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La Toison d’or (Corneille)

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

25,728 words · about 1 h 48 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
25,728 words · about 1 h 48 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 7 min
  3. Desseins about 15 min
  4. Examen about 5 min
  5. Liste des éditions under 1 min
  6. Acteurs under 1 min
  7. Prologue about 8 min
  8. Acte I about 15 min
  9. Acte II about 13 min
  10. Acte III about 14 min
  11. Acte IV about 14 min
  12. Acte V about 16 min

Continue:

Front matter

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Notice

Desseins de la Toison d’Or

Notice

NOTICE.

Dans son chapitre intitulé Extravagants, visionnaires, fantasques, bizarres, etc., Tallemant parle en ces termes d’Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg : Il « … a épousé… une des deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure ; c’est un original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c’est pour faire exercice : il a de l’inclination aux mécaniques ; il travaille de la main admirablement : il n’y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu’il faut pour le théâtre et pour les sièges et les galeries, s’il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille ; elle s’appelle les Amours de Médée ; mais ils n’ont pu convenir de prix. C’est un homme riche et qui n’a point d’enfants. Hors cela, il est assez économe. » M. Paulin Paris dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C’est sans doute après le décembre, car à cette date l’affaire n’était pas encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l’abbé de Pure : « fait toujours travailler à la machine, et j’espère qu’elle paroîtra à Paris sur la fin de janvier. » Du reste, les difficultés qui survinrent furent bientôt levées : Corneille et tombèrent d’accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d’éclat. « On se souviendra longtemps, dit le rédacteur du Mercure galant, de la magnificence avec laquelle ce donna une grande fête dans son château de Neubourg, en réjouissance de l’heureux mariage de Sa Majesté, et de la paix qu’il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de la Toison d’or, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui l’y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté et toute l’abondance imaginable. Cela se fit au commencement de l’hiver de l’année 1660, et ensuite de Sourdeac donna aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru longtemps en foule. »

Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la Muse historique du janvier 1661, Loret nous tient au courant de ces travaux préparatoires :

Les comédiens du Marais Font un inconcevable apprêt,

Pour jouer, comme une merveille, Le Jason de Monsieur Corneille.

Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques jours auparavant :

La conquête de la Toison Que fit jadis défunt Jason, Pièce infiniment excellente, Enfin, dit-on, se représente Au Jeu de paume du Marais, Avec de grandissimes frais. Cette pièce du grand Corneille, Propre pour l’œil et pour l’oreille, Est maintenant en vérité La merveille de la Cité, Par ses scènes toutes divines, Par ses surprenantes machines, Par ses concerts délicieux, Par le brillant aspect des Dieux, Par des incidents mémorables, Par cent ornements admirables, Dont Sourdiac (sic), marquis normand, Pour rendre le tout plus charmant, Et montrer sa magnificence, A fait l’excessive dépense, Et si splendide, sur ma foi, Qu’on diroit qu’elle vient d’un roi. J’apprends que ce rare spectacle Fait à plusieurs crier miracle, Et je crois qu’au sortir de là On ne plaindra point pour cela Pistole ni demi-pistole, Je vous en donne ma parole. Ô Corneille, charmant auteur. Du Parnasse excellent docteur, Illustre enfant de Normandie, N’ayant pas vu ta comédie, Qui portera ton nom bien haut, Je n’en parle pas comme il faut : C’est de quoi notre simple muse Te demande humblement excuse. J’espère bien dans peu de jours,

Suivant le général concours, Aller admirer ton ouvrage ; Mais point du tout je ne m’engage À rendre ton immortel, Car c’est toi qui l’as rendu tel.

Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner chaque reprise de l’ouvrage d’une manière si étendue, que tout en transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d’utiles renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu’il donne à Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit :

Dans l’hôtel des Marais du Temple Ce sujet presque sans exemple, Intitulé la Toison d’or, Maintenant se rejoue encor.

Et qui veut voir un beau spectacle Et passer le temps à miracle, Il ne faut qu’aller là tout droit ; Les affiches marquent l’endroit, L’heure, le prix, et la journée, Et c’est toujours l’après-dînée.

Loret n’a garde d’oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier 1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait ; et cette fois il insiste sur le plaisir qu’il avait à voir lui-même cette tragédie :

Jeudi la Majesté Royale Fit voir aux reines pour régale La Conquête de la Toison, Pièce admirée avec raison, Tant pour la beauté de l’ouvrage, Que par le superbe étalage De cent spectacles précieux Qui sont les délices des yeux. Cette comédie excellente, Qu’à merveilles on représente, Plut fort par ses diversités À toutes les trois Majestés ; Et des vers de Monsieur Corneille, Sur cette scène sans pareille,

Les courtisans plus délicats Firent un indicible cas. Pour moi je ne puis qu’en liesse Voir cette incomparable pièce : J’en ai, pour plaire à mon désir, Goûté bien des fois le plaisir. Je suis pourtant toujours avide De voir cet appareil splendide Qui peut les sens extasier : Je n’en saurois rassasier ; Et quoiqu’au jeu dame Fortune Ait tari mon fonds de pécune, Certes je prétends bien encor Retourner à la Toison d’or, Dont presque je suis idolâtre, Et la voir de l’amphithéâtre.

La Gazette, qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient « accompagnées d’une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l’on y voit ce beau nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère. »

Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné pour cet ouvrage, s’accusant dans son numéro de ce jour de rester trop enfermé dans son cabinet, s’écrie :

N’aurois-je pas plutôt raison D’aller à droit, d’aller à gauche,

Pour voir l’illustre Toison d’or ?

« En 1664, dit le Dictionnaire portatif des théâtres, on la remit au théâtre avec la même réussite. Le 9 juillet 1683, on la reprit avec un prologue de la Chapelle, et il y avoit tout lieu de croire qu’elle auroit encore un grand succès ; mais à peine achevoit-on le prologue à la dixième représentation, que les comédiens interrompirent le spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir, et ils firent rendre l’argent à la porte. »

Ce prologue de la Chapelle est imprimé dans un volume intitulé : La Toison d’or, tragédie en machines de l’aisné (Paris, V. Adam, 1683, in-4). Ce volume, inscrit sous le n 1646 dans le Catalogue de , et décrit par , renferme la description des décorations entreprises sous la conduite du sieur Dufort, qui, l’année précédente, avait exécuté celles d’Andromède lors de la reprise de cet ouvrage. La dépense considérable qu’occasionnent les pièces de ce genre empêcha la Toison d’or, de reparaître sur le théâtre.

Le 27 janvier 1661, Augustin Courbé obtint un privilége qui lui permettait « de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de l’obéissance de Sa Majesté, une tragédie, composée par Pierre Corneille, intitulée la Conqueste de la Toison d’or, avec les Desseins de ladite pièce. » C’est dans ces Desseins, publiés avant la pièce, que ce privilège parut pour la première fois. Ils ne sont autre chose qu’une sorte de programme

semblable à celui d’Andromède, et qui, de même que ce dernier, n’avait été réuni, dans aucune des éditions antérieures à la nôtre, aux Œuvres de Corneille. On tenait si fort à ce que ce programme fût prêt au moment où l’on représenterait la pièce au théâtre du Marais, que l’Achevé d’imprimer est du 31 janvier 1661, c’est-à-dire postérieur de quatre jours seulement à l’obtention du privilège. On y trouve, dans le prologue, un éloge de Mazarin, en onze vers, qui n’existe que là, et que Corneille a supprimé dès la première édition de la pièce. Ce changement n’est assurément pas le seul que Corneille ait fait à ce prologue en le publiant ; en effet, on y lit un passage relatif au mariage du duc d’Orléans avec Henriette d’Angleterre, qui n’a pu être composé qu’après la représentation.

La première édition de la tragédie forme un volume in-12 de 6 feuillets et 105 pages, intitulé : La Toison d’or, tragédie, représentée par la troupe royale du Marests, chez le marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour réjouissance publique du Mariage du Roy, et de la Paix auec l’Espagne, et en suite sur le Theatre Royal du Marests. Imprimée à Rouen, et se vend à Paris chez Augustin Courbé… et Guillaume de Luyne… M.DC.LXI. Auec priuilege du Roy.

Le privilège est le même que dans les Desseins ; l’Achevé d’imprimer est du 10 de mai 1661.

Desseins

DESSEINS

DE LA TOISON D’OR,

TRAGÉDIE.

REPRESENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE DU MARAIS, CHEZ LE MARQUIS DE SOURDÉAC, EN SON CHÂTEAU DE NEUFBOURG, POUR RÉJOUISSANCE PUBLIQUE DU MARIAGE DU ROI ET DE LA PAIX AVEC L’ESPAGNE, ET ENSUITE SUR LE THÉÂTRE ROYAL DU MARAIS.

… La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s’en est rendue inséparable depuis quelques années. Elle se plaint toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l’accablent, par la licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout permis ensuite des avantages qu’ils lui font remporter aux dépens ou au péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n’ose s’offenser des vœux qu’elle fait pour la paix ; mais elle lui donne à craindre la colère de Mars, dont les ordres l’ont comme attachée à ses côtés depuis tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir en posture menaçante, un pied en l’air, et l’autre porté sur son étoile.

C’est en cet état qu’il descend à un des côtés du théâtre, qu’il traverse en parlant, et sitôt qu’il a parlé, il remonte au même lieu dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n’a point été vu jusqu’ici sur nos théâtres, plaira sans doute aux curieux, qui se souviendront que toutes les machines qu’ils y ont vu faire sortir des dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été remontées en haut par un mouvement qu’on peut nommer perpendiculaire, au lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant, traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l’a vu partir.

Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu’elle demande avec tant d’ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l’Envie, qu’il lui a données pour gardes…

Après qu’il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, console la France sur les menaces qu’il lui a faites, et voici ce qu’elle lui en dit :

Comme elle achève de parler, l’Hyménée se présente, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. À la vue de ce portrait, la Discorde et l’Envie trébuchent dans les enfers, et les chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se voyant libre, elle prie ce dieu d’achever ses grâces, et de la faire descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion. L’Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à l’un et à l’autre pour exécuter ce dessein ; et soudain quatre Amours viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même lieu d’où ils sont descendus.

Un chœur de musique chante ces vers tandis qu’ils descendent :

Descends, Hymen, et ramène sur terre…

Après qu’on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la Paix, qui l’exhorte à n’être pas ingrate vers cette grande princesse, dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur qu’elle en attend. Elle l’invite à lui préparer pour reconnoissance quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art où elle a de si belles lumières. La France s’en excuse d’abord sur son impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l’heure par l’Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que surprenant, qui sert de décoration au premier acte.

… Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et s’entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours des Argonautes ; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et la complaisance qu’elle a pour lui, Chalciope l’avertit qu’il se au retour sitôt qu’il aura obtenu du Roi une grâce qu’il lui veut demander ; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n’est autre qu’elle-même, et l’aveu du Roi pour son mariage.

Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré l’importance du service qu’il a reçu de Jason et de ses compagnons, et le besoin qu’il a de leur valeur pour conserver la Toison d’or, dont dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n’a point quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte, sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l’empêcher de partir. Le Roi l’approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès, Calaïs, Orphée, et beaucoup d’autres, le Roi l’ayant enhardi à lui demander une récompense de ses services, dans la croyance qu’il lui demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu’il étoit amoureux, et s’étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l’attente de l’un et de l’autre, Jason lui demande la Toison d’or. Il fait ses efforts pour lui faire changer de dessein, et n’être pas l’auteur de sa ruine, après l’avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu’en a dit l’ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu’il le réduit à se retirer en colère, après lui avoir dit qu’il ne peut que lui permettre de se saisir lui-même de la Toison, s’il peut triompher des monstres qui la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les périls où il s’engage.

Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu’il lui faut dompter, des gensdarmes qu’il lui faut défaire, et du dragon qu’il lui faut vaincre, et le quitte après lui avoir protesté qu’elle va redoubler leur fureur par la force de ses charmes.

Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt l’impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands périls. Orphée l’en conjure au nom de tous par cet hymne qu’il chante :

Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur manquera point, et qu’elles vont toutes deux leur confirmer ce qu’elle dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l’un est tiré par des paons et l’autre par des hiboux. Toutes deux leur apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l’amour de Médée pour Jason, et qu’ils n’en viendront jamais à bout si elle n’est de leur parti. Junon ajoute que pour l’y réduire elle va descendre en terre, et y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope ; et Pallas, qu’elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire ; et soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris disparoître ; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l’Amour, de qui dépend toute leur fortune.

La rivière du Phase et le paysage qu’elle traverse en font la décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent de rivages, et l’éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est enfermée.

Junon, sous le visage et l’habit de Chalciope, tire Jason à part sur les bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu’elle a déjà gagné sur l’esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte qu’Hypsipyle, impatiente de le revoir, s’étoit mise sur la mer pour le suivre, et qu’y ayant fait naufrage, Neptune l’avoit reçue dans son palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée, et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison, ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l’exhorte à ne point perdre de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et emporter la Toison avant l’arrivée de cette amante.

Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur ; et quelque ressentiment dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec l’aide de Junon, qu’il l’adoucit ; mais comme elle est prête à se rendre, Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du ravissement que lui a donné ce qu’il a vu s’avancer vers eux sur le Phase ; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque, avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant qu’une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et par quatre vents en l’air, vient insensiblement s’arrêter au milieu de cette même rivière.

Voici donc ce que chantent les sirènes :

Tandis qu’elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l’eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône. Sa première vue frappe le cœur d’Absyrte, et soudain Glauque commande aux vents de s’envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l’eau, sitôt qu’il a parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque, qui s’abîme aussitôt dans le fleuve ; le seul Jason demeure immobile, et pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu’il n’a plus d’yeux que pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d’en prendre jalousie, et par une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas qu’elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la grandeur d’un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire ses plaintes. Il veut l’en dissuader ; mais enfin il obéit, et tous deux ensemble le vont trouver dans son palais.

… Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d’écouter les plaintes qu’elle lui veut faire de son infidélité.

Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu’il ne s’attache à Médée que par la considération du besoin qu’il en a pour emporter la Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut retourner en Grèce qu’il n’y perde la tête. Médée interrompt leur discours ; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce qu’il vient de dire, et saisi d’une juste appréhension qu’elle ne l’aye écouté.

Ces deux rivales, jalouses l’une de l’autre, commencent un entretien piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un changement de ce palais doré en un palais d’horreur, où tout ce qu’il y a d’épouvantable en la nature sert de Termes…

Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette reine, demeurée seule parmi tant d’objets épouvantables, et pleine du désespoir où la jette l’infidèle politique de Jason, s’offre à mourir, et presse ces monstres de la dévorer ; puis tout à coup se remettant en l’esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu’ils n’avancent pas. Cette défense qu’elle leur fait est répétée par une voix cachée qui chante ces paroles :

Les monstres s’arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute :

Soudain une nuée descend en terre, et s’y séparant en deux ou trois, qui se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces monstres de disparoître, ce qu’ils font aussitôt, les uns en s’envolant, et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à cette reine effrayée, pour sortir d’un lieu si dangereux pour elle.

… Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie ; Absyrte l’aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième acte n’étoit qu’un jeu concerté entre eux, afin qu’Hypsipyle, croyant être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour, et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui apprend que son secours inespéré n’a produit en cette reine que des sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu’à l’amour, et lui demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée lui avoue que le pouvoir de son art ne s’étend point jusque-là, et après lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui envoyer sa sœur Chalciope.

Attendant qu’elle vienne, elle s’entretient sur le péril où l’expose l’amour d’un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu’à Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient l’entretenir, et lui exagère l’obligation qu’elle a à Jason de l’avoir si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que ses dédains ne peuvent servir qu’à le réunir avec cette rivale, et se retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu’il a dit d’obligeant à Hypsipyle, soit qu’elle l’eût entendu, soit qu’elle l’eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu’elle ne doit pas s’alarmer d’une civilité qu’il n’a pu refuser à la dignité d’une reine qu’il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui réplique qu’elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu’il laissera combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le quitte en colère de ce qu’il exige tout d’elle, et ne veut rien laisser en son pouvoir.

Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée s’en est séparée. Elle se plaint de ce que l’Amour ne lui tient pas ce qu’il lui avoit promis en sa faveur, et lui apprend que les Dieux s’assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur quoi, le ciel de Vénus s’ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse, où l’Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il s’en va montrer à cette assemblée des Dieux qu’il est leur maître quand il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d’obéir à Médée, et de lui laisser le soin du reste, et s’élance aussitôt en l’air, qu’il traverse, non pas d’un côté du théâtre à l’autre, mais d’un bout à l’autre. Les curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez extraordinaire, et je ne me souviens point d’en avoir vu de cette manière. Après que l’Amour a disparu, Jason reprend courage, et sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à ses volontés.

La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le milieu. Le dragon ne s’y montre point encore, parce que le charme de Circé, qui l’en a fait gardien, le réserve pour s’opposer aux ravisseurs, et ne veut pas qu’il épouvante ceux qui ne sont amenés là que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C’est ce qu’Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d’elle de nouvelles protestations de reconnoissance pour le service qu’il lui a rendu avec un aveu qu’elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un autre et lui ait montré l’exemple d’un changement irrévocable. Le Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets prodigieux à des charmes qu’Hypsipyle lui a prêtés, et qu’il croit plus savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu’il lui impute, et presse Jason, qu’elle voit venir, d’en avouer la vérité. Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la permission d’achever, et s’avance vers la Toison pour la prendre. Médée paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l’air à la hauteur d’un homme, et s’étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et Zéthès et Calaïs, qui l’avoient suivi, entreprennent le combat en sa place, et s’élancent tout d’un temps dans les nuées, pour fondre de là sur le dragon. Médée les brave, et s’élève encore plus haut pour leur épargner la peine de descendre, cependant qu’Orphée les encourage par cet air qu’il chante :

Cette chanson d’Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point jusqu’à eux, puisqu’elle ne les fait point descendre ; mais ces héros se montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet tandis qu’ils combattent :

L’art des machines n’a rien encore fait voir à la France de plus beau, ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le dragon, et se relevant aussitôt qu’ils ont tâché de lui donner une atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l’un et vers l’autre, suivant qu’ils se présentent. Jusqu’ici nous n’avons point vu de vols sur nos théâtres qui n’ayent été tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d’Andromède ; mais de descendre des nues au milieu de l’air et se relever aussitôt sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente, avec la même facilité que la première, je ne puis m’empêcher de dire qu’on n’a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant de justesse.

Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite d’Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l’a si bien servi, lui en fait ses remerciements, et l’invite à descendre pour l’embrasser. Cette princesse s’en excuse, sur ce qu’elle veut aller combattre et vaincre ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu’elle continue à s’élever toujours plus haut avec la Toison qu’elle emporte, commence à la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de Jason sont plus forts que les siens, et qu’elle le va rejoindre dans son vaisseau, où sa sœur Chalciope l’attend avec ses fils. Sitôt qu’elle est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter Médée à ce qu’elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir l’aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil son père, dont on voit s’ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir dans son char tout brillant de lumière. Il s’élève en haut pour demander en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s’ouvre au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon à son côté. Ces trois théâtres qu’on voit tout d’une vue font un spectacle tout à fait agréable et majestueux… C’est en cet état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil, et lui dit que l’arrêt du Destin est irrévocable, et qu’Aæte, ayant perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume ; mais pour l’en consoler, il ordonne à Hypsipyle d’épouser Absyrte, et à ce roi d’aller passer ce temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu’il doit sortir de Médée un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l’empire des Mèdes. Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour aller exécuter les ordres qu’ils ont reçus.

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