Préface
Si , dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre , il y en avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser , il n'y en a pas du moins qui ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait le ciel de ce qu'il était né du temps de Socrate ; et moi je lui rends grâces de ce qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis , et de ce qu'il a voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.
Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas : c'est de ne pas juger, par la lecture d'un moment , d'un travail de vingt années ; d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne le peut bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.
J'ai d'abord examiné les hommes , et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs , ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies.
J'ai posé les principes , et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes , les histoires de toutes les nations n'en être que les suites , et chaque loi particulière liée avec une autre loi , ou dépendre d'une autre plus générale.
Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre l'esprit
pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement différents ,
et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent semblables^
y Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la naturel
\des choses. *-*
Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails , plus on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes , je ne les ai pas tous donnés ; car qui pourrait dire tout sans un mortel ennui ?
On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie leschoses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté , et abandonne tous les autres.
Je n'éeris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes ; et on en y tirera naturellement cette conséquence, qu'il n'appartient de proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État.
Montesquieu. I
*2 PREFACE.
Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des ma gistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un temps d'ignorance , on n'a aucun doute , même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens. On sent les abus anciens , on en voit la correction ; mais on voit encore les abus de la correction même. On laisse le mal , si l'on craint le pire ; on laisse le bien , si on est en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout ensemble ; on examine toutes les causes pour voir tous les résultats.
Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs , son prince , sa patrie , ses lois ; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement , dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels.
Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent leurs connaissances sur ce qu'ils doivent prescrire, et que ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir , je me croirais le plus heureux des mortels.
Je me croirais le plus heureux des mortels , si je pouvais faire que les hommes pussent se-guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés , non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses , mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même.
C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer cette vertu générale qui comprend l'amour de tous. L'homme , cet être iiexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres , est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on a lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe.
J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites ' ;je sentais tous les jours les mains paternelles tomber 2 ; je suivais mon objet sans former de dessein ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions ; je ne trouvais la vérité que pour la perdre: mais quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi; et, dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir.
Si cet ouvrage a du succès, je le devrai beaucoup à la majesté démon sujet: cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie. Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes, en France, on Angleterre et en Allemagne , ont écrit avant moi , j'ai été dans l'admiration , mais je n'ai point perdu le courage. « Et moi aussi je suis peintre J , » ai-je
1 iMdihrin tenlis . s Ed io anche son pUlore.
DE
L'ESPRIT DES LOIS.
AVERTISSEMENT.
Pour l'intelligence des quatre premiers livres de cet ouvrage, il faut observer 1° que ce que j'appelle la vertu dans la république est l'amour de la patrie, c'està-dire l'amour de l'égalité. Ce n'est point une vertu morale ni une vertu chrétienne , c'est la vertu politique ; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain, comme l'honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. J'ai donc appelé vertu politique l'amour de la patrie et de l'égalité. J'ai eu des idées nouvelles: il a bien fallu trouver de nouveaux mots, ou donner aux anciens de nouvelles acceptions. Ceux qui n'ont pas compris ceci m'ont fait dire des choses absurdes, et qui seraient révoltantes dans tous les pays du monde, parce que dans tous les pays du monde on veut de la morale.
2° Il faut l'aire attention qu'il y a une très-grande différence entre dire qu'une certaine qualité, modification de lame, ou vertu, n'est pas le ressort qui fait agir un gouvernement, et dire qu'elle n'est point dans ce gouvernement. Si je disais telle roue, tel pignon, ne sont point le ressort qui fait mouvoir cette montre, en conclurait-on qu'ils ne sont point dans la montre? Tant s'en faut (lue les vertus morales et chrétiennes soient exclues de la monarchie , que même la vertu politique ne l'est pas. En un mot , l'honneur est dans la république , quoique la vertu politique en soit le ressort; la vertu politique est dans la monarchie, quoique l'honneur en soit le ressort.
Enfin, l'homme de bien dont il est question dans le livre III, chapitre V, n'est pas l'homme de bien chrétien , mais l'homme de bien politique , qui a la verto politique dont j'ai parlé. C'est l'homme qui aime les lois de son pays, et qui agit par l'amour des lois de son pays. Jlai rlnnrni pn nouveau jour à toute» ces choses dans cette édition-ci, en fixant encore plus les idées; et, dans la plupart des endroits où je me suis servi du mot vertu, j'ai mis vertu politique.
CHAPITRE PREMIER. Des lois, dans le rapport qu'elles ont avec les divers êtres
Les lois , dans la signification la plus étendue , sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses; et dans ce sens , tous les êtres ont leurs lois : la divinité ' a ses lois , le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois , les bètes ont leurs lois , l'homme a ses lois.
Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde ont dit une grande absurdité ; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents?
Il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux.
Dieu a du rapport avec l'univers comme créateur et comme conservateur; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve : il agit selon ces règles, parce qu'il les connaît; il les connaît parce qu'il les a faites ; il les a faites, parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.
Comme nous voyons que le monde , formé par le mouvement de la matière et privé d'intelligence, subsiste toujours, il faut que ses mouvements aient des lois invariables ; et si l'on pouvait imaginer un autre monde que celui-ci, il aurait (tes règles constautes , ou il serait détruit.
Ainsi la création, qui parait être un acte arbitraire , suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. Il serait absurde de dire que le créateur , sans ces règles, pourrait gouverner le monde, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles.
£cs r*°tfnat fjfînt iip i h H ■ l'TT ■ ■ ■ ni élQbjj^ Entre un corps mu
et un autre corps mu , c'est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus , augmentés , diminués , perdus : chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance.
Les êtres particuliers, intelligents , peuvent avoir des lois qu'ils ont faites : mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il y eut des êtres intelligents ils étaient possibles : ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste, que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives , c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux.
Il faut donc avouer d^rapportsjl^uité antérieurs à la loi positive qui les établit : comme , par exemple, que supposé qu'il y eût des sociétés d'hommes , il serait juste de se conformer à leurs lois ; que s'il y avait des êtres intelligents qui eussent reçu quelque bienfait d'un autre cire, ils devraient en avoir de la reconnaissance ; que si un être intelligent avait créé un être intelligent , le créé devrait rester dans la dépendance
1 « La loi, dit Plutarqne, esl la reine Qu'il est requit qu'un prince soit savant, « de tous mortels et immortels. » Au traité :
Livre I, Chapitre II. S
qu'il a eue dès son origine ; qu'un être intelligent qui a fait du mal a un être intelligent mérite de recevoir le même mal ; et ainsi du reste.
Mais il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique. Car quoique celui-là ait aussi des lois, qui , par leur nature , sont invariables , il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison en est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature , et par conséquent sujets à l'erreur; et d'un autre côté , il est de leur nature qu'ils agissent par eux-mêmes. Ils ne suivent donc pas constamment leurs lois primitives ; et celles même qu'ils se donnent , ils ne les suivent pas toujours.
On ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement, ou par une motion particulière. Quoi qu'il en soit, elles n'ont point avec Dieu de rapport plus intime que le reste du monde matériel ; et le sentiment ne leur sert que dans le rapport qu'elles ont entre elles, ou avec d'autres êtres particuliers , ou avec elles-mêmes.
Par l'attrait du plaisir , elles conservent leur être particulier, et par le même attrait elles conservent leur espèce. Elles ont des lois naturelles, parce qu'elles sont unies par le sentiment ; elles n'ont point de lois positives, parce qu'elles ne sont point unies par la connaissance. Elles ne suivent pourtant pas invariablement leurs lois naturelles : les plantes , en qui nous ne remarquons ni connaissance ni sentiment, les suivent mieux.
Les bêles n'ont point les suprêmes avantages que nous avons; elles en ont que nous n'avons pas. Elles n'ont point, nos espérances, mais elles n'ont pas nos craintes ; elles subissent comme nous la mort, mais c'est sans la connaître : la plupart même se conservent mieux que nous, et ne font pas un aussi mauvais usage de leurs passions.
L'homme , comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables; comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un être borné; il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd encore. Comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvait à tous les instants oublier son créateur : Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion; un tel être pouvait à tous les instants s'oublier lui-même : les philosophes l'ont averti par les lois de la morale; fait pour vivre dans la société , il y pouvait oublier les autres : les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles.
CHAPITRE II. Des lois de la nature
Avant toutes ces lois sont celles de la nature , ainsi nommées parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour les
i.
connaître bien , il faut considérer un homme avant l'établissement des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu'il recevrait dans un étal pareil.
Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un créateur, nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance, et non pas dans l'ordre de ses lois. L'homme, dans l'état de nature, aurait plutôt la faculté de connaître qu'il n'aurait des connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point des idées spéculatives : il songerait à la conservation de son être, avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentirait d'abord que sa faiblesse ; sa timidité serait extrême ; et si l'on avait là-dessus besoin de l'expérience , l'on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages ■ ; tout les fait trembler, tout les fait fuir.
Dans cet état , chacun se sent inférieur ; à peine chacun se sent-il égal. On ne chercherait donc point à s'attaquer, et la paix serait la première loi naturelle.
Le désir que Hobbes donne d'abord aux hommes de se subjuguer les uns les autres n'est pas raisonnable. L'idée de l'empire et de la domination est si composée, et dépend de tant d'autres idées , que ce ne serait pas celle qu'il aurait d'abord.
Hobbes 2 demande pourquoi , si les hommes ne sont pas naturellement en état de guerre , ils vont toujours armés; et pourquoi ils ont des clefs pour fermer leurs maisons. Mais on ne sent pas que l'on attribue aux hommes, avant l'établissement des sociétés , ce qui ne peut leur arriver qu'après cet établissement , qui leur fait trouver des motifs pour s'attaquer et pour se défendre.
Au sentiment de sa faiblesse l'homme joindrait le sentiment de ses besoins : ainsi une autre loi naturelle serait celle qui lui inspirerait de chercher à se nourrir.
J'ai dit queHacIFaînte porterait les hommes h se fuir ; mais les marques d'une crainte réciproque les engagerait bientôt â s'approcher ; d'ailleurs ils y seraient portés par le plaisir qu'un animal sent à l'approche d'un animal de son espèce. De plus , ce charme que les deux sexes s'inspirent parleur différence augmenterait ce plaisir ; et lajTrjèrjMiaJjLirellc qu'ils se font toujours l'un à l'autre serait june troisième loi.
Outre le sentiment que les nommes ontTTâbord , ils parviennent encore à avoir des connaissances ; ainsi ils ont un second lien que les autres animaux n'ont pas. Ils ont donc un nouveau motif de s'unir; et ledésir de vivre en société est une quatrième loi naturelle.
1 Témoin ?e sauvage qui fut trouvé duns Angleterre sous le règne de Georges I*r. les forêts de l/atvovcr, et que l'on vit eu - In pm/at. lib de Cire
LIVRE
CHAPITRE III. Des lois positives
Sitôt que les hommes sont en société ils perdent le sentiment de leur faiblesse » l'égalité qui était entre eux cesse , et l'état de guerre commence r.
Chaque société particulière vient à sentir sa force : ce qui produit un état de guerre de nation à nation. Les particuliers dans chaque société commencent à sentir leur force ; ils cherchent à tourner en leur faveur les principaux avantages de cette société : ce qui fait entre eux un état de guerre.
Ces deux sortes d'état de guerre font établir les lois parmi les hommes. Considérés comme habitants d'une si grande planète, qu'il est nécessaire qu'il y ait différents peuples , ils ont des lois dans le rapport (pie ces peuples ont entre eux : et c'est le droit des geks. Considérés comme vivant dans une société qui doit être maintenue, ils ont des lois dans le rapport qu'ont ceux qui gouvernent avec ceux qui sont gouvernés : et c'est le droit politique. Ils en ont encore dans le rapport que tous les citoyens ont entre eux : et c'est le droit civil.
Le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe, que les diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il est possible , sans nuire à leurs véritables intérêts.
L'objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la conquête ; celui de la conquête, la conservation. De ce principe et du précédent doivent dériver toutes les lois qui forment le droit, des gens.
Toutes les nations ont un droit des gens ; et les Iroquois mêmes , qui mangent leurs prisonniers , en ont un. Ils envoient et reçoivent des ambassades, ils connaissent des droits de la guerre et de la paix : le mal est que ce droit des gens n'est pas fondé sur les vrais principes.
Outre le droit des gens qui regarde toutes les sociétés , il y a un droit politique pour chacune. Une société ne saurait subsister sans un gouvernement. « La réunion de toutes les forces particulières, dit très-bien « Gravina, forme ce qu'on appelle I'ktat tolitique. »
La force générale peut être placée entre les mains d'un seul . ou entre les mains de plusieurs. Quelques-uns ont pensé que, la nature ayant établi le pouvoir paternel , le gouvernement d'un seul était le plus conforme à la nature. Mais l'exemple du pouvoir paternel ne prouve rien. Car si le pouvoir du père a du rapport au gouvernement d'un seul , après
1 Interprète et admirateur de l'instinct de la vie sauvage , le véritable philosophe social, Montesquieu n'a pas craint d'à- fait naître la nécessité salutaire des lois, vouer que l'état de guerre commence pour qui sont un armistice entre les États et l'homme avec l'état de société. Mais de un traité de paix perpétuel pour les cicette vérité désolante, dont Hobbes avait toyens. (M Villem a j r* , Éloge de Mor.Uiabusé pour vanter le calme du despotisme, et Rousseau pour célébrer l'indépcudan quteu )
la mort du père , le pouvoir des frères , ou après la mort des frères , celui des cousins germains , ont du rapport au gouvernement de plusieurs. La puissance politique comprend nécessairement l'union de plusieurs familles.
Il vaut mieux dire que le gouvernement le plus conforme à la nature est celui dont la disposition particulière se rapporte mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi.
Les forces particulières ne peuvent se réunir sans que toutes les volontés se réunissent. « La réunion de ces volontés , dit encore très-bien « Gravina , est ce qu'on appelle I'ltat civil. »
La loi , en général , est la raison humaine , en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine.
Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites , que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre.
Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu'on veut établir, soit qu'ellesle forment comme font les lois politiques , soit qu'elles le maintiennent, comme font les lois civiles
Elles doivent être relatives au physique du pays; au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain , à sa situation , à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs : elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants , à leurs inclinations , à leurs richesses , à leur nombre , à leur commerce , à leurs mœurs , à leurs manières. Enfin , elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine , avec l'objet du législateur , avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer. ;i C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai I tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que Ton appelle 1' esprit
\ DES LOIS.
Je n'ai point séparé les lois politiques des civiles : car, comme je n* traite point des lois , mais de l'esprit des lois , et que cet esprit consiste dans les divers rapports que les lois peuvent avoir avec diverses choses, j'ai du moins suivre l'ordre naturel des lois que celui de ces rapports et de ces choses.
J'examinerai d'abord les rapports que les lois ont avec la nature et avec le principe de chaque gouvernement; et comme ce principe a sur les lois une suprême influence , je m'attacherai à le bien connaître ; et si je puis une fois l'établir , on en verra couler les lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports, qui semblent être plus particuliers.
LIVRE DEUXIEME.
DES LOIS QUI DÉRIVENT DIRECTEMENT DE LA NATURE DU GOUVERNEMENT.
CHAPITRE PREMIER. De la nature des trois divers gouvernements
Il y a trois espèces de gouvernements : le républicain, le monarchique et le despotique. Pour en découvrir la nature , il suffît de l'idée •lu'enontles hommes les moins instruits. Je suppose trois définitions , du plutôt trois faits : l'un, que « le gouvernement républicain est celui « où le peuple en corps , ou seulement une partie du peuple , a la sou- ■<■ veraine puissance ; le monarchique , celui où un seul gouverne, mais « par des lois fixes et établies ; au lieu que , dans le despotique, un seul, « sans loi et sans règle , entraine tout par sa volonté et par ses caprices, x
Voilà ce que j'appelle la nature de chaque gouvernement. Il faut voir quelles sont les lois qui suivent directement de cette nature , et qui par conséquent sont les premières lois fondamentales.
CHAPITRE II '.
Du gouvernement républicain, et des lois relatives à la démocratie.
Lorsque, dans la république , le peuple en corps a la souveraine puissance, c'est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d'une partie du peuple, cela s'appelle une aristocratie.
Le peuple , dans la démocratie, est à certains égards le monarque ; à certains autres, il est le sujet.
Il ne peut être monarque que par ses suffrages , qui sont ses volontés. La volonté du souverain est le souverain lui-même. Les lois qui établissent le droit de suffrage sont donc fondamentales dans ce gouvernement. En effet, il est aussi important d'y régler comment , par qui , à qui , sur quoi , les suffrages doivent être donnés , qu'il l'est dans une monarchie de savoir quel est le monarque, et de quelle manière il doit gouverner.
Libanius ' dit « qu'à Athènes un étranger qui se mêlait dans l'assem- « blée du peuple était puni de mort. » C'est qu'un tel homme usurpait le droit de souveraineté s.
Il est essentiel de fixer le nombre des citoyens qui doivent former les assemblées; sans cela on pourrait ignorer si le peuple a parlé, ou
1 Voyez, sur ce chapitre, Aristote, dans 3 Libanius donne lui-même la raison
sa Politique, liv. VI, en. II. Il y expose de cette loi. « C'était, dit-il, pour empé-
les lois fondamentales de la constitution cher que les secrets de la république lie
démocratique. ( P. ) fussent divulgués. »
a Déclamations xvn et xvm.
seulement une partie du peuple. A Lacédémone, il fallait dix mille citoyens. A Rome , née dans la petitesse pour aller à la grandeur ; à Rome, faite pour éprouver toutes les vicissitudes de la fortune; à Rome, qui avait tantôt presque tousses citoyens hors de ses murailles, tantôt toute l'Italie et une partie de la terre dans ses murailles , on n'avait point fixé ce nombre l ; et ce fut une des grandes causes de sa ruine.
Le peuple qui a la souveraine puissance doit faire par lui-même tout ce qu'il peut bien faire; et ce qu'il ne peut pas bien faire, il faut qu'il le fasse par ses ministres.
Ses ministres ne sont point à lui s'il ne les nomme : c'est donc une maxime fondamentale de ce gouvernement, que le peuple nomme ses ministres , c'est-à-dire ses magistrats.
Il a besoin , comme les monarques , et même plus qu'eux , d'être conduit par un conseil ou sénat. Mais , pour qu'il y ait confiance , il faut qu'il en élise les membres : soit qu'il les choisisse lui-même, comme à Athènes ; ou par quelque magistrat qu'il a établi pour les délire , comme cela se pratiquait à Rome dans quelques occasions 2.
Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quel-» que partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer, et des faits qui tombent sous les sens. Il sait très-bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès : il est donc très-capable d'élire un général. 11 sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption : en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque dans son palais. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments , en profiter ? Non, il ne le saura pas.
Si l'on pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le peuple pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cetle suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains : ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard.
On sait qu'à Rome, quoique le peuple se fût donné le droit d'élever aux charges les plébéiens , il ne pouvait se résoudre à les élire; et quoiqu'à Athènes on pût, par la loi d'Aristide, tirer les magistrats de toutes les classes, il n'arriva jamais, dit Xénophon3, que le bas peuple demandât celles qui pouvaient intéresser son salut ou sa gloire.
Comme la plupart des citoyens, qui ont assez de suffisance pour élire,
1 Voyez les Considérations sur les eau- choisis par un magistrat ù qui le peuple
ses de la grandeur des Romains cl de leur en avait donné le pouvoir. (CatviE h. )
dècadenee, chap. IX. :1 Pagei 691 et 692, édition de \\ cclie-
1 A Rome, le» sénateurs étaient toujours lius , de l'an 1896.
Livre II, Chapitre II. 11
n'en ont pas assez pour être élus ; de même ie peuple , qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres , n'est pas propre à gérer par lui-même.
Il faut que les affaires aillent , et qu'elles aillent un certain mouvement qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d'action, ou trop peu. Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes.
Dans l'État populaire on divise le peuple en de certaines classes. C'est dans la manière de faire cette division que les grands législateurs se sont signalés ; et c'est de là qu'ont toujours dépendu la durée de la démocratie et sa prospérité.
ServiusTullius suivit, dans la composition de ses classes, Fesprit de l'aristocratie. Nous voyons , dans Tite-Live ' et dans Denys d'IIalicarnassc 2 , comment il mit le droit de suffrage entre les mains des principaux citoyens. Il avait divisé le peuple de Rome en cent quatre-vingt-treize centuries, qui formaient six classes. Et mettant les riches, mais en plus petit nombre , dans les premières centuries; les moins riches , mais en plus grand nombre , dans les suivantes , il jeta toute la foule des indigents dans la dernière : et chaque centurie n'ayant qu'une voix3 , c'étaient les moyens et les richesses qui donnaient le suffrage plutôt que les personnes.
Solon divisa le peuple d'Athènes en quatre classes. Conduit par l'esprit de la démocratie , il ne les lit pas pour fixer ceux qui devaient élire, mais ceux qui pouvaient être élus ; et , laissant à chaque citoyen le droit d'élection , il voulut4 que dans chacune de ces quatre classes on pût élire des juges; mais que ce ne fût que dans les trois premières, où étaient les citoyens aisés , qu'on pût prendre les magistrats 5.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Esprit des lois.
