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Chapitre Premier
MADAME DE MAmTENON DAME d'aTOUR DE MADAME LA DAUPHINE. — • MORT DE LA. REINE.
1680-1683.
« Madame la Dauphine * n'est pas jolie, Sire, avait dit Sanguin au roi qui Tavait envoyé au-devant d'elle ; mais sauvez le premier coup d'oeil , et vous en serez fort content. » Le mot était juste. Sa bonne grâce, sa belle taille, sa dignité naturelle, et plus
' Marie-Aime-Victoire de Bavière, mariée à Monseigneur, à Paris Je 7 mars i680.
Il 1 que cela son mérite et sa bonté rachetaient promptement ce premier coup d'œil ; c'est ce que madame de Maintenon voulut faire comprendre à Monseigneur, contre lequel elle avait perdu une canne dans un pari , en lui en offrant une dont la pomme , en s'ouvrant, laissait voir le portrait de la princesse avec cette devise : // pià grato nasconde. A ces qualités , la princesse joignait une instruction solide, un goût pour la retraite qu'elle écouta trop, et une extrême dévotion qu'elle avait puisée dans sa famille. Coulanges, dans la relation de son voyage en Allemagne , parlant de Munich , où elle avait été élevée , dit qu'il n'y avait point de cloître où l'on vécût avec plus de sévérité que dans cette cour. « On s'y levait tous les jours à six heures du matin , on y entendait la messe à neuf, on dînait à dix ou dix et demie , on assistait à vêpres tous les jours, et il n'y avait plus personne au palais à six heures du soir, heure à laquelle on soupait pour se coucher à sept ; et tous les avents, ajoute-t-il, ils ont un orate où il faut se trouver dès les sept heures du matin \ »
La principale application de madame la Dauphine fut de plaire au roi, et elle y réussit. Il venait, l'après-dînée, passer plusieurs heures dans sa chambre , où il trouvait madame de Maintenon , w et plus
* Mcmoiies de Coulange5> page li. i vol in^S, 1820.
Chapitre I. S
du tout, ëcrit madame de Sévigné, dans celle de madame de Montespan; cela fait une cour fort retirée , car on ne voit point madame la Dauphine pendant qu'elle a si bonne compagnie ; elle tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu a neuf et demie, et tout le reste est particulier dans ses cabinets avec ses dames. Madame de Coulanges y est avec ses trois amies* aux heures particulières, elle y soutient très-bien sa réputation , elle brille dans toutes ses réponses; les épigrammes sont redoublées , son esprit est une dignité dans cette cour ". — J'y fus avant-hier, et madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d'un quart d'heure. Elle me conta mille chosesde madame la Dauphine , et me reparla de vous , de votre esprit, de votre santé , du goût que vous avez l'une pour l'autre , de votre Provence , avec autant d'attention que dans la rue des Tournelles. Un tourbillon me l'emporta*. »
Pendant ce temps l'intimité de madame de Maintenon et du roi devenait de plus en plus visible ; et quoique personne n'en médit, tout le monde en parlait. Madame de Sévigné ne cesse d'en écrire à sa fille : (c La faveur de madame de Maintenon
^ Mesdames de Richelieu, de Rochefort et de Maintenon <
* Lettres du 22 mars et des 5 et 12 avril 1680«
* Lettre du 29 mars 1680.
augmente tous les jours, dit-elle; ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté , qui donne à madame la Dauphine le temps qu'il donnait à madame de Montespan. Jugez de Tefiet que peut faire un tel retranchement*. — Madame de Fontanges est duchesse avec vingt mille écus de pension , et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye que le roi a donnée à une de ses sœurs. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le congé. Madame de Montespan est enragée. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil , qui est encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon. Sa Majesté va passer très-souvent deux heures de Taprès-dinée dans la chambre de cette dernière , à causer avec une amitié et un air libre et naturel qui rend cette place la plus désirable du monde. Il y fut l'autre jour trois heures pendant qu'elle avait la migraine*. )> Et ailleurs : M On me mande que les conversations de Sa Majesté avec madame de Maintenon ne font que croître et embellir, qu'elles durent depuis six heures jusqu'à dix , que la bru y va quelquefois faire une visite assez courte; qu'on les trouve chacun dans une grande chaise , et qu'après la visite finie , on reprend le fil du discours. Mon amie me mande qu'on
^ Lettre du i7 mars i680.
' Lettres du 6 avril et du 30 juin 1680,
CHAPITRE 1. 5
n'aborde plus la dame sans crainte et sans respect , et que les ministres lui rendent la cour que les autres leur font^ Enfin nul autre ami n'a tant de soin et d'attention que le roi en a pour elle; et ce que j'ai dit bien des fois , elle lui fait connaître un pays tout nouveau , je veux dire le commerce de Tamitié et de la conversation , sans chicane et sans contrainte; il en parait charmé *. »
C'est là , en eflfet , le secret par lequel madame de Maintenon avait trouvé le chemin du cœur du roi. Il est clair que l'attrait du roi pour elle augmentait de plus en plus , et qu'il le lui témoignait chaque jour davantage. De son côté, elle ne pouvait rester insensible aux marques d'attachement , de confiance, de tendre empressement qu'elle recevait. Aussi quelques fragments de lettres sans date , publiés par La Beaumelle qui les classe à l'année 1 680 , témoignent-ils de l'agitation qu'elle éprouvait , soit par les combats intérieurs qu'elle avait à livrer, soit par les méchancetés que l'envie ne lui épargnait pas , soit par la jalousie toujours croissante de madame de Montespan :
(c J'obtiens tout, mais l'envie me le vend bien cher. Mon cœur est déchiré , le sien n'est pas en meilleur état. A quarante-cinq ans, il n'est plus
» Lettre du 21 juin 4680. * Lettre du il juillet 4680.
temps de plaire , mais la vertu est de tout âge ^
Tout le bien que vous dites de mon esprit, on Ta dit autrefois de mon visage ; ces louanges ne me séduisaient point, jugez si je ne résisterai pas aux
vôtres Je ne puis vous voir, j'irai à Maintenon.
Le roi veut m'y surprendre un jour, et ce jour sera peut-être demain ou après«-demain. Madame la Dauphine est en retraite, je ne serais plus ici, si sa dévotion ne m'y avait retenue. Priez Dieu pour
moi, je ne fus jamais si agitée ni si combattue
Je le renvoie toujours affligé et jamais désespéré*.» Rien cependant n'était si compliqué et si étrange que l'attitude du roi entre madame de Fontanges , madame de Montespan et madame de Maintenon : la première, toute fière de sa beauté, folle de sa faveur comme un enfant, et laissant voir à tout le monde sa passion comme la chose du monde la plus naturelle; la seconde, toujours maîtresse en titre, tenant encore le sceptre avec une fierté blessée, et conservant un reste d'empire par l'habitude du roi , par ses enfants qui le liaient à elle, par la hauteur de son caractère; et madame de Maintenon , dont les progrès continuaient d'eux-
^ Cette phrase ne laisse pas de doute sur la date de cette lettre. Madame de Maintenon était née en novembre i635; en 1680 elle avait quarante-cinq ans.
' Lettre à madame de Frontenac , 1680*
CHAPITRE I. 7
mêmes, à laquelle le roi revenait toujours, et qui , au milieu de ces luttes diverses , ne lui parlait que le langage du devoir, de la raison et de la vertu.
Tout cela cependant ne se passait pas sans orages. Madame de Fontanges , malade et délaissée , pleu^* rait sa faveur et sa beauté ^ D'un autre côté, madame de Montespan se roidissait contre le sort , et faisait jouer ses dernières batteries. Une cabale s'était formée entre elle, Louvois et Marsillac, devenu duc de La Rochefoucauld depuis la mort de son père*, pour perdre madame de Maintenon et rétablir Fancienne favorite; mais ils s'y prenaient un peu tard. L'estime etl'amitié du roi pour madame de Maintenon avaient déjà de trop fortes racines. Sa conduite d'ailleurs était trop bonne et ses sentiments trop purs pour donner les moindres prétextes à la calomnie. « J'ignore , dit madame de Caylus, les détails de cette cabale, dont madame de Maintenon ne m'a parlé que trèfr-légèrement et seulement en personne qui sait oublier les injures, mais qui ne les ignore pas*. » C'est en vain qu'on ourdit plusieurs intrigues , qu'on ménagea des ren-
^ Lettre de madame de Sévignc, 30 juin 1680. * Le duc de La Rochefoucauld , son père, Tauteur des Maximes y venait de mourir le 17 mars 1680. ' Souvenirs de madame de Caylus.
contres y qu'on revint à la charge; le roi venait aussitôt tout conter à madame de Maintenon. Elle écrit à madame de Frontenac : (c M. de Louvois a ménagé à madame de Montespan un téte-à-téte avec le roi. On le soupçonnait depuis quelque temps de ce dessein , on voulait rompre ses mesures; mais elles étaient si bien prises qu'on a enfin donné dans le piège. Dans ce moment, ils en sont aux éclaircissements 9 et Tamour seul tiendra conseil aujourd'hui. Le roi est ferme , mais madame de Montespan est bien aimable dans les larmes. Madame la Dauphine est en prières ; sa piété a fait faire au roi des réflexions sérieuses. Cette princesse s'est fait un point de conscience de travailler à la conversion du roi ; mais je crains qu'elle ne l'importune et ne lui fasse haïr la dévotion, et je la conjure de modérer son zè\e\ » Puis, très-peu de jours après, le 3 août 1680 : « Cet éclaircissement a raffermi le roi; je l'ai félicité de ce qu'il avait vaincu un ennemi si redoutable. Il avoue que M. de Louvois est un homme plus dangereux que le prince d'Orange; mais c'est un homme nécessaire. Madame de Montespan a d'abord pleuré , ensuite fait des reproches, enfin a parlé avec hauteur. Elle s'est déchaînée contre moi selon sa coutume ; cependant elle a promis de bien vivre avec moi. Pour
' Lettre à madame de Frontenac, 1680.
CHAPITRE I. 9
sou houiieur, elle devrait du moins sauver les apparences *• w
Il y eut encore quelques scènes entre ces deux dames*, mais ce furent les dernières. Madame de Montespan cessa de lutter vainement , et la religion , dont elle n'avait déserté ni les sentiments , ni les habitudes, commença de venir à son secours, car madame de Maintenon écrit peu de temps après : i< Madame de Montespan habille les pauvres et les autels '. » Elle parle encore Tannée suivante , de sa piété, et le 13 novembre 1683, elle écrit à madame de Saint-Géran : « Madame de Montespan parait insensible aux nouvelles qui arrivent (la prise de Dixmude), et uniquement occupée de sou salut. Nous ne nous voyons point en particulier , et cela est mieux pour Tune et pour lautre. Je sais qu'elle a dit au roi que je m'étais
' Lettre à madame de Frontenac, i680.
* « Je m'étais flattée que madame de Montespan cesserait de me persécuter, et que je pourrais enfin faire paisiblement mon salut auprès d'une princesse qui donne à toute la cour un exemple bien admiré et bien peu suivi. Elle s'est raccommodée avec le roi; Louvois a fait cela. Elle n'a rien oublié pour me nuire. Mon Dieu , que votre volonté soit faite ! Elle vint hier chez moi , et m*accabla de reproches ; le roi nous surprit au milieu d'une conversation qui a mieux fini qu'elle n'a commencé. » (Lettre à madame de Frontenac, 1680.)
* Lettre de madame de Maintenon à M. d'Aubigné, 26 mai 1681.
mis en tête de le gouverner, et je sais aussi qu'elle n'a pas eu lieu d'être contente de la réponse du roi. C'est l'homme de son royaume qui a le plus de sens, et qui donne le moins dans ces pièges, n Le roi avait décidément quitté les maîtresses.
11 ne voyait plus madame de Montespan qu'en public; et quant à la préférence de son cœur, elle était visible à tout le monde. « Je ne sais , écrit madame de Sévigné, auquel des courtisans la lan^ gue a fourché le premier; ils appellent tout bas madame de Maintenon, madame de Maintenant; et cette dame de Maintenon ou de Maintenant, passe tous les soirs, depuis huit heures jusqu'à dix, avec Sa Majesté. M. de Chamarande la mène et la ramène à la face de l'univers*. » Et quelque temps après, elle écrit encore à son cousin Bussy, qui espérait de rentrer en grâce parce que le roi lisait avec quelque intérêt les Mémoires qu'il avait composés sur son règne , et dont Sa Majesté lui faisait demander la suite : « Je pense qu'une dame de mes premières amies , qui passe régulièrement deux heures dans son cabinet , pourrait bien lire avec lui vos Mémoires, et vous seriez heureux, du goût et de l'esprit qu'elle a, d'être en si bonne
* Lettre du 18 septembre 1680. M. de Chamarande, ancien valet de chambre du roi , nommé premier maître d'hutel de madame la Dauphine.
CHAPITRE I. 11
main. Que sait-on ce que la Providence nous garde * ?» Et Bussy lui répond : « Vous croyez qu'une de vos premières amies lit mes Mémoires avec le roi; je le crois aussi et je le souhaite^ car j'estime infiniment son cœur et son esprit*. »
Quant à madame de Maintenon , cette faveur qui frappait tous les yeux et lui attirait Tenvie et les hommages y ne Téblouissait pas*. Sa grande supé* riorité consista toujours à n'en pas être un seul instant enivrée, ni à ses débuts, ni au plus haut degré de sa fortune. « Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal, écrit-elle à son frère,
* Lettre du 10 janvier 4681 .
' Lettre du 17 janvier 1681.
' Quand elle fut nommée dame d'atour , le Mercure galant , en donnant cette nouvelle , s'exprima ainsi sur son compte : « Quant à madame de Maintenon , on ne peut trop louer cette admirable personne. Jamais femme n'eut une si belle et si juste réputation. Une ancienne noblesse et une grande beauté furent les premiers avantages qu'on connut en elle , et son esprit brilla ensuite avec tant de force, qu'elle eut bientôt autant d'amoureux et d'amis que de gens qui la virent. Sa vertu les a toujours retenus les uns et les autres, et aucun d'eux ne s'est rebuté par les raisons qui ont coutume d'éloigner ceux qui s'attachent le plus fortement. Elle est devenue la principale amie des premières dames du royaume , et a eu partout une conduite si sage qu'elle a mérité l'amitié de toute la cour, avec l'estime et les grâces de Sa Majesté. » ( Mercure galant, décembre 1679.)
et du reste ne vous fâchez point. On est enragé contre moi , et comme vous le dites , on se prend à tout pour me nuire ; si on n'y réussit pas , nous nous en moquerons ; si on y réussit , nous le souffrirons avec courage. Vous êtes déraisonnable de vouloir que je demande au roi, dans un temps oii il m'accable de biens , d'honneurs , et de toutes sortes d'agréments. Je ne lui demanderai jamais rien , et je ne songe plus qu'à le servir en la personne de ma maîtresse , avec un zèle , une fidélité , et une assiduité qui lui marquent ma reconnaissance*.»
Ce comte d' Aubigné , en effet , dont nous n'avons pas parlé encore , demandait toujours. Dépensier, joueur, assez débauché, toujours besoigneux, ayant des ridicules et des travers , mais avec de l'esprit et des reparties plaisantes auxquelles on ne s'attendait pas; il avait habituellement une mise recherchée et ridicule , et parlait à tort et à travers , sans aucune retenue , mais sans méchanceté ; il ne comprenait pas que la faveur de sa sœur ne lui profitât pas davantage, quand il voyait que la faveur de tant d'autres avait fait la fortune de leurs familles. N'ayant jamais été que capitaine d'infanterie et gouverneur de petites places , il rappelait toujours ses vieilles guerres comme un homme qui méritait tout,
* Lettres du 6 juillet i680 et du i«' janvier 4681.
CHAPITRE I. 13
et faisait à sa sœur des sorties épouvantables de ce qu'on ne le nommait pas duc et pair ou maréchal de France. Il n'entrait nullement dans cette modération qui portait madame de Maintenon à n'user de son crédit pour les siens qu'avec une sorte de timidité. Un homme de cette humeur, inconsidéré dans ses propos, et ne sachant nullement retenir sa langue \ était un embarras pour elle , bien plus qu'un soutien et un ami. Aussi redoutait-elle par-dessus tout qu'il ne s'accrochât à sa faveur, et le tenait-elle le plus possible éloigné , à cause du roi et même à cause de la cour, craignant le ridicule de ses boutades dans un lieu où le ridicule ne se pardonne pas. Elle n'en fut cependant pas moins affectueuse et indulgente pour lui, constamment occupée de ses intérêts , venant de temps en temps au secours de sa pénurie en lui procurant quelques gratifications obtenues de la bonté du roi ', s'appliquant enfin à modérer l'excès de ses prétentions et de ses dépenses , à lui prêcher l'économie et la dévotion , et cherchant par tous les moyens à inspirer un peu de contentement et de reconnaissance à cet esprit ombrageux et chagrin. « Songez,
^ Elle lui écrivait : « Prenez garde à vos discours , quant à moi ; on vous en fait tenir de bien insensés. » ( 3 juillet 168i. )
* « J'ai obtenu sans peine, mais il m'a fallu faire grand effort pour demander. » (Lettre à M. d'Aubigné, i681.)
mon cher frère , lui écrit-elle , au voyage d'Amërique , aux malheurs de votre père , aux malheurs de notre enfance , à ceux de notre jeunesse , et vous bénirez la Providence au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés Fun et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rentes; nous en avons à présent quatre fois pluS) et nos vœux ne seraient pas remplis! Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste n'est que cupidité , et tous ces désirs de grandeur partent d'un cœur inquiet. Toutes vos dettes sont payées 9 vous pouvez vivre délicieusement sans en faire de nouvelles; que désirez- vous de plus? Je vous le répète , vous n'êtes malheureux que par votre faute; vos inquiétudes détruisent votre santé , que vous devriez conserver, quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur ; si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre , ce sera un grand point de gagné ; et écrivez-moi plus souvent et sur un ton moins lugubre ^ » Il ne faut pas croire néanmoins qu'elle le sermonnât toujours; elle l'engageait souvent, au contraire, à s'égayer^ à se divertir ; et on voit qu'à cette époque même , elle le recommandait à ma-
' Lettre au comte d'Aubigné, i676.
CHAPITRE I. 15
demoiselle de L'Enclos , dans une lettre qui montre que sa vertu n'avait rien de rigide , et que, malgré le rôle qu'elle commençait à jouer auprès du roi, elle n'oubliait pas cette ancienne amie, dont cette même lettre fait voir aussi l'existence dans le monde et l'espèce de considération qu'elle y avait, (c Continuez, mademoiselle, à donner de bons conseils à M. d'Âubigné : il a bien besoin des leçons de Leontxum. Les avis d'une amie ai«- mable persuadent toujours plus que ceux d'une sœur sévère. Madame de Coulanges m'a donné des assurances de votre amitié qui m'ont bien flattée. Ce que vous entendez dire de ma faveur n'est qu'un vain bruit ; je suis étrangère dans ce pays , sans autre appui que celui de personnes qui ne m'aiment pas , sans autres amis que des amis intéressés, et que le souffle le plus léger de la fortune tournera contre moi ; sans autres parents que des gens qui demandent sans cesse, et qui ne méritent pas toujours. Vous jouissez d'une liberté entière, je vis dans un esclavage continuel. Croyez-moi , ma belle demoiselle ( car vous ne cesserez jamais de l'être*), les intrigues de la cour sont bien moins agréables que le commerce de l'esprit. Mes compliments à nos anciens amis. Madame de Coulanges et moi, nous célébrâmes hier votre santé à
* Ninon de L'Enclos avait alors soixante^uatre ans.
Maintenon, et nous n'oubliâmes pas la chambre des élus. Continuez, je vous prie, vos bontés à M. d'Aubigné*. »
Le comte d'Aubigné, après avoir commencé à servir en qualité d'enseigne au régiment de Mazarin ', avait obtenu par sa sœur une compagnie de cent hommes dans le régiment de Picardie', puis une autre dans les chevau-légers^, et ensuite le gouvernement d' Amersfort , pendant la guerre de Hollande , où il servit sous M. de Turenne et le prince de Condé *. Quand Amersfort fut rasé , il eut celui d'Elbourg* et celui de Betfort, qu'il garda trois ans\ Après la paix, il fut nommé gouverneur de Cognac en Saintonge *, puis on lui donna une pension de dix-huit mille livres *, outre celle de six mille livres à lui accordée le 5 mars 1 685 ; il eut enfin Tordre du Saint-Esprit à la promotion
^ Lettre de madame de Maintenon à mademoiselle de L'Enclos, du 12 novembre i679.
' Lettre de bénéfice d'âge pour Charles d'Aubigné, seigneur de Surineau, enseigne au régiment de Mazarin, du 27 février 1655.
« Brevet du 10 octobre 1670.
* Brevet du 9 août 1671.
• Brevet du 14 octobre 1672. • • Brevet du 28 avril 1673.
^ Brevet du 15 mars 1674.
* Brevet du 26 février 1677. Continuation pendant trois ans. Brevet du 30 mai 1680.
• Brevet du roi du 16 février 1688.
CHAPITRE I. 17
de 1 688 , et à la place du gouvernement de Cognac et d' Aigues-Mortes , celui de la province du Berry. Madame de Maintenon crut avoir assez fait pour lui, et se serait reprochée de solliciter davantage ; elle s'occupa surtout de le marier. Après bien des négociations commencées et rompues , il finit par épouser, à Tinsu de sa sœur, une jeune fille de seize ans , Geneviève Piètre , petite personne assez nuDe et fort provinciale, que madame de Maintenon fit venir auprès d'elle , qu'elle accabla de présents , qu'elle tâcha inutilement de former, mais dont elle ne put jamais rien faire , et qu'elle ne voyait guère qu'en particulier. Il n'en eut qu'une fiUe que madame de Maintenon éleva comme la sienne propre , auprès d'elle , et à Saint-Cyr, et qui épousa le comte d'Ayen , fils du maréchal de Noailles.
Ce fut donc principalement pendant les trois années qui suivirent l'arrivée de madame la Dauphine , alors que la reine , plus jeune que madame de Maintenon , vivait encore , et que rien ne pouvait faire entrer dans l'imagination de celle-ci, bien moins encore dans ses projets, la pensée de s'élever à la place qu'elle occupa depuis, ce fut, dis-je, pendant ces trois années que se formèrent entre elle et le roi ces liens de confiance et d'amitié qui devaient un jour se changer en des liens plus forts et plus sérieux.
II 2
Louis XJY touchait à Fàge où commencent à se faire sentir le vide et la satiété des plaisirs , et où Ton fait un retour sur soi-même, passage difficile où se décide en quelque sorte une seconde existence, et plus aisé à franchir quand la religion vous tend la main. C'est dans ce moment que le caractère et la vertu de madame de Maintenon lui rendirent un véritable service. Avec des passions aussi ardentes que celles de Henri IV, son grand-père, et tant d^occasions d*y succomber, il aurait pu, ainsi qu'on Ta reproché à son aïeul , traîner son âge mûr et sa vieillesse dans des désordres où la dignité se perd quand ils n'ont plus la jeunesse pour excuse.
La belle Fontanges mourait en donnant sa dernière pensée à Dieu , et son dernier regard à son amant. Les faibles restes de la passion si vive que madame de Montespan avait inspirée s'effaçaient; et la reine, il faut le dire, quoique bonne et douce, ne possédait rien de ce qui pouvait, ramener et attacher Louis XIV, qui , au contraire, avait les qualités les plus propres à plaire, sans être capable , dit madame de Caylus , d'aimer beaucoup. Presque toutes les femmes lui avaient plu, hors la sienne, qui, souffrant en silence ses nombreuses amours, recevait de lui des égards et un respect qui l'auraient rendue heureuse, si quelque chose avait pu la consoler de son indif-
CHAPITRE I. 19
férenoe. Sa dëvotion étroite et minutieuse contribuait encore à Tëloigner d'elle , car elle ne savait partager ni ses habitudes ni ses goûts. C'est dans ces circonstances que madame de Maintenon se trouva heureusement là pour remplir le vide d'un cœur et d'un esprit qui avaient besoin d'être occupés. Elle oflrit au roi le charme de l'intimité , de l'épancbement, de la confiance; l'agrément de la conversation, de l'esprit, de la raison, plaisirs dont on sent le prix à un certain âge de la vie ^ et faisant même intervenir l'empire de la religion , elle se servit des sentiments qu'elle inspirait pour ramener ce monarque dans la voie édifiante du devoir conjugal , et obtenir qu'il reportât vers la reine des soins qui n'étaient dus qu'à elle. C'était sans doute fonder son crédit sur une base bien solide , mais c'était aussi en faire un noble usage , et le mettre à l'abri de tout reproche.
De ce moment, en effet, le roi se rapprocha de la reine, la vit plus souvent, mit son application à l'ar muser, et conunença de passer les soirées chez elle^ ;
^ « On me mande , écrit madame de Scvigné , que la reine est fort bien à la cour. » ( Lettie du 28 août i 680. ) « Je suis ravie, écrit madame de Maintenon à k'abbé Gobelin , qus tout k monde loue ce que fait le roi. Si la reine arait un direelettr comme vous, il n'y a point de bien qu'on ne dût espérer de la famille royale. Mais on a en toutes les peines du monds à peril eut pour elle des attentions auxquelles elle n'était pas accoutumée ; et, comme elle attribuait cet heureux changement à madame de Maintenon, dit madame de Caylus, elle Taimait et lui donnait toutes les marques de considération qu'elle pouvait imaginer. (( J'arrivai à la cour, ajoute-t-elle , au mois de janvier 1 681 . La reine vivait , monseigneur le Dauphin était marié depuis un an , et madame de Maintenon , dans une faveur déclarée , paraissait aussi bien avec la reine qu'avec le roi. (]elte princesse attribuait à la nouvelle favorite les bons procédés que le roi avait pour elle depuis quelque temps, et elle la regardait avec raison sur un pied bien différent des autres *. » Quand on voulait lui donner des préventions contre elle, elle répondait : « Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que depuis qu'il l'écoute. » — « Je me souviens même , ajoute madame de Caylus , que Sa Majesté me faisait l'honneur de me caresser toutes les fois que j'avais celui de paraître devant elle. Mais cette pauvre princesse avait tant de crainte du roi, et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui parler ni s*exposer au tétesuader sur la medianoche son confesseur, qui la conduit par un chemin plus propre , selon moi , à une carmélite qu'à une reine. » (Lettre à Tabbé Gobelin , du S juin 1682. ) * Souvenirs de madame de Caylus.
CHAPITRE I. 21
à-téte avec lui. J'ai ouï dire à madame de Mainte* non que le roi , ayant un jour envoyé chercher la reine , la reine , pour ne pas être seule en sa présence, voulut que madame de Maintenon la suivit; mais celle-ci ne fît que la conduire jusqu'à la porte de la chambre , où elle prit la liberté de la pousser pour la faire entrer, et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains même tremblaient de timidité ^ »
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The end
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