Dédicace. Au pays de Forez
Cher pays de Forez, je te dois une offrande ! Terre où, dans mon berceau, les chênes m’ont parlé, Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé ; Il faut qu’un cri d’amour, aujourd’hui, te les rende.
C’est toi qui, la première, au sentier du désert, Fis marcher, pas à pas, mon enfance inquiète, Qui m’as nourri d’un miel dans les bois découvert, Et, dans l’eau du torrent, m’a baptisé poëte.
C’est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux Sur l’alphabet sacré des couleurs ou des formes, Et, dans l’accent divers des sapins et des ormes, M’apprit à pénétrer des mots mystérieux.
Par toi, dans l’ombre sainte, enfant des vieux Druides, J’ai connu des grands bois le sublime frisson ; Poursuivant l’infini des horizons fluides, Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson.
Mon aile s’est ouverte au vent que tu déchaînes ; Enivré de ton souffle, à l’odeur des prés verts, J’ai senti circuler, de mon sang à mes vers, L’esprit qui fait mugir les taureaux et les chênes.
Près d’une eau qui frémit sur son lit de gravier, Sous l’aune où le geai siffle, où se rit la linotte, De l’hymne universel m’enseignant chaque note, Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier.
Tu fus mon premier livre et mon premier solfège ; Écolier, j’ai reçu mes plus sages leçons De ces voix qu’on écoute en longeant les buissons ; Tes soleils m’ont tiré de la nuit du collège.
J’appris des laboureurs et des batteurs de grain Ce rhythme indéfini qui dans l’écho s’achève ; Que de soirs j’ai trouvé, dans ce vague refrain, Enfant un doux sommeil, jeune homme un plus doux rêve !
Le foyer et le champ, les récits de l’aïeul, Tout ce qui pour le cœur compose la patrie, Tous ces trésors que j’aime avec idolâtrie, Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.
Tous mes fruits ont germé sur tes douces collines ; Ma sève ne sort pas d’une immonde cité ;
Si je fleuris au sol où je fus transplanté, C’est que je garde encor ta terre à mes racines.
Un sang paisible et fort, pur de tous vils penchants, Est transmis à tes fils, chaste et verte contrée Où d’Urfé promenait les bergers de l’Astrée, Et dont la ville encor garde les mœurs des champs !
Par toi je fus poëte, et d’un plus fier langage, Peut-être, sous mes doigts, la harpe des forêts Parla mieux d’idéal et sut mieux tes secrets… Mais cette œuvre est la tienne et je t’en fais hommage.
Reçois-le sans l’ouvrir, ce livre d’un songeur, Trop plein des visions de ce siècle malade ; Reste à chanter encor quelque vieille ballade, Et garde bien tes fils de son doute rongeur.
Quand de revoir ton sol Dieu m’accorde la fête, Je veux qu’aux verts détours des sentiers réjouis Tous ceux que je rencontre, ignorant le poëte, Tendent leur main calleuse à l’enfant du pays.
Que nul, pour me complaire, en s’efforçant, n’y cause De, livres et d’auteurs, de systèmes nouveaux ; Mais admire avec moi sa terre et ses travaux, Et, sur chaque rosier me coupant une rose,
Me dise ses projets pour le futur printemps, Combien de chars de blé sont entrés dans ses granges, Quel nectar il espère aux prochaines vendanges, Quel miracle aux pêcheurs promettent ses étangs.
Chez toi, je ne viens pas pour glaner quelque feuille De ces douteux lauriers tressés d’un doigt moqueur ; Plus saine, ô cher pays ! et plus douce à mon cœur, Dieu me fait la moisson qu’en tes champs je recueille.
Sur la bruyère en fleur, sous les pins odorants, J’y respire à longs traits l’air pur et la lumière ; Dans l’enclos séculaire, autour des bancs de pierre, J’y vais interroger l’ombre des vieux parents.
C’est là qu’ils ont vécu comme je voudrais vivre, Laborieux et fiers, obscurs, mais sans remords, Traçant devant leurs fils le sillon qu’il faut suivre, Et marchant, le front calme, à d’héroïques morts.
Si, chez toi, loin du siècle et des modernes fanges, Je vivais de repos, d’ombre et de souvenir. Mon livre, sous ce chêne où je viens rajeunir, Serait digne de l’œil des enfants et des anges.
Jamais je n’ai subi les orages du cœur Sous ces rameaux sacrés dont j’aspirais la sève ; Dans nos sentiers amis quand je retourne en rêve, Je n’y revois passer que ma mère et ma sœur.
Ignore, ô cher pays ! mes vers et mon nom même ; Mais donne-moi ma part de soleil et d’air pur. Où l’on se sent heureux, il est doux d’être obscur : Garde-moi seulement le cœur de ceux que j’aime.
Si pourtant de l’oubli mon œuvre se défend, S’il s’attache à mon nom quelque gloire modeste,
Alors rappelle-toi que je suis ton enfant, Que tu m’as fait poëte, et que l’honneur t’en reste.
Donne à mon souvenir quelque humble monument ; Que la mort me ramène en un lit que j’envie, Au pied des monts si chers d’où m’a chassé la vie, Et vers qui mon espoir s’élance à tout moment.
Là, j’ai rêvé la tombe où je voudrais descendre ; Là, d’avance, implorant le suprême repos, Je voudrais rapporter la maternelle cendre, Pour que les os des miens s’y mêlent à mes os.
Toi, dont le vieux granit survit à tous les marbres, Terre où nous dormirons dans l’éternelle paix, Fais sur nous verdoyer tes gazons plus épais ; Fais, dans l’air frémissant, chanter tes plus grands arbres.
Que tout, ruches et nids, fourmille en ce beau lieu ; Que la vie en sa fleur fête ma sépulture, Pour que mon âme, encore, entende au sein de Dieu Tes voix que j’essayai de traduire, ô Nature !
Prologue
C’est moi qui décoche à ta vitre Ce rayon d’or leste et joyeux Dont le feu, sur ton noir pupitre, Tombe et rejaillit dans tes yeux.
Ferme, en chassant ton rêve sombre, Ce livre jaune où tu t’endors ; Fuis gaîment la ville et son ombre Pour me suivre aux prés, d’où je sors.
Je suis le printemps ! Dieu m’envoie, Plein de musique et de couleurs, Pour semer la vie et la joie Dans les âmes et dans les fleurs.
Je fuirai sans regrets ce toit sombre et mon livre, Ô printemps ! mais je veux du moins, Sous ton jeune soleil qui m’invite à le suivre, Marcher sans guide et sans témoins.
Je hais tous les sentiers que le passant me nomme, Tout lieu d’où je suis revenu ; Je veux, dans le désert, loin des traces de l’homme, Je veux voir de près l’inconnu.
Toi qui cherches ton passage, Fier de le trouver tout seul, Si ton cœur est resté sage, Prends le bâton de l’aïeul.
Quelque jour, entre deux routes, Hésitant, chargé d’ennui, Si tu t’assieds, si tu doutes…, Laisse-toi guider par lui.
La Fenaison
Vois, par-dessus la haie où chantent les fauvettes, Dans le foin verdoyant aux teintes violettes, Cachés Jusqu’aux genoux et montant de là-bas, Les faucheurs, alignés, marchant du même pas. En cercle, à côté d’eux, frappent les faux tournantes ; Le fer siffle en rasant les tiges frissonnantes. Et, dans le vert sillon tracé par les râteaux, L’herbe épaisse à leurs pieds se couche en tas égaux.
À l’ombre, au bout du pré, chacun souffle à sa guise ; Le travailleur s’assied, et sa lame s’aiguise, Et l’on entend, parmi les gais refrains, dans l’air, Tinter sous le marteau l’acier sonore et clair. Plus loin, dans le soleil, qui le sèche à merveille, Monte en cône arrondi le foin coupé la veille ; Là, vous écoutez rire, autour des peupliers, Les filles de la ferme en rouges tabliers, Et la meule y reçoit de la fourche de frêne Les gerbes de sainfoin que le râteau lui traîne.
Un char, dont l’essieu crie en montant le coteau, Balance au pas des bœufs, son odorant fardeau,
Aux arbres du chemin, chaque fois qu’il se penche, Laissant fleurs et gazons pendus à chaque branche Un autre, vide encor, s’arrête ; et les enfants Assiégeant le timon y grimpent triomphants. Appuyé sur le joug du taureau qui rumine, Un robuste bouvier, jeune et de fière mine, Dont la brune faneuse accuse le repos, Sourit nonchalamment à ses joyeux propos. Bientôt, parmi les cris, la joie universelle, Le gerbier tout entier sur le char s’amoncelle ; Tant la gaîté rustique aux lèvres de corail Sait abréger la peine et doubler le travail.
Toi, qui fuis ces labeurs que la sagesse envie, Pourquoi, sans t’arrêter, passer devant la vie, Voyageur poursuivi par ton rêve importun, Et refuser ta part dans le bonheur commun ?
Au rossignol chanteur préparez une cage, Tressez pour l’enfermer le jonc et le glaïeul ;
Mais au loup, s’il se montre, ouvrez vite un passage Je suis méchant, et je veux rester seul !
Là-haut dans les pays où je veux aller vivre, Il est des fleurs sans nom, il est des fruits divins ; Et, du tronc de chaque arbre, un miel qui vous enivre Jaillit à flots plus purs que tous les vins.
Nos prés ont des fleurs aussi douces ; Essaye un jour de leur odeur.
Les chars et les faucheurs sont rentrés à la ferme : Sur le pré ras tondu le buisson se referme ; Mais du gazon plus vert renaît le bouton d’or, Et l’immense bercail va se peupler encor.
Les vaches, les taureaux, détachés de la crèche, Las de l’obscure étable et de la paille sèche, Mugissent de plaisir, et, pressant leurs pas lourds, Frottent leurs bruns naseaux sur le sol de velours. Sautant de leur cavale à l’inculte crinière
Qu’enivrent l’air plus tiède et l’odeur printanière, Les pâtres étourdis, voleurs de nids d’oiseaux, Tressent à leurs captifs des prisons de roseaux. Le chien jappe aux jarrets de la génisse blonde, Le groupe des chevreaux s’éparpille à la ronde ; Et là-bas, au soleil, s’étend, calme et serein, Et dort le taureau noir luisant comme l’airain.
Les Moissons
Le coq vaillant chante avec joie L’amour, la guerre et le travail. Si l’épervier là-haut tournoie, Lui, sous son casque de corail, Fier, il vaincra l’oiseau de proie. Le coq vaillant chante avec joie L’amour, la guerre et le travail.
Les blés hauts et dorés, que le vent touche à peine, Comme un jaune océan ondulent sur la plaine ; D’un long ruban de pourpre agité mollement. L’aurore en feu rougit ces vagues de froment. Et, dans l’air, l’alouette, en secouant sa plume, Chante, et comme un rubis dans le ciel bleu s’allume.
Mais déjà la faucille est au pied des épis. Les souples moissonneurs, sur le chaume accroupis, Sont cachés tout entiers, comme un nageur sous l’onde ; Leur front noir reparaît parfois sur la mer blonde. Plongeant leurs bras actifs dans les flots de blé mûr, Ils avancent toujours de leur pas lent, mais sûr ; Leur fer tranchant et prompt, à tous les coups qu’il frappe Rétrécit devant eux l’or de l’immense nappe. Derrière eux, le sillon reparaît morne et gris, Les bluets sont tombés et les pavots fleuris ; Et le soleil de juin, piquant comme la flèche, Sur leur couche de paille à l’instant les dessèche.
Le sol brûle ; on dirait que la flamme a passé Sur le terrain, déjà blanchâtre et crevassé. Les faux marchent toujours, allongeant derrière elles Les rangs d’épis tombés en réseaux parallèles,
Et qui semblent de loin, tissu fauve et doré, Des toiles de lin neuf qu’on blanchit sur le pré.
Dans l’air lourd plus de voix, hors le bruit des cigales Frappant le ciel cuivré de leurs notes égales. Entre les moissonneurs plus de joyeux propos ; Il est temps que midi sonne enfin le repos. L’œuvre languit ; la main, en essuyant la tempe Retombe mollement avec l’eau qui la trempe. Les yeux cherchent ; voici, travailleurs aux abois, Que vous voyez venir, par le sentier du bois, Les rouges tabliers, les corbeilles couvertes D’un linge blanc qui luit entre les feuilles vertes, Des cris ont salué l’espoir du gai repas. Vers l’ombre, au bout du champ, chacun marche à grands pas ; On s’assied. Les grands pains sont étalés sur l’herbe. Le maître fait les parts, trônant sur une gerbe. La fermière a servi les rustiques apprêts Et rempli d’un vin clair les écuelles de grés. Mais, déjà, sous le chêne où la mousse l’invite, Pressant comme la soif, le sommeil descend vile. Près de l’homme endormi, les marmots en éveil Font leur moisson d’ivraie et de pavot vermeil.
Là, debout, lui montrant sa terre et sa chaumière, Le fermier prend la main de la brune fermière.
Vois ces riches moissons ; vois sous ces flots de blé Notre champ qui se dore :
D’une moisson d’amour le printemps a comblé Mon cœur plus riche encore !
Viens ! pour payer les fleurs que tu m’offrais hier, Qu’aujourd’hui tu me donnes, Je veux, en épis mûrs, à ton front doux et fier Rendre ici des couronnes.
C’est par toi que ces champs ont porté fruits et fleurs, Ma belle ménagère ! Tu prends avec amour ta part de mes labeurs, La mienne est plus légère.
Ces travaux sont moins durs que n’étaient mon repos, Ma solitude oisive ; Je sens, à tes côtés, mon cœur jeune et dispos ; Ta grâce me ravive.
Avant de trouver ton appui, Mon cœur, sous sa gaîté frivole, Succombait à ce vague ennui Qu’une mère à peine console.
Mais aujourd’hui je sens par toi, Sous ton regard qui me caresse, Un bonheur pur de tout effroi, Calme et fort comme ta tendresse.
Nous avons cueilli sur les prés L’aubépine en fleur qui s’y penche. Et, dans les gazons diaprés, Choisi la pâquerette blanche. Nous avons fait des fleurs d’avril Au parfum léger et subtil, À la couleur pâle et charmante, Nous avons fait des fleurs d’avril Ton bouquet de vierge et d’amante.
Et nous voulons tresser encor De rose ardente et parfumée, De pavot rouge et d’épis d’or, Ta couronne d’épouse aimée. Avec les fleurs de nos chansons, Posons l’or des jeunes moissons, Et, triant bien l’ivraie amère,
Posons l’or des jeunes moissons Sur ton front d’épouse et de mère.
Mêlez des branches de rosier Au flexible sarment des treilles ; Taillez dans le saule et l’osier ; Il faut à nos fruits des corbeilles. Courbez les branches en cerceau, Il faut à l’enfant un berceau Et des paniers à la vendange ; Courbez les branches en cerceau, Faites sa couche au petit ange.
Sur les chars empourprés des derniers feux du jour, Gerbes et moissonneurs sont rentrés dans la cour. Déjà dans l’avenue, en face de la grange, Sonne la cornemuse, et la troupe s’y range.
Le plus vieux, qui maintient le rite coutumier, A réglé le cortège et marche le premier. Il porte, heureux trésor acquis par tant de peine, La couronne d’épis sur une croix de chêne. Un ruban d’écarlate enroule au bois grossier Les fleurs que l’été mêle au froment nourricier ; Et l’emblème sacré de joie et d’abondance Du travail et de Dieu parle avec évidence.
On part ; la voix éclate, et les vieilles chansons Escortent noblement le bouquet des moissons. Le soir dore les murs de la ferme qui brille. Là, debout sur le seuil, le père de famille
Attend paisible et fier tout son peuple assemblé, Et reçoit dans ses mains les prémices du blé.
Bientôt les épis d’or et la croix qui les porte Comme un signe de Dieu sont cloués sur la porte ; Ils y doivent rester jusqu’à l’autre saison, Pour garder de tout mal les champs et la maison.
Or, pour les moissonneurs, la journée étant faite, Commence le plaisir de la rustique fête, La danse et le repas où le maître joyeux Écoute leurs chansons et s’assied avec eux.
La montagne a ses prairies, Le lait pur des vacheries, Des sources à chaque pas, Des bouleaux et des mélèzes, Et des fraises… Mais le froment n’y vient pas.
Là, j’ai mon taillis de hêtre, Un troupeau dont je suis maître, Un grand chalet de sapin. Là, j’ai nombreuse famille Ma faucille Sait où lui trouver du pain.
La plaine en doux fruits abonde, D’épis elle est toute blonde ;
Le blé rentre à plein portail ; Mais la montagne a des hommes, Et nous sommes Les plus braves au travail.
L’air est chaud comme à la forge, La soif nous serre la gorge ; Mais la moisson va son train ; Puis, au bout de la semaine, On ramène Son mulet chargé de grain.
Mes fils, au bruit de ses cloches, Légers, glissant sur les roches, Viennent se pendre à mon flanc, Fêtant de leurs allégresses Mes caresses, Et l’espoir du bon pain blanc.
Moissonneurs ! sans plaindre vos peines, Cueillez les blés mûrs dans les plaines, Le blé, notre bien le plus cher ! Ce grain d’or, sous sa pâle écorce. C’est le germe de notre force ; C’est notre sang et notre chair.
Pour le pauvre, en liant la gerbe, Laissez quelques épis dans l’herbe ; Qu’il glane un peu de ce bon grain. Puissions-nous, dans un champ prospère,
Voir tous les fils du même père Unis autour du même pain !
La maison, tout en fête, avec amour décore L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous ; La maison, tout en fête et plus joyeuse encore, A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux.
Dieu fait mûrir les blés ; c’est la femme économe Qui mélange un sel pur au pain de chaque jour ; C’est elle, en souriant, qui donne au cœur de l’homme Son aliment sacré d’allégresse et d’amour.
Comme ce blond froment, elle est l’or véritable ; Elle est le chaste orgueil du maître et du manoir, Le joyau qu’on admire, accoudé sur la table, Le flambeau du foyer quand le ciel se fait noir.
La maison, tout en fête, avec amour décore L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous La maison, tout en fête et plus joyeuse encore, A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux.
Les Vendanges
Hier on cueillait à l’arbre une dernière pêche, Et ce matin voici, dans l’aube épaisse et fraîche, L’automne qui blanchit sur les coteaux voisins. Un fin givre a ridé la pourpre des raisins. Là-bas voyez-vous poindre, au bout de la montée Les ceps aux feuilles d’or dans la brume argentée ? L’horizon s’éclaircit en de vagues rougeurs, Et le soleil levant conduit les vendangeurs.
Avec des cris joyeux ils entrent dans la vigne : Chacun, dans le sillon que le maître désigne, Serpe en main, sous l’arbuste a posé son panier. Honte à qui reste en route et finit le dernier ! Les rires, les clameurs stimulent sa paresse. Aussi comme chacun dans sa gaîté se presse ! Presqu’au milieu du champ, déjà brille, là-bas, Plus d’un rouge corset entre les échalas. Voici qu’un lièvre part ; on a vu ses oreilles. La grive au cri perçant fuit et rase les treilles. Malgré les rires fous, les chants à pleine voix, Tout panier s’est déjà vidé plus d’une fois,
Et bien des chars, ployant sous l’heureuse vendange, Escortés des enfants, sont partis pour la grange.
Au pas lent des taureaux, les voilà revenus, Rapportant tout l’essaim des marmots aux pieds nus. On descend, et la troupe à grand bruit s’éparpille, Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille ; Près des ceps oubliés se livre des combats. Qu’il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats, Préludant par des pleurs à de folles risées, Tout empourprés du jus des grappes écrasées.
Oui, notre âme agrandie est plus pleine d’amour. Dieu nous a fait largesse. Ma maison et mon cœur ont reçu dès ce jour La suprême richesse.
Sois bénie à jamais avec ton fruit charmant, Ô branche maternelle !
Viens t’enlacer au cou du père et de l’amant, Viens, tous les jours plus belle !
Baise aux bras de l’époux notre ange au front vermeil, Ce fils qu’on nous envie, Et qui fait rayonner d’espoir et de soleil L’automne de ma vie.
L’enfant est roi parmi nous Sitôt qu’il respire ; Son trône est sur nos genoux Et chacun l’admire. Il est roi, le bel enfant ! Son caprice est triomphant Dès qu’il veut sourire.
C’est la gaîté du manoir. Jadis solitaire ; Ses yeux éclipsent, le soir, Notre lampe austère. C’est la primeur du verger, L’agneau blanc cher au berger, La fleur du parterre.
Il fait de ses cheveux d’or L’anneau qui nous lie ; Il fait qu’on espère encor Il fait qu’on oublie. Lorsqu’un orage a grondé,
Que les pleurs ont débordé, Il réconcilie.
C’est pour lui qu’on a semé, Qu’on remplit la grange ; Le pain blanc reste enfermé Pour le petit ange. C’est pour lui, joyeux garçon, Que chacun dit sa chanson. Pour lui qu’on vendange.
Fêtez les raisins mûrs ! venez de toutes parts, Enfants ! Sur les tonneaux qui sonnent dans les chars Grimpez, ô blonde fourmilière ! C’est votre fête à vous quand on cueille ce fruit ; C’est le Jour du fou rire et des chants et du bruit… Venez, ceints de pampre et de lierre.
Dansez, garçons joufflus, une grappe à la main ; À la cuve, au pressoir ne manquez pas demain ; Suivez la vendange à la trace. Tendez l’écuelle au vin qui jaillit violet : Le raisin doit donner, bientôt après le lait, À boire au fils de bonne race.
Pour qu’il soit brave, un jour, à la guerre, au travail, Mouillons, dès qu’il est né, sa lèvre de corail D’un vin pur ; il faudra qu’il l’aime. Le vin fait notre sang plus riche et plus joyeux.
Apportez-nous l’enfant ! et d’un flot de vin vieux Donnons-lui gaîment son baptême.
Le ciel perd, avec l’été, Sa gaîté ; Craignez l’hiver monotone. Mais, pour réveiller le cœur,
Ma liqueur Coule des doigts de l’automne.
Viens, de la cuve au pressoir, Recevoir Jusqu’à sa goutte dernière ; Tiens fermé, jusqu’en avril, Le baril Où la sève est prisonnière.
Puis, sous un cristal épais, Couche en paix Le vin qui mûrit à l’ombre. Laissons vieillir endormi Cet ami, Pour le trouver au temps sombre.
Dans ces flots couleur de feu, Le bon Dieu Mit pour nous d’ardentes flammes ; Quand il fait froid, quand le soir Est bien noir, C’est du soleil pour nos âmes.
Suivez les chars au pas des taureaux familiers, Chanteurs ! Bénissez Dieu, la saison est féconde ; La maison sera pleine ainsi que les celliers… La famille est nombreuse, et la vendange abonde Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin !
Pour qu’au déclin des jours ce fils, en qui j’espère, Verse une ardeur encore avec ce jus divin Dans le sang rajeuni de l’aïeul et du père… Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin !
Les Semailles
Les vapeurs de novembre et le soir qui commence Répandent leur fraîcheur dans notre plaine immense. Un reste de clarté, sur un nuage ardent, Découpe le profil des grands monts d’occident. À l’abri des sommets baignés de vapeur rose, Le soleil, déjà las, s’incline et se repose. Mais l’homme, infatigable à l’œuvre du labour, Profite jusqu’au bout de sa force et du jour ; Il pousse, avec lenteur, ses bœufs dont le poil fume. Dans l’air qui s’épaissit tout blanchi par la brume, On entend des bouviers traîner le long refrain. Ah ! qu’il est beau de voir sur le même terrain, Foulant du même pas les herbes disparues, Six paires de grands bœufs traînant leurs six charrues ! Comme des chars de guerre, ils marchent alignés, S’efforçant sous le joug, ardents et résignés ; Si doux qu’on les excite avec une caresse. Inutile au bouvier, l’aiguillon se redresse.
Mille oiseaux à l’entour, dans les sillons ouverts, Attardés par l’appât, vont becquetant les vers. Linot, bergeronnette et mésange hardie Sous les pieds des taureaux courent à l’étourdie, Voltigent sur leurs fronts, effleurent leur poitrail. La paix règne entre tous, dans ce champ du travail. Aux vents frais de la nuit, le bois prochain frissonne Et jette au sillon noir l’or des feuilles d’automne. La sorbe aux grains ambrés tremble au bout du buisson, Le seul bruit qui domine est la vieille chanson, La voix du laboureur, lancée à toute haleine, Qui plane et qui s’étend jusqu’au bout de la plaine.
Il est noble, il s’assied près des anciens du bourg, Le bouvier qui commande aux taureaux de labour Domptés par sa main vigoureuse ; De l’antique charrue il tient le gouvernail, Et le grain sortira, fruit de son dur travail, Du sillon large et droit qu’il creuse.
Il est vaillant jouteur du poing et du bâton ; C’est lui qui dans la lice, aux fêtes du canton, Lance au but les folles cavales ; Du village ennemi son bras est redouté ; Près de lui, beau danseur rayonnant de gaîté, Toutes les filles sont rivales.
S’il part conscrit, bien vite il est fait grenadier. Honneur aux hommes forts ! au solide bouvier : Sa place est partout la première.
À table avec son maître, assis au même banc, Il a sa bonne part du cidre et du pain blanc, Servis des mains de la fermière.
Plus loin ! creusez encore un plus vaste sillon, Mes fiers taureaux, avant de rentrer à l’étable ; Ma voix excite encor d’un paisible aiguillon Votre lenteur infatigable.
Le travail presse, amis ! il faut qu’il dure encor Il faut de l’héritage avoir atteint les bornes, Avant que ce sommet cache le globe d’or Qui luit en face entre vos cornes.
Retournons bien ce sol du levant au couchant, Qu’il offre un lit fécond au grain que l’on y sème ! Je veux, pour de longs jours, fertiliser mon champ, Avant de m’y coucher moi-même.
Plus loin toujours, ô laboureurs, Poussez le soc de vos charrues ; Plus loin, oiseaux avant-coureurs. Lancez vos ailes dans les nues ! Voici l’hiver et ses horreurs ; Passez, corbeaux, cygnes et grues.
Dans nos bois, où rôdent les loups, Un vent noir déjà siffle et gronde.
Cherchez un asile plus doux, Un ciel où la lumière abonde. Volez, oiseaux, précédez-nous ; Allez trouver un meilleur monde !
S’il est des pays sans hivers, Des flots que nul vent ne déchire ; S’il est des jardins toujours verts, Où les yeux ne font que sourire. Où les cœurs sont toujours ouverts… Oiseaux, revenez me le dire !
Pour vous suivre et sous ce ciel d’or Guérir le mal dont je succombe. Mon âme a déjà pris l’essor ; J’ai les ailes de la colombe. J’arriverai ! dussé-je encor Franchir l’épaisseur de la tombe !
Mais là-bas, arrêtés au milieu du sillon, Les bouviers, à genoux, plantent leur aiguillon. Tandis qu’au-dessus d’eux les corbeaux et les cygnes Dans les sentiers du ciel passent en longues lignes, Sur la feuille jaunie un cortège nombreux Serpente, au bord du bois, le long du chemin creux : C’est la famille en deuil et d’amis entourée Qui porte au champ des morts l’aïeule vénérée.
Les voilà disparus dans le funèbre enclos, Et déjà l’on entend, au milieu des sanglots, — Le prêtre ayant fini son oraison dernière, — La terre, — ô bruit affreux ! — retombant sur la bière.
Or, seuls dans leur sentier, revenant à l’écart, Les époux l’un de l’autre ont cherché le regard.
Ah ! je voudrais verser mon âme tout entière Au sillon que voilà ; Et dormir à jamais sous cette morne pierre, Si tu n’étais pas là.
Si ma vie en son deuil n’était pas enchaînée Aux bras de nos enfants… Mais mon cœur sera fort contre la destinée ; C’est toi qui le défends.
J’ai vu crouler sous moi le sol de ma colline ; Mais l’arbre y vit toujours, Ô mère de mes fils ! car j’ai pris ma racine Dans nos saintes amours.
Reçois donc à cette heure, avec ma plainte amère D’un bonheur envolé, Tout mon cœur dans un mot : Dieu m’a repris ma mère, Et tu m’as consolé !
Et moi dans un mot je rassemble Les plus saints noms et les plus doux ; J’ai mon père et ma mère ensemble Et mon frère en toi, mon époux !
Pourvu que ton cœur m’y réponde, Notre champ est mon univers ; J’ai mon paradis en ce monde Tant que tes bras m’y sont ouverts ;
Tant que Dieu garde et que prospère De nos fils le riant essaim ; Tant que je puis, devant leur père, Les presser tous contre mon sein.
Par eux, dans le deuil où nous sommes, Laisse ton cœur se ranimer ; Vis pour en faire un jour des hommes ; Moi je leur enseigne à t’aimer.
À genoux, mes enfants, priez, pleurez près d’elle, Que nos morts soient joyeux ! Sa voix fait tressaillir la terre maternelle Pleine de vos aïeux.
Donnez-leur, ô mes fils, à tous ces morts augustes, Vos premières douleurs. Vous devez un sang pur aux vertus de ces justes ; Qu’ils aient au moins vos pleurs !
Leur austère travail a fondé ce domaine, Ce champ qui vous nourrit ; Leur sagesse a glané dans la sagesse humaine Le pain de votre esprit.
Par eux ont survécu ces chênes dont l’ombrage Orne encor ce beau lieu ; Par eux l’antique foi, pour suprême héritage, Vous transmit le vrai Dieu. Demandons nos vertus au tombeau de l’ancêtre ! Offrons-lui nos remords ! Dieu sème au fond des cœurs le bien qui doit y naître, Dans la saison des morts.
La terre est assez labourée, Des entrailles du champ ôtez le soc d’airain. Notre âme est assez déchirée, Des cœurs qu’il brise encore ôtez le noir chagrin. Et vous, divin semeur, parcourez la contrée ; La terre est assez labourée ; Versez, versez à flots les germes du bon grain.
Prêtez au sillon la semence, Donnez aux morts chéris leur gîte hospitalier. La vie est là qui recommence ; Ce champ pour une graine en rapporte un millier. L’hiver, tout va dormir sous un linceul immense ; Prêtez au sillon la semence, Le printemps du Seigneur viendra tout réveiller.
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The end
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