Front matter
Jérôme au bienheureux Pape Damase.
Origène, qui a surpassé tous ses rivaux dans ses autres ouvrages, s’est surpassé lui-même dans le Cantique des Cantiques. Il avait expliqué déjà dix volumes, qui renferment près de vingt mille versets : les Septante d’abord, puis Aquila, Symmaque et Théodotion, et enfin cette cinquième édition qu’il dit avoir trouvée dans les parages d’Actium, et cela avec autant de magnificence et de clarté, que dès lors me semble s’être accomplie en lui cette parole : « Le roi m’a introduite dans sa chambre nuptiale. » Cant. , 3.
Aussi ai-je renoncé, comme à une entreprise au-dessus de mes loisirs, de mes forces et de mes moyens, à rendre en latin des sujets si grands étudiés d’une manière si admirable, pour traduire ces deux traités qu’il composa sur le ton familier de la conversation pour les jeunes âmes, qui sont encore, pour ainsi dire, à la mamelle. Interprète plus fidèle qu’élégant, je vous offre un avant-goût de cette nourriture, au lieu du mets lui-même, afin que vous jugiez en quelle estime on doit avoir les autres ouvrages d’Origène, qui sont pleins de grandeur, quand on peut trouver tant d’agrément à ceux-ci, qui ont la moindre importance.
Homélie I
Moïse nous avait appris qu’il y a des choses, non pas saintes seulement, mais saintes entre les choses saintes, et des jours de sabbat plus solennels que les autres et qu’il appelle sabbats des sabbats ; maintenant Salomon, en ce livre, nous enseigne qu’il y a non-seulement des Cantiques, mais encore des Cantiques des cantiques. Heureux celui qui entre dans le lieu saint, plus heureux celui qui pénètre dans le Saint des saints. Heureux celui qui garde le sabbat, plus heureux celui qui solennise les sabbats des sabbats. Et pareillement, heureux celui qui comprend les cantiques et les chante, puisque nul ne chante, si ce n’est dans les solennités ; mais plus heureux celui qui chante les Cantiques des cantiques. À celui qui est admis dans le lieu saint, beaucoup de qualités manquent encore pour qu’il puisse pénétrer dans le Saint des saints, et célébrer le sabbat que le Seigneur a institué pour le peuple, ce n’est pas être apte encore à fêter les sabbats des sabbats : de même une âme se rencontre-t-elle difficilement, qui, après avoir parcouru tous les cantiques contenus dans les Écritures, puisse s’élever aux Cantiques des cantiques. Il vous faut sortir de l’Égypte, et, après en être sorti, passer la mer Rouge, pour qu’il vous soit permis d’entonner votre premier cantique en ces mots : « Chantons au Seigneur, dont la gloire s’est merveilleusement manifestée. » Exod. , 1. Et bien que vous ayez fait entendre ce premier chant, vous êtes loin encore du Cantique des cantiques. Traversez spirituellement le vaste désert, jusqu’à ce que vous arriviez au bord du puits que creusèrent les rois, Num. , et vous ferez entendre le second cantique. Voici maintenant les frontières de la Terre sainte ; assis sur la rive du Jourdain, chantez le cantique de Moïse en ces mots : « Cieux, écoutez mes paroles, et toi, Terre, prête l’oreille à ma voix. » Deut. , 1. Vous devez en outre combattre sous Josué, pour faire de la Terre sainte votre héritage ; plus tard, quand vous aurez entendu les prophéties de l’abeille, quand l’abeille aura été votre juge (Débora signifie abeille), vous pourrez dire avec elle cette ode que rapporte le livre des Juges. Judic. . Vous devant ensuite au livre des Rois, Reg. , Écriez-vous avec David, délivré de la main de tous ses ennemis et de la main de Saül : « Le Seigneur est mon appui, et ma force, et mon refuge, et mon salut. » Psalm. , 4. Il vous faut encore arriver jusqu’à Isaïe, pour dire avec lui : « Je chanterai un cantique au bien-aimé de ma vigne. » Isai. , 4. Et lorsque vous aurez franchi toutes les étapes des Livres saints, montez, élevez-vous encore, afin de pouvoir, à l’âme ornée de tous les dons, chanter avec l’époux le Cantique des cantiques.
De combien de rôles il se compose, je n’ose le dire avec certitude. Toutefois, puisque vous le voulez savoir, il me semble y avoir découvert, par une révélation de Dieu, quatre rôles : l’époux, l’épouse, les compagnes de celle-ci, et le cortège d’amis de celui-là. Il y a les paroles de l’époux, et par intervalles, tantôt celles des jeunes filles, et tantôt celles des amis de l’époux. Il convient en effet que, dans les noces, la fiancée soit suivie d’une foule de jeunes vierges, et que l’époux y ait un nombreux cortège de jeunes gens. Toutes ces choses, gardez-vous de les chercher au-dehors, ailleurs que dans les rangs de ceux qui ont été sauvés par la prédication de l’Évangile. Jésus-Christ, c’est l’époux ; et l’épouse immaculée et toute belle, c’est l’Église, dont il est écrit : « Pour faire paraître devant lui l’Église pleine de gloire, n’ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et sans aucun défaut. » Ephes. , 27.
Quant à ceux qui, bien que fidèles, ne sont pas cependant au degré de pureté que nous venons de dire et semblent n’avoir conquis le salut que dans une certaine mesure, il faut voir en eux les âmes de ceux qui ont la foi, âmes qui forment le cortège de l’épouse ; comme il faut voir, dans les Anges et dans ceux qui ont atteint la perfection de l’homme nouveau, les amis qui suivent l’époux. Voilà comment il me paraît qu’il y a quatre parties, celle de l’époux, celle de l’épouse, et deux chœurs qui se répondent, l’épouse chantant avec ses compagnes, et l’époux avec ses amis. Cela compris, écoutez le Cantique des cantiques, hâtez-vous d’en pénétrer le sens, hâtez-vous de dire avec l’épouse ce qu’elle dit, afin d’entendre la réponse qu’elle a entendue. Et si vous ne pouvez répéter avec l’épouse ce qu’elle a dit, afin qu’il vous soit fait la même réponse, hâtez-vous du moins de devenir digne d’entrer dans le cortège de l’époux. Que si enfin vous demeurez au-dessous de ces derniers, soyez du moins au nombre des compagnes qui habitent dans les délices avec l’épouse. Car telle est la distribution des rôles en ce livre qui met en drame les noces mystiques ; et c’est de là que les Gentils prirent l’idée de leur épithalame et de leur chant nuptial. Le Cantique des cantiques est de tous points un épithalame. Au début, l’épouse prie, et sa prière est aussitôt entendue : elle voit l’époux en sa présence, elle voit les jeunes filles qui vont former son cortège. L’époux lui répond ensuite, et, quand il a parlé, pendant qu’il souffre pour la sauver, les compagnons de l’époux, jusqu’à ce qu’il soit lui-même dans le lit nuptial et qu’il se lève après sa Passion, répondent qu’ils vont parer l’épouse de certains ornements. Mais il vaut mieux recourir dès à présent aux paroles dont l’épouse se sert en sa prière.
« Qu’il m’accorde les baisers de sa bouche. » Cant. , 1. Voici le sens : Jusques à quand les baisers de mon époux m’arriveront-ils par Moïse, jusques à quand par les prophètes ? J’ai soif dès maintenant de toucher sa lèvre : qu’il vienne lui-même, qu’il descende lui-même. Ainsi, c’est le Père de l’époux qu’elle prie, c’est à lui qu’elle dit : « Qu’il m’accorde les baisers de sa bouche. » Et comme elle est en état de voir s’accomplir sur elle la prophétie qui dit : « À votre premier cri je répondrai : Me voici, » Isai. , 9, le Père de l’époux exauce l’épouse, il envoie son Fils. À la vue de Celui dont elle implorait la venue, elle s’arrête en sa prière, pour lui dire aussitôt : « Votre sein est plus enivrant que le vin le meilleur, et meilleure l’odeur de vos parfums que celle des plus suaves aromates. » Jésus-Christ, l’époux envoyé par le Père, vient donc vers l’épouse oint de parfums, et c’est à lui qu’il est dit : « Parce que vous avez aimé la justice et détesté l’iniquité, Dieu, votre Dieu vous a oint de l’huile de joie, de préférence à tous vos compagnons. » Psalm. , 8. Que l’époux me touche, et moi aussi j’exhalerai la bonne odeur ; et moi aussi je suis parfumée, et jusqu’à moi se communiquent les parfums de l’époux, afin que je puisse dire avec les Apôtres : « Nous sommes en tout lieu la bonne odeur de Jésus-Christ. » II Corinth. , 15. Mais nous, quand nous entendons ces paroles, nous sommes encore infectés de la mauvaise odeur des péchés et des vices, dont le prophète repentant disait : « La gangrène du péché dévore mon âme, depuis que j’ai eu la folie de vous abandonner. » Psalm. , 4. Le péché a l’odeur de la pourriture ; la vertu, celle des parfums, dont l’Exode nous nomme les plus précieux. Vous y trouverez la fleur de myrrhe, l’onyx, la gomme odoriférante, et les autres. Ce sont ceux qui composent l’encens. En outre, le parfumeur emploie divers onguents, parmi lesquels le nard et l’essence de myrrhe. Et Dieu qui fit le monde, dit à Moïse : « Je les ai remplis de l’esprit de sagesse et d’intelligence, pour exécuter les œuvres de l’art de parfumeur. » Exod. et Bible_Crampon_1923/Exode. Dieu est l’instituteur des parfumeurs eux-mêmes.
Ces choses, si on ne les entend pas dans le sens spirituel, ne sont-elles pas des fables ? Si elles n’ont pas quelque chose de mystérieux, ne sont-elles pas indignes de Dieu ? Il est donc nécessaire que celui qui entre dans l’esprit des Écritures ou qui, n’y entrant pas, désire y pénétrer, emploie tous ses efforts à ne pas vivre selon la chair et le sang, afin qu’il puisse devenir digne des secrets spirituels, digne, pour me servir d’une expression plus audacieuse, de la concupiscence spirituelle, de l’amour spirituel. Car il existe un amour spirituel. Comme il y a une nourriture et une boisson charnelles, une nourriture et une boisson spirituelles : ainsi il y a un amour charnel qui est de Satan, et un amour spirituel qui tire de Dieu son origine. Et nul ne peut servir ces deux amours. Si vous aimez la chair, vous n’êtes pas capable d’amour spirituel. Si vous avez méprisé toutes les choses corporelles, je ne dis pas seulement la chair et le sang, mais l’argent et les richesses, mais la terre elle-même, mais le ciel lui-même, puisque tout cela est éphémère ; si vous avez méprisé toutes ces choses, si votre âme n’est retenue à quelqu’une d’elles par aucun lien, et si vous n’avez de penchants à n’importe quel vice, alors seulement vous êtes capable d’amour spirituel. Cela dit en passant, l’occasion s’offrant d’elle-même de dire quelques mots de l’amour spirituel. Surtout, il nous importe de garder le précepte de Salomon, ou plutôt de Celui qui, par la bouche de Salomon, parlait ainsi de la Sagesse : « Aimez-la, elle vous protégera ; entourez-la de soins, elle vous exaltera ; honorez-la, afin qu’elle vous retienne sur son sein. » Prov. , 8. Il y a une sorte d’embrassement spirituel, et plaise à Dieu qu’il arrive que l’époux enserre mon épouse dans son embrassement le plus chaleureux, afin que je puisse dire à mon tour ce qui est écrit au même livre : « Son bras gauche sera sous ma tête, et il m’entourera de son bras droit. » Cant. , 6.
« Qu’il me couvre donc des baisers de sa bouche ! » L’Écriture a coutume d’employer l’impératif pour l’optatif, comme en ces mots : « Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, » au lieu de : « Puisse-t-il être sanctifié ; » et ici : « Qu’il me couvre des baisers de sa bouche, » au lieu de : « Puisse-t-il me couvrir. » Ensuite elle aperçoit l’époux ; il vient tout parfumé. Pouvait-il venir autrement vers l’épouse ? il ne convenait pas que le Père envoyât autrement le Fils à ses noces. Il l’a oint d’essences diverses, il l’a fait le Christ ; et le Fils vient exhalant de suaves odeurs, et il lui est dit que « son sein est plus enivrant que le vin le meilleur. » C’est à bon droit que le texte sacré emploie des termes différents, suivant les différentes circonstances, pour désigner une seule et même chose. Quand il veut désigner l’intelligence dans l’hostie offerte d’après la Loi, il nomme le haut de la poitrine. S’agit-il de quelqu’un qui repose avec Jésus, et qui est en communion de sentiments avec lui, le texte ne dit pas le haut de la poitrine, comme précédemment, mais la poitrine même. Et lorsque l’épouse s’adresse à l’époux, parce que c’est ici un chant nuptial, il n’est plus question du haut de la poitrine, comme dans un sacrifice, ni de la poitrine, comme à propos du disciple saint Jean, mais du sein : « Votre sein est plus enivrant que le vin le meilleur. » Soyez en communion, comme l’épouse, avec les sentiments de l’époux, et vous saurez quelle joie et quelle ivresse il y a dans de telles pensées. De même que « le calice enivrant du Seigneur est bon au delà de toute expression, » Psalm. , 5, de même le sein de l’époux est meilleur que la meilleure boisson : « Votre sein enivrant est préférable au vin le plus doux. » Au milieu de sa prière, c’est à l’époux qu’elle s’adresse : « Et l’odeur de vos parfums est meilleure que celle des aromates les plus suaves. » Ce n’est pas d’une seule essence, c’est de toutes les essences qu’est oint l’époux, quand il vient. Et s’il daignait se diriger vers mon âme devenue sa fiancée, combien il importe qu’elle soit belle et pure, pour l’attirer du ciel auprès d’elle, pour le faire descendre sur la terre, pour le faire venir à sa bien-aimée ! Quelle beauté doit l’orner, et que son amour doit être ardent, pour qu’il lui dise, comme à l’épouse parfaite : « Parce que j’aime votre tête, parce que j’aime vos yeux, parce que j’aime votre visage, parce que j’aime vos mains, parce que j’aime votre taille, parce que j’aime vos épaules, parce que j’aime vos pieds ! » Cant. et seqq. Plus loin, si Dieu le permet, nous étudierons ces paroles ; nous rechercherons pourquoi cette désignation de divers membres de l’épouse et pourquoi l’éloge à part de chaque partie, en sorte qu’après cette étude, notre âme s’efforce de mériter les mêmes éloges. « Votre sein enivrant, dit-elle, est préférable au vin le meilleur. » Si vous voyez l’époux, alors vous comprendrez la vérité de ces paroles : « Votre sein enivrant est préférable au vin le meilleur, et meilleure est l’odeur de vos parfums que celle des aromates les plus suaves. » Beaucoup ont eu des aromates. La reine du Midi porta des aromates à Salomon, et plusieurs autres possédèrent des aromates ; mais quelque grande quantité qu’ils en aient eu, rien n’est comparable à la bonne odeur de Jésus-Christ, dont l’épouse dit ici : « Meilleure est l’odeur de vos parfums que celle de tous les aromates ensemble. » Je crois que Moïse, Aaron et tous les prophètes ont eu leur bonne odeur ; mais si je vois Jésus-Christ, si je perçois la douceur sans égale de ses parfums, j’exprime aussitôt mon sentiment et je m’écrie : « Je préfère la bonne odeur que vous exhalez à celle de tous les aromates ensemble. »
« Votre nom est une huile répandue ; » mots prophétiques et mystérieux. À peine le nom de Jésus paraît-il dans le monde, et il est prédit qu’il est un parfum répandu. Pareillement, dans l’Évangile, une femme porte un vase d’albâtre rempli de parfums et de nard précieux, qu’elle répand sur la tête et sur les pieds de Jésus. Matth. , 7, et Marc , 3. Remarquez avec soin quelle est celle des deux femmes qui arrose la tête du Sauveur. Puisque c’est une pécheresse qui arrose les pieds, cela montre que celle qui a répandu le parfum sur la tête n’est pas pécheresse. Luc. , 37, et Joan. , 3. Approfondissez, dis-je, et vous trouverez, en lisant l’Évangile, que les Évangélistes n’y ont pas écrit des récits fabuleux, mais des paroles au sens caché. La maison fut donc remplie de la bonne odeur des parfums, puisque la pécheresse a répandu les siens sur les pieds et que celle qui n’était pas pécheresse a répandu les siens sur la tête. Ibid. Et rien d’étonnant que toute la maison ait été remplie de la bonne odeur, puisque le monde entier en a été rempli. Au même endroit, il est question de Simon le lépreux et de sa maison. Marc , 3 ; Luc. , 36. Je crois que le lépreux est la figure du Prince de ce monde, et que Simon était le nom du lépreux dont la demeure fut remplie d’une odeur suave à l’arrivée de Jésus-Christ, la pécheresse faisant pénitence et arrosant de parfums la tête de Jésus.
« Votre nom est un parfum répandu. » Comme une essence dont la suave odeur se disperse de toutes parts quand on la répand, ainsi le nom de Jésus-Christ s’est répandu. Dans l’univers entier on nomme Jésus-Christ, dans le monde entier on le publie Seigneur. C’est que son nom est un parfum répandu. On connaît maintenant le nom de Moïse, renfermé jusqu’alors dans les étroites limites de la Judée. Nul en Grèce ne se souvint de lui, et dans aucune histoire des Gentils il n’est fait mention de lui ou des autres prophètes. À peine Jésus brille-t-il sur le monde, qu’il met aussitôt en lumière la loi et les prophètes, et cette parole s’est vraiment accomplie : « Votre nom est un parfum répandu. » « Aussi les jeunes vierges vous ont-elles aimé. » Puisque par le Saint-Esprit la grâce de Dieu s’est répandue dans nos cœurs, Rom. , 15, c’est à bon droit que l’Écriture parle d’effusion : « Votre nom est l’ effusion d’un parfum. » En disant ces mots, l’épouse se tourne vers ses compagnes. Quand elle implorait le Père de l’époux, elles n’étaient pas encore auprès d’elle. C’est pendant sa prière que le chœur des jeunes vierges arrive, et l’épouse lui adresse cet éloge : « C’est pourquoi les jeunes vierges vous ont aimé et vous ont attiré. » Et les compagnes de l’épouse répondent : « Nous courrons après vous, guidées par votre bonne odeur. » Comme cela dit bien que, marchant sur les traces de l’époux, elles n’ont pas encore la confiance de l’épouse ! L’épouse ne marche pas derrière l’époux, elle s’avance côte à côte avec lui. Elle prend la main du fiancé, et sa main est dans la main de l’époux. Les compagnes au contraire entrent après lui. « Il y a soixante reines, quatre-vingts pécheresses et des jeunes filles sans nombre. Ma colombe, ma parfaite est unique ; elle est unique pour sa mère, unique pour son père. » Cant. , 7, 8. « Nous courrons donc sur vos traces, guidées par votre bonne odeur. » C’est en tout honneur qu’il est dit pour ceux qui marchent encore sur la voie : « Nous courrons sur vos traces, guidés par votre bonne odeur ; » selon cette parole : « J’ai consommé ma course ; » II Tim. , 7 ; et cette autre : « Ceux qui courent dans le stade, courent tous ; mais un seul reçoit le prix. » I Corinth. , 24. Le prix, c’est Jésus-Christ, et ces jeunes vierges, que nous savons être reléguées à la porte parce que leur amour est à sa naissance, c’est d’après cet exemple : « Mais l’ami de l’époux, qui est debout et l’écoute, est plein de joie à cause de la voix de l’époux, » Joan. , 29, qu’elles sont retenues au dehors. L’époux entre, elles restent à la porte ; mais l’épouse, qui est belle, parfaite, sans tache ni ride, ayant pénétré dans la chambre nuptiale, dans la demeure privée du roi, revient vers ses compagnes, et leur annonce ce que, seule, elle vient d’admirer. Voici comme elle parle.
« Le roi m’a introduite dans la chambre nuptiale. » Elle ne dit pas : Nous étions plusieurs qu’il a introduites dans son appartement. Il en reste plusieurs à la porte ; l’épouse entre seule dans la chambre nuptiale, afin qu’elle y contemple les trésors les plus cachés, et qu’elle annonce aux jeunes filles ce qu’elle a vu : « Le roi m’a fait pénétrer dans la chambre nuptiale. » Et de nouveau les jeunes filles, c’est-à-dire la foule très-nombreuse de celles qui croissent pour devenir épouses, l’épouse étant entrée dans la chambre nuptiale, où elle admire les richesses de son mari, pendant qu’elles attendent impatiemment son retour, chantent joyeusement : « Nous serons pleines d’allégresse et nous nous réjouirons en vous. » Elles se réjouissent à cause de la perfection de l’épouse. Il n’y a pas de jalousie dans la vertu. Cet amour est pur, exempt de tout vice. « Nous serons pleines d’allégresse et nous nous réjouirons en vous ; nous aimerons votre sein. » Celle qui nous est supérieure se nourrit déjà du lait des mamelles divines, et s’écrie avec enthousiasme : « Votre lait est meilleur que le vin. » Celles-ci, qui attendent la même allégresse et la même joie, parce qu’elles sont jeunes vierges encore, portent la grâce et disent : « Nous serons pleines d’allégresse et nous nous réjouirons en vous. Nous aimerons, et non pas nous aimons ; nous aimerons vos mamelles plus que le meilleur vin. » Elles s’adressent ensuite à l’épouse : « La Justice vous a aimée. » Elles louent l’épouse, lui appliquant le nom de Justice à cause de ses vertus : « La Justice vous a aimée. » À son tour, l’épouse répond à ses compagnes :
« Je suis noire, filles de Jérusalem, mais belle comme les tentes de Cédar, comme les fourrures de Salomon. Ne vous étonnez pas de ce que je suis devenue noire, puisque le soleil m’a regardée. » Elle est vraiment belle, et j’expliquerais facilement comment elle est belle. Mais nous nous demandons comment, étant noire, elle peut être belle sans la blancheur. Elle a fait pénitence de ses péchés, et sa conversion lui a donné la beauté ; aussi chante-t-elle cette beauté. Parce qu’elle n’est pas délivrée de toute trace de ses péchés, ne s’étant point encore lavée dans le salut, elle dit : « Je suis noire ; » mais elle ne garde pas cette noirceur. Elle devient blanche, quand elle s’élève vers de plus grandes choses, quand elle commence à monter vers les divines hauteurs, et c’est d’elle qu’il est dit alors : « Quelle est celle-ci, qui monte vêtue de blanc ? » Cant. , 5 ? Et afin que le mystère de sa perfection s’explique avec plus d’évidence, le texte ne dit pas, comme le rapportent la plupart des manuscrits : « Appuyée, ἐπαντπριζομένη, sur son fiancé, mais reposant sur le sein de son fiancé, ἐπιστηθιζομένη. » Et cette expression « Reposant sur le sein, » à propos de l’âme-épouse, est significative, parce que là réside la partie principale de notre cœur. Éloignons-nous ici des images de la chair ; nous devons goûter les choses spirituelles, et comprendre qu’il est bien plus doux d’aimer ainsi que de cesser d’aimer. Oui, elle monte, reposant sur le sein de son bien-aimé, et si le commencement du Cantique nous dit qu’elle est noire, on chante d’elle à la fin de l’épithalame : « Quelle est celle-ci, qui monte vêtue de blanc ? » Nous avons compris comment l’épouse est noire et comment elle est belle. C’est pourquoi vous-même, si vous ne faites pas pénitence, prenez garde qu’on ne dise de votre âme qu’elle est noire et souillée, et que vous ne soyez couvert de cette double honte : noire à cause de ses péchés passés ; souillée, parce que vous persévérez dans les mêmes vices. Au contraire, si vous faites pénitence, votre âme sera noire à cause des fautes d’autrefois ; mais à cause de votre repentir elle aura une sorte de beauté que j’appellerai éthiopienne. Et puisque j’ai prononcé le mot d’éthiopien, je veux invoquer le témoignage de l’Écriture à cet égard. Aaron et Marie murmurent de ce que Moïse a pris une épouse éthiopienne. Num. , 1. Et le nouveau Moïse prend aussi une épouse éthiopienne, puisque sa loi est passée à notre Église. Qu’Aaron, le sacerdoce des Juifs, murmure, et que Marie, leur synagogue, murmure ; Moïse n’a nul souci de leur plainte ; il aime son éthiopienne, dont il est dit ailleurs par la voix du Prophète : « Des fleuves de l’Éthiopie ils m’apporteront leurs offrandes ; » Sophon. , 10 ; et encore : « L’Éthiopie devancera les mains d’Israël auprès de Dieu. » Psalm. , 32. Devancera est bien le mot. Comme dans l’Évangile la femme qui avait un flux de sang devance dans la guérison la fille du chef de la synagogue, Matth. , Marc , et Luc. , ainsi l’Éthiopie a obtenu sa guérison, quand Israël est encore malade. Le crime d’Israël a enfanté le salut des Gentils pour donner de l’émulation à Israël. « Je suis noire, mais belle, filles de Jérusalem. » Et toi aussi, âme qui appartiens à l’Église, adresse tes paroles aux filles de Jérusalem pour leur dire : L’époux m’aime, me chérit plus que vous, ô nombreuses filles d’Israël. Vous demeurez à la porte, et vous voyez l’épouse entrer dans la chambre nuptiale. Nul doute pour personne : c’est la noire qui a été appelée, c’est la noire qui est belle. Qui sommes-nous pour avoir mérité de connaître Dieu, de publier le Cantique des cantiques, de venir du fond de l’Éthiopie et des extrémités de la terre pour entendre la sagesse du vrai Salomon ? Et quand la voix du Sauveur fait éclater ces mots comme un tonnerre : « La reine du Midi s’élèvera au jour du jugement contre cette génération et la condamnera, car elle vint des extrémités de la terre écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon, » Matth. , 42, et Luc. , 31, pénétrez le sens mystique du texte sacré. La reine du Midi qui vient des extrémités de la terre, c’est l’Église ; elle condamne les hommes de cette génération, c’est-à-dire les Juifs esclaves de la chair et du sang. Elle est venue des extrémités de la terre écouter la sagesse de Salomon, non pas de celui qui est célébré dans l’Ancien Testament, mais de celui qui dans l’Évangile est plus grand que Salomon. « Je suis noire, mais belle, filles de Jérusalem, noire comme les tentes de Cédar, belle comme les tapis de Salomon. » Elle justifie l’une et l’autre comparaison : Je suis noire et belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les fourrures de Salomon. Les noms mêmes s’appliquent bien au genre de beauté de l’épouse. Les Hébreux disent que Cédar signifie ténèbres. Donc, je suis noire comme les tentes de Cédar, comme les Éthiopiens ; belle comme les tapis de Salomon, qu’il fit faire jadis pour l’ornement du tabernacle, quand il consacra tant de soins et de travaux à l’édification du temple. Salomon était riche, en effet, et nul ne fut son égal en aucune sorte de sagesse. Je suis noire et belle, filles de Jérusalem, comme une de ces choses, ou les tentes de Cédar, ou les fourrures de Salomon. Ne vous étonnez pas de ce que je suis devenue noire. Elle va se dépouiller de sa noirceur, et maintenant que la pénitence l’a convertie au bien, elle annonce aux filles de Jérusalem qu’elle est noire à la vérité, mais belle, ainsi que nous venons de l’expliquer ; puis elle ajoute : Ne vous étonnez pas de ce que je suis devenue noire. Quoi de surprenant à cela ? dit-elle ; le soleil m’a touchée, sa lumière a brillé sur moi à pleins rayons, et sa chaleur m’a brûlée, parce que je n’ai pas reçu ses clartés comme il convenait, comme le demandait la dignité du soleil. Vous le voyez : du crime d’Israël est né le salut des nations, et de l’incrédulité des nations, la science d’Israël. L’Apôtre explique l’une et l’autre de ces vérités.
« Les fils de ma mère ont combattu contre moi. » Il faut examiner pourquoi l’épouse dit : « Les fils de ma mère ont combattu contre moi, » et quand ce combat des frères s’élève contre elle. Regardez Paul persécuteur de l’Église, et vous comprendrez comment le fils de sa mère combattit contre elle. Les persécuteurs de l’Église firent pénitence, et ses adversaires se rangèrent de nouveau sous les étendards de leur sœur, prêchèrent la foi, qu’ils détruisaient auparavant. C’est ce que chante ici l’épouse sous l’inspiration du souffle prophétique : « Ils ont combattu contre moi, ils m’ont confié la garde des vignes ; je n’ai pas gardé ma vigne. » Moi l’Église, moi l’épouse, moi sans tache, j’ai été placée à la garde d’un grand nombre de vignes par les fils de ma mère, qui avaient combattu quelque temps contre moi. Distraite par cette sollicitude et ce soin, pendant que je gardais plusieurs vignes, je n’ai pas conservé ma vigne. Entendez cela de Paul et de tout autre saint, qui soit inquiet du salut de tous ; et vous verrez comment ne gardant pas sa vigne, il veille sur les vignobles d’autrui, et comment encore, pour faire le gain d’autrui, il encourt certaines pertes pour lui-même. Il était libre à l’égard de tous, et volontairement il s’est rendu serviteur de tous, pour en gagner un plus grand nombre : « Il s’est fait faible avec les faibles, Juif avec les Juifs ; il a vécu avec ceux qui étaient sous la Loi, comme s’il eût encore été sous la Loi, » I Corinth. , 20, 21, 22, et le reste ; il peut dire : « Je n’ai point gardé ma vigne. » L’épouse cherche ensuite l’époux qui s’est retiré de sa présence. Et fréquemment dans le cours du livre elle fait des choses qu’on ne peut comprendre à moins de les éprouver soi-même. Souvent, Dieu m’en est témoin, j’ai vu l’époux venir à moi, et demeurer longtemps avec moi ; mais s’il s’éloignait soudain, je ne trouvais plus l’objet de mes désirs. Je désire donc de nouveau sa venue, et parfois il vient de nouveau ; puis, après m’être apparu, après que mes mains l’ont touché, il m’échappe encore ; quand il m’a quitté, je le cherche de nouveau ; et mon âme agit ainsi maintes fois, jusqu’à ce qu’elle le possède sans retour, et qu’elle s’élève appuyée sur son fiancé.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Interprétation des deux homélies d’Origène, sur le Cantique des Cantiques.
