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Notice Épître Extrait d’Appian et Avertissement Examen Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
Rodogune
Personnages Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
Notice
NOTICE.
En 1644, Gabriel Gilbert, secrétaire de la duchesse de Rohan, qui déjà s’était fait connaître comme poëte dramatique par deux tragi-comédies, Marguerite de France et Philoclée et Téléphonte, en fit représenter une troisième, Rodogune, qui n’obtint qu’un fort médiocre succès.
Quelques mois après, dans le courant de la même année, Corneille faisait représenter un ouvrage portant le même titre, qu’il n’hésitait pas à préférer à Cinna et au Cid, et qui, bien
que généralement regardé comme indigne d’un tel honneur, mérite toutefois d’occuper un des premiers rangs parmi ses tragédies.
Si l’on compare les deux Rodogune, on est frappé des rapports qu’elles présentent jusqu’à la fin du quatrième acte. Le plan est identique, les situations analogues ; plusieurs vers même se ressemblent, autant toutefois que les vers de Gilbert peuvent ressembler à ceux de Corneille ; mais ce qui surprend tout d’abord, c’est que le nom qui sert de titre aux deux pièces n’est pas, dans chacune d’elles, appliqué au même personnage : la Rodogune de Gilbert est la Reine mère des deux jeunes princes, et correspond par conséquent à la Cléopatre de Corneille. Au cinquième acte tout rapport entre les deux ouvrages cesse brusquement, et le dénoûment de la Rodogune de Gilbert est aussi traînant et aussi plat que celui de la Rodogune de Corneille est terrible et sublime.
Fontenelle donne de cette ressemblance qu’offre la plus grande partie des deux pièces une explication toute simple et qui paraît fort plausible : « Je ne crois pas, dit-il, devoir rappeler ici le souvenir d’une autre Rodogune que fit sur le plan de celle de , qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. Le public n’a que trop décidé entre ces deux pièces en oubliant parfaitement l’une. » Le confident indiscret n’avait sans doute pas eu connaissance du cinquième acte, pour lequel Gilbert fut abandonné à ses propres ressources ; et l’attention que Corneille avait mise à ne point nommer Cléopatre de peur qu’elle ne fût confondue par les spectateurs avec la célèbre princesse d’Égypte qu’il avait déjà mise au théâtre dans Pompée, contribua sans doute à faire croire au malencontreux imitateur que c’était ce personnage qui devait porter le nom de Rodogune.
La Rodogune de Gilbert est veuve d’Hydaspe, roi de Perse ; ses deux fils sont Darie et Artaxerce. La princesse promise à leur père, et qu’ils aiment tous deux, la Rodogune de Corneille en un mot, est une Lydie, fille de Tigrane, roi d’Arménie. À quel historien l’auteur emprunte-t-il les faits de la vie de Darius qu’il nous raconte ? Où trouve-t-il les personnages dont il l’entoure ? il se garde bien de nous en instruire, et pour cause. Quoique l’achevé d’imprimer de son ouvrage soit du « treizième février 1646, » et fort postérieur par conséquent à la représentation de la pièce de Corneille, il ne dit pas un mot de celle-ci, et fait seulement dans sa dédicace à Gaston d’Orléans, frère de , une allusion évidente, quoique détournée, à la différence du caractère de la Reine mère dans les deux pièces : « Cette héroïne, Monseigneur, qui demande aujourd’hui votre protection, est celle-là même dont les héros venoient jadis implorer la grâce. Pour vous persuader de lui accorder la faveur qu’elle vous demande, elle vous assure qu’elle n’a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni dans celui de son fils ; que si elle eût eu des sentiments si barbares et si contraires aux inclinations de Votre Altesse Royale, elle n’eût jamais osé se présenter devant Elle, et n’eût pas eu assez d’audace pour demander à la vertu la protection du vice. »
Ce passage curieux, que n’a pas cité, est cependant très-propre à confirmer une conjecture fort ingénieuse qu’il propose dans ses intéressantes Anecdotes littéraires sur Pierre Corneille. « Anne d’Autriche, dit-il, était susceptible, scrupuleuse, romanesque, emportée, et sa position de régente, tutrice du jeune roi et de son frère, était fort délicate, ainsi que celle de Gaston, si incertain de ses droits et de ses devoirs comme lieutenant général du royaume. Or le bruit courait chez Monsieur le Prince et partout qu’une héroïne nouvelle de Corneille allait faire voir sur la scène une reine régente, mère de deux princes, homicide, par ambition, de son mari et de ses deux fils. Le duc d’Orléans, Gaston, devait assez bien faire sa cour à la Régente en commandant au poëte Gilbert une autre Reine mère que celle de Corneille. »
Soit que Corneille crût devoir quelques ménagements à un rival si bien en cour, soit que le mépris qu’il avait pour son procédé le portât à ne se point commettre avec lui, il ne laisse pas échapper une phrase, un mot qui puisse se rapporter à la pièce de Gilbert.
L’ouvrage de Corneille, achevé d’imprimer le 31 janvier 1647, a pour titre :
Rodogvne, princesse des Parthes, tragedie. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Toussaint Quinet, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes, M.DC.XLVII. Auec priuilege du Roy. Il est et forme 8 feuillets et 115 pages. Peut-être cette façon d’indiquer sur le titre même de quelle Rodogune il est question a-t-elle pour objet d’insister sur la méprise de Gilbert. La crainte que Corneille avait de voir son ouvrage confondu avec celui d’un indigne concurrent ressort bien du moins de cette mention du frontispice gravé, qui représente la dernière scène de l’ouvrage dessinée par Lebrun : La Rodogune, tragédie, de Corneille. Elle était d’autant plus nécessaire que le format des deux ouvrages est identique, l’apparence extérieure semblable, et que, bien que Toussaint Quinet soit titulaire du privilège de la pièce de Corneille, certains exemplaires portent le nom de Courbé, libraire de Gilbert, qui, ainsi qu’Antoine de Sommaville, s’était associé avec Quinet pour la publication de la pièce de Corneille. Dans les préliminaires de l’ouvrage notre poëte ne se permet qu’une critique tout à fait indirecte, mais très-significative, c’est l’indication détaillée des nombreuses sources historiques où il a puisé, et dont son plagiaire n’a pas un instant soupçonné l’existence.
Nous pourrions fort bien nous en tenir là sur l’origine de Rodogune, mais comme nous ne voulons laisser ignorer au lecteur aucune des opinions qui ont eu cours à l’égard des ouvrages de Corneille, nous sommes obligé d’en venir à une série de faits avancés par les uns avec beaucoup de mauvaise foi, et répétés par les autres avec une incroyable légèreté.
Dans ses Passe-temps d’un reclus, Charles Brifaut reproduit en ces termes un récit que lui fit le chansonnier Laujon, « qui, dit-il, avait voué un culte à Corneille : »
« Je possédais dans ma bibliothèque un curieux roman écrit en latin, au moyen âge, par un moine qui ne manquait pas de talent, comme vous allez voir. Sa fable intéressante et très-fortement conduite, sauf d’assez nombreuses invraisemblances, offrait des rapports si remarquables avec le sujet de Rodogune, qu’il était difficile de ne pas croire que Corneille avait eu connaissance de l’ouvrage. Les incidents de la grande scène du poison, le dialogue même, tout dénonçait le plagiat, chose permise quand elle est avouée ; sinon, non. Je ne sais, ajouta Laujon, comment Voltaire apprit que j’étais possesseur de ce trésor littéraire. Or vous jugez bien qu’il ne perdit point de temps, lui commentateur de Corneille, pour m’en faire demander communication, promettant de le garder très-précieusement et de me le renvoyer au plus tôt. Comme je me défiais de l’usage auquel il destinait l’œuvre en question, je refusai net. Instances, prières, cajoleries, louanges, tout échoua devant mon inébranlable résolution. Il eut beau recourir aux mille ruses de son esprit charmant, m’offrant de plus tout l’argent que je voudrais, tout le crédit dont il disposait. Plus il redoublait ses instances, plus mes soupçons augmentaient. Je tins ferme, mais je n’en restai pas là. Pour que le précieux ouvrage tant convoité ne donnât pas lieu à quelque scandale dramatique après ma mort, pour qu’il ne fût commis, par défaut de précaution de ma part, aucun crime de lèse-majesté cornélienne, je le brûlai. »
Laujon fut félicité, fêté par tous ceux qui entendirent ce petit récit, et Delille, qui se trouvait là, lui sut tellement gré de « son honorable procédé, » que lorsque Laujon se présenta à quatre-vingt-trois ans à l’Académie française, l’illustre traducteur de Virgile parvint à faire admettre l’adorateur de Corneille en disant : « Nous savons où il va, laissons-le passer par l’Institut. »
Tout irrite et blesse dans cette anecdote. D’abord, quand Corneille aurait tiré l’idée première de Rodogune d’un vieux roman latin, au lieu de l’extraire directement d’Appien, sa gloire y perdrait-elle quelque chose ? Ensuite, si Laujon le pensait, que ne brûlait-il tout d’abord, sans rien dire, le volume unique qui accusait son poëte de prédilection, au lieu de répandre le bruit du larcin en refusant d’en faire connaître la nature, et en se faisant de son dévouement à Corneille un titre académique ? Voilà déjà qui peut paraître étrange, mais nous allons voir s’accumuler les contradictions et les invraisemblances.
Voltaire, dans sa Préface de Rodogune, cite tout autre chose que le prétendu volume de Laujon : « On parle, dit-il, d’un ancien roman de Rodogune ; je ne l’ai pas vu ; c’est, dit-on, une brochure imprimée chez Sommaville, qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille embellit le roman, et Gilbert le gâta. » , qui, dans les Anecdotes auxquelles nous avons fait plus d’un emprunt, reproduit ce passage, ajoute finement : « Le scrupuleux éditeur de Voltaire, , dont nous aimons à citer le nom avec honneur, nous pardonnera d’appeler le sourire du lecteur sur cette note qu’il attache avec une bonhomie si parfaite au je ne l’ai pas vu de son auteur chéri : « Je n’ai pas été plus heureux que Voltaire. Je n’ai pu découvrir cette Rodogune, brochure . » Qui n’aurait regret à toutes les insomnies dont cette vaine recherche a dû troubler la longue et savante carrière du consciencieux bibliographe ? »
Voltaire termine ainsi la Préface que nous venons de citer : « Il y a un autre roman de Rodogune en deux volumes, mais il ne fut imprimé qu’en 1668 ; il est très-rare et presque oublié : le premier l’est entièrement. » On trouve à la Bibliothèque impériale ce roman de 1668 ; il est de format . Son titre exact est : Rodogune ou l’histoire du grand Antiocus. À Paris, chez Estienne Loyson. L’avis Au lecteur est signé d’Aigue d’Iffremont. Il paraîtrait difficile que cet auteur n’eût pas connu, lui, le prétendu roman publié avant le sien chez Sommaville, s’il eût réellement existé. Bien loin toutefois de regarder Corneille comme ayant profité d’un sujet dont quelque contemporain lui avait suggéré l’idée, il lui en attribue l’honneur. « Le nom que j’ai donné à tout l’ouvrage, dit-il, n’est pas inconnu en France. Ce fameux poëte qui a porté si haut la gloire des muses françoises et qui les fait aller de pair avec les grecques et les latines ; ce grand homme qui nous a tantôt représenté sur le théâtre toutes les passions, et de la manière la plus forte, la plus touchante et la plus riche que l’esprit humain puisse imaginer ; enfin l’illustre Monsieur de Corneille en a fait une tragédie que j’appellerois la plus achevée de toutes les pièces que nous avons de lui, s’il y avoit quelque chose à souhaiter dans les autres, et s’il n’étoit toujours également admirable en tous ses ouvrages. Tout le monde a vu sa Rodogune ; mais encore que ce soit ici le même nom et la même héroïne, ce n’est pourtant pas la même chose ; et comme il a découvert lui-même ce qu’il avoit changé de l’histoire, quelque respect que j’aye pour ses fictions merveilleuses, je n’ai pas cru être obligé de m’en servir. »
On ne peut rien imaginer de plus obscur et de plus contradictoire que les renseignements qu’on rencontre sur les acteurs qui ont joué d’original dans Rodogune. Nous trouvons dans un article sur Molière, qui nous a été utile pour la Notice du Menteur, cette singulière biographie :
« N. Petit de Beauchamps, dite la belle Brune, grand’mère maternelle du Sdu Boccage, acteur de la troupe du Roi. Elle étoit de la troupe du Marais, et joua d’original dans une des tragédies de P.Corneille le rôle de Rodogune, pour lequel le cardinal de Richelieu lui fit présent d’un habit magnifique à la romaine. C’étoit une excellente actrice, grande et bien faite, d’une représentation avantageuse, morte en Allemagne dans la troupe des comédiens du duc de Zell. Elle refusa d’entrer à l’hôtel de Bourgogne, parce qu’on ne vouloit donner qu’une demi-part à son mari, qui avoit un talent singulier pour jouer tous les déguisements en femme. »
À cela Lemazurier répond fort à propos que le Cardinal, mort deux ans avant la première représentation de Rodogune, ne peut avoir donné un habit à la romaine à la belle Brune, et que Corneille ayant fait représenter sa pièce à l’hôtel de Bourgogne, où cette actrice refusa d’entrer, il est impossible qu’elle ait joué d’original un rôle dans l’ouvrage.
Si nous voulions nous en rapporter à Mouhy, il ne tiendrait qu’à nous de nous imaginer que nous possédons le tableau complet des acteurs qui ont joué d’original dans Rodogune. Voici celui qu’il nous donne dans son Journal manuscrit : « Baron joua le rôle d’Antiochus ; Villiers, Séleucus ; Champmeslé, Timagène ; le Comte, Oronte ; Champmeslé, Rodogune ; , Laodice, et , Cléopatre. » Nous avons cru devoir reproduire cette distribution de rôles parce qu’il n’est pas probable que Mouhy l’ait inventée, mais elle doit être postérieure d’une trentaine d’années à l’époque où parut Rodogune.
Dans une Mazarinade de 1649, intitulée Lettre de Bellerose à l’abbé de la Rivière, signée Belleroze, comédien d’honneur et datée de l’hôtel de Bourgogne, le 24 mars, on trouve un passage relatif à la Bellerose, où on lit ce qui suit : « Cette Rodogune, cette impératrice de nos jeux se voit dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale. Elle est réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que dans une losange de vitre cassée, ou dans un seau d’eau claire, parce qu’il a été nécessaire qu’elle ait vendu son miroir pour avoir du pain. » Voilà enfin un témoignage contemporain, ou peu s’en faut, qui bien certainement se rapporte à la Rodogune de Corneille, car en 1649 celle de Gilbert devait déjà être oubliée. Il faut nous en tenir à ce renseignement, tout incomplet qu’il est, et compter pour rien les assertions sans preuves des historiens du théâtre.
La Rodogune est du nombre des pièces que fit représenter à Versailles en octobre 1676.
dit Corneille dans le touchant remercîment qu’il adresse Au Roi en cette occasion.
L’admirable rôle de Cléopatre a été assez souvent choisi par des débutantes : nous pouvons mentionner, d’après Lemazurier, , le 13 juin 1712 ; , en octobre 1722 ; , le 29 novembre 1727. Ces débuts de jeunes actrices dans un rôle de mère donnaient lieu parfois à des scènes fort plaisantes. On a surtout gardé le souvenir du dernier dont nous venons de parler. Quand dit en s’adressant à Baron (Antiochus), âgé de quatre-vingts ans, et à (Rodogune), qui en avait plus de cinquante :
un immense éclat de rire parcourut la salle.
L’actrice qui passe pour être parvenue à l’expression la plus complète de ce terrible caractère de Cléopatre est . « On n’oubliera pas surtout, dit Lemazurier, qu’un jour où elle avait mis dans les imprécations de Cléopatre toute l’énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d’horreur aussi vif que spontané, recula devant elle, de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l’orchestre. Ce fut aussi à cette représentation, à l’instant où, prête à expirer dans les convulsions de la rage, Cléopatre prononce ce vers terrible :
que se sentit frappée d’un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre ; il accompagna ce trait de délire, qui interrompit le spectacle et l’actrice, de ces mots énergiques : « Va, chienne, à tous les diables ! » et lorsque la tragédie fut finie, le remercia de son coup de poing comme de l’éloge le plus flatteur qu’elle eût jamais reçu. »
Le rôle de Rodogune a été joué d’une manière fort brillante par et par , mais il paraît que le jeu de l’une différait beaucoup de celui de l’autre. Laissons parler : « avait la plus belle tête, le son de voix le plus touchant possible ; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister ; mais elle était dans tout… Rodogune demandant à ses amants la tête de leur mère est assurément une femme très-altière, très-décidée… Il est vrai que Corneille a placé dans ce rôle quatre vers d’un genre plus pastoral que tragique :
Rodogune aime, et l’actrice, sans se ressouvenir que l’expression du sentiment se modifie d’après le caractère, et non d’après les mots, disait ces vers avec une grâce, une naïveté voluptueuse, plus faite, suivant moi, pour Lucinde dans l’Oracle que pour Rodogune. Le public, routiné à cette manière, attendait ce couplet avec impatience et l’applaudissait avec transport.
Quelque danger que je craignisse en m’éloignant de cette route, j’eus le courage de ne pas me mentir à moi-même. Je dis ces vers avec le dépit d’une femme fière, qui se voit contrainte d’avouer qu’elle est sensible. Je n’eus pas un dégoût ; mais je n’eus pas un coup de main… J’eus le plus grand succès dans le reste du rôle ; et, suivant ma coutume, je vins, entre les deux pièces, écouter aux portes du foyer les critiques qu’on pouvait faire. J’entendis , de l’Académie française, dire, avec son ton de voix élevé et positif, que la tragédie avait été bien jouée ; que j’avais eu de fort bonnes choses ; mais que je ne devais pas penser à jouer les rôles tendres, après .
« Étonnée d’un jugement si peu réfléchi, craignant l’impression qu’il pouvait faire sur tous ceux qui l’écoutaient, et maîtrisée par un mouvement de colère, je fus à lui et lui dis : « Rodogune un rôle tendre, Monsieur ? Une Parthe, une furie qui demande à ses amants la tête de leur mère et de leur reine, un rôle tendre ? Voilà certes un beau jugement !… » Effrayée moi-même de ma démarche, les larmes me gagnèrent, et je m’enfuis au milieu des applaudissements. »
Il est inutile de dire que dans les Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires d’Hippolyte Clairon, cette dernière est entièrement sacrifiée à .
Épître
À MONSEIGNEUR
MONSEIGNEUR LE PRINCE.
Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut croire qu’après avoir fait sa bonne fortune, vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de connoissance de votre bonté pour craindre que vous laisser votre ouvrage imparfait, et lui dénier la continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C’est à votre illustre suffrage qu’elle est obligée de tout ce qu’elle a reçu d’applaudissement ; et les favorables regards dont il vous plut fortifier la foiblesse de sa naissance lui donnèrent tant d’éclat et de vigueur, qu’il sembloit que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit partout. Après cela, Monseigneur, quels hommages peut-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu’elle lui doit ? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnoissance par l’admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d’essai furent signalés par la défaite des premiers capitaines de l’Europe ? Votre Altesse sut vaincre avant qu’ils se pussent imaginer qu’elle sût combattre, et ce grand courage, qui n’avoit encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu’il avoit lu des Alexandres et des Césars, sitôt qu’il parut à la tête d’une armée. La générale consternation où la perte de notre grand monarque nous avoit plongés, enfloit l’orgueil de nos adversaires en un tel point qu’ils osoient se persuader que du siège de Rocroi dépendoit la prise de Paris, et l’avidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur d’un royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s’étoient promis tant de conquêtes sur nous virent terminer la campagne de cette même année par celles que vous fîtes sur eux. Ce fut par là, Monseigneur, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies, qu’elles ont honoré deux règnes tout à la fois, comme si c’eût été trop peu pour Votre Altesse d’étendre les bornes de l’État sous celui-ci, si elle n’eût en même temps effacé quelques-uns des malheurs qui s’étoient mêlés aux longues prospérités de l’autre. Thionville, Philisbourg, et Norlinghen étoient des lieux funestes pour la France : elle n’en pouvoit entendre les noms sans gémir ; elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer ; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâces qu’elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, de vous parler de Dunkerque : j’épuise toutes les forces de mon imagination, et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d’assurer l’Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étoient comme assiégés ; il n’en pouvoit échapper un vaisseau qu’à la merci de leurs brigandages ; et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports dont ils venoient de faire voile : et maintenant, par la conquête d’une seule ville, je vois, d’un côté, nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux publics coupée ; d’autre côté, la Flandre ouverte, l’embouchure de ses rivières captive, la porte de son secours fermée, la source de son abondance en notre pouvoir ; et ce que je vois n’est rien encore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc, Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux et des attentes si hautes par la bassesse de mes idées et par l’impuissance de mes expressions ; et trouvez bon que demeurant dans un respectueux silence, je n’ajoute rien ici qu’une protestation très-inviolable d’être toute ma vie,
Avertissement
APPIAN ALEXANDRIN,
Au livre des Guerres de Syrie, sur la fin.
« Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre contre les Parthes, et, étant devenu leur prisonnier, vécut dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s’empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d’Alexandre le Bâtard, et d’une fille de Ptolomée. Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et eut l’insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu’il se donna. Mais Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité, et les troubles qui l’avoient suivie, revint dans le pays, où, ayant défait Tryphon avec beaucoup de peine, il le fit mourir. De là il porta ses armes contre Phraates, lui redemandant son frère ; et vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, retourné en son royaume, fut tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches en haine de cette seconde femme Rodogune qu’il avoit épousée, dont elle avoit conçu une telle indignation, que pour s’en venger elle avoit épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle avoit eu deux fils de Démétrius : l’un nommé Séleucus, et l’autre Antiochus, dont elle tua le premier d’un coup de flèche, sitôt qu’il eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu’elle craignît qu’il ne la voulût venger, soit que l’impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. Antiochus lui succéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire le poison qu’elle lui avoit préparé. C’est ainsi qu’elle fut enfin punie. »
Voilà ce que m’a prêté l’histoire où j’ai changé les circonstances de quelques incidents pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que de celui de Démétrius, à cause que le vers souffroit plus aisément l’un que l’autre. J’ai supposé qu’il n’avoit pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent avoir de l’amour pour elle sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j’eusse suivi l’histoire. L’ordre de leur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoiqu’elle ne vînt jamais en Syrie, la haine de Cléopâtre pour elle, la proposition sanglante qu’elle fait à ses fils, celle que cette princesse est obligée de leur faire pour se garantir, l’inclination qu’elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu’à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellissements de l’invention, et des acheminements vraisemblables à l’effet dénaturé que me présentoit l’histoire, et que les lois du poëme ne me permettoient pas de changer. Je l’ai même adouci tant que j’ai pu en Antiochus, que j’avois fait trop honnête homme, dans le reste de l’ouvrage, pour forcer à la fin sa mère à s’empoisonner soi-même.
On s’étonnera peut-être de ce que j’ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopatre, sur qui tombe toute l’action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s’étendre jusqu’à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j’ai fait ici, où depuis la narration du premier acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paroissent dans le cinquième, il n’y a rien que l’histoire avoue.
Pour le premier, je confesse ingénument que ce poëme devoit plutôt porter le nom de Cléopatre que de Rodogune ; mais ce qui m’a fait en user ainsi, a été la peur que j’ai eue qu’à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de cette fameuse et dernière reine d’Égypte, et ne confondît cette reine de Syrie avec elle, s’il l’entendoit prononcer. C’est pour cette même raison que j’ai évité de le mêler dans mes vers, n’ayant jamais fait parler de cette seconde Médée que sous celui de la Reine ; et je me suis enhardi à cette licence d’autant plus librement, que j’ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu’ils se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poëmes le nom des héros qu’ils y faisoient paroître, et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans l’action que les personnages épisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennes de Sophocle, que nous n’aurions jamais voulu nommer autrement, que la Mort d’Hercule.
Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à résoudre, et n’en voudrois pas donner mon opinion pour bonne : j’ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l’histoire, toutes les circonstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements, étoient en notre pouvoir ; au moins je ne pense point avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j’ai prise. Je m’en suis assez bien trouvé en cette tragédie ; mais comme je l’ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre, ce sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je vois que les savants s’en offensent ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m’obligeront de considérer les deux Électres de Sophocle et d’Euripide, qui conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu’il faut nécessairement conclure que l’une des deux est tout à fait de l’invention de son auteur. Ils pourront encore jeter l’œil sur l’Iphigènie in Tauris, que notre Aristote nous donne pour exemple d’une parfaite tragédie, et qui a bien la mine d’être toute de même nature, vu qu’elle n’est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa une biche en sa place. Enfin, ils pourront prendre garde à l’Hélène d’Euripide, où la principale action et les épisodes, le nœud et le dénoûement, sont entièrement inventés, sous des noms véritables.
Au reste, si quelqu’un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu’il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au trente-sixième livre, et l’ayant quittée, la reprend sur la fin du trente et huitième, et l’achève au trente-neuvième. Il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopatre tua son mari, mais qu’elle l’abandonna, et qu’il fut tué par le d’un des capitaines d’un Alexandre qu’il lui oppose. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu’il nomme Antiochus, et ne s’accorde avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils.
Le premier livre des Machabées, aux chapitres 11., 13., 14. et 15., parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Démétrius chez les Parthes ; mais il nomme ce pupille Antiochus, ainsi que Justin, et attribue la défaite de Tryphon à Antiochus, fils de Démétrius, et non pas à son frère, comme fait Appian, que j’ai suivi, et ne dit rien du reste.
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