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La Place royale

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

14,808 words · about 1 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
14,808 words · about 1 h 2 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 2 min
  3. Épître about 2 min
  4. Examen about 3 min
  5. Personnages under 1 min
  6. Acte I about 11 min
  7. Acte II about 11 min
  8. Acte III about 10 min
  9. Acte IV about 12 min
  10. Acte V about 12 min

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Front matter

Notice

Épître Examen Personnages

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Notice

NOTICE.

Le succès de la Galerie du Palais, dû en grande partie, comme notre poëte l’a remarqué lui-même, au plaisir qu’éprouvaient les spectateurs en se voyant transportés dans un endroit qu’ils fréquentaient d’ordinaire, l’engagea à choisir pour théâtre d’une autre comédie la place Royale, qui, à cette époque, était la promenade à la mode, le lieu de réunion de la société la plus brillante, le centre des rendez-vous et des intrigues amoureuses.

dit Scarron dans son Adieu au Marais et à la place Royale, composé en 1643 ; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie pleinement.

La prédilection de Corneille pour les titres empruntés à divers endroits fameux de la ville de Paris a été critiquée en ces termes par un de ses censeurs : « Il a fait voir une Mélite, la Galerie du Palais et la Place Royale, ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientôt le Cimetière Saint-Jean, la Samaritaine et la Place aux Veaux. »

Quant à Claveret, il ne blâme point ce procédé, mais il accuse Corneille de le lui avoir dérobé : « Ce que ma plume a produit autrefois ne m’a point fait rougir de honte, et si du temps que j’écrivois, vous ne m’eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n’eussiez pas tâché malicieusement d’éteindre ce peu de lumière, avec laquelle j’essayois de me faire connoître, établissant le titre d’une de vos pièces sur le fondement d’une seule rime. J’entends parler de votre Place Royale, que vous eussiez aussi bien appelée la Place Dauphine, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l’envie de me choquer ; pièce que vous vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j’y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n’a pas empêché que je n’en aye reçu tout le contentement que j’en pouvois légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations n’ayent honoré de quelques louanges l’invention de mon esprit. J’ajouterois bien qu’elle eut la gloire et le bonheur de plaire au Roi étant à Forges, plus qu’aucune autre des pièces qui parut lors sur son théâtre… »

La comédie de Corneille, jouée en 1635, ne fut imprimée qu’en vertu du privilége dont nous avons donné un extrait dans notre notice sur la Galerie du Palais ; l’achevé d’imprimer est du 20 février 1637. Le volume, de format , se compose de 4 feuillets liminaires et de 112 pages ; son titre exact est :

La Place Royalle, ou l’Amovrevx Extravagant. Comedie. À Paris, chez Augustin Courbé… M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy.

Le sous-titre : ou l’Amoureux Extrauagant, a disparu dès l’édition de 1644.

Épître

À MONSIEUR ***.

J’observe religieusement la loi que vous m’avez prescrite, et vous rends mes devoirs avec le même secret que je traiterois un amour, si j’étois homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m’acquitte, sans le faire connoître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d’un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d’établir des maxime qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur : elles s’imagineroient que vous ne pourriez l’approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale seroit plutôt un portrait de votre conduite qu’un effort de mon imagination ; et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d’intrigues où vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C’est de vous que j’ai appris que l’amour d’un honnête homme doit être toujours volontaire ; qu’on ne doit jamais aimer en un point qu’on ne puisse n’aimer pas ; que si on en vient jusque-là, c’est une tyrannie dont il faut secouer le joug ; et qu’enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d’obligation de notre amour, alors qu’elle est toujours l’effet de notre choix et de son mérite, que quand elle vient d’une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu’on ne sauroit nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître : il sembleroit que j’entreprendrois la justification de mon Alidor ; et ce n’est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l’autre. Un poëte n’est jamais garant des fantaisies qu’il donne à ses acteurs ; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j’appelle extravagant celui dont ils partent, et que par d’autres poëmes j’ai assez relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j’achève par là et que je n’ajoute à cette prière que je leur fais que la protestation d’être éternellement,

Examen

EXAMEN.

Je ne puis dire tant de bien de celle-ci que de la précédente. Les vers en sont plus forts ; mais il y a manifestement une duplicité d’action. Alidor, dont l’esprit extravagant se trouve incommodé d’un amour qui l’attache trop, veut faire en sorte qu’Angélique sa maîtresse se donne à son ami Cléandre ; et c’est pour cela qu’il lui fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu’il joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l’obliger dans sa colère à accepter les affections d’un autre. Ce dessein avorte, et la donne à Doraste contre son intention ; et cela l’oblige à en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, formés ainsi l’un après l’autre, font deux actions, et donnent deux âmes au poëme, qui d’ailleurs finit assez mal par un mariage de deux personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paroissent plus, à le bien prendre, que comme seconds acteurs. L’épilogue d’Alidor n’a pas la grâce de celui de la Suivante, qui ayant été très-intéressée dans l’action principale, et demeurant enfin sans amant, n’ose expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se plaint en elle-même, et fait par là connoître au spectateur l’assiette de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits.

Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque sa passion l’importune tellement qu’il veut bien outrager sa maîtresse pour s’en défaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui la fait obtenir à Doraste, sans s’embarrasser de nouveau pour l’intérêt d’un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui est si précieux. Cet amour de son repos n’empêche point qu’au cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse, malgré la résolution qu’il avoit prise de s’en défaire, et les trahisons qu’il lui a faites : de sorte qu’il semble ne commencer à l’aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela fait une inégalité de mœurs qui est vicieuse.

Le caractère d’Angélique sort de la bienséance, en ce qu’elle est trop amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal ; et il a été bon de lui donner un mauvais succès, bien qu’il ne soit pas besoin que les grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture imprime assez d’horreur pour en détourner les spectateurs. Il n’en est pas de même des fautes de cette nature, et elles pourroient engager un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l’on voyoit que ceux qui les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu’ils desirent.

Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l’usage, de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n’ai osé y placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu’elle fait sur la promptitude et l’imprudence de ses ressentiments, qui la font consentir à épouser l’objet de sa haine : j’ai mieux aimé rompre la liaison des scènes, et l’unité de lieu qui se trouve assez exacte en ce poëme à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l’entretien d’Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu si elle les avoit aperçus tous deux sur le théâtre ; et au lieu du soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à l’observer durant le bal, elle auroit eu sujet d’en prendre une entière certitude, et d’y donner un ordre qui eût rompu tout le nouveau dessein d’Alidor et l’intrique de la pièce.

En voilà assez sur celle-ci ; je passe aux deux qui restent dans ce volume.

Personnages

La scène est à Paris dans la place Royale.

Acte I

Ton frère, je l’avoue, a beaucoup de mérite ; Mais souffre qu’envers lui cet éloge m’acquitte, Et ne m’entretiens plus des feux qu’il a pour moi.

C’est me vouloir prescrire une trop dure loi. Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, Dénier mon secours aux tourments qu’il endure ? Quoi ! tu m’aimes, il meurt, et tu peux le guérir, Et sans t’importuner je le verrois périr ! Ne me diras-tu point que j’ai tort de le plaindre ?

C’est un mal bien léger qu’un feu qu’on peut éteindre.

Je sais qu’il le devroit, mais avec tant d’appas, Le moyen qu’il te voie et ne t’adore pas ? Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace ; On ne pourroit aussi m’y résoudre, en sa place ; Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, Te sauroient conserver ce que tu m’aurois pris.

S’il veut garder encor cette humeur obstinée, Je puis bien m’empêcher d’en être importunée, Feindre un peu de migraine, ou me faire celer : C’est un moyen bien court de ne lui plus parler ; Mais ce qui m’en déplaît et qui me désespère, C’est de perdre la sœur pour éviter le frère, Et me violenter à fuir ton entretien, Puisque te voir encor c’est m’exposer au sien. Du moins, s’il faut quitter cette douce pratique, Ne mets point en oubli l’amitié d’Angélique, Et crois que ses effets auront leur premier cours Aussitôt que ton frère aura d’autres amours.

Tu vis d’un air étrange et presque insupportable.

Que toi-même pourtant dois trouver équitable ;

Mais la raison sur toi ne sauroit l’emporter : Dans l’intérêt d’un frère on ne peut l’écouter.

Et par quelle raison négliger son martyre ?

Vois-tu, j’aime Alidor, et c’est assez te dire. Le reste des mortels pourroit m’offrir des vœux, Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux ; La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme Que par des sentiments dérobés à ma flamme. On ne doit point avoir des amants par quartier ; Alidor a mon cœur, et l’aura tout entier ; En aimer deux, c’est être à tous deux infidèle.

Qu’Alidor seul te rende à tout autre cruelle, C’est avoir pour le reste un cœur trop endurci.

Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

Dans l’obstination où je te vois réduite, J’admire ton amour, et ris de ta conduite. Fasse état qui voudra de ta fidélité, Je ne me pique point de cette vanité ; Et l’exemple d’autrui m’a trop fait reconnoître Qu’au lieu d’un serviteur c’est accepter un maître. Quand on n’en souffre qu’un, qu’on ne pense qu’à lui, Tous autres entretiens nous donnent de l’ennui ; Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,

Et de peur que le temps n’emporte ses ferveurs, Le combler chaque jour de nouvelles faveurs ; Notre âme, s’il s’éloigne, est chagrine, abattue ; Sa mort nous désespère et son change nous tue, Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, On dispose de nous sans prendre notre avis ; C’est rarement qu’un père à nos goûts s’accommode, Et lors juge quels fruits on a de ta méthode. Pour moi, j’aime un chacun, et sans rien négliger, Le premier qui m’en conte a de quoi m’engager : Ainsi tout contribue à ma bonne fortune ; Tout le monde me plaît, et rien ne m’importune. De mille que je rends l’un de l’autre jaloux, Mon cœur n’est à pas un, et se promet à tous : Ainsi tous à l’envi s’efforcent à me plaire ; Tous vivent d’espérance, et briguent leur salaire ; L’éloignement d’aucun ne sauroit m’affliger, Mille encore présents m’empêchent d’y songer. Je n’en crains point la mort, je n’en crains point le change ; Un monde m’en console aussitôt ou m’en venge. Le moyen que de tant et de si différents Quelqu’un n’ait assez d’heur pour plaire à mes parents ? Et si quelque inconnu m’obtient d’eux pour maîtresse, Ne crois pas que j’en tombe en profonde tristesse :

Il aura quelques traits de tant que je chéris, Et je puis avec joie accepter tous maris.

Voilà fort plaisamment tailler cette matière, Et donner à ta langue une libre carrière. Ce grand flux de raisons dont tu viens m’attaquer Est bon à faire rire, et non à pratiquer. Simple, tu ne sais pas ce que c’est que tu blâmes, Et ce qu’a de douceurs l’union de deux âmes ; Tu n’éprouvas jamais de quels contentements Se nourrissent les feux des fidèles amants. Qui peut en avoir mille en est plus estimée, Mais qui les aime tous de pas un n’est aimée ; Elle voit leur amour soudain se dissiper : Qui veut tout retenir laisse tout échapper.

Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes ; Ou si ces vieux abus te semblent légitimes, Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, Conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux : De mon frère par là soulage un peu les plaies ; Accorde un faux remède à des douleurs si vraies ; Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié, Ou du moins par vengeance et par inimitié.

Le beau prix qu’il auroit de m’avoir tant chérie, Si je ne le payois que d’une tromperie ! Pour salaire des maux qu’il endure en m’aimant, Il aura qu’avec lui je vivrai franchement.

Franchement, c’est-à-dire avec mille rudesses, Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses Qu’il tâche d’adoucir… Quoi ! me quitter ainsi ! Et sans me dire adieu ! le sujet ?

Le voici. Ma sœur, ne cherche plus une chose trouvée : Sa fuite n’est l’effet que de mon arrivée ; Ma présence la chasse, et son muet départ A presque devancé son dédaigneux regard.

Juge par là quels fruits produit mon entremise. Je m’acquitte des mieux de la charge commise ; Je te fais plus parfait mille fois que tu n’es : Ton feu ne peut aller au point où je le mets ; J’invente des raisons à combattre sa haine ; Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine, En grand péril d’y perdre encor son amitié, Et d’être en tes malheurs avec toi de moitié.

Ah ! tu ris de mes maux.

Que veux-tu que je fasse ? Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. Que serviroient mes pleurs ? Veux-tu qu’à tes tourments J’ajoute la pitié de mes ressentiments ?

Après mille mépris qu’a reçus ta folie, Tu n’es que trop chargé de ta mélancolie ; Si j’y joignois la mienne, elle t’accableroit, Et de mon déplaisir le tien redoubleroit ; Contraindre mon humeur me serait un supplice Qui me rendroit moins propre à te faire service. Vois-tu ? par tous moyens je te veux soulager ; Mais j’ai bien plus d’esprit que de m’en affliger. Il n’est point de douleur si forte en un courage Qui ne perde sa force auprès de mon visage ; C’est toujours de tes maux autant de rabattu : Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu’ils ont eu ? Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie ?

Tu me forces à rire en dépit que j’en aie ; Je souffre tout de toi, mais à condition D’employer tous tes soins à mon affection. Dis-moi par quelle ruse il faut…

Rentrons, mon frère : Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire.

Que je dois bien faire pitié De souffrir les rigueurs d’un sort si tyrannique ! J’aime Alidor, j’aime Angélique ; Mais l’amour cède à l’amitié, Et jamais on n’a vu sous les lois d’une belle D’amant si malheureux, ni d’ami si fidèle.

Ma bouche ignore mes desirs, Et de peur de se voir trahi par imprudence, Mon cœur n’a point de confidence Avec mes yeux ni mes soupirs : Tous mes vœux sont muets, et l’ardeur de ma flamme S’enferme tout entière au-dedans de mon âme.

Je feins d’aimer en d’autres lieux ; Et pour en quelque sorte alléger mon supplice, Je porte du moins mon service À celle qu’elle aime le mieux. Phylis, à qui j’en conte, a beau faire la fine ; Son plus charmant appas, c’est d’être sa voisine.

Esclave d’un œil si puissant, Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, Trop récompensé, dans ma peine, D’un de ses regards en passant. Je n’en veux à Phylis que pour voir Angélique, Et mon feu, qui vient d’elle, auprès d’elle s’explique.

Ami, mieux aimé mille fois, Faut-il, pour m’accabler de douleurs infinies, Que nos volontés soient unies Jusqu’à faire le même choix ? Viens quereller mon cœur d’avoir tant de foiblesse Que de se laisser prendre au même œil qui te blesse.

Mais plutôt vois te préférer À celle que le tien préfère à tout le monde, Et ton amitié sans seconde N’aura plus de quoi murmurer. Ainsi je veux punir ma flamme déloyale ; Ainsi…

Te rencontrer dans la place Royale, Solitaire, et si près de ta douce prison, Montre bien que Phylis n’est pas à la maison.

Mais voir de ce côté ta démarche avancée Montre bien qu’Angélique est fort dans ta pensée.

Hélas ! c’est mon malheur : son objet trop charmant, Quoi que je puisse faire, y règne absolument.

De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine ?

Rien moins, et c’est par là que redouble ma peine :

Ce n’est qu’en m’aimant trop qu’elle me fait mourir, Un moment de froideur, et je pourrois guérir ; Une mauvaise œillade, un peu de jalousie, Et j’en aurois soudain passé ma fantaisie ; Mais las ! elle est parfaite, et sa perfection N’approche point encor de son affection ; Point de refus pour moi, point d’heures inégales ; Accablé de faveurs à mon repos fatales, Sitôt qu’elle voit jour à d’innocents plaisirs, Je vois qu’elle devine et prévient mes desirs ; Et si j’ai des rivaux, sa dédaigneuse vue Les désespère autant que son ardeur me tue.

Vit-on jamais amant de la sorte enflammé, Qui se tînt malheureux pour être trop aimé ?

Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ? Penses-tu qu’il s’arrête aux sentiments vulgaires ? Les règles que je suis ont un air tout divers : Je veux la liberté dans le milieu des fers. Il ne faut point servir d’objet qui nous possède ; Il ne faut point nourrir d’amour qui ne nous cède : Je le hais, s’il me force : et quand j’aime, je veux Que de ma volonté dépendent tous mes vœux, Que mon feu m’obéisse au lieu de me contraindre, Que je puisse à mon gré l’enflammer et l’éteindre, Et toujours en état de disposer de moi, Donner quand il me plaît et retirer ma foi. Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle :

Mes pensers ne sauroient m’entretenir que d’elle ; Je sens de ses regards mes plaisirs se borner ; Mes pas d’autre côté n’oseroient se tourner ; Et de tous mes soucis la liberté bannie Me soumet en esclave à trop de tyrannie. J’ai honte de souffrir les maux dont je me plains, Et d’éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. Je n’ai que trop langui sous de si rudes gênes : À tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes, De crainte qu’un hymen, m’en ôtant le pouvoir, Fît d’un amour par force un amour par devoir.

Crains-tu de posséder un objet qui te charme ?

Ne parle point d’un nœud dont le seul nom m’alarme. J’idolâtre Angélique : elle est belle aujourd’hui, Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui ? Et pour peu qu’elle dure, aucun me peut-il dire Si je pourrai l’aimer jusqu’à ce qu’elle expire ? Du temps, qui change tout, les révolutions Ne changent-elles pas nos résolutions ? Est-ce une humeur égale et ferme que la nôtre ? N’a-t-on point d’autres goûts en un âge qu’en l’autre ? Juge alors le tourment que c’est d’être attaché,

Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. Cependant Angélique, à force de me plaire, Me flatte doucement de l’espoir du contraire ; Et si d’autre façon je ne me sais garder, Je sens que ses attraits m’en vont persuader. Mais puisque son amour me donne tant de peine, Je la veux offenser pour acquérir sa haine, Et mériter enfin un doux commandement Qui prononce l’arrêt de mon bannissement. Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire : Puisqu’elle me plaît trop, il me faut lui déplaire. Tant que j’aurai chez elle encor le moindre accès, Mes desseins de guérir n’auront point de succès.

Étrange humeur d’amant !

Étrange, mais utile. Je me procure un mal pour en éviter mille.

Tu ne prévois donc pas ce qui t’attend de maux, Quand un rival aura le fruit de tes travaux ? Pour se venger de toi, cette belle offensée Sous les lois d’un mari sera bientôt passée ; Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus Ne te rendront aucun de tant de biens perdus !

Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence,

Je perdrai mon amour avec mon espérance, Et qu’y trouvant alors sujet d’aversion, Ma liberté naîtra de ma punition.

Après cette assurance, ami, je me déclare. Amoureux dès longtemps d’une beauté si rare, Toi seul de la servir me pouvois empêcher ; Et je n’aimois Phylis que pour m’en approcher. Souffre donc maintenant que pour mon allégeance Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance ; Que des ressentiments qu’elle aura contre toi Je tire un avantage en lui portant ma foi, Et que cette colère en son âme conçue Puisse de mes desirs faciliter l’issue.

Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, Ce supplice éternel, ne te fait point de peur, À moi ne tiendra pas que la beauté que j’aime Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux ; Mais songe que l’hymen fait bien des malheureux.

J’en veux bien faire essai ; mais d’ailleurs, quand j’y pense, Peut-être seulement le nom d’époux t’offense, Et tu voudrois qu’un autre…

Ami, que me dis-tu ?

Connois mieux Angélique et sa haute vertu ; Et sache qu’une fille a beau toucher mon âme, Je ne la connois plus dès l’heure qu’elle est femme. De mille qu’autrefois tu m’as vu caresser, En pas une un mari pouvoit-il s’offenser ? J’évite l’apparence autant comme le crime ; Je fuis un compliment qui semble illégitime ; Et le jeu m’en déplaît, quand on fait à tous coups Causer un médisant et rêver un jaloux. Encor que dans mon feu mon cœur ne s’intéresse, Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l’adresse, Et garder, si je puis, parmi ces fictions, Un renom aussi pur que mes intentions. Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique, Si tu veux en ma place être aimé d’Angélique, Allons tout de ce pas ensemble imaginer Les moyens de la perdre et de te la donner, Et quelle invention sera la plus aisée.

Allons. Ce que j’ai dit n’étoit que par risée.

FIN DU PREMIER ACTE.

Acte II

De cette trahison ton maître est donc l’auteur ?

Assez imprudemment il m’en fait le porteur. Comme il se rend par là digne qu’on le prévienne, Je veux bien en faire une en haine de la sienne ; Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous.

Contre ce que je vois le mien encor s’obstine. Qu’Alidor ait écrit cette lettre à Clarine, Et qu’ainsi d’Angélique il se voulût jouer !

Il n’aura pas le front de le désavouer. Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes :

Pour s’en pouvoir défendre il lui faudroit des charmes. Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous, Et ne m’exposez point aux traits de son courroux ; Que je vous puisse encor trahir son artifice, Et pour mieux vous servir, rester à son service.

Rien ne m’échappera qui te puisse toucher : Je sais ce qu’il faut dire, et ce qu’il faut cacher.

Feignez d’avoir reçu ce billet de Clarine, Et que…

Ne m’instruis point, et va, qu’il ne devine.

Mais…

Ne réplique plus, et va-t’en.

J’obéis.

Mes feux, il est donc vrai que l’on vous a trahis ? Et ceux dont Alidor montroit son âme atteinte Ne sont plus que fumée, ou n’étoient qu’une feinte ? Que la foi des amants est un gage pipeur ! Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur !

Qu’on est peu dans leur cœur pour être dans leur bouche ! Et que malaisément on sait ce qui les touche ! Mais voici l’infidèle. Ah ! qu’il se contraint bien !

Puis-je avoir un moment de ton cher entretien ? Mais j’appelle un moment, de même qu’une année Passe entre deux amants pour moins qu’une journée.

Avec de tels discours oses-tu m’aborder, Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder ? As-tu cru que le ciel consentît à ma perte, Jusqu’à souffrir encor ta lâcheté couverte ? Apprends, perfide, apprends que je suis hors d’erreur ; Tes yeux ne me sont plus que des objets d’horreur ; Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine, N’eut jamais tant d’amour qu’elle a pour toi de haine.

Voilà me recevoir avec des compliments Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants. Quel en est le sujet ?

Le sujet ? lis, parjure ; Et puis accuse-moi de te faire une injure !

LETTRE SUPPOSÉE D’ALIDOR À CLARINE.

Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas : Alors que je l’aimais, je ne la connus pas ; Et de quelques attraits que ce monde vous vante,

Autant à ses défauts qu’à vos perfections.

Eh bien, ta perfidie est-elle en évidence ?

Est-ce là tant de quoi ?

Tant de quoi ? l’impudence ! Après mille serments il me manque de foi, Et me demande encor si c’est là tant de quoi ! Change, si tu le veux : je n’y perds qu’un volage ; Mais en m’abandonnant, laisse en paix mon visage ; Oublie avec ta foi ce que j’ai de défauts ; N’établis point tes feux sur le peu que je vaux ; Fais que, sans m’y mêler, ton compliment s’explique, Et ne le grossis point du mépris d’Angélique.

Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs !

Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants !

Ce traître vit encore, il me voit, il respire, Il m’affronte, il l’avoue, il rit quand je soupire.

Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner ; Il devroit avec vous être d’intelligence.

(Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor continue.)

Le digne et grand objet d’une haute vengeance ! Vous traitez du papier avec trop de rigueur.

Que n’en puis-je autant faire à ton perfide cœur !

Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite. Pour dire franchement votre peu de mérite, Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux Qu’on doive tout à l’heure être mis en morceaux ? Si ce crime autrement ne sauroit se remettre,

(Il lui présente aux yeux un miroir qu’elle porte à sa ceinture.)

Cassez : ceci vous dit encor pis que ma lettre.

S’il me dit mes défauts autant ou plus que toi, Déloyal, pour le moins il n’en dit rien qu’à moi : C’est dedans son cristal que je les étudie ;

Mais après il s’en tait, et moi j’y remédie ; Il m’en donne un avis sans me les reprocher, Et, me les découvrant, il m’aide à les cacher.

Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. Ne présumiez-vous point que j’irois, à mains jointes, Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de soupirs, Vous faire offre à genoux de mille repentirs ? Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue !

Insolent ! ôte-toi pour jamais de ma vue.

Me défendre vos yeux après mon changement, Appelez-vous cela du nom de châtiment ? Ce n’est que me bannir du lieu de mon supplice ; Et ce commandement est si plein de justice, Que bien que je renonce à vivre sous vos lois, Je vais vous obéir pour la dernière fois.

Commandement honteux, où ton obéissance N’est qu’un signe trop clair de mon peu de puissance, Où ton bannissement a pour toi des appas, Et me devient cruel de ne te l’être pas ! À quoi se résoudra désormais ma colère, Si ta punition te tient lieu de salaire ? Que mon pouvoir me nuit ! et qu’il m’est cher vendu ! Voilà ce que me vaut d’avoir trop attendu :

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