Read here

La Suite du Menteur

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

21,209 words · about 1 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1862 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Suite_du_Menteur&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
21,209 words · about 1 h 29 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 3 min
  3. Épître about 6 min
  4. Examen about 2 min
  5. Liste des éditions under 1 min
  6. Personnages under 1 min
  7. Acte I about 15 min
  8. Acte II about 14 min
  9. Acte III about 14 min
  10. Acte IV about 15 min
  11. Acte V about 12 min
  12. Appendice about 8 min

Continue:

Front matter

Notice Épître Examen Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

La Suite du Menteur

Personnages Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Notice

Nous avons peu de chose à dire de la Suite du Menteur. La comparaison entre cet ouvrage et la comédie de Lope de Vega intitulée Amar sin saber á quien, « Aimer sans savoir qui, » sera faite avec toute la compétence désirable dans l’Appendice que nous devons à l’inépuisable obligeance de (voyez p.391-395) ; et quant à l’histoire de la représentation, nous l’avons presque racontée d’avance en parlant du Menteur lui-même. La scène du premier acte, citée par nous dans la Notice précédente, prouve que les personnages de Dorante et de Cléon furent remplis par les acteurs qui les avaient déjà représentés dans le premier ouvrage, et donne sur ces deux comédiens de curieux détails, auxquels nous nous contentons de renvoyer.

Cette pièce fut jouée vers la fin de 1643, et il est permis de conjecturer qu’elle fut lue par Corneille au chancelier Seguier, au commencement d’août de la même année. Voici sur quoi se fonde cette opinion. On lit à la suite d’un passage de la Bibliothèque françoise de Gouget où il vient d’être question de la correspondance manuscrite de Chapelain : « Ces lettres… de même que quelques autres, montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent chancelier Seguier et l’hôtel de Rambouillet, et qu’il lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre. » L’indication marginale qui accompagne ce passage porte : « Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652. » De ces deux dates la première ne peut se rapporter qu’à la Suite du Menteur et la seconde qu’à Pertharite, joué en 1653. Par malheur, il est impossible de recourir au texte même : car, bien que possède la plus grande partie des lettres inédites de Chapelain, « cette précieuse copie autographe est, comme le fait remarquer , incomplète d’un volume (1641 à 1658). » Ce que nous venons de dire prouve que Gouget avait probablement parcouru ce volume aujourd’hui perdu, et, faute de mieux, son témoignage nous fournira encore d’utiles renseignements en d’autres circonstances.

Corneille reconnaît en plus d’un endroit que la pièce qui nous occupe a beaucoup moins bien réussi que la précédente ; mais il nous apprend que, « quatre ou cinq ans après, la troupe du Marais la remit au théâtre avec un succès plus heureux. » C’est sans doute cette phrase qui a fait supposer fort gratuitement que le Menteur et la Suite n’avaient pas d’abord été donnés au Marais, mais qu’ils y avaient seulement été repris.

Voltaire affectionnait cet ouvrage ; il s’exprime ainsi dans la préface du commentaire qu’il lui a consacré : « La Suite du Menteur ne réussit point. Serait-il permis de dire qu’avec quelques changements elle ferait au théâtre plus d’effet que le Menteur même ? »

Andrieux voulut tenter l’aventure ; il mit la pièce en quatre actes, et la fit ainsi représenter, le 26 germinal an (1803), sur le théâtre Louvois. Puis, mécontent de son essai, qui avait pourtant été accueilli d’une manière assez favorable, il crut pouvoir trouver des modifications plus heureuses, remit l’ouvrage en cinq actes, et le fit jouer en 1810, avec de nouveaux changements, sur le théâtre de l’Impératrice (aujourd’hui l’Odéon). Toutefois, cette comédie n’a pu se maintenir au répertoire ; mais aucune peut-être ne mériterait davantage de devenir l’objet, au moins passager, d’une de ces intéressantes reprises que, depuis quelque temps, le Théâtre-Français a si à propos multipliées. En effet, si le plan et l’ordonnance laissent quelque chose à désirer, la Suite du Menteur n’en offre pas moins des rôles excellents, des scènes charmantes et des situations fort gaies.

L’édition originale a pour titre : La Svite du Menteur, comedie. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille… et Augustin Courbé… M.DC.XLV, de 6 feuillets et 136 pages. On lit à la fin du privilége : « Acheué d’imprimer pour la premiere fois à Rouen, par Laurens Maurry, ce dernier septembre 1645. »

Épître

ÉPÎTRE.

Je vous avois bien dit que le Menteur ne seroit pas le dernier emprunt ou larcin que je ferois chez les Espagnols : en voici une Suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amar sin saber á quien. Elle n’a pas été si heureuse au théâtre que l’autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n’est pas que j’en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple : la faute en est toute à moi, qui devois mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j’étois de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de plaire, je tâcherois de vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l’autre, à cause que Dorante y paroît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre ; au lieu qu’en l’autre, il ne donne que des imperfections à éviter ; mais pour moi, qui tiens avec Aristote et Horace que notre art n’a pour but que le divertissement, j’avoue qu’il est ici bien moins à estimer qu’en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes ses grâces, et qu’il semble avoir quitté la meilleure part de ses agréments lorsqu’il a voulu se corriger de ses défauts. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connoître, d’en ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garant de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient. À cela, je vous dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l’art sont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant plus le mérite, qu’ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s’il est obligé de prendre soin de l’utile, il évite seulement une faute quand il s’en acquitte, et n’est digne d’aucune louange. C’est mon Horace qui me l’apprend :

En effet, Monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poëme dramatique dans l’unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne seroit qu’un monstre. Pour moi, j’estime extrêmement ceux qui mêlent l’utile au délectable, et d’autant plus qu’ils n’y sont pas obligés par les règles de la poésie ; je suis bien aise de dire d’eux avec notre docteur :

mais je dénie qu’ils faillent contre ces règles, lorsqu’ils ne l’y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s’être pas proposé un objet assez digne d’eux, ou si vous me permettez de parler un peu chrétiennement, de n’avoir pas eu assez de charité pour prendre l’occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent. Pourvu qu’ils ayent trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art ; et s’ils pèchent, ce n’est pas contre lui, c’est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d’Horace là-dessus, je n’ai qu’à répéter ce que j’en ai déjà pris : puisqu’il ne tient pas qu’on soit digne de louange quand on n’a fait que s’acquitter de ce qu’on doit, et qu’il en donne tant à celui qui joint l’utile à l’agréable, il est aisé de conclure qu’il tient que celui-là fait plus qu’il n’étoit obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire ayent d’assez bons yeux pour trouver le mot d’utilité dans tout son Art poétique : quand il recherche la cause de la poésie, il ne l’attribue qu’au plaisir que les hommes reçoivent de l’imitation ; et comparant l’une à l’autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu’elle contient tout ce qu’il y a d’agréable dans le poëme ; et c’est pour cela qu’il l’appelle l’âme de la tragédie. Cependant, quand on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu’il permet de la retrancher entièrement, et demeure d’accord qu’on peut faire une tragédie sans mœurs. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du Menteur, qui a donné lieu à cette Suite, que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n’avoir pas ce noble mélange de l’utilité, d’autant qu’elle semble violer une autre maxime, qu’on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n’étant que fourbes et menteries ; et néanmoins il obtient enfin ce qu’il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle de théâtre, j’ai failli ; et si c’est en ce point seul que consiste l’utilité de la poésie, je n’y en ai point mêlé. Pour le premier, je n’ai qu’à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens ; et sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournit assez : Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périr le Roi et sa fille et tué ses enfants ; dans la Troade, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément ; dans Agamemnon, il est assassiné par sa femme et par son adultère, qui s’empare de son trône sans qu’on voie tomber de foudre sur leurs têtes ; Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère après lui avoir fait manger ses enfants. Et, dans les comédies de Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l’argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés ; et des esclaves, qui, après avoir conduit toute l’intrique et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense ? Ce sont des exemples qui ne seroient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poëte quand il en enrichit son ouvrage. J’en trouve deux à mon sens : l’une empruntée de la morale, l’autre qui lui est particulière : celle-là se rencontre aux sentences et réflexions que l’on peut adroitement semer presque partout ; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu’on les sache mettre en leur jour, et les faire connoître par leur véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d’une laide femme ne laisse pas d’être beau, et qu’il n’est pas besoin d’avertir que l’original n’en est pas aimable pour empêcher qu’on l’aime, il en est de même dans notre peinture parlante : quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n’est point besoin d’en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu’il ne les faut pas imiter ; et je m’assure que toutes les fois que le Menteur a été représenté, bien qu’on l’ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l’objet de ses derniers desirs, il n’y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n’ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d’écolier, dont il faut qu’on se corrige avec soin, si l’on veut passer pour honnête homme. Je vous dirois qu’il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions ; mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler, puisque ce n’est qu’une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d’utilité dont je vous viens d’entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant d’agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de l’art. Telle qu’elle est, je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur,

Examen

EXAMEN.

L’effet de celle-ci n’a pas été si avantageux que celui de la précédente, bien qu’elle soit mieux écrite. L’original espagnol est de Lope de Végue sans contredit, et a ce défaut que ce n’est que le valet qui fait rire, au lieu qu’en l’autre les principaux agréments sont dans la bouche du maître. L’on a pu voir par les divers succès quelle différence il y a entre les railleries spirituelles d’un honnête homme de bonne humeur, et les bouffonneries froides d’un plaisant à gages. L’obscurité que fait en celle-ci le rapport à l’autre a pu contribuer quelque chose à sa disgrâce, y ayant beaucoup de choses qu’on ne peut entendre, si l’on n’a l’idée présente du Menteur. Elle a encore quelques défauts particuliers. Au second acte, Cléandre raconte à sa sœur la générosité de Dorante qu’on a vue au premier, contre la maxime qu’il ne faut jamais faire raconter ce que le spectateur a déjà vu. Le cinquième est trop sérieux pour une pièce si enjouée, et n’a rien de plaisant que la première scène entre un valet et une servante. Cela plaît si fort en Espagne, qu’ils font souvent parler bas les amants de condition, pour donner lieu à ces sortes de gens de s’entre-dire des badinages ; mais en France, ce n’est pas le goût de l’auditoire. Leur entretien est plus supportable au premier acte, cepen- dant que Dorante écrit ; car il ne faut jamais laisser le théâtre sans qu’on y agisse, et l’on n’y agit qu’en parlant. Ainsi Dorante qui écrit ne le remplit pas assez ; et toutes les fois que cela arrive, il faut fournir l’action par d’autres gens qui parlent. Le second débute par une adresse digne d’être remarquée, et dont on peut former cette règle, que quand on a quelque occasion de louer une lettre, un billet ou quelque autre pièce éloquente ou spirituelle, il ne faut jamais la faire voir, parce qu’alors c’est une propre louange que le poëte se donne à soi-même ; et souvent le mérite de la chose répond si mal aux éloges qu’on en fait, que j’ai vu des stances présentées à une maîtresse, qu’elle vantoit d’une haute excellence, bien qu’elles fussent très médiocres, et cela devenoit ridicule. Mélisse loue ici la lettre que Dorante lui a écrite ; et comme elle ne la lit point, l’auditeur a lieu de croire qu’elle est aussi bien faite qu’elle le dit. Bien que d’abord cette pièce n’eût pas grande approbation, quatre ou cinq ans après la troupe du Marais la remit sur le théâtre avec un succès plus heureux ; mais aucune des troupes qui courent les provinces ne s’en est chargée. Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n’y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.

Liste des éditions

ÉDITION SÉPARÉE.

1645 .

RECUEILS.

1648 in-12 ; | 1663 in-fol ;

1652 in-12 ; | 1664 ;

1654 in-12 ; | 1668 in-12 ;

1656 in-12 ; | 1682 in-12.

1660 ;

Personnages

La scène est à Lyon.

Acte I

LA SUITE DU MENTEUR.

COMÉDIE.

(Dorante paroît écrivant dans une prison, et le geôlier ouvrant la porte à Cliton et le lui montrant.)

Ah ! Monsieur, c’est donc vous ?

Cliton, je te revoi ?

Je vous trouve, Monsieur, dans la maison du Roi ! Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie, Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie ?

Tu le sauras tantôt. Mais qui t’amène ici ?

Les soins de vous chercher.

Tu prends trop de souci ; Et bien qu’après deux ans ton devoir s’en avise,

Ta rencontre me plaît, j’en aime la surprise : Ce devoir, quoique tard, enfin s’est éveillé.

Et qui savoit, Monsieur, où vous étiez allé ? Vous ne nous témoigniez qu’ardeur et qu’allégresse, Qu’impatients desirs de posséder Lucrèce ; L’argent étoit touché, les accords publiés, Le festin commandé, les parents conviés, Les violons choisis, ainsi que la journée : Rien ne sembloit plus sûr qu’un si proche hyménée ; Et parmi ces apprêts, la nuit d’auparavant, Vous sûtes faire gille, et fendîtes le vent. Comme il ne fut jamais d’éclipse plus obscure, Chacun sur ce départ forma sa conjecture : Tous s’entre-regardoient, étonnés, ébahis ; L’un disoit : « Il est jeune, il veut voir le pays ; » L’autre : « Il s’est allé battre, il a quelque querelle ; » L’autre d’une autre idée embrouilloit sa cervelle ; Et tel vous soupçonnoit de quelque guérison D’un mal privilégié dont je tairai le nom. Pour moi, j’écoutois tout, et mis dans mon caprice Qu’on ne devinoit rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenoit plus de crédit M’étoit aussi suspect que si vous l’eussiez dit ; Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse, Attendant le boiteux, je consolois Lucrèce.

Je l’aimois, je te jure ; et pour la posséder,

Mon amour mille fois voulut tout hasarder ; Mais quand j’eus bien pensé que j’allois à mon âge Au sortir de Poitiers entrer au mariage, Que j’eus considéré ses chaînes de plus près, Son visage à ce prix n’eut plus pour moi d’attraits : L’horreur d’un tel lien m’en fit de la maîtresse ; Je crus qu’il falloit mieux employer ma jeunesse, Et que quelques appas qui pussent me ravir, C’étoit mal en user que sitôt m’asservir. Je combats toutefois ; mais le temps qui s’avance Me fait précipiter en cette extravagance ; Et la tentation de tant d’argent touché M’achève de pousser où j’étois trop penché. Que l’argent est commode à faire une folie ! L’argent me fait résoudre à courir l’Italie. Je pars de nuit en poste, et d’un soin diligent Je quitte la maîtresse, et j’emporte l’argent. Mais, dis-moi, que fit-elle, et que dit lors son père ? Le mien, ou je me trompe, étoit fort en colère ?

D’abord de part et d’autre on vous attend sans bruit ; Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit ; Enfin, n’espérant plus, on éclate, on foudroie. Lucrèce par dépit témoigne de la joie, Chante, danse, discourt, rit ; mais, sur mon honneur ! Elle enrageait, Monsieur, dans l’âme, et de bon cœur. Ce grand bruit s’accommode, et pour plâtrer l’affaire, La pauvre délaissée épouse votre père, Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret, D’un visage content prend le change à regret. L’éclat d’un tel affront l’ayant trop décriée,

Il n’est à son avis que d’être mariée ; Et comme en un naufrage on se prend où l’on peut, En fille obéissante elle veut ce qu’on veut. Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde, C’est-à-dire qu’il prend la poste à l’autre monde ; Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

J’ai su sa mort à Rome, où j’en ai pris le deuil.

Elle a laissé chez vous un diable de ménage : Ville prise d’assaut n’est pas mieux au pillage ; La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du Roi : Où qu’ils jettent la main ils font rafles entières ; Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières ; Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous, Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous. J’apprends qu’on vous a vu cependant à Florence. Pour vous donner avis je pars en diligence ; Et je suis étonné qu’en entrant dans Lyon Je vois courir du peuple avec émotion. Je veux voir ce que c’est ; et je vois, ce me semble, Pousser dans la prison quelqu’un qui vous ressemble, On m’y permet l’entrée ; et vous trouvant ici, Je trouve en même temps mon voyage accourci. Voilà mon aventure, apprenez-moi la vôtre.

La mienne est bien étrange, on me prend pour un autre.

J’eusse osé le gager. Est-ce meurtre ou larcin ?

Suis-je fait en voleur ou bien en assassin ? Traître, en ai-je l’habit, ou la mine, ou la taille ?

Connoît-on à l’habit aujourd’hui la canaille, Et n’est-il point, Monsieur, à Paris de filous Et de taille et de mine aussi bonnes que vous ?

Tu dis vrai, mais écoute. Après une querelle Qu’à Florence un jaloux me fit pour quelque belle, J’eus avis que ma vie y couroit du danger : Ainsi donc sans trompette il fallut déloger. Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France, Où, sitôt que je suis en pays d’assurance, Comme d’avoir couru je me sens un peu las, J’abandonne la poste, et viens au petit pas. Approchant de Lyon, je vois dans la campagne…

N’aurons-nous point ici de guerres d’Allemagne ?

Que dis-tu ?

Rien, Monsieur, je gronde entre mes dents Du malheur qui suivra ces rares incidents ; J’en ai l’âme déjà toute préoccupée.

Donc à deux cavaliers je vois tirer l’épée ; Et pour en empêcher l’événement fatal, J’y cours la mienne au poing, et descends de cheval. L’un et l’autre, voyant à quoi je me prépare, Se hâte d’achever avant qu’on les sépare, Presse sans perdre temps, si bien qu’à mon abord

D’un coup que l’un allonge, il blesse l’autre à mort. Je me jette au blessé, je l’embrasse, et j’essaie Pour arrêter son sang de lui bander sa plaie ; L’autre, sans perdre temps en cet événement, Saute sur mon cheval, le presse vivement, Disparoît, et mettant à couvert le coupable, Me laisse auprès du mort faire le charitable. Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés, Qu’au bruit de ce duel trois sergents éveillés, Tous gonflés de l’espoir d’une bonne lippée, Me découvrirent seul, et la main à l’épée. Lors, suivant du métier le serment solennel, Mon argent fut pour eux le premier criminel ; Et s’en étant saisis aux premières approches, Ces messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches, Et moi, non sans couleur, encore qu’injustement, Je fus conduit par eux en cet appartement. Qui te fait ainsi rire, et qu’est-ce que tu penses ?

Je trouve ici, Monsieur, beaucoup de circonstances : Vous en avez sans doute un trésor infini ? Votre hymen de Poitiers n’en fut pas mieux fourni ; Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre, Le pistolet ensemble, et l’épée, et la montre.

Je me suis bien défait de ces traits d’écolier Dont l’usage autrefois m’étoit si familier ; Et maintenant, Cliton, je vis en honnête homme.

Vous êtes amendé du voyage de Rome ;

Et votre âme en ce lieu, réduite au repentir, Fait mentir le proverbe en cessant de mentir. Ah ! j’aurois plutôt cru…

Le temps m’a fait connoître Quelle indignité c’est, et quel mal en peut naître.

Quoi ! ce duel, ces coups si justement portés, Ce cheval, ces sergents…

Autant de vérités.

J’en suis fâché pour vous, Monsieur, et surtout d’une, Que je ne compte pas à petite infortune : Vous êtes prisonnier, et n’avez point d’argent ; Vous serez criminel.

Je suis trop innocent.

Ah ! Monsieur, sans argent est-il de l’innocence ?

Fort peu ; mais dans ces murs Philiste a pris naissance, Et comme il est parent des premiers magistrats, Soit d’argent, soit d’amis, nous n’en manquerons pas. J’ai su qu’il est en ville, et lui venois d’écrire Lorsqu’ici le concierge est venu t’introduire. Va lui porter ma lettre.

Avec un tel secours Vous serez innocent avant qu’il soit deux jours. Mais je ne comprends rien à ces nouveaux mystères :

Les filles doivent être ici fort volontaires ; Jusque dans la prison elles cherchent les gens.

Il ne fait que sortir des mains de trois sergents ; Je t’en veux avertir : un fol espoir te trouble ; Il cajole des mieux, mais il n’a pas le double.

J’en apporte pour lui.

Pour lui ! tu m’as dupé ; Et je doute sans toi si nous aurions soupé.

Avec ce passe-port suis-je la bienvenue ?

Tu nous vas à tous deux donner dedans la vue.

Ai-je bien pris mon temps ?

Le mieux qu’il se pouvait. C’est une honnête fille, et Dieu nous la devoit : Monsieur, écoutez-la.

Que veut-elle ?

Une dame Vous offre en cette lettre un cœur tout plein de flamme.

Une dame ?

Lisez sans faire de façons : Dieu nous aime, Monsieur, comme nous sommes bons ; Et ce n’est pas là tout, l’amour ouvre son coffre, Et l’argent qu’elle tient vaut bien le cœur qu’elle offre.

Au bruit du monde qui vous conduisoit prisonnier, j’ai mis les yeux à la fenêtre, et vous ai trouvé de si bonne mine, que mon cœur est allé dans la même prison que vous, et n’en veut point sortir tant que vous y serez. Je ferai mon possible pour vous en tirer au plus tôt. Cependant obligez-moi de vous servir de ces cent pistoles que je vous envoie : vous en pouvez avoir besoin en l’état où vous êtes, et il m’en demeure assez d’autres à votre service. (Dorante continue.)

Cette lettre est sans nom.

Les mots en sont françois.

(À Lyse.)

Dis-moi, sont-ce louis, ou pistoles de poids ?

Tais-toi.

Pour ma maîtresse il est de conséquence De vous taire deux jours son nom et sa naissance ; Ce secret trop tôt su peut la perdre d’honneur.

Je serai cependant aveugle en mon bonheur ? Et d’un si grand bienfait j’ignorerai la source ?

Curiosité bas, prenons toujours la bourse : Souvent c’est perdre tout que vouloir tout savoir.

Puis-je la lui donner ?

Donne, j’ai tout pouvoir, Quand même ce seroit le trésor de Venise.

Tout beau, tout beau, Cliton, il nous faut…

Lâcher prise ? Quoi ? c’est ainsi, Monsieur…

Parleras-tu toujours ?

Et voulez-vous du ciel renvoyer le secours ?

Accepter de l’argent porte en soi quelque honte.

Je m’en charge pour vous, et la prends pour mon conte.

Écoute un mot.

Je tremble, il va la refuser.

Ta maîtresse m’oblige.

Il en veut mieux user. Oyons.

Sa courtoisie est extrême et m’étonne ; Mais…

Le diable de mais !

Mais qu’elle me pardonne…

Je me meurs, je suis mort.

Si j’en change l’effet, Et reçois comme un prêt le don qu’elle me fait.

Je suis ressuscité ; prêt ou don, ne m’importe.

Prends. Je le lui rendrai même avant que je sorte.

Écoute un mot : tu peux t’en aller à l’instant, Et revenir demain avec encore autant ; Et vous, Monsieur, songez à changer de demeure : Vous serez innocent avant qu’il soit une heure.

Ne me romps plus la tête ; et toi, tarde un moment : J’écris à ta maîtresse un mot de compliment.

(Dorante va écrire sur la table.)

Dirons-nous cependant deux mots de guerre ensemble ?

Disons.

Contemple-moi.

Toi ?

Oui, moi. Que t’en semble ? Dis.

Que tout vert et rouge, ainsi qu’un perroquet, Tu n’es que bien en cage, et n’as que du caquet.

Tu ris. Cette action, qu’est-elle ?

Ridicule.

Et cette main ?

De taille à bien ferrer la mule.

Cette jambe, ce pied ?

Si tu sors des prisons, Dignes de t’installer aux Petites-Maisons.

Ce front ?

Est un peu creux.

Cette tête ?

Un peu folle.

Ce ton de voix enfin avec cette parole ?

Ah ! c’est là que mes sens demeurent étonnés : Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez.

Je meure, ton humeur me semble si jolie, Que tu me vas résoudre à faire une folie. Touche, je veux t’aimer, tu seras mon souci : Nos maîtres font l’amour, nous le ferons aussi. J’aurai mille beaux mots tous les jours à te dire ; Je coucherai de feux, de sanglots, de martyre ; Je te dirai : « Je meurs, je suis dans les abois, Je brûle… »

Et tout cela de ce beau ton de voix ? Ah ! si tu m’entreprends deux jours de cette sorte, Mon cœur est déconfit, et je me tiens pour morte ; Si tu me veux en vie, affoiblis ces attraits, Et retiens pour le moins la moitié de leurs traits.

Tu sais même charmer alors que tu te moques. Gouverne doucement l’âme que tu m’excroques. On a traité mon maître avec moins de rigueur : On n’a pris que sa bourse, et tu prends jusqu’au cœur.

Il est riche, ton maître.

Assez.

Et gentilhomme ?

Il le dit.

Il demeure ?

À Paris.

Et se nomme ?

Porte-lui cette lettre, et reçois…

Sans compter ?

Cette part de l’argent que tu viens d’apporter.

Elle n’en prendra pas, Monsieur, je vous proteste.

Celle qui vous l’envoie en a pour moi de reste.

Je vous le disois bien, elle a le cœur trop bon.

Lui pourrai-je, Monsieur, apprendre votre nom ?

Il est dans mon billet. Mais prends, je t’en conjure.

Vous faut-il dire encore que c’est lui faire injure ?

Vous perdez temps, Monsieur, je sais trop mon devoir. Adieu : dans peu de temps je viendrai vous revoir, Et porte tant de joie à celle qui vous aime, Qu’elle rapportera la réponse elle-même.

Adieu, belle railleuse.

Adieu, cher babillard.

Cette fille est jolie, elle a l’esprit gaillard.

J’en estime l’humeur, j’en aime le visage ; Mais plus que tous les deux j’adore son message.

C’est celle dont il vient qu’il en faut estimer ; C’est elle qui me charme et que je veux aimer.

Quoi ! vous voulez, Monsieur, aimer cette inconnue ?

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…