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Préface
L’étudiant parisien qui franchit le seuil de l’Ecole de médecine traverse une galerie ornée de quatre rangs de colonnes ioniques, puis il entre dans une cour peu spacieuse où le congrès médical de 1845 érigea la statue de l’anatomiste Bichat. S'il lève les yeux sur la façade du bâtiment principal, il aperçoit, au-dessous du fronton corinthien qui la surmonte, cinq médaillons sculptés en bas-relief et représentant les profils de chirurgiens célèbres.
Ce sont, en les citant ^suivant l’ordre chronologique :
1° Jean Pitard, chirurgien de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel;
2° Ambroise Paré, l’illustre ’premier-chirurgienMe Charles IX et de Henri III;
3° Georges Mareschal, premier-chirurgien de Louis XIV et de Louis XV, fondateur de l’Académie royale de chirurgie;
4° François Gigot de la Peyronie, premier-chirurgien de Louis XV et collaborateur de Georges Mareschal;
5° Jean-Louis Petit, un des plus habiles praticiens du dix-huitième siècle.
Cet ouvrage fait connaître la vie du chirurgien qui figure à la droite d’Ambroise Paré sur le frontispice de l’Ecole de médecine, Georges Mareschal, seigneur de Bièvre.
Du Moyen Age à la Révolution, les médecins et les chirurgiens exercèrent deux professions absolument distinctes. Les premiers faisaient seuls partie de l’Université de Paris, corner
I! GEORGES MARESCHAL. SEIGNEUR DE BIÈVRE
posée des quatre Facultés de théologie, des droits, de médecine et des arts. Salués du titre de docteur, ils jouissaient d’une situation sociale très supérieure à celle des chirurgiens. Ceux-ci, qualifiés « maîtres » et réunis en « communauté i, étaient considérés comme des artisans; ils subirent pendant de longs siècles le hautain mépris des médecins. Mais, sous le règne de Louis XIV, pendant que la Faculté s’enlizait dans la routine et l’admiration d’elle-même, les chirurgiens de Paris commencèrent la rénovation de leur art. La réussite de l’opération faite à la fistule anale de Louis XIV par Félix, premier-chirurgien de Sa Majesté, attira sur leur Communauté l’attention royale, et c’est à Georges Mareschal, successeur de Félix, que la chirurgie dut ensuite ses principaux progrès.
En 1692, Mareschal obtint par son talent d’opérateur le poste de chirurgien en chef de l’hôpital de la Charité, à Paris, et, en 1703, Louis XIV l’attachait à sa personne comme premier-chirurgien. La loyauté de son caractère lui valut bientôt, écrit le duc de Saint-Simon, « la familiarité et la faveur »du Roi-soleil; le mémorialiste conte en détail les curieuses confidences que Louis XIV fit à son chirurgien. Maître d’hôtel de Sa Majesté en 1706, anobli en 1707, seigneur *de Bièvre en 1712, Georges Mareschal, qui avait conservé ses fonctions auprès de Louis XV, reçut en 1723 le collier de l’ordre de Saint-Michel et mourut en 1736. Pendant les trente- trois années qu’il veilla sur la santé des deux rois, il fut souvent mêlé aux événements de cette intéressante époque : en 1712, son rôle dans l’affaire des prétendus empoisonnements fut capital, et le futur régent, Philippe d’Orléans, dut au chirurgien Mareschal la conservation de sa fortune politique.
En vertu de sa charge de Cour, Georges Mareschal était « chef de la chirurgie du royaume » : il réglementa d’abord l’exercice de son art dans toute la France; en 1725, il fondait à Paris la première Ecole publique de chirurgie; enfin, en 1731, il eut assez de crédit auprès du jeune roi Louis XV pour obtenir l’établissement de c( l’Académie royale de chirurgie », et, pendant le reste du dix-huitième siècle, cette institution contribua au
PRÉFACE
III perfectionnement de l’art opératoire dans l’Europe entière. Pour répondre aux nécessités du nouvel enseignement chirurgical, Louis XV fit élever, en 1769, un vaste édifice destiné à recevoir l’Académie, et il le décora de médaillons figurant les plus célèbres chirurgiens français.
Supprimées ensemble par le décret du 8 mars 1793, l’Académie de chirurgie et la Faculté de médecine disparurent, comme toutes les sociétés savantes, dans le bouleversement révolutionnaire. Un an plus tard, le 14 frimaire an III, la Convention fit une première restauration de l’enseignement médical, et, mettant fin aux querelles des médecins et des chirurgiens, elle institua une « Ecole de santé », où ces praticiens devaient se former ensemble : les vieux bâtiments de la Faculté, situés rue de la Bûcherie et rue Saint- Jean-de-Beau vais, furent définitivement abandonnés, et la nouvelle école s’établit au siège de l’Académie royale de chirurgie. Enfin, c’est en ce même édifice que le décret impérial du 17 mars 1808, réorganisant l’Université, installa la Faculté de médecine. La fusion opérée par la Convention était consacrée par Napoléon I er , et le titre de docteur conféra désormais à son possesseur le droit d’exercer à la fois la médecine et la chirurgie.
Ainsi, c’est dans l’école fondée par Mareschal qu’on enseigne aujourd’hui l’art médical, et, si l’Académie de chirurgie fut supprimée par la Révolution, une autre société, l’Académie de médecine, continue depuis 1820 ses féconds travaux : l’œuvre de Georges Mareschal subsiste donc entière.
En la retraçant, l’auteur n’a pas redit les actions glorieuses du Roi-soleil, mais il a pénétré avec le premier-chirurgien dans la chambre à coucher de Louis XIV, et conté les événements intimes de la Cour pendant la fin du Grand Règne. Il a écrit cet ouvrage avec le double intérêt de mettre en lumière quelques particularités curieuses d’un passé aboli et de faire revivre le beau caractère de son cinquième aïeul.
BATAILLE DE ROCROY D'après le tableau de lleim
(Musée de Versailles)
GEORGES MARESGHAL
SEIGNEUR DE BIÈVRE
CHIRURGIEN ET CONFIDENT DE LOUIS XIV
Chapitre Premier
L’Irlande et la France; émigration de John Marshall, gentilhomme irlandais; il devient capitaine au régiment de Guiche; son mariage avec Marguerite de Sel. — Jean Mareschal est blessé à Rocroy, il quitte le service du roi. — Naissance de Georges Mareschal à Calais; départ de sa famille pour Gravelines. — Paul Knopf.
Revers de fortune de Jean Mareschal; il se fait « hostelain ». — Mort de Marguerite de Sel; Jean Mareschal se remarie, sa mort. — Vocation de Georges Mareschal pour la chirurgie; il quitte Gravelines pour aller étudier l'art chirurgical à Paris.
Depuis plus de trois siècles, un grand nombre d’Irlandais catholiques cherchent en France une nouvelle patrie.
Pendant les troubles qui agitèrent l’Irlande sous le règne de Charles I er , un jeune gentilhomme irlandais, appelé John Marshall (1), vint mettre son épée au service de Louis XIII, alors engagé dans la guerre de Trente ans. On ne retrouve aucun détail sur sa vie avant 1643 : à cette date, devenu capitaine dans le régiment de Guiche-ca valerie, il se nommait « M. de la Mothe-Mareschal » (2) et venait d’épouser « Marguerite de Sel ». D’un premier mariage Mme de la Mothe-Mareschal avait un fils, « Laurent Thomas, » et elle donna bientôt à l’émigré irlandais une fille qui reçut le nom d’Elisabeth (3).
(1) Son nom est écrit de plusieurs façons dans les différents actes qui le concernent : Méressal, Marichal, Marissal, Maressal, Maréchal et Mareschal; la dernière orthographe a prévalu.
(2) Les gentilshommes ajoutaient ordinairement un nom de fief à leur nom patronymique; on ignore comment Jean Mareschal possédait le Ûef de la Mothe : en 1673, on l'appelait encore « Jean Mareschal, dit la Mothe ».
(3) On ne retrouve pas l’acte de baptême d’Elisabeth Mareschal, mais .on sait
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Au printemps de l’année 1643, les Espagnols envahirent la haute Champagne et vinrent assiéger Rocroy : l’armée que leur opposait le duc d’Enghien comprenant le régiment de Guiche-cavalerie, le capitaine de la Mothe-Mareschal prit part, le 19 mai 1643, à la célèbre victoire gagnée à Rocroy sur don Francisco de Mellos par le prince surnommé plus tard le Grand Condé; mais cette journée, si glorieuse pour la France, fut néfaste pour le gentilhomme étranger, car pendant l’action un boulet lui emporta le bras droit.
Il n’existait alors qu’un seul journal, la Gazette de France , fondée douze ans auparavant par Théophraste Renaudot; la Gazette donna, dans son numéro du 27 mai 1643, un récit détaillé de la bataille de Rocroy. Au nombre des vingt-neuf officiers blessés qu’elle mentionne, figure « M. de la Mothe- Méressal »; une autre relation du combat, imprimée à Poitiers en mai 1643 (1), rend au nom du gentilhomme irlandais son orthographe la plus usitée : elle cite « le sieur de la Mothe- Mareschal, capitaine au régiment de cavalerie de M. de Guiche », comme « grandement blessé ».
Au mois de juin 1770, Louis XV érigeait en marquisat la seigneurie de Bièvre pour Georges-François Mareschal de Bièvre, descendant de Jean Mareschal à la quatrième génération : dans le préambule des lettres patentes, le roi énumère les titres du nouveau marquis à une telle faveur, et, parlant de son premier ancêtre connu en France, il s’exprime ainsi : « Son trisaïeul, gentilhomme irlandais, étant passé au service de notre couronne vers la fin du règne de Louis XIII, donna des preuves de sa bravoure jusqu’à ce qu’une blessure dangereuse, qu’il reçut à la bataille de Rocroy, l’obligeât de se retirer (2). »
qu'elle mourut le 17 septembre 1701, à l'âge de cinquante-huit ans : elle était donc née en 1643, L'acte de décès de la ûlle aînée de Jean Mareschal est la seule pièce •qui permette de fixer approximativement l’époque du mariage de l’oflicier irlandais.
(1) Bibliothèque nationale, Lb 37 247 A.
(2) Archives nationales, P 2500, f° 170 et suivants. Dans Y Eloge de Georges Mares - ekal , prononcé à l'Académie royale de chirurgie le 15 juin 1737, Morand, secrétaire de ce corps savant, mentionne aussi que Jean Mareschal « fut estropié à la bataille de Rocroy », mais il le dit « officier dans un régiment étranger au service du roi ». Le généalogiste d'Hozikr commet la même erreur; dans un manuscrit intitulé V Impôt du sang ou la noblesse française sur les champs de bataille, qui fut imprimé par Louis Paris, il donne l'indication suivante t « 9420. Mareschal, officier dans un
On ignore où M. et Mirçe de la Mothe-Mareschal vinrent se fixer après la guérison du capitaine, mais, en 1658, ils résidaient à Calais. Jean Mareschal avait séjourné autrefois dans cette ville : un peu avant la bataille de Rocroy, le mémorialiste calaisien Anquier écrivait : « Le 12 juin 1642, arrivèrent en garnison à Calais le régiment de Valemon, autrement dit de Guiche, composé de quatre cent trente soldats, quantité de bagages, femmes et attirail. » Et plus loin : « Mercredi 25 juin sortit d’ici le régiment de Valemon ou de Guiche, qui ne fut sans déplaisir pour eux, comme se trouvant jà bien en cette garnison. »
Il est possible que la présence à Calais d’un parent de Marguerite de Sel ait contribué au choix que Jean Mareschal fit de cette ville (1) : un Alphonse de Sel, « écuyer, conseiller du roi, contrôleur des domaines, » y demeurait à cette époque (2). L’ancien officier ne songeait d’ailleurs pas à faire cesser son exil volontaire; depuis son départ d’Irlande, le sang coulait dans ce malheureux pays. Après le supplice de Charles I er , en 1649, les Irlandais ne voulurent pas reconnaître la dictature de Cromwell, et ils proclamèrent roi le fils aîné du prince décapité. Le « Protecteur » triompha impitoyablement de leur résistance, et, en 1658, le pouvoir de Cromwell durait encore.
Jean Mareschal habitait donc Calais avec sa femme, sa fille Elisabeth et son beau-fils Laurent Thomas, quand Marguerite de Sel devint mère de deux garçons. Les registres paroissiaux de Calais (3) contiennent les actes de baptême suivants :
a Lundi 8 avril 1658; Jean Mareschal et Marguerite de Sel ontcq un fils nommé Charles par Charles Charpentier et Marie Caussieo, naquit le 7. »
régiment étranger au service de la France, fut estropié à la bataille de Rocroy. * Connaissant la nationalité du blessé, Morand, et d’Hozier après lui, supposent qu’il faisait partie d’une troupe étrangère, mais Guiche-cavalerie, dans les rangs duquel Jean Mareschal fut blessé à Rocroy, était un régiment français.
(1) La famille de Sel n’était pas originaire du Calaisis; peut-être eut-elle son berceau à Abbeville, où l’on rencontre, en 1542, un échevin du nom de Jean Sel, et vers la même époque, un procureur nommé Thomas, comme le premier mari de Marguerite. Il existait aussi en Flandre une famille de Sel ou de Selles, qui portait « de gueules au chef d’hermine ».
(2) Archives municipales de Calais. Le 31 octobre 1660, Alphonse de Sel épousa Claudine Mollien; Jean Mareschal et sa femme étaient tous deux vivants lors de ce mariage, et si leur nom ne figure pas dans l’acte qui en fut dressé, c’est sans doute parce qu’ils n’habitaient plus Calais : vers cette date, l’émigré irlandais vint avec sa famille se fixer à Gravelines.
(3) Archives municipales de Calais.
« Dimanche 20 avril 1659; Jean Mareschal et Marguerite Selle (1) ont eu un fils nommé Paul par Paul Knopf et Jeanne de la Place, naquit le 16. »
L’aîné de ces enfants devait être le premier-chirurgien de Louis XIV (2) : bien que son parrain l’eùt nommé Charles, il porta, dès son plus jeune âge, le prénom de Georges. Les deux actes de baptême prouvent que Jean Mareschal comptait des amis dans les premières familles de Calais. Charles Charpentier, parrain de Georges, n’exerçait aucune fonction publique en 1658, mais il fut échevin le 1 er janvier 1661, juge-consul le 2 avril 1670, et mayeur ou maire de Calais le 1 er janvier 1687. La marraine, Marie Caussien, appartenait à une famille de procureurs et de notaires : Louis Caussien était greffier de l’hôtel de ville en 1629, et auparavant un autre Caussien, du nom de Jacques, avait rempli la même charge (3). Paul Knopf, qui tint Paul Mareschal sur les fonts baptismaux, ne résidait pas à Calais, mais à Gravelines, où il possédait une brasserie (4). Enfin Jeanne de la Place, marraine de Paul, était sans doute parente du littérateur calaisien Pierre-Antoine de la Place : dans un de ses ouvrages (5) cet auteur raconte que son père avait « beaucoup connu » le chirurgien Georges Mareschal. Les la Place descendaient du jurisconsulte Pierre de la Place, premier-président de la Cour des aides de Paris, qui fut massacré à la Saint-Barthélemy en 1572, et se rattachaient à uite ancienne famille de l’Angoumois.
: Jean Mareschal « vivait noblement », c’est-à-dire sans exercer aucune profession. Le Calaisien la Place écrivait en 1785 :
(1 ) On trouve le nom de Marguerite de Sel, comme celui de son mari, orthographié dr plusieurs façons différentes : de Sel, Seel, Selle, Scel ou Sel.
. ; (2) Les actes de mariage et d’inhumation de Georges Mareschal établissent que le nouveau-né, baptisé le 8 avril 1658, était bien le futur chirurgien : dans la première de ces pièces, dressée le 25 octobre 1684 en la paroisse Saint-André-des- -Arts. à Paris, le nouvel époux est dit « fils de défunt Jean Mareschal et de défunte Marguerite Sel ». D’autre part, l’acte d’inhumation de Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, premier-chirurgien du roi. mentionne que ce seigneur est mort le 13 décembre 1736, à l’âge de soixante-dix-huit ans, ce qui reporte bien à 1658 la date de sa naissance.
. (3) Archives de la ville de Calais, passim .
(4) Paul Knopf n’exerçait pas encore de charge publique en 1659, mais en 1665 il fut « trésorier receveur des biens et revenus de la ville »; nommé échevin en 1670, il devint plus tard « mayeur » ou maire de Gravelines.
5) Pièces intéressantes et peu connues. Bruxelles,- 1785, t. III, p. 374 : « En tous états on trouve des héros. » (Voir V Appendice n° 1 du présent ouvrage.)
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Georges Mareschal naquitde parents nobles maispeuriches(l);» et, mentionnant les lettres de noblesse accordées par Louis XIV à son premier-chirurgien en 1707, il ajoutait que Mareschal aurait pu s’en passer « en faisant revivre celles de ses aïeux ». Toutefois la qualité d’écuyer n’est pas attribuée à l’ancien officier sur les actes de baptême de Georges et de Paul.
. Peu après la naissance de ses deux fils, Jean Mareschal éprouva des revers de fortune : il s’en vint avec sa famille habiter Gravelines, pour s’y livrer à la culture de la terre. Avec l’aide de son ami Paul Knopf,des baux à ferme lui furent consentis; le plus ancien de ceux que l’on retrouve est daté du 3 décembre 1663 (2); il concerne la location faite par Jean Mareschal de terres situées dans le pays « de Langle » (3), au lieu dit « la Rouge-Chambre », près de Saint-Folquin. Mais l’émigré irlandais n’obtint aucune réussite dans des travaux si nouveaux pour lui, et sa gêne devint bientôt de la misère.
Un gentilhomme, capitaine de cavalerie dans l’armée royale, occupait en France, au dix-septième siècle, une situation sociale élevée, telle qu’on ne saurait s’en faire aujourd’hui, par analogie, une idée exacte. Il semble impossible qu’un officier de Louis XIII, mutilé dans une victoire célèbre, ait pu tomber en la détresse où se trouvait alors le père du futur chirurgien (4), et ce qui va suivre paraîtrait invraisemblable,
(1) De la Place, Pièces intéressantes et peu connues ( loc . cit.).
(3) On appelait ainsi un territoire situé près de Gravelines et circonscrit par la rivière d’Oye au nord, la rivière d’Aa à l’est, le canal de Saint-Omer à Calais au sud, et le canal de Calais avec le watergand Drack à l’ouest; il comprenait quatre paroisses ; Saint-Folquin, Sainte-Marie-Kerque, Saint-Nicolas et Saint-Omer- Cappel.
(4) A cette époque, les rois n’accordaient pas encore aux ofïlciers blessés des secours pris sur le Trésor, et Jean Mareschal n’avait sans doute pas pu obtenir du gouvernement royal une des rares pensions assignées sur les couvents. Au début du règne de Louis XIV, en effet, l’ordonnance de janvier 1629 était encore en vigueur : « Pour récompenser les pauvres capitaines et soldats estropiés à notre service, portant les armes et combattant contre nos ennemis, dit l’article 19, nous voulons qu’il soit fait état de toutes les abbayes et prieurés de notre royaume, pour être lesdits capitaines et soldats estropiés assignés sur lesdits bénéfices qui le pourraient porter de la pension de religieux laïcs, suivant la bonne et ancienne coutume de ce royaume. »
Comme la plupart des anciens capitaines et soldats ne se souciaient guère de passer le reste de leurs jours dans un couvent, l’ordonnance imposait aux chefs de Communautés religieuses l’obligation de fournir à chacun de ceux qui leur étaient' envoyés une pension annuelle de cent livres. Avec la valeur de l’argent à cette époque, cette modeste somme, exactement payée, eût permis aux officiers de vivre en dehors de la Communauté. Mais les détenteurs de bénéfices ecclésiastiques prenaient si la preuve n’en existait pas dans plusieurs actes authentiques. Une petite hôtellerie de Gravelines était à louer; Paul Knopf fit comprendre à son ami qu’un seul moyen lui restait de ne pas mourir de faim : acquérir le fonds de cette hôtellerie et la tenir lui-même.
Un siècle plus tard, nombre de gentilshommes français abandonnaient leur patrie, chassés par la Révolution de 1793. On vit en Angleterre ou en Allemagne un comte de Vieuville commissionnaire, un chevalier de Lanty domestique, un marquis de Monbazet allumeur de quinquets, un chevalier d’Anselme garçon limonadier (1) : cédant comme eux à la nécessité, John Marshall se fit « hostelain ».
La plus ancienne pièce mentionnant sa situation commerciale porte la date du 30 juillet 1668. C’est une pétition adressée par les « hostelains et cabaretiers de Gravelines » à MM. les mayeur et échevins, relativement au payement de certains droits sur les vins et bières (2). Ce document est contresigné par les intéressés, dont plusieurs ne savent pas écrire. Entre les différents parafes de ces derniers on remarque une sorte de huit, à coté duquel un des solliciteurs a tracé les mots : « Marque de Jean Mareschal. » Amputé du bras droit, l’ancien officier faisait de la main gauche, en guise de signature, un trait de plume particulier.
Au cours de cette année 1668, deux événements se produisirent dans la famille de Jean Mareschal : il maria sa fille Elisabeth, et Marguerite de Sel lui donna un quatrième enfant, une fille cette fois. Elisabeth atteignait sa vingt-cinquième année : n’ayant pas un denier à lui donner en dot, son père l’unit à un cultivateur; fiancée le 5 novembre 1667, elle épousa Jean Crendal le 22 janvier 1668 (3). Cinq mois après les noces tous les prétextes pour se libérer de cette charge, et les pensions devenaient illusoires. Louis XIV, lors de ses grandes guerres, reconnut l’insuffisance de l’ordonnance de 1629 : il assura des dons annuels aux officiers blessés et créa pour les soldats l'Hôtel des Invalides.
(1) Labotjsse, article Emigration .
(3) « Die 20 jan. 1668 inierunt matrimonium Joannes Crendal, filius Marci et Mariæ Del penne, ex una parte, et Elisabeth Marichal. filia Joannis ac Margaret» Seel, ex altéra; T. Marcus Crendal, frater sponsi, ac Joannes Marichal, pater sponsæ. »
(Le 20 janvier 1668 contractèrent mariage Jean Crendal, fils de Marc et de Marie Delpenne, d'une part, et Elisabeth Marichal, fille de Jean et de Marguerite Seel,
T de sa fille aînée, Marguerite de Sel mettait au monde une fillette qui fut baptisée Jeanne (1).
A cette époque, le futur chirurgien de Louis XIV, Georges Mareschal, avait dix ans. Habitant Gravelines depuis plus de cinq années, il ne conservait aucun souvenir de l’existence que ses parents menaient autrefois à Calais, et son enfance s’écoulait parmi les travaux de l’hôtellerie. L’ancien officier employait deux serviteurs; comme il continuait à cultiver quelques terres au pays de Langle, le valet, Pierre Monbillard, soignait les deux chevaux de son maître et s’occupait de l’exploitation agricole; la servante, Jacquelaine Etoir, accomplissait les plus pénibles besognes de la maison. Jean Mareschal payait un loyer de quatre-vingts livres, et le mobilier de son auberge était fort simple : autour de la pièce principale se trouvaient huit « tables à deux bancs », le long desquelles s’asseyaient ceux qui venaient soit prendre un repas, soit absorber un « pot de vin » ou une chope de bière; ils mangeaient et buvaient dans des vases d’étain ou de faïence grossière. Les clients servis, Georges aidait sa mère en ses occupations domestiques, ou travaillait au jardin qui attenait à la maison : son instruction première fut donc très négligée.
Le changement survenu dans la vie de Marguerite de Sel avait altéré profondément sa santé : deux ans après la naissance de Jeanne, Georges Mareschal perdit sa mère. Les registres paroissiaux contenant les baptêmes et enterrements des années 1670 et 1671 manquent aux Archives de Gravelines, mais on trouve dans ce dépôt les comptes « des marguilliers et receveurs de l’église Saint-Willbrod »; l’un de ces documents donne l’indication suivante : « 26 janvier 1670. Moyen service (2) de
d’autre part. T. Marc Crendal, frère de l’époux, et Jean Marichal, père de l’épouse.) Cet acte est conservé aux Archives municipales de Gravelines (G G 6); dans l’acte de fiançailles, qui figure au même registre, le nom d'Elisabeth est orthographié « Maressal ».
Le père du jeune époux, Marc Crendal, était originaire de Réty-en-Boulonnais; ce fut son fils atné, également nommé Marc, qui le représenta.
(1) < Die 28 mai 1668 baptizata est Joanna, filia Joannis Marichal ac Margaritæ Seel, conjugum; nata est hodie mane. T. Carolus Engrand ac Joanna Hardibolle. »
(Le 28 mai 1668, baptême de Jeanne, fille de Jean Marichal et de Marguerite Seel, époux; elle est née ce matin. T. Charles Engrand et Jeanne Hardibolle.) (Archives de Gravelines, G G 6.) Ce fut cette fois Mme Paul Knopf, née Jeanne Hardibolle, qui tint sur les fonts baptismaux l’enfant de Jean Mareschal ; le parrain Charles Engrand était un boulanger de Gravelines.
(2) On comptait quatre services différents à la paroisse de Saint-Willbrod : le
Marguerite Selle, femme de Jean Mareschal; dix-huit sous (1). »
C’est donc vers le 25 janvier 1670 que mourut la mère de Georges; la petite Jeanne avait à peine deux ans. Six mois après cet événement, Jean Mareschal épousait en secondes noces une jeune veuve, nommée Anne Lhomel, et demeurant à Oye, village situé sur la route de Calais à Gravelines.
Préalablement, on procéda, suivant la coutume de Gravelines, à la nomination d’un tuteur pour les enfants non mariés de Marguerite de Sel : l’usage voulait qu’il fût pris parmi les échevins de la ville, et le vieil ami de Jean Mareschal, Paul Knopf, accepta cette charge. Un des registres « aux orphelins » contient Pacte dressé à cette occasion :
Aujourd’hui le 16 août 1670, par devant les sieurs Antoine de Handscœwercker et Valentin le Sygne, échevins commis aux maisons mortuaires, avec Prévost greffier, le sieur Paul Knopf a été commis et établi tuteur des enfants de Jean Mareschal qu’il a eus avec Marguerite Selle, sa femme, et un que ladite Selle a eu avec... Thomas (sic), nommés Laurent Thomas, Georges Mareschal et Jeanne Mareschal, après que pour cet effet il a prêté le serment requis et accoutumé, et promis de faire fidèle rapport au présent livre des biens qui appartiennent aux dits mineurs du côté de leur dite mère.
Suivant quoi le dit Knopf a fait rapport qu’il compte et appartient à chacun de ces trois enfants pour tous biens de la succession de leur mère, et par rachat fait avec le dit Jean Mareschal, toutes dettes passives payées et acquittées, la somme de quatre-vingts livres reposant ès-mains du dit Jean Mareschal à ce présent en personne, laquelle somme il tiendra en ses mains sans croître ni diminuer, à la charge par lui nourrir, vêtir et alimenter les dits mineurs, les faire apprendre suivant leur vaccation (sic), promettant ledit Mareschal la dite somme rendre et restituer aux dits mineurs quand il en sera requis à l’ordre de justice, obligeant à cet effet sa personne et biens présents et à venir (2).
grand service pour lequel le droit payé aux marguilliers s’élevait à six livres douze sous; le grand simple service tarifé à trois livres douze sous, le moyen pour lequel on donnait dix-huit sous, et le petit dont le droit ne se montait qu’à onze sous. Les sommes à verser entre les mains du curé de la paroisse étaient beaucoup plus considérables.
(2) Archives de Gravelines, FF 180, f° 182.
La lecture de cette pièce (1 ) montre que, dès l’âge de douze ans, le futur chirurgien portait le prénom de Georges; peut-être avait-il abandonné celui de Charles à l’époque de sa confirmation, comme c’était souvent l’usage.
Trois jours après la passation de l’acte de tutelle, les noces de Jean Mareschal et d’Anne Lhomel furent célébrées à l’église Saint-Willbrod. L’acte de mariage est ainsi conçu :
Le 19 août 1670, contractèrent mariage en face de l’Eglise, dans les formes prescrites par le saint concile de Trente, Jean Marissal, veuf en premières noces de Marguerite Sel, fils de Guillaume et de (il ignore le nom de sa mère), d’une part, et Anne Lhomel, veuve, fille de Simon et de Catherine Grandome, de la paroisse d’Oye, d’autre part. Témoins : M. Paul Knopf et Nicolas Stinal (2).
Cet acte mentionne que le père de l’émigré irlandais se nommait William, seul détail que l’on connaisse sur l’aïeul du futur chirurgien; et Jean Mareschal avait certainement perdu
(1) On remarque également que le nom de Paul Mareschal ne figure pas parmi ceux des pupilles de Paul Knopf : le frère de Georges dut mourir en bas âge dans les premières années du séjour de Jean Mareschal à Gravelines; son acte d’inhumat ; on se trouve certainement dans une des nombreuses pages des registres paroissiaux de Saint-Willbrod que le temps a rendues illisibles entre les années 1659 et 1667.
Enfin, au cours de cette nomination de tuteur, Laurent Thomas, beau-fils de Jean Mareschal, est compris dans le qualificatif de « mineurs » appliqué à ses frère et sœur; or, à cette époque, la majorité était fixée à vingt-cinq ans; si l’on en croit le greffier de Gravelines, Laurent Thomas n’aurait pas atteint cet âge en 1670, ce qui reporterait à l’année 1645 l’époque de sa naissance. Alors l’âge de cinquante-huit ans, attribué à Elisabeth Mareschal en 1701 dans son acte d’inhumation, se trouverait erroné, car, issue du second mariage de Marguerite de Sel, elle n’aurait pu naître que vers 1646, et son âge à son décès n’eût été que de cinquante-cinq ans. Comme conséquence de ce raisonnement, Jean Mareschal, au lieu de s’être marié avant la bataille de Rocroy, aurait épousé Marguerite de Sel quelques années après la guérison de sa blessure. Mais il ne faut pas attacher trop d’importance à cette appellation de mineurs dans laquelle le greffier englobe les enfants non mariés de Marguerite de Sel. En 1670, Laurent Thomas était certainement absent de Gravelines; au reste, nul document n’établit que le jeune homme ait jama's habité cette ville, et l’on ignore où il alla chercher fortune. Les échevins qui, par leur charge, étaient tuteurs des absents comme des mineurs, avaient le devoir de déterminer la part de Laurent Thomas, quel que fût son âge, avec le même soin que celles de Georges et Jeanne Mareschal; Laurent put donc être qualifié mineur comme ses frères et sœur, bien qu’il eût dépassé vingt-cinq ans. Plus tard, le premier-chirurgien du roi appelait son neveu un parent nommé Louis-Laurent Thomas- Mareschal, qui était certainement un fils de Laurent Thomas.
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