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Au Congo (1898)

Mandat-Grancey, E. , baron de · 1900 · Scanned text

95,193 words · about 6 h 40 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Mandat-Grancey, E. , baron de
Language
French
Published
1900
Length
95,193 words · about 6 h 40 min
Sections
7 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (7)
  1. Front matter about 42 min
  2. Chapitre Premier about 45 min
  3. Chapitre II about 1 h 16 min
  4. Chapitre IV about 39 min
  5. Chapitre V about 1 h 8 min
  6. Chapitre VI about 1 h 23 min
  7. Chapitre VII about 46 min

Continue:

Front matter

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Chapitre Premier

Au départ d'Anvers, on nous avait naturellement communiqué le programme des fêtes auxquelles nous étions conviés. Et ce programme indiquait, pour le I" juillet, l'arrivée à Borna, qui est la capitale provisoire de l'État Indépendant. C'est là que se trouvent centralisées toutes les administrations et que réside le gouverneur général. Ce n'était autrefois qu'une simple factorerie portugaise située à soixante milles environ de l'embouchure du fleuve en un point qu'on considérait comme étant à peu près la limite de la navigation maritime. Car pendant bien longtemps, on a considéré comme un tour de force de faire remonter un grand navire jusqu'à Matadi, à cause de la violence du courant.

Les Belges ont d'ailleurs toujours considéré cet établissement de Borna comme provisoire, du moins en tant que capitale. Ils ont toujours dit que dès que la construction du chemin de fer serait terminée, ils comptaient centraliser tous leurs services à Léopoldville, sur le Slanley-Pool. Seulement, il est bien possible qu'on renonce à ce projet. Il paraît prouvé maintenant que Stanley n'a pas eu une idée heureuse en choisissant l'emplacement oii est située Léopoldville. De sorte qu'il est très probable que la capitale de l'État ne sera

,U AU CONGO

jamais Léopoldville. On fera un nouvel établissement quelque part ailleurs, mais toujours sur les bords du Stanley-Pool. C'est une idée qui paraît d'ailleurs très raisonnable. L'avenir de la colonie n'est évidemment pas dans la région du bas Congo, où les Belges ne possèdent qu'un territoire très restreint par les possessions françaises et portugaises. Il est dans l'intérieur. Il est donc naturel de reporter la capitale au point où doit aboutir tout le trafic du bassin du Congo.

La journée de notre arrivée devait être très chargée. Nous devions d'abord entendre un Te Deiim solennel, puis être reçus par le gouverneur général, M. Fuchs : et enfin le général Daelmann, en sa qualité de représentant de Sa Majesté le Roi, devait passer en revue de nombreux détachements de troupes réunies à cette intention. Malheureusement ce programme a déjà subi un accroc. Le lendemain de notre départ de Corée, où nous nous sommes arrêtés pour prendre le capitaine Arthur, consul de Sa Majesté Britannique et délégué par son gouvernement pour le représenter à l'inauguration du chemin de fer, un pauvre diable de matelot de r Albertville s'est laissé tomber à la mer! C'était un Allemand. Je n'ai, du reste, jamais vu un équipage aussi cosmopolite que celui de ce navire. Il bat pavillon belge à la corne et arbore toujours le pavillon congolais au beaupré. Son capitaine, le lieutenant Blake, et tous ses officiers, moins un, sont Anglais : le personnel de la machine est écossais ou gallois , et les matelots appartiennent à toutes les nationalités imaginables. Nous avons même à bord une douzaine d'anciens guerriers de Behanzin, des Dahoméens! Ils sont plus spécialement attachés au service de la cuisine, et le soir nous les entendons chanter leurs vieux chants de guerre, tout en pelant des pommes de terre, dont nous avons pris une provision énorme à Madère. Toujours est-il que nous n'avons pas retrouvé notre pauvre matelot allemand. 11 aura probablement été coupé en deux par l'hélice. Et le temps perdu à le rechercher faisant qu'il devenait impossible d'arriver au Gabon le 28 juin d'assez bonne heure pour y entrer avant la nuit, le capitaine Blake a pris le parti de nous faire passer quelques heures au mouillage de l'île portugaise de San Thomas, de manière à nous trouver seulement le lendemain matin devant les passes du Gabon, où, faute d'éclairage, on ne peut pas donner pendant la nuit. Si bien qu'en définitive, nous sommes en retard d'une journée.

Cela consternait le pauvre colonel Thys : car, en sa qualité d'organisateur de la caravane, il avait son amour-propre en jeu. Mais il n'y avait pas moyen de brûler l'escale de Libreville, parce que nous avions à y prendre M. de Lamothe, que notre gouvernement a désigné pour le représenter aux fêtes de l'inauguration. Il était tout indiqué puisqu'il est commissaire général du Congo français. Mais on ne sait pas pourquoi ayant à gouverner le Congo on le fait résider à Libreville, car il n'existe aucune communication directe entre sa résidence et le Congo français, auquel on ne peut arriver que par deux voies. L'une très compliquée, celle de Loango, un petit port de la côte à quelques centaines de milles dans le sud, qui a une barre où l'on est toujours en perdition et oiî aboutit un sentier de six cents milles de longueur qui mène à Brazzaville en traversant des forêts pleines d'anthropophages; l'autre, celle que nous allons prendre, qui est beaucoup plus facile puisqu'on profite de la rivière du Congo et du chemin de fer pour gagner le Stanley- Pool, qu'on n'a plus qu'à traverser pour être à Brazzaville, mais qui a l'inconvénient grave de nous mettre complètement à la merci des Belges. L'expédition Marchand, qui a pris le chemin de Loango, a tué pas mal d'anthropophages le long de sa route, de sorte qu'il y en a un peu moins dans ce moment-ci. Mais il y en a encore trop pour qu'on puisse demander à ce pauvre M. de Lamothe, qui justement est assez bien en chair, d'aller, de gaieté de cœur, s'exposer à leurs marmites; et comme d'ailleurs le colonel Thys a été avisé que cet infortuné gouverneur n'a pas à sa disposition le moindre bateau qui puisse le transporter à Boma, il faut bien aller le chercher à Libreville. Il était donc entendu que nous le prendrions à bord de l' Albertville avec son secrétaire général, M. Superville, et son aide de camp, un jeune capitaine de chasseurs à pied, le fils de son père , qui a retrouvé à bord sa femme venue avec nous d'Anvers, pour le rejoindre. Mme de Lamothe a même eu bien de la chance que le colonel Thys, apprenant qu'elle était sur le point de partir au moment où nous allions nous-mêmes nous mettre en route, lui ait proposé de faire le voyage avec nous. Car nous avons appris, en passant à Dakar, que le Taygète, des Chargeurs Réunis, sur lequel sa cabine était déjà retenue, vient de se perdre, je ne sais où, à Konakry, je crois. Les passagers ainsi que l'équipage ont pu se sauver. Mais l'événement s'étant produit pendant la nuit, il paraît qu'ils sont tous arrivés à terre nus comme des saints Jean ! Etant donnés la température, d'une part, et, de l'autre, les mœurs du pays, c'est un événement moins désagréable à la côte d'Afrique que partout ailleurs, mais on est toujours bien aise d'avoir évité une mésaventure de ce genre.

Nous n'avons passé que cinq ou six heures à Libreville. Je dois dire que j'ai conservé un souvenir attendri de cette relâche, parce que, dès que j'ai entendu causer tous les officiers et fonctionnaires qui arrivaient à bord, je me suis senti rajeuni de trente ans, ce qui est toujours une sensation agréable. Il me semblait me retrouver dans une de ces bonnes colonies, comme Sainte-Marie de Madagascar, Nossi-bé, ou Mahé, où j'ai passé de si bons moments quand j'étais aspirant! Les coloniaux actuels parlent avec un profond mépris de toutes ces petites colonies qui constituaient dans ce temps-là tout notre empire colonial et qui occupaient sur la carte une place infiniment moindre que les barres bleues avec lesquelles on les désignait, sur les atlas, à l'attention de la jeunesse studieuse. Ils disent qu'elles n'ont jamais rien rapporté et qu'elles ne pouvaient rien rapporter. Ce qui est d'ailleurs absolument vrai. Mais elles ne coûtaient presque rien. Tandis que les colonies actuelles, qui ne rapportent rien non plus, nous ont déjà coûté plus de deux milliards à prendre et coûtent bien près de cent millions par an à entretenir! Considération qui a bien sa valeur pour les contribuables! Et puis, pour les amateurs de pittoresque, dont je suis, ces petites colonies du temps jadis étaient vraiment des pays enchanteurs. Quand on avait le goût de l'observation, on ne s'y ennuyait jamais, parce que c'était autant de petits duchés de Gerolstein, où on vivait en pleine atmosphère d'opérette. A chaque instant, il s'y produisait des aventures auxquelles il ne manquait que la musique d'Offenbach pour être dignes du théâtre des Variétés. Et ce qui me plaît dans cette colonie-ci, c'est que, sous ce rapport, elle a conservé les saines traditions de ses devancières . Ainsi, dès notre arrivée, nous avons appris qu'une crise terrible venait de se produire à Libreville, crise heureusement dénouée depuis trois ou quatre jours, moins, peut-être, grAce à la sagesse des gouvernants, dont l'attitude en cette circonstance était l'objet de commentaires passionnés, que par le savoir-tairc d'un humble fonctionnaire, dont l'éloge au contraire était dans toutes les bouches. Cette crise avait été provoquée par une grève. Mais pas par une de ces grèves banales comme celles que nous voyons se produire en Europe. Il s'agissait d'une grève de femmes, comme celle qui se produisit jadis à Athènes, d'après Aristophane, du temps de Lysistrata, et qui a fourni à M. Maurice Donnay d'abord, un sujet de pièce, et puis l'occasion de nous faire voir au Vaudeville tant de petites femmes si peu vêtues.

Elle a produit une si profonde émotion que tout le monde nous en parle : on ne parle même que de cela ! Et tout ce qu'on en dit est empreint d'une saveur coloniale intense qui me ravit! Il faut savoir que les nègres de ce pays-ci appartiennent à la tribu des M'Pongfwés. Ils ressemblent à tous les autres nègres de la région équatoriale en ce sens qu'ils sont prodigieusement vicieux et fainéants. Mais ils en diffèrent en un point : ils ne sont pas anthropophages. Or comme toutes les autres tribus du voisinage qui appartiennent à la race pahouine sont au contraire des anthropophages convaincus et pratiquants qui ne manquent jamais de manger du M'Pongwé quand ils peuvent en attraper un, ceux-ci nous sont très dévoués : car étant très lâches, ils sont bien convaincus que le lendemain du jour où nous évacuerions leur pays, ils seraient infailliblement mangés. Aussi les relations entre eux et nous ont-elles été toujours très bonnes. Elles avaient d'ailleurs été mises sur un très bon pied dès les premiers jours de notre occupation, il y a de cela une soixantaine d'années, par le vénérable roi Denys, qui dans ce temps-là présidait à la destinée des M'Pongwés. Sachant que la femme est un élément de discorde, il avait voulu régler une fois pour toutes la question féminine. Il avait donc décidé que toutes les fois qu'un officier ou un fonctionnaire se sentirait du vague dans l'âme et désirerait une compagne, il n'aurait qu'à la choisir parmi ses femmes ou ses filles, qui seraient constamment à sa disposition, tandis que les matelots et les soldats ne pourraient prétendre qu'à celles de ses sujets ! Et tous les intéressés se sont si bien trouvés de ces lois, conservatrices à la fois de la discipline militaire et de la hiérarchie civile, qu'elles sont encore observées de nos jours. Les reines et princesses désignées passent toutes leurs journées au palais : et puis le soir, on les voit arriver sur la place de Libreville par groupes qui se disloquent pour se reformer le lendemain matin quand le moment de rentrer dans leurs pénates est venu. C'est même grâce à ces coutumes que le bon roi Denys pouvait se vanter d'avoir été le beau-père de plus de la moitié des amiraux ou capitaines de vaisseau qui figurent sur l'annuaire et que son fils, le roi actuel, pourra sans doute quelque jour trouver autant de gendres dans la marine et l'administration républicaines que son vénérable père en avait dans celles de l'Empire.

Une paix profonde régnait donc dans cette petite Cythère africaine quand dernièrement les quatre ou cinq cabaretiers qui s'intitulent les représentants du haut commerce à Libreville s'avisèrent de se coaliser et de fonder un « trust ». 11 s'agissait d'élever de cinquante centimes le prix de la bouteille d'alougou. On appelle « alougou » l'eau-de-vie de traite qu'on vend aux noirs. C'est même à peu près la seule chose qu'on leur vende. Quand cette nouvelle fut connue, tous les M'Pongwés furent atterrés! — Mais aucun ne le fut plus que le roi, qui en consomme à peu près régulièrement une bouteille par jour. Or sa liste civile étant modeste, un trou de quinze francs par mois était difficile à combler. Aussi, n'écoutant que son indignation, il entra résolument dans la voie des représailles, et usant des seules armes qui fussent à sa disposition, interdit absolument aux reines et aux princesses l'accès de la ville. A partir de six heures, il leur fut interdit de sortir du village indigène!

On comprend l'émotion profonde que produisit une pareille mesure! D'abord on pensa que la défense ne serait pas observée. Chaque soir on se réunissait après le dîner, à l'heure de la cigarette, sur la place; les yeux fixés sur l'avenue qui mène au village indigène ! On se disait que parmi tant de Juliettes, il y en aurait bien quelques-unes qui viendraient rejoindre leurs Roméos. Mais la consigne était rigoureusement observée, car elle avait pour sanction une énorme cravache en peau d'hippopotame dont s'était armé le Roi! Aussi, personne ne vint. Et au bout de. quelques jours, l'indignation monta à un tel point, les plaintes furent si vives et si unanimes, que le conseil colonial dut se réunir pour statuer sur la situation. Mais quelle mesure prendre? quels principes invoquer? Comment libeller l'arrêté qui devait remédier au mal? Plusieurs séances furent consacrées, dit-on, à l'étude de ces graves questions, et on ne trouvait rien!

Ce fut le commissaire de police qui imagina la solution. Il eut une idée géniale. Ces dames, pour occuper les loisirs que leur créait la politique, organisaient chaque soir, sur la place du village, de formidables bamboulas qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Le commissaire de police eut l'ingénieuse idée d'y envoyer deux gendarmes avec ordre de verbaliser contre le roi, responsable de l'ordre public et coupable d'avoir toléré du tapage nocturne. Ceux-ci, pour mieux lui faire comprendre la gravité de son cas, l'empoignèrent au milieu de ses sujets consternés et le ramenèrent, les menottes aux poignets, à Libreville, où il acheva sa nuit au violon. Cet acte de vigueur a eu un effet merveilleux. L'infortuné monarque a compris la leçon et a vu qu'il fallait céder. Il a promis que le soir même les femmes reprendraient leurs fonctions extraconjugales, ce qui fut fait : et le désordre étant maintenant rétabli dans cette heureuse colonie, les esprits se sont calmés. Mais on parlera encore longtemps de cet incident !

Aussi, il faut bien le dire, on se demande de quoi on pourrait bien parler dans un pays comme celui-ci. M. Franck-Chauveau, dans son rapport au Sénat, constate que nous avons dans nos possessions congolaises 90 colons et 254 fonctionnaires. Je ne sais pas où il est allé chercher ses go colons. D'après les renseignements que j'ai recueillis, il y en a six à Brazzaville et lieux circonvoisins, dont deux pirates tonkinois qui y sont arrivés par suite d'une erreur d'un scribe de l'administration et qui y sont détenus tout à fait illégalement depuis plusieurs années. Mais comme il se trouve que ce sont des jardiniers et que, sans eux, on ne mangerait jamais de légumes frais à Brazzaville, on les y laisse. Les 84 autres colons doivent donc être à Libreville. Or on me parle bien d'une ou deux douzaines de blancs qui y exercent presque tous la profession de cabaretier ou qui vivent plutôt mal que bien en vendant des étoffes aux noirs et en leur achetant du caoutchouc : mais personne n'a pu me dire où M . Franck- Chauveau avait bien pu trouver les autres. Pour grossir sa liste, il y a probablement fait figurer les quelques mulâtres ou nègres qui font preuve de civilisation en mettant quelquefois des souliers le dimanche. Mais tout ce monde-là n'offre pas de bien grandes ressources au point de vue des relations. Sous ce rapport les malheureux fonctionnaires que nous envoyons là-bas ne peuvent donc guère compter que sur eux-mêmes, et comme ils ne reçoivent de nouvelles d'Europe qu'une fois par mois, on comprend l'importance que prennent des aventures du genre de celle dont je viens d'être l'historien fidèle : car ce sont les seuls événements qui viennent rompre la monotonie de leur existence.

C'est la réflexion que je me faisais en m'en allant à terre dans la baleinière d'un de mes jeunes camarades de la marine qui était venu très aimablement me chercher pour me faire les honneurs de la colonie où il exerce les fonctions de commandant de la marine. 11 a commencé par me faire admirer deux statues colossales de bois qu'il a fait disposer de chaque côté du petit ^vharf où nous avons accosté. Ce sont les figures de proue de deux vieilles frégates qui sont venues finir leur carrière ici comme pontons. J'ai même ressenti une certaine émotion en reconnaissant Tune d'elles : celle de la pauvre vieille Guerrière sur le rôle de laquelle j'ai eu l'honneur de figurer comme enseigne, pendant quelques jours, en l'an de grâce 1868, quand le guidon du commandant de la station du Japon flottait à son artimon. Cela ne date pas d'hier! L'autre rappelle des souvenirs à peu près aussi lointains. Ce pays-ci est le cimetière des vieux bateaux. L'aviso la Cigogne qui compose à lui tout seul toute la station locale, a, du reste, tous les droits possibles d'y figurer. Son commandant me raconte que ses tôles sont dans un tel état que l'autre jour le brigadier de la baleinière en a percé une avec sa gaffe, en voulant déborder. Et celles du fond ne sont pas plus solides. A chaque instant on y découvre des trous , qu'on bouche en y étalant une couche de ciment. On est v^nu à bout, jusqu'à présent, de la maintenir à flot : mais quant à la faire naviguer, il n'y faut pas songer. Quelle singulière idée d'envoyer en station des bateaux comme celui-là! A quoi peuventils servir? D'ailleurs l'équipage est en aussi mauvais état que le bateau.

— J'ai déjà perdu seize hommes sur quatre-vingts! me dit le commandant. Et tous les autres ont plus ou moins la fièvre. Si bien que, chaque matin, il faut attendre la visite pour savoir si je pourrai seulement avoir de quoi armer une baleinière. Et cependant Dieu sait si on les drogue! Je suis sûr que la quinine que mon chirurgien a fait avaler à mon équipage depuis que nous sommes ici représente la récolte de toute une futaie de cinchonas. D'ailleurs, nous sommes tous au régime de la quinine à haute dose. Tout le monde avale deux verres de vin de quinquina par jour, comme mesure de précaution. Et puis, dès qu'on se sent mal à son aise, on vous fait prendre de cinquante à soixante-quinze centigrammes de sulfate de quinine.

— Mais, observai-je, de mon temps, à la côte d'Afrique, c'était quand on avait un gros accès de fièvre qu'on nous donnait soixante-quinze centigrammes de quinine. Et quand on en donnait un gramme, il fallait qu'on fût à peu près perdu.

— Oh! les médecins ont changé tout cela! Maintenant ils commencent par deux ou trois grammes. Et puis ils arrivent à quatre, sans compter les injections.

— J'ai connu, en Normandie, un marchand de grains qui a été poursuivi pour avoir vendu de la graine de betterave additionnée de deux tiers de petits cailloux, tout pareils à la graine. Il en faisait venir des wagons entiers d'Italie, où il y en a, paraît-il, des carrières. Il a soutenu devant le tribunal que ce qu'il en faisait, c'était pour rendre service aux cultivateurs, qui mettent toujours trop de semence! Peut-être que les pharmaciens font de même. Voyant les médecins forcer les doses, ils ajoutent de la craie à leur quinine, de peur qu'ils ne tuent leurs malades.

— C'est bien possible! Mais cependant, je dois dire qu'on meurt peut-être un peu moins qu'autrefois de la fièvre, depuis qu'on sature les gens de quinine. Ainsi, vous qui avez été longtemps à Madagascar, vous devez vous en souvenir. Assez souvent on entendait parler d'accès pernicieux qui enlevaient leur homme en quatre ou cinq heures. Quand on était pris, on ne s'en tirait guère. Maintenant cela n'arrive plus guère. La fièvre ordinaire ne fait plus beaucoup de victimes. Ce dont on ne se tire pas, c'est de la lièvre hématurique bilieuse.

Je rapporte toute cette conversation parce qu'elle a été le point de départ, pour moi, d'une campagne d'interviews au cours de laquelle je me suis bien amusé. Nous avions à bord une bibliothèque coloniale fort bien montée. En la consultant, je constatai qu'effectivement une très grosse proportion, 30 pour 100 environ, des décès d'Européens dans les pays tropicaux est maintenant attribuée à cette fièvre hématurique bilieuse. Or comme, de mon temps, personne ne mourait jamais de cette fièvre-là, ou du moins que les chirurgiens n'en parlaient jamais, j'ai voulu avoir des renseignements sur son compte. Nous avions justement à bord deux médecins très savants qui ont longtemps exercé dans les pays chauds. Naturellement je me suis adressé à eux : et puis, après mon retour en Europe, j'en ai encore consulté d'autres. Enfin, par-dessus le marché, j'ai lu une foule de livres parlant des fièvres des tropiques. J'ai appris comme cela des choses extraordinaires. Il paraît d'abord prouvé, ou du moins ce sont ces messieurs qui le disent, que lorsqu'on a la fièvre, on est le théâtre d'un drame qui se passe dans le sang. J'avais toujours cru que le sang est un liquide rouge qui circule dans les veines sauf à en sortir lorsqu'on reçoit un coup de poing sur le nez, ou qu'avec un instrument perforant on fait un trou dans l'enveloppe des conduites où il se promène. Mais je me trompais. 11 paraît que le sang est un liquide incolore qui s'appelle le plasma. Ce qui lui donne de la couleur, ce sont de petites bêtes qui sont rouges, qu'on appelle des globules, et qui nagent dans nos veines, comme des poissons dans un bocal. Et ces globules rouges ne sont pas les seules petites bêtes qui vivent dans notre sang. Il y a aussi des globules blancs. Et tous ces globules se mangen les uns les autres. Il faut qu'ils soient dans une certaine proportion pour que nous nous portions bien. Quand dix mille globules blancs ont été mangés par les globules rouges, il faut que dix mille globules rouges soient à leur tour mangés par les globules blancs. Sans cela le propriétaire de l'aquarium où se passe le massacre est malade.

Tous ceux qui se sont occupés de pisciculture savent que, lorsqu'un étang est envahi par les herbes, certaines de ces herbes conviennent à certains poissons, mais nuisent aux autres. Or, il paraît qu'un séjour dans les pays chauds fait pousser dans les veines des algues ! ! ! lesquelles algues ont la propriété de rendre les globules blancs tout frétillants, mais au contraire ont une influence désastreuse sur les globules rouges. De sorte que, lorsqu'il y en a trop, ces pauvres petites bêtes, ne se sentant plus en force, finissent par être tellement démoralisées qu'un beau jour elles prennent le parti de s'en aller. C'est ainsi qu'agissent quelquefois les hirondelles quand elles trouvent qu'il y a trop d'éperviers dans un canton. Et les phénomènes qui caractérisent la fièvre hématurique, ces évacuations de sang effrayantes, sont simplement dus à cette émigration en masse des globules rouges qui se sauvent par la seule voie qui leur soit ouverte. Le patient s'en va dans l'autre monde parce qu'il ne peut pas vivre dans celui-ci sans globules rouges. D'ailleurs il ne tarderait pas à n'avoir plus de globules blancs non plus, parce que ceux-ci, n'ayant plus rien à se mettre sous la dent, ne pourraient plus vivre; de sorte qu'il ne lui resterait plus dans les veines qu'un plasma inhabité.

Voilà les belles choses qu'on m'a racontées. Depuis quelques années, les médecins ont inventé des choses si extraordinaires que celles-là ne semblent pas beaucoup plus surprenantes que les autres. Seulement, il paraît qu'ils ne m'avaient pas tout dit. Car, vers le mois de mars dernier, il m'est tombé entre les mains une communication que l'illustre docteur Koch, ce médecin allemand qui a inventé la « Kochine », un liquide merveilleux qui, injecté dans le sang des vaches, apprend si elles sont tuberculeuses, venait de faire à un congrès médical. Or, s'il faut l'en croire, la fièvre hématurique est bien caractérisée par une émigration des globules rouges : mais cette émigration n'est pas du tout provoquée par la présence des algues dont le paludisme encombre les veines. Ils résistent très bien aux algues. Ce qui les force à s'en aller, c'est la quinine, qui les tue aussi sûrement que l'eau de chaux tue les poissons dans les étangs. Elle les rend peut-être sourds et aveugles. Cela ne serait pas bien étonnant, puisqu'elle produit cet effet-là aux humains. Dès que le corps est saturé de quinine, elle pénètre dans le sang, et c'est alors que les globules rouges s'en vont. Voilà la théorie de M. Koch ! Je ne sais pas si elle est vraie. Mais cela est bien possible, parce qu'elle explique deux choses : d'abord que la fièvre hématurique ait été inconnue au temps où l'on ne donnait la quinine qu'à petites doses; ensuite qu'elle ne se déclare jamais qu'après un an ou deux de séjour, alors que l'organisme commence à être saturé. D'où il faudrait conclure que la fièvre hématurique est une de ces très nombreuses maladies qui ont été créées de toutes pièces par les médecins, comme probablement la névrose et l'appendicite, dont personne n'avait jamais entendu parler autrefois et qu'on nous donne en voulant nous guérir d'autres maladies.

Mais j'en reviens à ma promenade à Libreville avec le commandant de la Cigogne. En l'entendant me dire que son bateau ne pouvait plus naviguer et que presque tout son équipage était sur le flanc, je lui demande à quoi il occupe ses loisirs. 11 me répond qu'il a acheté une petite montagne qu'il me montre de loin et sur laquelle il a planté quelques pieds de cacao. L'agriculture a souvent beaucoup d'attraits pour les marins : j'en suis la preuve! Et puis il aime la chasse. Il y a des masses de perroquets dans les îles de la rade. Hier, il en a massacré cent cinquante dans son après-midi. Dans une de ces chasses il a pris un singe charmant qu'il me présente. En remontant la rivière, on trouverait aussi des hippopotames. Mais il n'est pas prudent d'aller à leur recherche. Autrefois, quand il y avait ici en garnison une compagnie de tirailleurs sénégalais, les Pahouins de l'intérieur, auxquels ils inspiraient une salutaire terreur, avaient soin de se tenir à une distance respectueuse de la côte. Mais maintenant qu'on l'a retirée pour des motifs d'économie, les Pahouins en prennent à leur aise. Ils se sont tant rapprochés que nos pauvres protégés, les M'Pongwés, n'osent plus aller à dix kilomètres dans l'intérieur, parce que, lorsque cela leur arrive, ils sont sûrs d'être mangés. Et pareille mésaventure pourrait très bien arriver aux blancs. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que ces Pahouins, qui mangent tous ceux qui vont chez eux, viennent assez volontiers chez nous, ou du moins ils y envoient leurs femmes : non pas pour le même motif que le roi des M'Pongwés : les dames pahouines ont, au contraire des autres, une conduite exemplaire. Du reste, elles ont de bonnes raisons pour être vertueuses, car leurs maris n'entendent pas la plaisanterie sur ce chapitre : ils mangent incontinent la femme coupable ou simplement soupçonnée. Mais ils les envoient chez nous quand leur amour pour la fainéantise a cédé à leur goût pour l'alcool et qu'ils se sont résignés à recueillir un ])eu de caoutchouc afin de pouvoir l'échanger contre quelques bouteilles d' « alougou ». J'ai justement rencontré une de ces dames au cours de ma promenade. J'avais demandé à visiter le marché. Quand je visite un pays nouveau, je ne manque jamais d'aller au marché. On y voit toujours des scènes de mœurs pleines d'intérêt. Nous étions tout près du hangar en fer où il se tient à Libreville, lorsque je remarquai une grande fille prodigieusement laide qui en sortait. Elle avait les jambes, depuis la cheville jusqu'au genou, çrarnies d'une multitude d'anneaux de laiton eros comme le petit doigt et venait de notre côté pliée en deux sous le poids d'une espèce de hotte maintenue sur ses reins par une courroie qui passait sur sa tête. Je m'arrêtai pour la regarder.

— Ah ! me dit mon compagnon, voilà une Pahouine ! Quand elles sont chez elles, elle se promènent toujours toutes nues. Mais il y a dans chaque tribu un pagne qu'elles mettent à tour de rôle quand elles vont dans le monde . D'ailleurs elles sont bien faciles à reconnaître. Vous allez voir!

Et, sans dire gare, il lui prit délicatement le nez entre le pouce et l'index delà main gauche; puis, faisant de même du menton avec sa main droite, il lui ouvrit une bouche énorme :

— Regardez! me dit-il. Elles ont, toutes, les dents limées en pointe. Et chaque tribu a son tatouage distinctif.

Là-dessus, lâchant le nez, il dénoua le pagne, qui tomba par terre, et me fit remarquer une série de tatouages symétriques qui lui couvraient la poitrine et le ventre. En outre, la malheureuse avait le dos couvert d'autres cicatrices. Mais celles-là étaient irrégu- Uères. C'étaient des marques de coups de bâton, et elles témoignaient simplement des efforts qu'avait faits son mari, ou ses parents, pour lui donner une brillante éducation.

La Pahouine s'était prêtée à cet examen sans faire l'ombre de résistance. Quand elle vit qu'il était terminé, elle ramassa sou pagne, sans mot dire, le renoua, reprit sa hotte, l'assujettit d'un coup d'épaule sur son dos, et continua son chemin, penchée en avant, ses deux seins pendant devant elle, comme deux sacs à moitié gonflés. Je la regardais s'éloigner en me disant que vraiment ce ne sont pas les âmes qu'il veut favoriser que l'ange qui préside là-haut au service de leur répartition envoie habiter des corps de Pahouines : et j'étais assez disposé à m'apitoyer sur le sort de celle-là, mais je réfléchis que si cette même femme me rencontrait malade ou blessé seulement à dix ou douze kilomètres de là, elle se ferait un plaisir et un devoir de me détailler pour me manger avec une sauce à l'huile de palmier et au piment, et, à cette pensée, je sentis toutes mes velléités d'attendrissement se dissiper. On est vraiment bien excusable de traiter sans beaucoup d'égards des gens qui ont de pareilles habitudes.

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