, Si j’avois sur Camille osé tourner les yeux.

Pensez-y toutefois : ma sœur est auprès d’elle ; Je puis vous y servir ; l’occasion est belle ; Tout autre amant que vous s’en laisseroit charmer ; Et je vous dirois plus, si vous osiez l’aimer.

Porte à d’autres qu’à moi cette amorce inutile ; Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. La beauté de l’objet, la honte de changer, Le succès incertain, l’infaillible danger, Tout fait à tes projets d’invincibles obstacles.

Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles : À ces deux grands rivaux peut-être il serait doux D’ôter à Vinius un gendre tel que vous ; Et si l’un par bonheur à Galba vous propose… Ce n’est pas qu’après tout j’en sache aucune chose : Je leur suis trop suspect pour s’en ouvrir à moi ; Mais si je vous puis dire enfin ce que j’en croi, Je vous proposerois, si j’étais en leur place.

Aucun d’eux ne fera ce que tu veux qu’il fasse ; Et s’ils peuvent jamais trouver quelque douceur À faire que Galba choisisse un successeur, Ils voudront par ce choix se mettre en assurance,

Et n’en proposeront que de leur dépendance. Je sais… Mais Vinius que j’aperçois venir…

Laissez-nous seuls, Albin : je veux l’entretenir. Je crois que vous m’aimez, seigneur, et que ma fille Vous fait prendre intérêt en toute la famille. Il en faut une preuve, et non pas seulement Qui consiste aux devoirs dont s’empresse un amant : Il la faut plus solide, il la faut d’un grand homme, D’un cœur digne en effet de commander à Rome. Il faut ne plus l’aimer.

Quoi ? pour preuve d’amour…

Il faut faire encor plus, seigneur, en ce grand jour : Il faut aimer ailleurs.

Ah ! que m’osez-vous dire ?

Je sais qu’à son hymen tout votre cœur aspire ; Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr ; Et votre change seul nous peut tous secourir. Vous me devez, seigneur, peut-être quelque chose : Sans moi, sans mon crédit qu’à leurs desseins j’oppose,

Lacus et Martian vous auroient peu souffert ; Il faut à votre tour rompre un coup qui me perd, Et qui, si votre cœur ne s’arrache à Plautine, Vous enveloppera tous deux en ma ruine.

Dans le plus doux espoir de mes vœux acceptés, M’ordonner que je change ! Et vous-même !

Écoutez. L’honneur que nous feroit votre illustre hyménée Des deux que j’ai nommés tient l’âme si gênée, Que jusqu’ici Galba, qu’ils obsèdent tous deux, A refusé son ordre à l’effet de nos vœux. L’obstacle qu’ils y font vous peut montrer sans peine Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine ; Et qu’aujourd’hui, de l’air dont nous nous regardons, Ils nous perdront bientôt si nous ne les perdons. C’est une vérité qu’on voit trop manifeste ; Et sur ce fondement, seigneur, je passe au reste. Galba, vieil et cassé, qui se voit sans enfants, Croit qu’on méprise en lui la foiblesse des ans, Et qu’on ne peut aimer à servir sous un maître Qui n’aura pas loisir de le bien reconnoître. Il voit de toutes parts du tumulte excité : Le soldat en Syrie est presque révolté ;

Vitellius avance avec la force unie Des troupes de la Gaule et de la Germanie ; Ce qu’il a de vieux corps le souffre avec ennui ; Tous les prétoriens murmurent contre lui. De leur Nymphidius l’indigne sacrifice De qui se l’immola leur demande justice : Il le sait, et prétend par un jeune empereur Ramener les esprits, et calmer leur fureur. Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, S’il nomme pour César un époux de Camille ; Mais il balance encor sur ce choix d’un époux, Et je ne puis, seigneur, m’assurer que sur vous. J’ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, Et Lacus à Pison a donné son suffrage. Martian n’a parlé qu’en termes ambigus, Mais sans doute il ira du côté de Lacus, Et l’unique remède est de gagner Camille : Si sa voix est pour nous, la leur est inutile. Nous serons pareil nombre, et dans l’égalité Galba pour cette nièce aura de la bonté. Il a remis exprès à tantôt d’en résoudre. De nos têtes sur eux détournez cette foudre : Je vous le dis encor, contre ces grands jaloux Je ne me puis, Seigneur, assurer que sur vous. De votre premier choix quoi que je doive attendre, Je vous aime encor mieux pour maître que pour gendre ; Et je ne vois pour nous qu’un naufrage certain, S’il nous faut recevoir un prince de leur main.

Ah ! Seigneur, sur ce point c’est trop de confiance ; C’est vous tenir trop sûr de mon obéissance. Je ne prends plus de lois que de ma passion : Plautine est l’objet seul de mon ambition ; Et si votre amitié me veut détacher d’elle, La haine de Lacus me seroit moins cruelle. Que m’importe après tout, si tel est mon malheur, De mourir par son ordre, ou mourir de douleur ?

Seigneur, un grand courage, à quelque point qu’il aime, Sait toujours au besoin se posséder soi-même. Poppée avait pour vous du moins autant d’appas ; Et quand on vous l’ôta vous n’en mourûtes pas.

Non, seigneur ; mais Poppée était une infidèle, Qui n’en voulait qu’au trône, et qui m’aimait moins qu’elle. Ce peu qu’elle eut d’amour ne fit du lit d’Othon Qu’un degré pour monter à celui de Néron : Elle ne m’épousa qu’afin de s’y produire, D’y ménager sa place au hasard de me nuire : Aussi j’en fus banni sous un titre d’honneur ; Et pour ne me plus voir on me fit gouverneur. Mais j’adore Plautine, et je règne en son âme : Nous ordonner d’éteindre une si belle flamme, C’est… je ne l’ose dire. Il est d’autres Romains, Seigneur, qui sauront mieux appuyer vos desseins ; Il en est dont le cœur pour Camille soupire, Et qui seront ravis de vous devoir l’empire.

Je veux que cet espoir à d’autres soit permis, Mais êtes-vous fort sûr qu’ils soient de nos amis ? Savez-vous mieux que moi s’ils plairont à Camille ?

Et croyez-vous pour moi qu’elle soit plus facile ? Pour moi, que d’autres vœux…

À ne vous rien celer, Sortant d’avec Galba, j’ai voulu lui parler : J’ai voulu sur ce point pressentir sa pensée ; J’en ai nommé plusieurs pour qui je l’ai pressée. À leurs noms, un grand froid, un front triste, un œil bas, M’ont fait voir aussitôt qu’ils ne lui plaisoient pas ; Au vôtre elle a rougi, puis s’est mise à sourire, Et m’a soudain quitté sans me vouloir rien dire. C’est à vous, qui savez ce que c’est que d’aimer, À juger de son cœur ce qu’on doit présumer.

Je n’en veux rien juger, seigneur ; et sans Plautine L’amour m’est un poison, le bonheur m’assassine ; Et toutes les douceurs du pouvoir souverain Me sont d’affreux tourments, s’il m’en coûte sa main.

De tant de fermeté j’aurois l’âme ravie, Si cet excès d’amour nous assuroit la vie ; Mais il nous faut le trône, ou renoncer au jour ; Et quand nous périrons, que servira l’amour ?

À de vaines frayeurs un noir soupçon vous livre : Pison n’est point cruel et nous laissera vivre.

Il nous laissera vivre, et je vous ai nommé ! Si de nous voir dans Rome il n’est point alarmé, Nos communs ennemis, qui prendront sa conduite, En préviendront pour lui la dangereuse suite. Seigneur, quand pour l’empire on s’est vu désigner, Il faut, quoi qu’il arrive, ou périr ou régner. Le posthume Agrippa vécut peu sous Tibère ; Néron n’épargna point le sang de son beau-frère ; Et Pison vous perdra par la même raison, Si vous ne vous hâtez de prévenir Pison. Il n’est point de milieu qu’en saine politique…

Et l’amour est la seule où tout mon cœur s’applique. Rien ne vous a servi, seigneur, de me nommer : Vous voulez que je règne, et je ne sais qu’aimer. Je pourrois savoir plus, si l’astre qui domine Me vouloit faire un jour régner avec Plautine ; Mais dérober son âme à de si doux appas, Pour attacher sa vie à ce qu’on n’aime pas !

Eh bien ! si cet amour a sur vous tant de force, Régnez : qui fait des lois peut bien faire un divorce. Du trône on considère enfin ses vrais amis, Et quand vous pourrez tout, tout vous sera permis.

Non pas, Seigneur, non pas : quoi que le ciel m’envoie, Je ne veux rien tenir d’une honteuse voie ; Et cette lâcheté qui me rendroit son cœur, Sentiroit le tyran, et non pas l’empereur. À votre sûreté, puisque le péril presse, J’immolerai ma flamme et toute ma tendresse ; Et je vaincrai l’horreur d’un si cruel devoir Pour conserver le jour à qui me l’a fait voir ; Mais ce qu’à mes desirs je fais de violence Fuit les honteux appas d’une indigne espérance ; Et la vertu qui dompte et bannit mon amour N’en souffrira jamais qu’un vertueux retour.

Ah ! que cette vertu m’apprête un dur supplice, Seigneur ! et le moyen que je vous obéisse ? Voyez, et s’il se peut, pour voir tout mon tourment, Quittez vos yeux de père, et prenez-en d’amant.

L’estime de mon sang ne m’est pas interdite : Je lui vois des attraits, je lui vois du mérite ; Je crois qu’elle en a même assez pour engager, Si quelqu’un nous perdoit, quelque autre à nous venger. Par là nos ennemis la tiendront redoutable ; Et sa perte par là devient inévitable. Je vois de plus, Seigneur, que je n’obtiendrai rien, Tant que votre œil blessé rencontrera le sien, Que le temps se va perdre en répliques frivoles ; Et pour les éviter, j’achève en trois paroles : Si vous manquez le trône, il faut périr tous trois.

Prévenez, attendez cet ordre à votre choix : Je me remets à vous de ce qui vous regarde ; Mais en ma fille et moi ma gloire se hasarde, De ses jours et des miens je suis maître absolu, Et j’en disposerai comme j’ai résolu. Je ne crains point la mort, mais je hais l’infamie D’en recevoir la loi d’une main ennemie ; Et je saurai verser tout mon sang en Romain, Si le choix que j’attends ne me retient la main. C’est dans une heure ou deux que Galba se déclare. Vous savez l’un et l’autre à quoi je me prépare : Résolvez-en ensemble.

Arrêtez donc, Seigneur ; Et s’il faut prévenir ce mortel déshonneur, Recevez-en l’exemple, et jugez si la honte…

Quoi ? Seigneur, à mes yeux une fureur si prompte ! Ce noble désespoir, si digne des Romains, Tant qu’ils ont du courage est toujours en leurs mains ; Et pour vous et pour moi, fût-il digne d’un temple, Il n’est pas encor temps de m’en donner l’exemple. Il faut vivre, et l’amour nous y doit obliger, Pour me sauver un père, et pour me protéger. Quand vous voyez ma vie à la vôtre attachée, Faut-il que malgré moi votre âme effarouchée,

Pour m’ouvrir le tombeau, hâte votre trépas, Et m’avance un destin où je ne consens pas ?

Quand il faut m’arracher tout cet amour de l’âme, Puis-je que dans mon sang en éteindre la flamme ? Puis-je sans le trépas…

Et vous ai-je ordonné D’éteindre tout l’amour que je vous ai donné ? Si l’injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l’espoir d’un heureux hyménée, Il est un autre amour dont les vœux innocents S’élèvent au-dessus du commerce des sens. Plus la flamme en est pure et plus elle est durable ; Il rend de son objet le cœur inséparable ; Il a de vrais plaisirs dont ce cœur est charmé, Et n’aspire qu’au bien d’aimer et d’être aimé.

Qu’un tel épurement demande un grand courage ! Qu’il est même aux plus grands d’un difficile usage ! Madame, permettez que je dise à mon tour Que tout ce que l’honneur peut souffrir à l’amour, Un amant le souhaite, il en veut l’espérance, Et se croit mal aimé s’il n’en a l’assurance.

Aimez-moi toutefois sans l’attendre de moi, Et ne m’enviez point l’honneur que j’en reçoi. Quelle gloire à Plautine, ô ciel, de pouvoir dire Que le choix de son cœur fut digne de l’empire ; Qu’un héros destiné pour maître à l’univers Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers ; Et qu’à moins que d’un ordre absolu d’elle-même

Il auroit renoncé pour elle au diadème !

Ah ! qu’il faut aimer peu pour faire son bonheur, Pour tirer vanité d’un si fatal honneur ! Si vous m’aimiez, Madame, il vous seroit sensible De voir qu’à d’autres vœux mon cœur fût accessible, Et la nécessité de le porter ailleurs Vous auroit fait déjà partager mes douleurs. Mais tout mon désespoir n’a rien qui vous alarme : Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme ; Vous en témoignez joie, et vous-même aspirez À tout l’excès des maux qui me sont préparés.

Que votre aveuglement a pour moi d’injustice ! Pour épargner vos maux j’augmente mon supplice, Je souffre, et c’est pour vous que j’ose m’imposer La gêne de souffrir et de le déguiser. Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon âme ; J’ai mêmes déplaisirs, comme j’ai même flamme ; J’ai mêmes désespoirs ; mais je sais les cacher, Et paroître insensible afin de moins toucher. Faites à vos desirs pareille violence, Retenez-en l’éclat, sauvez-en l’apparence : Au péril qui nous presse immolez le dehors, Et pour vous faire aimer montrez d’autres transports. Je ne vous défends point une douleur muette, Pourvu que votre front n’en soit point l’interprète,

Et que de votre cœur vos yeux indépendants Triomphent comme moi des troubles du dedans. Suivez, passez l’exemple, et portez à Camille Un visage content, un visage tranquille, Qui lui laisse accepter ce que vous offrirez, Et ne démente rien de ce que vous direz.

Hélas ! Madame, hélas ! que pourrai-je lui dire ?

Il y va de ma vie, il y va de l’empire ; Réglez-vous là-dessus. Le temps se perd, Seigneur. Adieu : donnez la main, mais gardez-moi le cœur ; Ou si c’est trop pour moi, donnez et l’un et l’autre, Emportez mon amour et retirez le vôtre ; Mais dans ce triste état si je vous fais pitié, Conservez-moi toujours l’estime et l’amitié ; Et n’oubliez jamais, quand vous serez le maître, Que c’est moi qui vous force et qui vous aide à l’être.

Que ne m’est-il permis d’éviter par ma mort Les barbares rigueurs d’un si cruel effort !

FIN DU PREMIER ACTE.

Dis-moi donc, lorsque Othon s’est offert à Camille, A-t-il paru contraint ? a-t-elle été facile ? Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ? Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?

J’ai tout vu ; mais enfin votre humeur curieuse À vous faire un supplice est trop ingénieuse. Quelque reste d’amour qui vous parle d’Othon, Madame, oubliez-en, s’il se peut, jusqu’au nom. Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire, Goûtez un plein triomphe après votre victoire : Le dangereux récit que vous me commandez Est un nouveau combat où vous vous hasardez. Votre âme n’en est pas encor si détachée Qu’il puisse aimer ailleurs sans qu’elle en soit touchée. Prenez moins d’intérêt à l’y voir réussir, Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir.

Je le force moi-même à se montrer volage ;

Et regardant son change ainsi que mon ouvrage, J’y prends un intérêt qui n’a rien de jaloux : Qu’on l’accepte, qu’il règne, et tout m’en sera doux.

J’en doute ; et rarement une flamme si forte Souffre qu’à notre gré ses ardeurs…

Que t’importe ? Laisse-m’en le hasard ; et sans dissimuler, Dis de quelle manière il a su lui parler.

N’imputez donc qu’à vous si votre âme inquiète En ressent malgré moi quelque gêne secrète. Othon à la princesse a fait un compliment, Plus en homme de cour qu’en véritable amant. Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce L’excuse du silence à celle de l’audace, En termes trop choisis accusoit le respect D’avoir tant retardé cet hommage suspect. Ses gestes concertés, ses regards de mesure N’y laissoient aucun mot aller à l’aventure : On ne voyoit que pompe en tout ce qu’il peignoit ; Jusque dans ses soupirs la justesse régnoit, Et suivoit pas à pas un effort de mémoire Qu’il étoit plus aisé d’admirer que de croire. Camille sembloit même assez de cet avis ; Elle auroit mieux goûté des discours moins suivis : Je l’ai vu dans ses yeux ; mais cette défiance Avoit avec son cœur trop peu d’intelligence. De ses justes soupçons ses souhaits indignés Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés : Elle a voulu tout croire ; et quelque retenue Qu’ait su garder l’amour dont elle est prévenue, On a vu, par ce peu qu’il laissoit échapper,

Qu’elle prenoit plaisir à se laisser tromper ; Et que si quelquefois l’horreur de la contrainte Forçoit le triste Othon à soupirer sans feinte, Soudain l’avidité de régner sur son cœur Imputoit à l’amour ces soupirs de douleur.

Et sa réponse enfin ?

Elle a paru civile ; Mais la civilité n’est qu’amour en Camille, Comme en Othon l’amour n’est que civilité.

Et n’a-t-elle rien dit de sa légèreté, Rien de la foi qu’il semble avoir si mal gardée ?

Elle a su rejeter cette fâcheuse idée, Et n’a pas témoigné qu’elle sût seulement Qu’on l’eût vu pour vos yeux soupirer un moment.

Mais qu’a-t-elle promis ?

Que son devoir fidèle Suivroit ce que Galba voudroit ordonner d’elle ; Et de peur d’en trop dire et d’ouvrir trop son cœur, Elle l’a renvoyé soudain vers l’empereur. Il lui parle à présent. Qu’en dites-vous, Madame, Et de cet entretien que souhaite votre âme ? Voulez-vous qu’on l’accepte ou qu’il n’obtienne rien ?

Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien. Comme des deux côtés le coup me sera rude, J’aimerois à jouir de cette inquiétude, Et tiendrois à bonheur le reste de mes jours De n’en sortir jamais, et de douter toujours.

Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose.

Souffre sans m’alarmer que le ciel en dispose : Quand son ordre une fois en aura résolu, Il nous faudra vouloir ce qu’il aura voulu. Ma raison cependant cède Othon à l’empire : Il est de mon honneur de ne m’en pas dédire ; Et soit ce grand souhait volontaire ou forcé, Il est beau d’achever comme on a commencé. Mais je vois Martian.

Que venez-vous m’apprendre ?

Que de votre seul choix l’empire va dépendre, Madame.

Quoi ? Galba voudrait suivre mon choix !

Non ; mais de son conseil nous ne sommes que trois, Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage, Je vous le viens offrir avec un humble hommage.

Avec… ?

Avec des vœux sincères et soumis, Qui feront encor plus si l’espoir m’est permis.

Quels vœux et quel espoir ?

Cet important service, Qu’un si profond respect vous offre en sacrifice…

Eh bien ! il remplira mes désirs les plus doux ; Mais pour reconnaissance enfin que voulez-vous ?

La gloire d’être aimé.

De qui ?

De vous, Madame.

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