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LES GRANDS ORDRES
CONGRÉGATIONS DE FEMMES
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Chapitre Premier Les Premiers Monastères Et Les Premières Religieuses
Dès le premier siècle de l’ère chrétienne, et même dès les premières années de l'Église, il y eut des chrétiens et deschrétiennes qui cherchèrent dans la retraite à suivre, non seulement les préceptes, mais aussi Les conseils du Seigneur, à fuir Les séductions et les distractions du monde et à devenir des saints.
C’est un sentiment général que la vie religieuse est née avec l’Église et qu’elle a été fondée par Jésus-Christ lui-même quand il a dit au jeune homme qui l’interrogeait sur la vie éternelle : « Une seule chose te manque pour être parfait: va vendre tout ce que tu as et: donne-le aux pauvres ; tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. »
Aussi, faisant allusion aux premiers chrétiens qui, d’après les Actes des Apôtres, vivaient entre euxcomme ont depuis vécu les moines, Cassien écrivait-il : « La discipline monastique est née dès le temps de la prédication des apôtres (1). »
Et Mgr Freppel, évèque d'Angers, dans son admirable discours à l’occasion du jubilé de l’abbaye bénédictine de Solesmes, le 11 juillet 1887, pouvait s’écrier: « C’est Le propre de l’ordre monastique d’apparaître dans l’histoire de l’Église, comme la préparation et le point de départ des grandes époques. Aussi voyonsnous se former, sous l'Ancien Testament, à côté du sacerdoce lévitique, ces écoles de prophètes, foyers ardents de prière et de contemplation d’où partent Les puissantes initiatives et les réformes salutaires..……. L'ordre monastique a hérité de ce rôle dans l’économie du christianisme. Né, lui aussi,de l'Évangile, où sont écrites pour toujours les grandes lignes de sa constitution, il prélude par la prière et par l'exemple à tous les triomphes de l’Église. »
Mais il n’y avait pas que des hommes à vivre de la sorte. Les femmes chrétiennes, les pieuses veuves, les vierges dociles à la parole du Christ, cherchaient, elles aussi, à‘ devenir parfaites. Elles n'étaient pas religieuses, Mmontales, dans le sens qu’on a donné à ces mots depuis saint Basile et saint Benoît; elles ne vivaient pas dans des monastères semblables à ceux que nous connaissons, elles n'avaient point encore de règle précise, de supérieure ni d’abbesse, mais elles poursuivaient déjà le même but que les saintes filles
des deux grands Patriarches de l’ordre monastique en Orient et en Occident : aimer Dieu d’un amour plus pur, le mieux servir, Le mieux prier.
Gardons-nous de nous en étonner ! Comment n’en eût-il pas été ainsi? La religion du Christ entraînait vers Dieu ces âmes virginales. Quels attraits le christianisme naissant ne devait-il pas avoir pour ces vierges qui n'avaient connu jusque-là que le paganisme, ses divinités souillées et ses fêtes déshonorantes ! Ce que les femmes païennes avaient si longtemps et si infructueusement cherché parmi toutes Les superstitions des cultes orientaux, et surtout parmi ceux d’Isis et de Mithra, la religion du Christ le leur apportait enfin ! Avec quelle joie, avec quelle ardeur ne devaientelles pas écouter la voix des apôtres leur enseignant la vraie doctrine de la pureté, relevant leurs fronts, les enlevant au-dessus de ce monde, faisant planer leurs âmes dans les régions célestes et foulant aux pieds ces infâmes passions auxquelles les païens offraient de l’encens à certains jours ! |
Dans les premiers temps, pour atteindre plus sûrement leur but, n'ayant point encore de monastères, elles s’enfermaient chez elles et fuyaient le monde en s'abstenant de paraître à ses fêtes et à ses réunions. Là, dans la solitude de leur foyer, elles priaient, elles méditaient en silence, elles se livraient au jeûne, aux mortifications, et offraient au Seigneur leur travail et leurs veilles. Heureuses, quand leurs familles leur laissaient la liberté d’être chrétiennes, et ne les livraient pas aux persécuteurs! Elles vivaient ainsi dans une retraite absolue, et ne paraissaient en public que pour la célébration des mystères sacrés.
Il y eut, dès l’origine, deux catégories: celle des diaconesses, ou veuves ecclésiastiques, et celle des vierges.
Les diaconesses étaient les veuves les plus éprouvées par leurs vertus et leur sagesse, qu’on choisissait à un certain âge, soixante ans d’abord, quarante ensuite, pour remplir auprès des femmes une partie des fonctions des diacres. Elles visitaient les personnes de leur sexe, que la pauvreté, la maladie ou quelque autre misère rendait dignes des soins de l'Église : mais leur principale mission, sous la direction des prêtres, était l’enseignement des catéchumènes : elles présentaient leurs compagnes au baptême et dirigeaient ensuite les nouvelles baptisées pour les former à la vie chrétienne. Cette mission d'enseignement des veuves est énergiquement exprimée aux catacombes de Rome sur le tombeau de l’une d’elles par le mot solennel : Vidua sedit..… suivi du nombre des années de son ministère. Dans les assemblées, Les diaconesses gardaient les portes du côté des femmes, et avaient soin que chacune fût placée à son rang et observât le silence et la modestie. Elles rendaient ainsi d'éminents services à l'Église naissante, et si plus tard cette institution tomba en désuétude, ce ne fut pas par la faute ou l’indignité des diaconesses, mais par suite des besoins nouveaux des temps.
Quant aux vierges chrétiennes, elles étaient connues des pasteurs de l’Église, et elles exerçaient leur apos-
[SA tolat individuel sur les personnes au milieu desquelles elles vivaient, forme imparfaite sans doute, mais déjà magnifique de la vie religieuse. On rencontrait ces filles du Seigneur jusqu'aux plus hauts sommets de la société romaine, dès le 1 siècle ; témoin cette Flavia Domitilla, petite-nièce de l’empereur Domitien, qui dans son exil de Terracine convertit elle-même ses compagnes, Euphrosyne et Théodora, et les deux patriciens auxquels elles étaient lancées.
La colère des païens était grande en voyant ainsi leur échapper la fleur de la société romaine. Ils se sentaient mordus d’une jalousie mêlée de rage contre ce Dieu inconnu et tout-puissant, ce glorieux Crucifié de Jérusalem qui leur ravissait à tout instant ce qu'ils avaient de plus cher, leurs sœurs, leurs filles ou leurs fiancées, et prenait pour lui ce qu’ils avaient accoutumé de considérer comme leur appartenant sans conteste ; jeunesse, fortune, noblesse et beauté.
Au u‘siècle, nous voyons certains usages établis dans l’Église, d’un bout à l’autre de l’Empire, pour Les vierges qui se consacraient au Seigneur.
Dès cette époque, ces vierges s’appliquaient à garder le silence, coupaient leurs cheveux en signe du deuil volontaire auquel elles s’engageaient en renonçant au monde, et se couvraient la tête d’un voile. Ces prescriptions étaient d'autant plus nécessaires, que l'usage était alors de prendre en commun les agapes, ou repas fraternels, rappelant la dernière cène pascale, et on comprend de quelles réserves il fallait user vis-à-vis des paiens et des juifs toujours prompts à calomnier les réunions des fidèles. En tout aps la sagesse de l’Église se tint au delà plutôt qu’en ste des règles de la prudence.
Toutes les découvertes faites dans les temps derniers, les inscriptions etles peintures des catacombes, sont venues jeter comme un éclat nouveau, comme une lumière rajeunie sur les pieuses cérémonies des premiers âges, et venger l’Église catholique d’attaques injustes et de frivoles critiques. C’est ainsi, pour n’en citer qu'une seule, que Bosio et Aringhi (4) ont trouvé dans la catacombe de Sainte-Priscille, sur, la via Salaria, une peinture contemporaine du pape saint Pie [°° (142-150) représentant ce pontife, vètu du colobium, et assis sur une chaire épiscopale. Une vierge est debout devant lui, tenant un voile déplié, et le pape lui impose les mains. Quelle que soit la vierge consacrée, qu'il s'agisse, comme on l’a dit, de sainte Praxède ou de toute autre, il est certain quela peinture des catacombes représente une prise de voile et nous fait assister à l’une des principales cérémonies de la vie religieuse.
Ce mouvement des âmes vers la retraile et la prière, que nous avons signalé dès la naissance du christianisme, devint irrésistible à la fin du mi: siècle et au commencement du 1v°.
À ce moment, dans les déserts du haut Nil, vivaient plusieurs saints qui devaient étonner le monde par leurs austérités prodigieuses, faire à jamais l’admira-
1. Aringhi, Roma subterranea, t. II, p. 305.
tion des hommes et servir d'exemples à tous les moines : le saint ermite Paul, d’abord, l'illustre anachorète, qui vécut de longues années en priant Dieu, seul dans une caverne près d’un palmier qui lui fournissait à la fois de quoi se vêtir et de quoi se nourrir, et que saint Antoine découvrit juste à temps pour le pouvoir ensevelir et lui prendre cette tunique de feuilles dont il se revêtait aux grands jours comme d’une relique insigne : Antoine lui-même, Antoine, le patriarche de la vie cénobitique, le grand moine, qui après s'être vaincu en vingt ans de combats s’enfonça dans les déserts, seul à seul avec Dieu, et n’en sortit que pour aller combattre les ariens, dans la ville de saint Athanase, à Alexandrie. Des milliers de chrétiens enthousiasmés par ses vertus, entraînés par l'autorité de sa parole et de ses exemples, le suivirent dans la Thébaïde et se groupèrent sous sa direction (250-356) ; Pacôme, enfin, l’auteur de la première règle monastique connue, les deux Ammon, les deux Macaire, Hilarion et tant d’autres, qui continuèrent les traditions des Paul et des Antoine et attirèrent sur leurs pas de véritables multitudes campées sur les bords du vieux fleuve comme autant d’armées qui, nuit et jour, chantaient les louanges du Seigneur.
À partir de ce moment, la vie religieuse s'organise. Saint Pacôme semble avoir eu une part prédominante dans ce mouvement vers une règle précise et vers la vie cénobitique. Ce fut lui qui établit à Tabenne ce grand monastère d'hommes, divisé en vingt-quatre troupes, dont chacune portait le nom d’une des lettres de l'alphabet grec, et ce fut lui aussi qui fonda dans le même lieu le premier monastère de religieuses.
En quelques années, les deux Thébaïdes et tous les déserts de l'Égypte se peuplèrent de moines et de vierges. Saint Pacôme avait trois mille religieux sous sa règle ; Les monastères de Tabenne en renfermèrent après lui jusqu’à sept mille, et saint Jérôme déclare qu'on en vit cinquante mille à la réunion de la congrégation générale. Dans la plaine de Nitrie on en comptait cinq mille. Près d’Arsinoé, l’abbé Sérapion en gouvernait dix mille, et en 356 la seule ville d’Oxyrinque contenait vingt mille vierges !
La paix apportée à l'Église par Constantin, vainqueur de Maxence dans la grande journée du Pont- Milvius, en octobre 312, ne fit qu’exciter davantage l’ardeur des chrétiennes à fuir le monde et à se retirer, non plus seulement au sein de leurs familles, mais au désert. La liberté, suivant une remarque de Tertullien, fit plus de cénobites que n’en avait fait la persécution. On fuyait, non plus le bourreau, mais le monde, plus redoutable en effet que les persécuteurs, puisqu'il peut tuer la virginité et mettre en péril le salut des âmes. Ne pouvant plus passer à Dieu par le martyre, on cherchait à aller jusqu’à lui par la voie étroite de la mortification, et, après avoir longtemps prié, on partait, on allait devant soi, ayant dit adieu à tout et à tous, jusqu'à ce qu'on trouvât la porte d’un de ces monastères primitifs, où l’on frappait et où l’on s’enfermait pour toujours.
Le monde romain se vidait ainsi peu à peu. Tout ce qu'il y avaitencore en lui de bon, de pur, de noble, courait au désert, où les monastères se multipliaient ; mais bientôt le désert devint trop plein, et l’on vit les vierges chrétiennes se construire des retraites dans les villes et s'y réunir pour prier Dieu.
Ce fut comme une seconde époque de formation sur laquelle il nous paraît nécessaire d'arrêter un instant nos regards.
Théodoret cite un curieux exemple d’un de ces monastères de vierges qui, vers l'an 363, émut vivement Julien l'Apostat. Il ne faut pas laisser perdre d'aussi précieux souvenirs:
« La ville d’Antioche, dit cet historien, comptait alors parmi les modèles de vertu et de charité que la foi du Christ avait produits dans son sein, une noble veuve du nom du Publia. Issue d’une famille illustre, elle avait perdu son époux à la fleur de l’âge. Publia réunit dans sa demeure une communauté de vierges, qui s’engageaient par un vœu perpétuel à vivre das la chasteté et l’obéissance. Sous la direction de Îa noble veuve, Les saintes filles vaquaient à la prière ei chantaïient assidûment les louanges du Seigneur. Un jour, l’empereur apostat vint à passer devant cetie pieuse maison. Îl entendit les voix des saintes filles qui psalmodiaient, en alternant le chœur. Il prita l'oreille à leurs chants, et saisit ces paroles de Daviä : Simulacra gentium argentum et aurum, opera manuum hominum. « Les idoles des nations sont d’arger : « et d’or; elles sont l’œuvre périssable d’une main « mortelle.» Puis l’autre chœur reprenait: Smules illis fiant qui faciunt ea,et omnes qui confidunt in eis. « Qu'ils deviennent semblables à elles, Les fabrica- «teurs d’idoles ettous ceux qui les adorent ! » Julien, irrité, fit donner l’ordre aux vierges de se taire et de ne plus renouveler à l’avenir leur chants séditieux. Publia, sans tenir compte de l'injonction, fit chanter par toutes Les voix le psaume cxvn: Exsuwrqat Deuset dissipentur inimici ejus. « Que Dieu se lève, et que «ses ennemis soient dispersés ! » La fureur de l’apostat fut au comble. Il envoya saisir la maîtresse du chœur. La vénérable matrone comparut devant lui. Sans respect pour ses cheveux blancs et pour la sainteté qui respirait sur son visage, il la fit souffleter par les soldats de son escorte. L’héroïque chrétienne subit cet outrage en bénissant le Seigneur, et rentra dans sa retraite, où elle continua les chants pieux qui jadis calmaient Les fureurs de Saül, mais qui surexcitaient alors celle d’un empereur apostat (4). »
Nous aimons à recueillir, pour les religieuses de nos jours, ces témoignages de la foi des temps que l'on pourrait appeler les emps héroïques des monastères. Les siècles ont passé, les empires se sont succédé, le monde s’est plusieurs fois transformé dans son aspect extérieur; mais la vaillance, Le calme et l'énergie des vierges du Christ sont demeurés les mêmes et n'ont point défailli.
Saint Jérôme, à son tour, nous offre l’admirable spectacle des monastères qu'il avait fondés à Rome
4. Théodoret, Hist. ecclés., LIT, x1v.
d'abord, puis à Bethléem, avec le concours de quelques femmes de la plus haute distinction et de la plus grande piété. Saint Athanase était venu à Rome en 341, il y avait raconté les merveilles de la Thébaïde, et l'Occident s'était ému en écoutant ces échos d'Orient. Les âmes saintes avaient voulu imiter, ne fût-ce que de loin, ces modèles de pénitence, ces héros de la mortification, ces athlètes de la foi, et elles avaient cherché autour d’elles le prêtre zélé et éclairé qui pourrait leur servir de guide. Elles l'avaient trouvé dans saint Jérôme, et aussitôt d’illustres patriciennes, les Marcella, Les Sophronia, les Asella, les Furia, les Fabiola, les Paula et ses deux filles, Blesilla et Eustochium, avaient formé dans un de leurs prædia, au mont Aventin, une véritable communauté de vierges et de veuves sur le modèle de ce qui se faisait à Alexandrie. Saint Jérôme lui-même nous a retracé ces touchants efforts : « Bravant, dit-il, le discrédit qui s’attachait alors à la profession monastique chez les femmes, Marcella se résolut à fonder une communauté religieuse d’après les règles données par saint Pacôme aux monastères égyptiens de vierges et de veuves. Le patriarche Athanase les lui avait apprises. Ce grand homme lui avait raconté les prodiges opérés dans la solitude par saint Antoine, qui vivait encore. Enflammée par cet exemple, Marcella ne rougit point d'une profession qu’elle savait plaire à Jésus- Christ (1). »
1. S. Hieronym., Epist, XVII.
C’est alors que Rome vit s'élever dans ses murs le premier monastère de femmes qu’on ait vu dans la Ville éternelle, monastère béni par le pape saint Damase, dirigé par saint Jérôme, et peuplé des plus grands noms de la société romaine. Plus tard, quand saint Jérôme quitta Rome, les sœurs le suivirent en Palestine, et fondèrent un nouveau monastère à Bethléem. Elles y annexèrent un asile pour les pèlerins et les étrangers, et Paula écrivait avec une charmante naïveté: « Si Joseph et Marie daignaient revenir à Bethléem, il y aurait cette fois une place pour eux dans le diversorium.'> Mais voici que bientôt une foule immense de religieuses accourut sur les pas de l'illustre docteur, etsaint Jérôme dut écrire à son tour: « La multitude romaine semble s'être donné rendezvous à Bethléem. Si Joseph et Marie revenaient, ils auraient autant de peine à se loger que la première fois (1) ! »
Bientôt le monastère de la Nativité fit l'admiration de la Palestine et du monde entier. Plusieurs autres saintes femmes, connues par les écrits de saint Jérôme et de saint Augustin, par exemple Les deux Mélanie, l’aïeule et la petite-fille, vinrent y rejoindre les premières sœurs, et trois générations s’éteignirent dans ce saint asile Jusqu'au jour où les violences des Pélagiens bouleversèrent l'édifice et ruinèrent presque de fond en comble l’œuvre de saint Jérôme.
À l'exemple des religieux et des religieuses de
1. Epist. LXXXVIL fr
Bethiéem, d’autres chrétiens vinrent fonder des monastères en Palestine, en Syrie, en Asie-Mineure et dans tout l'Orient. C’est dans un de ces monastères, sur Île mont Casius, que saint Jean Chrysostome vint s’enfermer dans sa jeunesse pendant quatre années, de 375 à 378, et ce fut là qu'il composa ses trois admirables livres Adversus Oppugnatores vitæ monasticæ, chef-d'œuvre de dialectique, dans lequel le grand orateur défendit la liberté humaine et montra la beauté de la vie monastique. Quel ravissant tableau le souvenir des cénobites inspirait plus tard au grand archevèque de Constantinople, quand il disait dans une de ses Homélies :
« Là, dans ce désert plus beau que le Paradis, vous ne voyez que des milliers d’anges sous une forme humaine, des peuples de martyrs, des légions de vierges. Partout la tyrannie du démon vaincue, partout le règne de Jésus-Christ triomphant... Sur toute l’étendue de son territoire l’armée du Christ, troupeau royal, est organisée pour la conquête des célestes vertus. Dans ces légions se sont enrôlés, non pas seulement les hommes, mais les femmes, malgré leur faiblesse. Ces héroïnes, elles n’ont pas, comme les amazones de l’antiquité grecque, ceint le bouclier ni monté des coursiers rapides. La guerre qu'elles ont entreprise est beaucoup plus noble et plus difficile. Elle leur est commune avec les hommes. Il s’agit pour elles comme pour eux de vaincre Satan et les puissances des ténèbres. Dans cette lutte, la faiblesse d’un sexe n’est point un obstacle, pas plus que la force d'un autre n’est un avantage. Aussi l’on voit ces femmes disputer aux hommes la palme de la sagesse et ériger le trophée de la victoire (1) !»
Ce n’est point d'hier, comme on le voit, que les vierges chrétiennes ont mérité par leurs vertus d’arracher aux docteurs de l’Église des cris d’admiration.
La vie cénobitique n'avait pas détruit la vie érémitique. L'Orient, déjà peuplé de monastères, renfermait aussi un grand nombre de solitaires et de recluses qui suivaient les voies de saint Paul et continuaient à faire l’'étonnement et l'admiration du monde. Les récits de la Vie des Pères du Désert nous ont transmis quelques-unes de ces biographies comme autant de fleurs conservées dans un vieux missel, dont le parfum, bien que diminué parle temps, garde encore une exquise saveur.
Tantôt, c'est sainte Synciétique qui s’arrache au monde, distribue ses grands biens aux pauvres et se retire dans un sépulcre où elle devait vivre plus de quatre-vingts ans, entourée en ses derniers jours de vierges et de veuves qui écoutaient ses conseils et suivaient sa direction.
Tantôt, c’est sainte Marie d'Antioche, nièce d'un illustre anachorète, célèbre par ses austérités et ses vertus, saint Abraham. Marie, élevée par son oncle et d’abord pieuse et fidèle à Dieu, s’'abandonne ensuite à tous les désordres et s'enfuit à Antioche où sa somp-
tueuse demeure devient une maison de scandale. Quelques années se passent. Un soir, un inconnu se présente ; son aspect et sa gravité intimident les visiteurs, qui successivement se retirent, et sitôt qu'il est seul avec la jeune femme : « Marie, dit-il, je suis Abraham. Je viens chercher la brebis égarée. » En entendant cette voix, Marie est frappée par la grâce, elle fond en larmes, tombe à genoux en s’arrachant les cheveux, et dès le soir elle reprend le chemin du désert, où elle vécut quinze ans dans la pénitence. Saint Abraham reçut son dernier soupir et lui survécut encore cinq ans.
Quelle est cette autre pénitente dont l'expiation volontaire édifia la Palestine ? Un jour que saint Nonnus, évêque d'Édesse, prêchait à Antioche, une fameuse comédienne, Margarita, /a Perle, vint à passer sur la place. Sa beauté, ses parfums, le cortège bruyant qui l’entourait, excitèrent Les rumeurs de la foule et le discours fut interrompu. Aussitôt saint Nonnus, fixant ses regards sur la pécheresse : « Je parlais, s'écrie-t-il, des miséricordes infinies de notre Dieu. Vous en aurez bientôt un autre exemple! Il fera grâce, même à cette femme ! » L’Esprit-Saint, qui avait inspiré ces paroles, touche au même instant le cœur de Margarita. Elle descend de litière et écoute le saint évêque. Bientôt un torrent de larmes coule de ses yeux, elle comprend la profondeur de ses fautes, et après le sermon elle court se jeter aux pieds de Nonnus et le supplie d’avoir pitié de son âme. Changeant de nom, elle s'appelle Pélagie, /a Naufragée, et après avoir reçu le baptême elle va s'enfermer dans une grotte du mont des Oliviers où elle expia jusqu’à sa mort, pendant quarante années, dans la contemplation, la prière et les austérités Les plus rigoureuses, les désordres de sa vie passée. |
Mais sachons nous arracher à ces pieux tableaux, et revenons à l'Occident où d’autres exemples nous attendent et où la vie religieuse attire de plus en plus les vierges chrétiennes.
C'était le temps où saint Martin, évêque de Tours, fondait les monastères de Ligugé et de Marmoutiers, qui devaient l’un et l’autre devenir si célèbres par la suite. Les vertus, les austérités et les miracles du grand thaumaturge remuaient profondément les populations et formaient sur cette terre bénie, où les Francs allaient bientôt paraître, un grand courant de christianisme. La foi, jouissant de la liberté que lui accordait l'empereur Théodose, se développait sans cesse et la religion gagnait de plus en plus les cœurs. En face de la décadence de l’empire, de l’imminence des invasions barbares et des débris du paganisme, la doctrine chrétienne s'élevait comme un phare lumineux pour guider les intelligences vers le port où Les tempêtes ne sont point connues.
À cette heure difficile pour l'humanité, Dieu multipliait les grands saints pour aider l’œuvre de son Église, et nous nous plaisons à voir le grand évêque de Poitiers, saint Hilaire, « le docteur illustre des Églises », comme l’appelait saint Augustin, écrire à sa fille Abra pour la consoler de son absence et pour l’exhorter à consacrer à Dieu sa jeunesse et sa virginité. Il n’y a rien de plus beau dans la littérature de cette époque :
« Ma fille chérie, disait-il, je reçois le témoignage écrit de la douleur que vous éprouvez de ne plus me voir. J'y crois, car je sens moi-même ce quil en coûte d'être séparé des plus chers objets de son affection. Vous êtes ma fille unique, mon trésor; je ne songe qu'à vous rendre la plus parfaite et la plus heureuse des femmes. Dernièrement, j'appris qu'un jeune homme, noble et riche, avait une perle sans prix etune parure dont la possession comblerait Les vœux des plus opulents princes de ce monde. J’allai le trouver. La route était longue et difficile pour arriver jusqu'à son palais. Admis enfin à son audience, je fus ébloui de l'éclat de son visage, et, tombant à genoux, j'attendis qu’il voulùt bien lui-même m'adresser la parole et me demander le but de mon voyage. J’osai alors lui parler des trésors qu'il possédait. « Jai, lui dis-je, une « fille unique, je l’aime ardemment, je viens chercher « pour elle la perle sans prix et la parure quisont en « votre pouvoir. » Enfin, car il est bon, et nul n’est meilleur que lui, le prince daigna m'adresser cette réponse : « Connais-tu bien la nature et le prix de la « perle et de la parure que tu me demandes pour ta & fille? — Oui, seigneur, répondis-je, on me l’a ap- « pris. J’ai foi en vous, et je sais qu’elles donnent le « bonheur véritable et Le salut éternel. » D'un signe, il ordonna à ses ministres d'apporter en premier lieu la robe virginale. Oh ! ma fille, quel tissu de soie et d’or lui pourrait être comparé ! Elle efface la candeur de la neige. On me montra ensuite la perle précieuse. Ni l’astre rayonnant aux cieux, ni les diamants de la terre, ni l’azur des eaux, n1 les magnificences de la nature ne sauraient approcher de son éclat divin. « Tu vois cette perle, me dit le prince, elle vient des « cieux ; mais quand on veut la mêler aux bijoux de « la terre, elle s'évanouit et disparaît. Avant donc « d'accepter cette richesse éternelle, sache d’abord si « ta fille est disposée à renoncer aux parures de la « terre et aux vains joyaux du monde. » — Tel est le langage que m'a tenu ce jeune prince. Je vous le transmets secrètement dans cette lettre, fille bienaimée, vous suppliant avec larmes de vous réserver pour la perle et la parure du ciel, et de combler ainsi d’une joieineffable le cœur de votre vieux père... S'il arrivait que votre jeunesse ne püt démèêler Le sens de cette lettre et des hymnes qui l’accompagnent, demandez-le à votre mère, laquelle, je Le sais, désire pardessus tout vous avoir engendrée pour Dieu. Fille très regrettée, que ce grand Dieu qui vous a donné la vie daigne vous garder jci-bas et dans l'éternité (1). » Cet épisode de la vie de saint Hilaire et de sainte Abra nous ramène en Italie où nous trouvons un trait semblable. Deux frères et une sœur vivaient alors à Rome, Ambroise, Satyrus et Marcellina. Celle-ci était l'ainée. Les trois enfants avaient perdu de bonne heure leur mère etleur père, ancien préfet des Gaules
1.5. Hilar., Epist. ad Abram.
sous Constantin le Grand, et Marcellina avait élevé ses frères en s’efforçant de développer dans leur cœur les sentiments de la piété la plus vive et la plus tendre. Comme elle joignait l'exemple aux leçons, ses efforts furent couronnés de succès : Ambroise et Satyrus devinrent les modèles de la jeunesse romaine. Quand son œuvre fut achevée, et que les deux jeunes gens furent partis pour Milan où l’un d’eux devait atteindre de si hautes et si pures destinées, Marcellina dit adieu au monde qui n'avait aucun attrait pour elle, et elle reçut le voile des vierges, le jour de Noël 352, de la main même du pape Liberius. À cette occasion, le Pontife prononça des paroles tellement remarquables, que Marcellina supplia son frère Ambroise, qui assistait à la cérémonie, de vouloir bien les lui transmettre, telles qu’il Les avait recueillies dans sa mémoire. Ambroise se conforma à ce pieux désir : « Je vous envoie, sainte et chère sœur, écrit-il, les paroles que vous adressa Liberius, de bienheureuse mémoire, au jour de votre consécration à Dieu. Vous aimez à revenir avec moi sur ce sujet. Cette allocution vous sera d’autant plus précieuse que la vertu de celui qui la prononça fut plus éclatante et plus pure. »
À cette époque, la Papauté avec sa sagesse et sa prudence habituelles, apercevant clairement ce qui manquait encore aux monastères de ce temps, en attendant les jours de saint Benoît qui ne devaient pas tarder à luire sur le monde, s’efforça de tracer au moins des règles générales pour les femmes qui se donnaient à Dieu. Au commencement du v° siècle, en 404, le pape saint Innocent [° envoya à Victricus, évèque de Rouen, de véritables décrétales concernant les religieuses qui rompaient leurs engagements.
Cet intérêt bienveillant, ces sages prescriptions, cet élan donné par des évêques et des saints tels que saint Martin, saint Hilaire et saint Ambroise, provoquèrent un mouvement irrésistible vers la vie contemplative. Bientôt ce ne furent plus seulement l'Italieset les Gaules qui se peuplèrent de monastères et de cellules, mais aussi toutes les solitudes du monde, toutes les grottes des montagnes, toutes les cavernes des falaises, et jusqu'aux îles de la mer Méditerranée, l’île Caprée, les îles d'Hyères, les îles de Lérins, etc. L’efflorescencé chrétienne du iv® siècle, parallèle à l'expansion universelle de la vie religieuse cénobitique ou anachorétique, se manifesta en Occident comme en Orient, et il est un fait que l'historien ne peut passer sous silence, c’est que presque tous les grands hommes de ce temps, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Athanase, les Jérôme, les Épiphane, les Augustin, les Martin de Tours, les Sulpice Sévère et les Jean Chrysostome furent moines et cherchèrent, dans la paix des monastères et dans le silence de leurs cellules, la force surhumaine dont ils eurent besoin pour défendre la dignité de la vie chrétienne contre les institutions décrépites et les mœurs avilies de l'empire romain.
Mais il est une fondation qui fait trop honneur à L'ijelise et à la vieille terre des Gaules pour que nous n'y arrêlions pas nos regards: c’est celle des monastères de Lérins. |
A la fin du r1v° siècle, les deux îles de Lérins, séparées par un étroit bras de mer, voyaient aborder sur leurs rives deux petites colonies, l’une de moines, l'autre de religieuses. Un frère et une sœur, Honorat et Marguerite, étaient à leur tête : Le premier s'établit dans l’île [a plus importante ; laseconde dans celle qui porte encore son nom. On raconte que la prise de possession ne se fit point sans difficulté. Une multitude de serpents rendaient les îles de Lérins inhabitable ; mais Honorat se mit en prière, et Dieu, qui destinait ces religieux à de grandes choses pour le service de son Église, exauça ie vœu de son serviteur: les serpents disparurent, et la vie monastique la plus austère régna aussitôt dans les deux îles. Peu de temps après, les monastères de Lérins devenaient célèbres, et de tous les points de la Gaule accouraient en foule des solitaires, hommes et femmes, affamés de la vie du Christ, qui se mettaient sous la direction d'Honorat ou de Marguerite. C’est ainsi qu’on vit accourir saint Loup et sa femme Piméniola, saint Maxime, plus tard évèque de Riez, saint Hilaire d'Arles, saint Jacques de Tarentaise, Valérien de Nice, Aurélien de Fréjus, saint Eucher qui devait monter plus tard sur le siège archiépiscopal de Lyon, et ses deux petits-enfants, Solonius, depuis évêque de Genève, et Véranus, futur évêque de Vence. L'ile des serpents devint l'asile de toutes les vertus, le refuge de tous les dons de l’intelligence et de la foi, et bientôt Les monastères d'Honorat et de sa sœur rayonnèrent au loin, comme ces astres qui distribuent aux alentours leur chaleur et leur clarté. Presque tous les évèchés des environs, au sud de la Gaule et au nord de l'Italie, trouvèrent à Lérins une abondante pépinière de pontifes illustres qui firent la joie de l'Église et la gloire de saint Honorat.
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