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Chapitre Premier La Renaissance Catholique En France
SOUS LOUIS XIII.
Réforme des ordres religieux. — Les Jésuiles et leurs adversaires. Leurs collèges. Leur direction. — Etablissement des con^ grégations. — Les évêques. Comment ils sont choisis. — La société laïque. Son esprit chrétien. Naissance du Jansénisme.
Nous avons achevé la revue des États catholiques et protestants de l'Europe au terme du xvi* siècle. Il est temps de rentrer en France et de montrer sous Louis XIII les fruits du régime religieux inauguré sous le règne précédent.
Jamais la mort d'un homme ne parut porter si grand préjudice à tout un peuple que l'assassinat de Henri IV. Au dehors, « le grand dessein » est abandonné ; au dedans, l'État est mis au pillage; plus de chef à sa tête et, dans son sein, pas de grands partis voués à de grandes causes. La régente Marie de Médicis, capricieuse et faible, se montre aussi incapable de régner qu'elle le sera plus tard . de voir régner son fils ; les héritiers de Guise et de Condé se disputent ou se concertent , uniquement pour dépecer leur proie, le royaume. Les affaires publiques sont menées au hasard, sans aucun souci
4 RÉFOHME
du bien public. Les meilleurs serviteurs du feu roi ont cessé de valoir, eux-mêmes, tout ce qu'ils valaient sous leur maître. Le fidèle Sully, relégué dans la retraite, ne détournera pas toujours de la révolte ses coreligionnaires; Tintègre Jeannin , chargé des finances, laissera dévorer, par quiconque approche du trône, l'épargne amassée pour soutenir en Europe la puissance française. Il donnera pour excuse à cette prodigalité, qu'après tout, la guerre civile, qu'elle avait pour but de prévenir ou de terminer, coûterait plus cher. En un mot.la France n'est plus gouvernée, c'est pourquoi bientôt elle le sera trop. A peine sorti de l'enfance, Louis XIII veut rétablir le gouvernement, il s'y essaye avec le connétable de Luynes, il y parvient avec le cardinal de Richelieu. Le pouvoir absolu succède à la turbulente anarchie, amenée par la mort de Henri IV, au sommet de l'État.
Je dis au sommet de l'Ëtat, car le désordre ne va guère plus loin, il est l'œuvre des princes et des grands et, précisément parce qu'aucun intérêt national n*est en jeu dans leurs compétitions, la nation y demeure étrangère. Sous une écume éphémère, sondez cette nation même; hors de la cour, pénétrez à travers les classes diverses qui la composent, et vous reconnaîtrez qu'en dépit de tout ce qui souille sa surface, elle continue de se régénérer ; des observateurs compétents signalent même la société de cette époque comme la mieux réglée de notre histoire *. En eliet, la politique de Henri IV avait bien pu être aban-
1. V Organisation du Travail, par Le Play, chap. i, J 16.
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donnée, mais les lois qui, sous ce prince, avaient rétabli l'ordre et la paix sociale , s'étaient perpétuées ; le régime inauguré par lui, en matière de religion, avait survécu à son règne, régime si conforme aux besoins de la France^ et tellement enraciné que ni l'emportement des factions, ni la toute-puissance jalouse de Richelieu n'y touchèrent.
Lorsqu'on envisage le gouvernement et les affaires d'État sous Louis XIII, depuis son avènement, en 1610, jusqu'à sa mort, en 1643, il faut partager ce règne en plusieurs périodes différentes et môme contradictoires. Mais veut-on, comme je me propose de le faire en ce moment, dépeindre l'état religieux et moral de la société? La même époque peut rentrer tout entière dans un seul tableau dont voici les principaux traits :
La réforme catholique se continue et se développe.
Dans le progrès de la royauté absolue, quelques conflits menacent de s'élever entre l'Église et l'État; mais ils sont alors conjurés.
Enfin, les protestants conservent la liberté de leur culte, malgré la ruine de leur puissance politique.
I
Quand une société, longtemps troublée, rentre dans l'ordre et revient à la vie chrétienne, elle ne s'arrête pas aux vertus communes ; il s'y rencontre des âmes, qui veulent monter plus haut et qui, en s'élevant elles-mêmes vers les sommets de la perfection évangélique, élèvent, à leur suite, le niveau moral de leur siècle et de leur nation. Ainsi en est-il surtout au terme des grandes luttes, soutenues pour les grandes causes : àTardeur, à la vigueur dépensées jusqu'alors en de sanglants combats, il faut désormais un autre emploi ; les plus nobles cœurs se sentent à l'étroit dans le monde et s'en détachent. C'est pourquoi nous avons vu la renaissance catholique de la France, après les guerres de religion, signalée d'abord par la renaissance des vocations et des institutions monastiques.
Cette fécondité d'une terre profondément remuée, cette végétation surnaturelle parut sous Henri IV, et se développa sous le règne suivant, à l'aurore d'un âge nouveau. Richelieu l'a dit dans ses Mémoires : e Le vrai siècle de saint Louis était revenu, qui commença à peupler ce royaume de maisons religieuses. »
La sèvenouvelle s'étendit jusqu'aux anciens ordres desséchés et languissants, elle en ranima quelques branches. Parmi les Bénédictins, laréformedes Feuillants fut suivie de celle de Saint- Vannes et de Saint- Maur. La première, qu'avait inaugurée, près de Toulouse, vers 1577, l'abbé Jean de la Barrière, que le cardinal d'Ossat avait encouragée et qui pénétra de France jusqu'à Rome, avait fait admirer, par la cour dépravée et raffinée d'Henri III, l'étrange austérité des anciens solitaires : elle l'avait même exagérée; le Saint-Siège, en approuvant les constitutions des Feuillants, dut en tempérer la rigueur *.
1. ilélyot, Histoire des ordres monastigues (S vol. in-4«, 1718), t. V, chap. XXXVIII. — L'Estoile, Journal de Henri UU collection Petitot, 1~ série, t. XLV, p. 261.
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La seconde réforme, que commença, en Lorraine, vers Tan 1600, Didier de la Cour, et que propagea en France un moine de Ciuny, Laurent Bénard, prit possession, à Paris, de Fabbaye de Saint-Germaindes-Prés, en 1618, et s'étendit de là dans tout le royaume. Elle devait, dans une société polie et lettrée, consacrer le labeur monastique à la culture de l'érudition ; les Bénédictins de Saint-Maur ont défriché l'histoire de l'Europe chrétienne, comme leurs ancêtres avaient défriché le territoire de l'Europe barbare.
Les abbayes bénédictines de femmes ne restèrent pas toutes, non plus, inaccessibles aux réformes. Quelques femmes de qualité dans le Languedoc, et quelques Italiennes à Rome, ayant voulu se ranger sous la conduite de Jean de la Barrière, donnèrent naissance à la congrégation des Feuillantines, non moins sévère que celle des Feuillants, et où vint se réfugier, à l'âge de vingt-six ans, une princesse du sang royal, Antoinette d'Orléans-Longucville, veuve a'un Gondi, le marquis de Belle-Isle. Elle y devint, dit TEstoile. « un exemple de pénitence et de dévotion, après avoir été à la cour un objet d'admiration par sa beauté et son esprit. »
Il semblait plus facile d'instituer de nouveaux couvents que de retirer les anciens de leur décadence. Cependant, unejeune fille de haute naissance et de rare vertu, nourrie dans un monastère dès son enfance, et nommée prématurément abbesse, à la demande d'un conseiller d'État, son beau-frère, Marie de Beauvilliers, entreprit, vers Fan 1600, de ramener à la primitive observance l'abbaye illustre et dégénérée de Montmartre : deux fois, autour d'elle, on tenta de rempoisonner,une fois de la faire poignarder, tant devenait furieux, dans ces cloîtres sans règle, rattachement au désordre4Mais Tintrépide et patiente fermeté de M°® de Beauvillicrs ne se laissa point ébranler et triompha. Sous son • gouvernement, qui dura près de soixante ans, Montmartre devint un modèle de régularité et une pépinière d'où sortirent plus de cinquante religieuses, pour aller réformer, établir ou régir, d'autres maisons du même ordre.
C'est à Montmartre qu'avait été formée Marguerite d'Arbouze, lorsqu'elle fonda, en 1626, sous le patronage d'Anne d'Autriche, la florissante abbaye du Val-de-Grâce , lieu de retraite que la reine, jeune encore, s'était choisi, pour y pouvoir de temps en temps goûter, dit M"« de Motteville, « la paix qui se trouve toujours aux pieds de Dieu. » Anne d'Autriche aurait joui de cette paix sans doute, parmi des religieuses vraiment séparées du monde et fidèles à leur profession, si elle n'y avait cherché aussi un abri pour son commerce indiscret, pour sa correspondance illicite avec l'Espagne, sa première patrie, et avec d'autres ennemis de la France. Mais, par cette conduite, elle exposa le monastère aussi bien qu'elle-même, aux soupçons , aux poursuites , aux sévérités du cardinal de Richelieu. En punition de sa complaisance et de sa fidélité pour la reine, l'abbesse qui avait succédé à Marguerite d'Arbouze fut déposée par l'évêque de Paris et bannie dans un autre cloître. Une parente de Richelieu, M"^ de Ponchàteau, fut élue pour gouverner l'abbaye, la reine reçut du roi défense d'y venir. Cependant le règne
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de Louis XIII et celui de son ministre approchaient alors de leur terme. Six ans après, Anne d'Autriche reparaissait au Val-de-Grâce en qualité de régfente; puis, un peu plus tard, en 1645, elle y menait Louis XIV, enfant, pour poser la première pierre de la nouvelle église et du nouveau monastère, qu'elle avait résolu de construire. Le Yal-de-Grâce avait recouvré sa prospérité et voyait croître sa splendeur \ Plus loin de la cour , de ses intrigues et de ses orages, une cousine de Marie de Beauvilliers, une nièce des deux cardinaux de Sourdis, Madeleine d'Escoubleau, nommée abbesse par le roi tandis qu'elle était encore novice, accomplissait la réforme de • l'abbaye de Saint-Paul de Beauvais. Vers le même temps, une autre abbesse encore plus jeune , Angélique Arnaud, entreprenait celle de Port-Royal-des- Champs, monastère situé dans la vallée de Ghevreuse, proche de Versailles. Elle était l'un des vingt enfants d'Antoine Arnaud, le célèbre avocat de l'université de Paris contre les Jésuites, personnage fort en crédit au Parlement et dans le conseil du roi, et fort occupé d'établir sa nombreuse famille. Il avait obtenu promesse et même brevet de Henri IV pour deux abbayes en faveur de deux de ses filles « encore à labavette » ; puis, afin d'assurer Port-Royal à la jeune Angélique, il lui avait fait prendre le voile à huit ans ; enfin,pour obtenir du pape les bulles qui
1. Hëlyot, Histoire des ordres monastiques, t. VI, chap. ZLin. La plupart des renseignements donnés ici sur les ordres religieux et sur les congrégations sont tirés de cet ouvrage, auquel on devra se référer toutes les fois qu'il n'est pas indiqué de sources particulières. — Griffet, Histoire du règne de Louis Xlll^ t. UI, p. 39 et suiv. — Mémoires de M"»* da Mottevillo. Collection Petitot, 2* série, t. XXXVI, p. 362.
iO RÉFORME
devaientconfirmerla nomination duroijilavaittrompé la cour de Rome sur l'âge de cette enfant, feignant qu'elle avait dix-sept ans quand elle en avait dix ^ Grâceàcette supercherie, Tenfantavait pris possession de son abbaye ; mais, à travers la gravité précoce qu'elle tenait desa race elles divertissements mondains que lui offrait son cloître dégénéré, le dégoût d'une profession qu'elle n'avait pas choisie tourmenta son âme au début de son adolescence. Domptée par l'autorité de sa famille, elle se résigna à demeurer religieuse; ensuite, la grâce la toucha et elle résolut de devenir une bonncreligieuse. Elle atteignait alors précisément les dix-sept ans qui lui avaient été prématurément attribués. Sans grand secours extérieur, elle se réforma elle-même; puis, avec l'autorité qui lui était naturelle etselon le devoir de sa charge, à peine réformée, elle devint réformatrice *. En peu d'années, et de concert avec sa sœur, la mère Agnès, la mère Angélique ramena Port-Royal à l'observance de Cîteaux ; portant plus loin son zèle, elle rétablit l'ordre et la paix dans l'abbaye deMaubuisson,où Tabbesse, une sœur de Gabrielled'Estrées, venait de jeter de grands troubles et d'étaler d'étranges désordres; elle rattacha à sa réforme l'abbaye de Tart, à Dijon , fonda un second Port-Royal à Paris, destina cette nouvelle maison à l'adoration perpétuelle du saint-sacrement, fréquenta enfin les plus saints personnages de son temps, notamment saint François de Sales et sainte Chantai. A ce moment, elle connut Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et se rangea, sous
1. Port-Royal, par G. A. Sainte-Beuve, 2« édition, t. I", p. 78, 85.
2. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1", p. 92 à 223.
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sa direction avec ses filles. Celui-ci accrut encore leur austérité, mais il les associa aux disputes dans lesquelles il était lui-même engagé, principalement avec les Jésuites. A leur sujet, il n'était pas difficile de réveiller, parmi la descendance d'Antoine Arnaud, des préjugés héréditaires. Bientôt, poursuivi par Richelieu comme un fauteur de discordes et emprisonné durant cinq ans à Yincennes, ainsi que nous le dirons plus loin, Tabbé de Saint-Gyran parut aux religieuses de Port-Royal un' confesseur de la foi; il resta leur oracle, même après sa mort. Les frères, les neveux delà mère Angélique, les Arnaud, les Le Maître, perpétuèrent dans ce cloître et, comme nous le verrons bientôt, étendirent fort au delà l'esprit et la doctrine tirée, par Saint-Cyran, de Jansénius; jusqu'à la destruction du monastère, on devait voiries austères et indomptables filles, qui s'y étaient renfermées, s'égarer en des chicaner théologiques , et opposer à l'autorité du pape une résistance qui ne voulait ni se déclarer ni se soumettre. Mais avant d'agiter l'Église, Port-Royal l'avait édifiée.
Cependant ces diverses réformes purement locales devaient paraître insuffisantes, tandis que l'ordre entier de Saint-Benoît et de Saint-Bernard était sorti de sa règle. La mission de l'y ramener fut donnée, d'un commun accord, par le pape et le roi, au cardinal delà Rochefoucauld. Ayant un jour entendu la messe dans la plus illustre abbaye de France, à Marmoutiers, Louis XIII en sortit scandalisé, et ce fut alors qu'il conçut le dessein d'une réforme générale ^
1. Houssaye, le Cardinal de Bérulle, t. HI, p. 341.
que Grégoire XV confia, sur sa demande, au prélat français le plus capable de l'accomplir. Auparavant, un abbé de Clairvaux, dom l'Argentier, un abbé de Cîteaux, dom Boucherat, de qui dépendaient grand nombre de monastères, avaient tenté cette entreprise. Investi d'une double autorité devant laquelle devait tomber toute résistance, environné des plus sages conseils, le cardinal de la Rochefoucauld employa son zèle et son intégrité et, néanmoins, ne réussit guère. L'ordre bénédictin se partagea entre l'étroite et la commune observance : deux congrégations, dont la rivalité engendra beaucoup de procès et ne fit disparaître que peu d'abus.
A son tour, le cardinal de Richelieu prétendit mettre la main à l'œuvre. Élu abbé général de Cluny, il voulut réunir Cluny à la congrégation réformée de Saint-Maur, et annonça le dessein de rétablir l'ordre entier dans son ancienne splendeur. Mais la cour de Rome, qui redoutait l'esprit de domination du cardinal, plus qu'elle ne se fiait à son amour des réformes, ne se prêta point à faire de lui le chef de tous les Bénédictins de France. Elle lui refusa l'union de Cluny à Saint-Maur et, un peu plus tard, refusa également de reconnaître son élection à Cîteaux. Il en conçut un vif dépit ; son projet ne put se poursuivre. Ce n'était pas à un homme d'Église, engagé aussi avant dans les affaires humaines, qu'il était réservé de ramener les fils de Saint-Benoît et de Saint-Bernard à la pureté de leur vocation ; la plupart des maisons de Bénédictins restèrent, ou retombèrent, dans le relâchement.
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L'eiïbrt du cardinal de la Rochefoucauld ne ' demeura pas entièrement stérile . Sa commission de réforme s'étendait aux religieux soumis à la règle de saint Augustin. C'était la plus ancienne et la plus simple des règles monastiques en Occident et, comme elle comportait en sa brièveté beaucoup d'applications différentes, elle avait été adoptée, d'âge en âge, par des instituts divers. Elle régissait notamment les maisons de chanoines réguliers, réunis pour se vouer, en pratiquant la vie commune, à la récitation publique, quotidienne et solennelle, de Tofflce divin. L'une de ces maisons, et non la moins illustre, celle de Sainte-Geneviève, avait pour abbé le cardinal de la Rochefoucauld lui-même ; la ré. forme devait lui sembler plus nécessaire et moins difficile à introduire chez lui qu'ailleurs ; la plupart des anciens moines de son abbaye lui firent pourtant résistance. Mais, pour le seconder, il rencontra, dans un monastère voisin du même ordre, à Saint- Vincent de SenliSy un saint religieux, dont la vertu avait grandi sans tache, et non sans persécution, à travers le dérèglement do ses confrères, et qui les avait enfin convertis. Sous le gouvernement du P. Charles Faure, et malgré l'opposition de l'abbaye rivale de Saint- Victor très opiniâtre en son relâchement, la réforme, commencée à Seulis, eut son siège à Sainte- Geneviève, et de là s'étendit beaucoup plus loin. Quand le P. Faure mourut, en 1644, la congrégation de Sainte-Geneviève comptait cinquante monastères. Vers la même époque, une réforme pareille était accomplie dans le même institut : en Lorraine, par saint Pierre Fourier; en Périgord , par Alain de
Solminiac, qui devint ensuite évêque de Cahors, et parmi d'autres religieux de Saint- Augustin, les Prémontrés, par les PP. Ajuet et Mathieu.
En ces années, fertiles entre toutes pour l'Église de France, l'esprit monastique se manifestait à la fois sous les formes les plus diverses. Sans s'éloigner de Paris, on pouvait voir au Mont-Valérien quelques ermites qui rappelaient la Thébaïde. Les Carmes déchaussés de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse, que leur origine espagnole avait d'abord écartés, pénétraient pourtant en France et, sous Louis XIII, bâtissaient leur église près de Vaugirard. Des familles considérables, qui s'honoraient d'appartenir à la famille de saint François de Paulc, les Sourdis et les d'Ormesson, par exemple, élevaient, près de la place Royale, à côté des nouveaux hôtels des gens de qualité, l'église et le couvent des Minimes. Enfin, les pères de la Merci, n'ayant plus guère de captifs à racheter, mouraient, en soignant les pestiférés à Aix en Provence.
Mais c'était surtout dans les instituts plus modernes, c'était dans les ordres jeunes ou rajeunis que la vie religieuse se déployait pure, active et féconde.
Les religieux hospitaliers, légués à l'Espagne, vers le milieu du siècle précédent, par saint Jean de Dieu, introduits en Italie par don Juan d'Autriche, lorsqu'il vint à Rome après sa victoire de Lépante, avaient été amenée d'Italie en France par Marie de Médicis. Les Italiens, témoins de leurs œuvres, les avaient appelés Fate bene fraielli, Henri IV, les voyant près des malades, les désigna sous le nom de Frères do
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la Charité, et leur grand hôpital s'éleva dans le faubourg Saint-Germain.
Dans Tordre de Saint-Dominique, la réforme de Sébastien Miciiaelis , commencée à Toulouse en 1599, protégée par Henri IV, à la recommandation du P. Coton, approuvée par le pape Paul V, en 1608, prenait possession du couvent construit pour elle à Paris dans la rue Saint-Honoré.
Dans Tordre de Saint- François, la stricte observance des Récollets, inaugurée à Nevers sous le patronage de la maison de Gonzague, à la fin du siècle précédent , taisait profession particulière de recueillement. Elle fut singulièrement favorisée par Henri IV, par Louis XIII et plus tard par Louis XIV, et se répandit par tout le royaume K Le tiers ordre, voué spécialement à la pénitence, était réformé par Vincent Musard ; ce réformateur chercha quelque temps une retraite solitaire autour de Paris, oix il élait né, établit enfin ses disciples à Textrémité du faubourg Saint-Antoine, àPicpus, où Louis XIII, enfant, vint, en 1611, poser la première pierre de leur église. Peu de temps après, une pieuse et noble veuve de Franche-Comté, Marguerite Borrey, et sa fille Cécile de Recy, ayant pris le voile ensemble, se rangèrent de loin sous la conduite du P. Musard, et instituèrent, conformément aux observances do Picpus, une congrégation de femmes, qui s'étendit bientôt des frontières de TAIsace et de la Bourgogne jusqu'à Paris.
Les Capucins, importés d'Italie en 1573, conti-
1. Louis XIV alla jusqu'à leur coaiier raumônerie de ses armées* Hûlyot, Histoire des ordres monastigues, t. VU, chap. xix.
nuaient d'évangéliser le peuple, et faisaient des recrues parmi les plus hautes classes. L'un d'entre eux, le P. Athanase, qui était frère de Mathieu Mole, s'employait à la conversion des hérétiques et des filles publiques ; il ouvrait au repentir de ces dernières un refuge, où elles pouvaient prendre le voile, et étaient appelées, du nom de sainte Madeleine, leur patronne, les Madelonnettes. Avant lui, on avait vu un autre Capucin, plus étrange et plus célèbre, tour à tour prendre, quitter et reprendre le froc: Henri de Joyeuse, courtisan de Henri Hl, s'était soudainement jeté dans le cloître, à la mort de sa femme, en était sorti avec dispense du pape, à la mort de son frère tué à Coutras, pour occuper la place de ce frère au service de la Ligue et disputer Toulouse et le Languedoc à Henri de Navarre, s'était ensuite accommodé avec le roi, en se taisant donner le bâton de maréchal de France qu'avait eu son père, et était demeuré longtemps < plus soldat qu'ecclésiastique, vivant trop licencieusement pour un homme de sa condition ». Mais, enfin, a admonesté par les bons pères Capucins, lassé du monde pour la seconde fois, ou justement navré des remords de sa conscience,. il serésolutà rentrerdans son devoir. » Les larmes de sa pieuse mère et aussi, dit-on, quelques railleries de Henri IV eurent part à cette résolution *. Le P. Ange (c'est ainsi qu'on le nommait parmi les Capucins) revint donc « reprendre, avec son habit, sa corde et ses sandales, la piété et solide dévotion, en la sainte compagnie de ceux où il Ta-
.. i. Journal de TEstoile y coWQCiïon Petitot. 1" série, t. XLVU, p. 245.
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vait laissée ^ » II ne s'en départit plus. Unmois après son retour inattendu au couvent, « il se mit à prêcher, sinon avec grande science, du moins avec tant de témoignages de zèle, que tout le monde se tuait pour aller l'entendre *. Il mourut en 1608, âgé de quarante et un ans, dans un couvent de son ordre, à Rivoli en Piémont, comme il se rendait, pieds nus, à Rome.
Un Capucin, peut-être encore plus singulier, fut le fameux P. Joseph : François Leclerc du Tremblay ; il tint dans le monde autant et plus de place que Henri de Joyeuse, et pourtant il ne renonça jamais à sa profession. A vingt-deux ans, après avoir fait campagne sous le connétable de Montmorency, son parent, et s'être distingué au siège d'Amiens, il avait, par une inspiration de ferveur, quitté le monde, où sa famille voulait le pousser; bientôt, il s'était signalé dans son ordre par ses prédications, par son 2èle pour la réforme des couvents , et n'avait approché la cour que dans l'exercice de son ministère, lorsqu'il devina Richelieu, contribua, par des avis discrètement transmis au connétable de Luynes, à le tirer de l'exil 5, et devint le confident , le conseiller , l'instrument de tous ses desseins. Mais, à ce moment même, son extérieur ne changea pas : tandis qu'il traitait avec, les princes, les ministres, les ambassadeurs et les généraux d'armée, et nouait
1. HilarioQ de la Coste, cité par l'abbé Houssaye.— M, de Berulle, t. I", p. 157.
2 Mémoires de Cheverny, collection Pelitot, !'• série, t. XXXVI, p. 379etsuiv.
3. Histoire de la mère et du fils, collection Pelilot, £• série, t. XI, p. loO.
sans embarras ni scrupules nos alliances avec les États protestants ; tandis que Voiture le vantait au comte d'Avaux, non seulement comme « un grand négociateur, un grand ministre, mais aussi comme un honnête homme » ; que M™« de Longueville louait < la délicatesse et la beauté de son esprit ^ « ; et que, doux, insinuant, réservé dans ses manières, il soutenait en secret la fermeté du cardinal, relevait au besoin son courage et même le poussait à des rigueurs auxquelles il n'était que trop disposé, le P. Joseph continuait de paraître un religieux régulier ; ses mœurs ne donnaient pas prise aux soupçons; sa passion pour la grandeur de l'État et de RicJielieu n'étouffait point en lui l'amour de l'Église; il organisait dans son ordre des missions pour convertir, en France, les hérétiques et évangéliser, en Orientales infidèles; enfin, il trouvaitassez de temps et de liberté d'esprit pour fonder, diriger, répandre à Paris et en province, une congrégation de femmes, rigide et fervente : les religieuses du Calvaire *.
Cependant 1er P. Joseph, partageant sa vie entre la politique et la religion, n'était pas le moine qui faisait le plus d'honneur à son institut. Dans le grand couvent de la rue Saint-Honoré, peuplé de plus de cent cinquante Capucins, on avait sous les yeux d'autres exemples; là, un puritain converti, Benoît de Canfeld, venu d'Angleterre pour demander à la France la liberté de servir Dieu, rappelait, par les singularités et les merveilles de sa vie, par ses in-
1. Levassor, Histoire du règne de Louis XIII^ liv. XXX VII.
2. Mémoires de Montglat, collection Petilot, 2* série, t. XLIX^ p. 64 et 220. — GrilTet. Histoire du règne de Louis XUl, t. ill, p. 146.
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spirations simples et sublimes, par les ravissements que lui causaient le spectacle de la nature et la musique sacrée, saint François d'Assise et ses premiers compagnons. Ayant voulu repasser dans sa patrie pour Tévangéliser, il n'y trouva, en débarquant, qu'une étroite prison. Deux lettres de Henri lY obtinrent son élargissement, et il revint, au grand contentement des plus saintes âmes de France, achever sa vie à Paris \
On retrouve ainsi la trace de quelques moines qui furent illustres en leur siècle ; mais^ à côté d'eux, que de dévouements obscurs, que de héros inconnus ou oubliés! En 1622, dans une maladie contagieuse, à Rouen, dix-neuf Capucins périrent victimes de leur charité ; pour perpétuer leur souvenir, on érigea une croix au pied de laquelle leurs noms furent inscrits sur le marbre, en lettres d'or. Depuis, la croix a été abattue et les noms, gravés sur le piédestal, ne se sont point conservés.
II
Un tel développement des ordres religieux n'allait pas sans difficultés et sans dispuste. Jusque dans
i. 11 se nommait dans le monde Guillaume Filch. Il est vrai que son ouvrage intitulé : Règle de perfection, a été condamné en 1689, prés de quatre-vingts après sa mort, lorsque l'affaire du quiétisme agitait TÉglise. La condamnation porte sur quelques propositions peu exactes dans les termes, mais n'entache en rien sa mémoire. — Histoire de la bienheureuse Marie de Vlncarnationy dite dans le monde M'* Àcarie, par Bouchez, curé de Saint-Merry, nouvelle édi . tion publiée par Mgrl'évéque d'Orléans, liv. II, chap. i"; et lionssaye, AT. de Bérulle, t. !•', p. 157 et 238.
20 LES JESUITES
l'intérieur du même institut, il y eut rivalité entre les Capucins d'Italie et les€apucins de France. Ces derniers, devenus très nombreux, se plaignirent d'avoir trop peu de voix dans les chapitres tenus au delà des Alpes pour régir Tordre entier ; leur réclamation devint une affaire d'État. Le roi Louis XIII la prit en main, menaça de soustraire son royaume à la juridiction du général nommé à Rome, et obtint du Saint Siège quelque satisfaction*.
Cependant, ce n'était pas au sujet des Capucins que se soulevaient le plus de contradictions et d'orages : c'était au sujet des Jésuites, non qu'ils se querellassent entre eux ; rien de plus étroit au contraire que l'union des Jésuites français avec leur centre à Rome, mais ils étaient attaqués du dehors. Ils l'étaient d'autant plus, qu'ils exerçaient davantage leur zèle au dehors, « s'adonnantàDieu, » comme l'a dit Richelieu, « sans se priver de la connaissance des choses du monde ^ >. Le combat se livrait donc, à leur sujet, hors du cloître; le clergé tout entier, la Cour, le Parlement, l'Université, y figuraient.
La mort de Henri IV avait été étrangement funeste aux Jésuites. Elle les avait privés de leur protecteur, non seulement le plus élevé, mais le plus avisé et le plus décidé, et, en même temps, elle avait fourni prétexte aux imputations de leurs pires enne-
i. Mémoires de Richelieu, t. X, p. 429, 435. Je «ite les Mémoires de Bichelicu d'après la collection Pelitot, où ils ont paru dans leur in- •iégrité pour la première fois, et où ils forment, du tome XXI (bis) au t. XXX, dix volumes de la seconde série.
2. Testament politique, section X, chap. m. Des lettres.
ET LEURS ADVERSAIRES. 21
mis. Ravaillac avait seul conçu, seul exécuté son dessein, rien n'est mieux avéré; maisil Tavait conçu et exécuté, après avoir ouï dire, et mêrpo prêcher , que le roi, dans la guerre qu'il préparait, trahissait l'Église ^ Ce réveil solitaire, mais irréparable, du délire religieux jadis enfanté par nos discordes, ranima par contre-coup les vieilles rancunes et les vieilles méfiances. Un peuple qui se sent frappé tout entier par quelque grand attentat ne se contente pas volontiers d'en demander compte à un seul et obscur coupable, et le peuple français est prompt, entre tous, à rendre les doctrines qui lui déplaisent responsables des actes qui l'effrayent. A la suite de l'assassinat tenté par Chàtel, nous avons déjà vu les Jésuites chassés pour avoir soutenu, au sujet du tyrannicide, des thèses alors communément répandues; seuls redoutés par des adversaires opiniâtres, ils avaient été seuls poursuivis. A la suite do l'assassinat consommé par Ravaillac, il y avait, au milieud'uneconsternation plus profonde, un prétexte de plus pour les atteindre.
En 1598 ou 1599, avait été imprimé à Tolède un nouveau livre, composé par un de leurs plus célèbres écrivains, le meilleur historien de la vieille Espagne, et, selon Bayle, c l'un des plus habiles hommes de son siècle », par Mariana, et dans ce livre dédié à Philippe II et destiné à l'instruction de son fils, Texeraple encore récent de Jacques Clément était cité : l'opinion qu'il est licite de tuer un tyran était
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The end
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