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Tome Premier
Lorsque dans le silence de l'abjection l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d'encourir la faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paratt, chargé de la vengeance des peuples.
Chateaubriand.
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EUGÈNE ET VICTOR PENAUD FRÈRES
IMPRIMEURS-- LIBRAIRES - ÉDITEURS
10, BUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE
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I
Pendant cinquante ans, les grands écrivains de la France, les penseurs d'élite, ont tourné leurs regards vers la grande et sublime époque qui renfermait le secret de nos destinées futures. Comme certains problèmes de la philosophie, la révolution âe 89 poussait naturellement les esprits réfléchis a saisir le nœud de la civilisation dans ces magnifiques épopées, issues de l’enthousiasme révolutionnaire. Chacun voulait expliquer la portée de ce drame héroïque au profit de ses doctrines, et il en est résulté des pages éloquentes, qui subsisteront comme expression des idées politiques de diverses écoles.
Mais on a été forcé de reconnaître que « l’histoire ne commence et ne finit nulle part. » Il y a donc eu témérité à vouloir fixer un point de départ à la révolution de 89, et il serait présomptueux de sonder l’avenir pour rechercher tout ce que la révolution de 1848 renferme dans sa mystérieuse profondeur.
Toutes deux sont de vastes champs d’étude, remplis d’utiles enseignements; toutes deux apparaissent avec un splendide cortège d’espérances pour la liberté et le bonheur des peuples ; mais il faut que l’historien ait le courage de se soustraire à ces séduisantes attractions qui conduisent à des abîmes, à ces éblouissements vertigineux qui s’emparent de tout esprit poétique, au moment de franchir le seuil d’un édifice imposant.
En nous bornant à écrire l’Histoire de la Révolution de Février, nous n’aurons pas à rechercher les germes lointains des événements antérieurement accomplis , et encore moins à nous lancer sur la trace des hommes et des choses, que d’autres, avant nous, ont habilement suivie. Plus heureux que ces historiens, nous n’avons pas, pour accomplir notre tâche, à remonter vers la lumière à travers un dédale de mémoires apocryphes, dedocuments douteux, de récits passionnés. Mêlé depuis longues années aux luttes politiques, nous avons pu prêter uue oreille attentive aux grondements sourds qui annonçaient l’orage. Nous avons vu se dérouler les faits qui devaient naturellement amener la chute de la monarchie $ et quand le peuple 9 YU. 1 dans sa colère, courut s’armer pour revendiquer les droits sacrés qu’on lui contestait, quand l’indignation qui bouillonnait dans son âme depuis si longtemps se manifesta, nous étions à ses côlés, l’admirant et le secondant de tous nos efforts.
Placé au premier rang, nous avons été tout à la fois acteur et spectateur dans ce drame populaire, commencé sous le titre de Reforme , et tragiquement terminé aux cris mille fois répétés de Vive la République ! Nous en avions suivi toutes les péripéties comme sentinelle avancée de la presse militante, nous en avons admiré les tableaux saisissants comme soldat-citoyen. Nous allons donc tenter de peindre avec vérité, sinon avec laleui, ce que nous avons vu ; et, dans l'appréciation des faits à laquelle nous serons forcément appelé à nous livrer, nous essayerons de remonter aux causes qui les ont provoqués, sans nous préoccuper des inintelligentes exagérations de l’opinion publique, toujours trop prompte à faciliter la circulation aux erreurs propagées par l’esprit de parti, aux calomnies répandues par des hommes qui espèrent satisfaire leur ambition, ou faire accueillir leurs audacieuses prétentions, en mettant en pratique cet axiome si tristement célèbre : Diviser pour régner.
Ce qui nous attire irrésistiblement vers le sujet que nous allons traiter, c’est moins le sujet lur-même, peut-être, que le désir d’exprimer nettement notre pensée sur des événements qui ont donné lieu à des controverses si animées, et où la passion joue le principal rôle au détriment de la vérité historique. Notre position exceptionnelle, au milieu des partis et des coteries qui s’agitent, nous permet de pousser hardiment notre barque sur le vaste océan de la politique con temporaine, delà laisser monter ou descendre le flot instable et capricieux des événements, sans évolutions calculées, sans être jamais contraint de lui imprimer des allures tyranniques. Avancer toujours avec les principes démocratiques pour guides; juger les hommes d’après leurs actes et selon l’influence qu’ils exercent; les actes, selon leurs conséquences : telle est l’unique loi à laquelle nous voulons obéir. Comme Télémaque fuyant les séductions de la belle Eucharis, nous saurons, au besoin, nous soustraire aux charmes de toute narration romanesque.
De tout temps, il s’est trouvé des hommes qui ont pris leurs espérances vagues, indéterminées, les fantasmagories de leur imagination pour des réalités : c’est ce qui explique la fausse origine que l’on assigne trop souvent aux faits accomplis. Soit ignorance, soit nécessité politique, on égare l’opinion publique sur les moteurs réels. Ces hommes, quand ils sont sincères, et le cas est rare, ressemblent beaucoup aux puissants de toutes les époques, qui prenneut pour l’opinion de tous l’opinion de ceux qui les entourent. Certes, tout se lie, tout s’enchaîne ici-bas, dans l’ordre moral et politique comme dans l’ordre matériel. De même que l’on peut faire remonter la révolution de 1848 au 20 juin 1789, ce jour à jamais célèbre où l’Assemblée nationale, trouvant le lieu de ses séances fermé, se rendit au Jeu-de- Paume, on peut surprendre les premiers élans de la liberté dans le berceau des peuples européens, et retrouver les principes sociaux dans le christianisme. Mais nous ne remonterons pas jusque-là, assurément.
La révolution faite le 26 février était en germe dans les esprits, depuis le jour où la monarchie de Juillet, reniant son origine, manquant à ses solennelles promesses, fut assez imprudente pour négliger les besoins du peuple et méconnaître sa volonté.
Louis-Philippe ne se dissimu ait pas qu'il avait reçu sa couronne des mains de la classe de la nation intéressée à une politique de conservation; et, pour complaire à cette coterie qui l’avait placé sur le trône, il résolut de ne faire aucune concession à l’esprit du peuple. De là, celte résistance opiniâtre à tout progrès, ce refus obstiné d’accueillir la moindre innovation.
Qu’advint-il? Pendant que la Vendée s’agitait pour chasser une dynastie usurpatrice, desdoctrines nouvelles s élaboraient et deshommes
de talent préparaient une révolution dans l’ordre social. Ils aspiraient à gouverner par la pensée une nation que le gouvernement, retranché dans sou égoïsme, essayait de maintenir, de gouverner par la lorce militaire. L’école saint-simonienne, forte de l'imprévoyance du pouvoir, de ses tendances rétrogrades, du désordre et de l’anarchie qu’engendrait le triste système de la concurrence, crut le moment opportun pour lancer un appel au peuple en faveur de réformes radicales. Entre autres choses, elle demanda que l’organisation du travail, l’association de tous les intérêts, fussent substitués au triste régime du laissez- faire, laissez-passer . Cette école remua des idées profondes; elle mit à nu toutes les plaies du siècle avec une hardiesse sans égale. Bien des préjugés furent ébranlés par la hante intelligence avec laquelle les novateurs exposèrent leur système régénérateur ; mais, découragés parles railleries, qui accueillent toutes les innovations, bien plus que par les persécutions qui les assaillirent, ils abandonnèrent la lutte, laissant en germe dans l’esprit du peuple, où elles subirent de fécondes et d’utiles transformations, les idées au nom desquelles ce même peuple devait pousser, plus lard, au renversement de la monarchie. La révolution, qui poursuivait son cours dans l’ordre social par l’épreuve hardie que temèrent les adeptes de Saint-Simon et de Fourier, se manifesta plus audacieuse encore dans l’ordre politique, d’abord dans la presse, au nom du parti républicain, ensuite dans la Chambr e, et enfin dans la rue.
Le vrai sentiment populaire, qui s’était déjà révélé à Lyon, où le canon couvrit la grande voix du peuple, éclata dans toute sa puissance à l’occasion des funérailles de Lamarque, ce courageux citoyen qui avait compris qu’avec les d’Orléans il ne pouvait y avoir pour la France qu’une politique de honte et d’abaissement. Aussi mourut-il avec le regret de n’avoir pu venger la France des infâmes traités k INTRODUCTION.
de 1815, sur lesquels était basée la politique de Louis-Philippe.
Toute la révolution s'était donné rendez-vous à ce convoi, bien décidée à revendiquer son caractère méconnu, et ptéparée à tirer vengeance de ses oppresseurs. La mêlée fut horrible, la lutte acharnée; les combattants, pendant soixaute heures, déployèrent derrière les barricades un courage dont ou rechercherait vainement des exemples dans les pages de nos annales ; mais l’heure n'était pas venue, l’idce n'était pas nuire pour la victoire, et elle fut éprouvée dans le sang. La République reçut un nouveau baptême dans cts mémorables journées des 5 et 6 juin 1852.
Comprimée à Paris comme elle le fut à Lyon, la révolution reparaît en avril I83A, en mai 1839. Eu province surtout, elle se manifesta avec puissance, dans les grandi s villes manufacturières, où on la vit grandir en proportion des efforts violents que ion faisait pour l'étouffer.
La contre-révolution, organisée par la royauté sortie des barricades de juillet, s'arma de nouvelles lois libei ticides. Après avoir mis Paris en état de siège, elle l'entoura de bastilles; les gardes nationales furent illégalement dissoutes daus les principales villes du royaume, les prisons se remplirent, il y eut des victimes!... Mais il était réservé à l’avenir de démontrer à cette phaiauge audacieuse et criminelle, qui assurait son impunité par de lâches complaisances ou des dévouements aveugles, que réprimer n’est pas prévenir.
En l8â0, la question d'Orient surgit. La France, celle France de Marengo, de Wagram et d’Austerlitz, se vit ravir son titre de grande puissance, par la coalition de l’Augleterre, de lu Russie, de la Prusse et de l’Autriche. On froissa l’armée en la condamnant à l'inaction, après l’avoir, en quelque sorte, conviée au combat contre l’Europe, de nouveau coalisée contre nous; on méconnut tout ce qu'il y avait de noble et de généreux daus les instincts du peuple, si justement indigné, et par respect pour cette entente cordiale, que l'on devait sacrifier plus tard à un arrangement ambitieux de famille, le pays fut condamué à subir cette honteuse note du 8 octobre 1840, c’està-dire que son honneur fut immolé sur l’autel de la paix à tout prix. La floue, qui staiiouoait dans les eaux du Levant, fut rappelée; les épées furent remises dans le fourreau, avec des frémissements de rage; mais au jour du danger, quand on fit appel à leur dévouement pour sauver ce système qui les avait déshonorées, avilies, elles y restèrent. Toute lâcheté porte avec elle son châtiment.
Pour prix de sa coupable condescendance à la volonté du roi, le ministère Thiers fut renvoyé, etM. Guizot monta au pouvoir. La nation, blessée de l’humiliation qu’on lui imposait, confondit les hommes qui lui faisaient subir des conditions honteuses dans une haine commune. Celle haine ne se démentit pas un instant, jusqu’au jour où elle éclata impétueuse, irrésistible, quand cette politique contre-révolutionnaire osa s’attaquer à des droits conquis par un demi-siècle de lattes. Car, en attendant ce grand jour de la justice populaire, le pouvoir continuait ses envahissements progressifs, auxquels la tri* bune et la presse opposaient une vaine résistance.
En entrant aux affaires, M. Guizot, run des chefs les plus ardents de la coalition, celte lactique d’ambitieux qui, dans l’apparente et hypocrite intention de substituer la vérité du régime représentatif à l’influence de la royauté, ne cherchaient qu’un moyen d’escalader le pouvoir, M. Guizot, disons-nous, dès qu’il fut en possession de l’uni* que objet de ses vœux, c’est-à-dire d’un portefeuille, modifia com* plétement son système politique, et se fit naturellement l’instrument docile de la volonté du roi. Il se plaçait fatalement, vis-à-vis du pays, dans une situation fausse, en se condamnant à donner des démentis successifs à sa conduite de la veille. N ’était-ce pas offrir le spectacle delà plus impudente palinodie, que d’employer comme ministre, pour subordonner la chambre à la couronne, toutes les forces qu'il avait dépensées, comme député, pour obtenir le résultat opposé?
Cette condescendance à la volonté royale, ou plutôt cette humiliation volontaire à laquelle M. Guizot soumettait son orgueil pour satisfaire son ambition, indigna la nation. L’irritation populaire, déjà grande par suite de la conduite analogue de M. Thiers, avait pris des proportions dangereuses; mais l’impudeur de M. Guizot provoqua une réprobation qui combla la mesure du mépris public pour le gouvernement et amena cette désaffection qui devait se traduire par une révolution. Car, que voulait Louis-Philippe, en ne choisissant pour ministres que des hommes disposés à asservir le parlement et à comprimer toutes les forces vives de la nation? La royauté de Juillet aspirait à régner avec les mêmes prérogatives que les autres souverains de l’Europe, piès de qui elle voulait à tout prix rentrer en grâce, en se faisant pardonner son origine révolutionnaire. C’est pour atteindre ce but chimérique que l’on organisa en France une nouvelle croisade pour combattre tous les sentiments généreux, et qu’une ligue fut formée pour étouffer l’esprit d’indépendance qui se manifesta en Pologne, en Italie, en Espagne, en Portugal et en Suisse.
Ainsi donc, en deçà comme au delà des frontières, compression de l’esprit révolutionnaire qui éclatait partout en scènes terribles, préoccupation incessante, exclusive, de servir les intérêts de la classe dominante, de repousser tout système novateur favorable au peuple, d’enchaîner la Fiance démocratique et conquérante pour rassurer les rois sur les conséquences de la révolution de Juillet : telle fut la politique de Louis-Philippe, qui ne recula devant aucun sacrifice pour assurer l’avenir de sa dynastie. Etrange aveuglement des hommes! Prendre le génie de l'intrigue pour le génie de la politique! Ne pas comprendre qu'arracher du cœur de la nation les idées, les espérances, les sympathies qu’un siècle y avait déposées, c’était soulever une tempête ! Avec cette politique mesquine, étroite, hypocrite.
dictée par l’unique désir de conserver une couronne, on obtint provisoirement la paix à lYxiérieur, l’ordre ù l’intérieur, mais une paix illusoire; car, le jour où l’on voulut arborer le drapeau du protectorat sur une île à laquelle l’Angleterre avait refusé cet honneur, la guerre fut sur le point d’éclater entre les deux nations; le jour où on osa bombarder Tanger, la Fiance, effrayée de son audace, se résigna bien vite à payer les frais de sa propre gloire, pour se faire pardonner son courage. Quant à l’ordre, il n’existait qu'en apparence, à la surface : au fond, ce n était partout que graves perturbations, mécontentements invétérés, aspirations vagues, antagonisme dangereux. Et comment pouvait-il en être autrement, avec un pouvoir qui faisait de l’empirisme gouvernemental en aggravant le mal au lieu de raiténuer, et dont l’existence n était qu’une longue protestation contre les idées d’où il était sorti? Pour être logique avec son système, ne devait-il pas s’opposer à tout progrès utile, à toute exigence légitime, à toute réforme salutaire, et restreindre une à une toutes les libertés conquises par la révolution de Juillet?
La cour avait d’autres préoccupations. A l’aidq de sa politique de compression et de corruption dans les Chambres, elle se rétablissait peu à peu avec tous ses abus. L’aristocratie ancienne, dont les principales familles restaient ù l’écart, fut circonvenue, flattée, caressée, et, grâce à certains délabrements de fortune, à d’insatiables ambitions, on obtint quelques défections subitement encouragées, de même que l’on fit capituler plus d’une conscience. A défaut de l’ancienne aristocratie, pour ressusciter les vieilles traditions, on créa une aristocratie nouvelle, en s’adressant à toutes les vanités ambitieuses, et l’on vit cette noblesse improvisée encombrer tontes les avenues du pouvoir et étaler ses titres de fraîche date aux Tuileries, où l’habit de cour devint de rigueur. On le voit, par défiance et mépris du peuple on flattait les seutiments les plus vils, les plus égoïstes des classes privilégiées; on s’adressait à toutes les cordes basses du cœur humain. Ce système ne tarda pas à produire ses fruits. Les atteintes portées aux mœurs publiques amenèrent la démoralisation, le mépris du pouvoir, la déconsidération des classes aisées, et enfantèrent la zizanie, sinon la haine, entre les citoyens. Pour maintenir sa prépondérance, et sous prétexte de conserver, il jeta la société dans le désordre et l’anarchie. Car, pour s’assurer une entière liberté d’action en présence d’une assemblée qui avait droit de contrôle, il dut la corrompre. Il fallut se composer une majorité assez complaisante, assez servile, pour sanctionner par son vote l’asservissement de la France au dedans et son abaissement au dehors. Celte majorité, on ne put la trouver qu’en spéculant sur toutes les mauvaises passions.
Aux vanités incorruptibles par l’or, on prodigua les honneurs et les dignités; aux cupidités avides, on ouvrit les coffres du Trésor, par le moyen des sinécures ou des places les plus grassement rétrîbuées. Entre le ministère, d’one part, et les députés conservateurs, de l’autre, il se forma une espèce de société en participation, dont le budget fil les frais. Les électeurs censitaires en arrivèrent à leur tour à considérer le droit de suffrage comme une propriété privée. Ils ne recherchaient plus quelle était l’opinion de leur député sur les affaires publiques, mais bien quels étaient les services personnels qu’ils pouvaient en réclamer.
La France, par le fait de ce système, tomba sous le joug d’une monarchie absolue. Chateaubriand avait prévu le cas, en écrivant ces prophétiques paroles : « La tyrannie a un moyen d’intervenir dans « la monarchie représentative ; voici comment : Les trois pouvoirs « pourraient s’enteudre pour détruire toutes les libertés; un minis- « 1ère conspirateur coutre ces libertés, deux chambres vénales et « corrompues volant tout ce que voudrait ce ministère, plongeraient « indubitablement la nation dans l’esclavage. On serait écrasé sous « le triple joug de l’orgueil royal, de l’avilissement des hautes fonc- « lions de la pairie, de l'ignorance et de la servilité des députés aux-* « quels des lois astucieuses auraient donné le droit de représenter 9 la nation. Alors le gouvernement représentatif deviendrait la plus « formidable machine de servitude qui fut jamais inventée par les « hommes. Heureusement, par la nature même de la coalition des • trois pouvoirs, cette coalition serait de courte durée : quelle ex- « plosion extérieure, quelle réaction, même dans les Chambres « déshonorées, au moment du réveil! • La réaction ne se fit point attendre et le réveiriul terrible! La Charte n’étant plus un obstacle aux débordements d’une puissance ainsi exercée, la royauté n’eut plus devant elle qu’un abîme. On entendait dans le gouvernement, comme dit madame de Staël, cette sorte de craquement qui précède l’écroulement de l’édifice. 11 n’y avait plus d’hommes en France, il n’y avait plus que des événements. Chacun pressentait une catastrophe. Il y avait des nuages en l’air qui annonçaient une tempête : on éprouvait ce malaise, cet accablement, cette lassitude que l’on sent à l’appi oche d’un orage. Mais le pouvoir était loin de se douter que son heure était venue. Ce fut comme un coup de foudre. Et pourtant les divisions, les idées républicaines, les doctrines sociales, les protestations, le manque d’unité, l’absence de dignité chez les fonctionnaires, la corruption, les déficits, la défiance, les catastrophes industrielles et commerciales qui produisaient la détresse des classes ouvrières sans pain et sans travail, la souffrance de tous les intérêts et le cri de l’honnêteté publique contre le scandale des dignités et des places données à ceux qui ne le méritaient pas, la médiocrité et la fortune en haut, le mérite et la misère en bas, telle était la biiuaiion d’où il fallait sortir.
D’un bout de la France à l’autre, retentissait ce mot qui résumait _lttl règne de dix-huit années : corruption! Corruption des électeurs privilégiés qui vendaient leurs suffrages, corruption des fonctions INTRODUCTION.
uâires publics qui les achetaient, corruption des députés qui se faisaient donner des emplois ou qui subordonnaient leurs votes à la part qu ils avaient prise dans des tripotages industriels ou financiers, corruption des agents comptables qui commettaient impunément des malversations dans la gestion des deniers de l’Etat, corruption des écrivains à la solde du pouvoir qui trafiquaient de privilèges de théâtres et de projets de loi, corruption chez d’anciens ministres que l’on dut condamner à la prison et à la dégradation civique, corruption partout enfin, sans préjudice des scandales qui retentissaient chaque jour dans la presse ou à la tribune des deux Chambres, et dont la révélation, en donnant au peuple un dernier avertissement, venait confirmer ces tristes paroles d’un ancien ministre i « Le pouvoir est dans des mains avides et corrompues ! »
Mais ce n’était pas assez d’avoir. conduit la France à ce désordre moral qui faisait monter le rouge de la honte au visage, à cette immoralité politique qui donnait le droit à la presse étrangère d’écrire: « Jamais on ne vit le nom français si abaissé ! » A toutes ces lâchetés, à toutes ces souillures cyniquement couronnées par le salufecit d’une majorité vénale, on osa ajouter l'insulte. Paris, ce foyer des généreuses initiatives, avait donné le signal de démonstrations pacifiques en faveur d’une réforme électorale seule susceptible d’opérer un changement radical dans la politique de ces hommes qui semblaient braver le mépris public, et aussitôt des banquets s’organisèrent sur toute la surface du royaume. On éleva tribune contre tribune. De grandes et d’utiles vérités se firent entendre, de sages avertissements furent donnés; mais dans cet immense mouvement national le pouvoir ne vit que de vaines menaces, et il considéra comme une injure l’omission du nom du roi dans les toasts développés par les orateurs.
Il est vrai que ces manifestations avaient un caractère différent. Le parti de la gauche dynastique, déçu dans ses espérances, se borna à émettre le vœu d’une réforme électorale, comme moyen de consolider la monarchie constitutionnelle et d’amener la chute du ministère, qui était un obstacle à son ambition. Le parti démocratique, au contraire, sachant qu’on ne pourrait extirper les abus qu’en détruisant la cause qui les avait provoqués, laissait percer sa secrète intention de renverser le système tout entier. Les républicains trouvaient, avec, raison, que c’était une dérision de vouloir améliorer le sort du peuple sur la base étroite de la Charte.
De lâ ces marques de déférence envers la couronne dans les banquets purement réformistes, et le silence significatif sur le même sujet dans les banquets démocratiques.
Profondément blessé par des manifestations qui s’adressaient autant à sa personne qu’à la royauté, M. Guizot eut l’imprudence d’associer le roi à sa colère, et Louis-Philippe, sous l’empire de la folie ou du*vertige, lança un blâme injurieux sur tous les députés indisdoctement qui avaient assisté aux banquets. Le pouvoir, dans son égarement, crut que les colères qu'il avait allumées se contenteraient d'une phrase insolente! Il fit la folie de qualifier de panions ennemies ou aveugles celte louable et salutaire réaction de l'honnêteté publique indignée, celle sublime et éloquente protestation de l'honneur national méconnu. A cet arrogant défi, la France sentit bouillonner son vieux sang révolutionnaire. Une étincelle suffisait pour l’embraser. En d'autres termes, la mesure de la patience française était comble. Une goutte encore et le vase débordait. Cette goutte, le pouvoir»dans un de ses accès de vertigineuse démence, la laissa tomber en invoquant une loi de 1790 pour attenter au droit de réunion. Non content de flétrir les banquets réformistes dans le discours de la couronne, il poussa la rancune jusqu'à vouloir les interdire, et le 21 février parut l'ordonnance de police qui défendait un banquet organisé à Paris par les électeurs du 12 e arrondissement. Cette dernière entrave, apportée au nom de la lqi à l’exercice d'un droit constitutionnel, était un appel à la violence. La provocation était directe, flagrante, brutale : la réponse ne se fil pas attendre. Le peuple se leva tout entier, comme se réveillant d’une longue léthargie, pour repousser l’outrage et opposer la force à la force. Il faut le dire à l’honneur des écrivains éminents qui, dans des pages éloquentes, avaient ravivé la passion de la démocratie un instant assoupie en France : la mission saiule qu’ils accomplirent en entreprenant de ressusciter d’immortels souvenirs eut pour résultat d’arracher la nation à sou engourdissement. L’imagination du peuple s’enflamma au récit des exemples de courage et de patriotisme qui nous ont été donués par nos pères.
Ceci nous rappelle que, trois mois avant les événements de février, un homme de beaucoup d’esprit et de bon sens, quoique pair de France, nous disait, en nous montrant \' Histoire des Girondins : « Cet ouvrage enfantera une révolution ! » Paroles prophétiques qui pouvaient également s’appliquer aux pages brûlantes de Mx\l. Louis Blanc et Michelet. Aussi essaya- l-on vainement de tromper encore le peuple le jour où, descendu dans la rue poiir faire respecter sa souveraineté outragée, on vint lui promettre de demander la mise en accusation des ministres. Ne savait-il pas à quoi s’eu tenir, ce peuple si fort et pourtant si patient, sur les décisions de la majorité pai lemen taire et sur les promesses? C’est en vain également qu’à l’heui e suprême du danger, Louis-Philippe se résigna à entrer dans la voie des concessions. Ni le renvoi du miuistèi e ni l’abdication du roi ne purent calmer la juste colère d’une nation armée, nou-seulement pour la revendication de ses droits, mais pour chasser ses oppresseurs. Les innombrables forfaits. dont le pouvoir s'etait rendu coupable exigeaient un sévère châtiment. Qu’importait un changement de ministère ou de royauté? C’était continuer le friême système sous une autre forme, et le peuple en avait assez de ce système corrupteur, avili, liberticide, qui déshonorait la France en l’asservissant. Il répondit donc comme il Pavait fait, dix-huit ans auparavant, à un autre roi parjure : « ïl est trop tard ! * La révolution reprenait tout à coup et comme par enchantement ses droits méconnus par l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet, qui, le 2/t février, à une heure de l’après-midi, quittait les Tuileries, ce foyer de tant d’intrigues, pour céder la place au souverain naturel, légitime et inviolable de la France : le peuple! A la même heure, la révolution envahissait le palais législatif, et dans celte enceinte où sa volonté avait été tant de fois méprisée, ses besoins méconnus, sa puissance niée, le peuple nommait un gouvernement provisoire en présence des débris de la monarchie expirante qui, par un suprême effort, espérait faire respecter le pouvoir héréditaire. Mais cette dynastie, qui avait poussé sttr la terre étrangère les aînés de sa race, devait, à son tour, prendre la route de Pexil. Son règne finissait, comme il avait commencé, dans des flots de sang!
Le lendemain, le peuple, victorieux et calme dans son triomphe, s’unissait dans un même élan d’enthousiasme pour proclamer la République avec la sainte devise de nos pères : Liberté, Égalité, Fraternité, qui était gravée au fond des cœurs avant d’être inscrite sur le fronton de tous les monuments publics.
La nouvelle de celte révolution alla ébranler jusque dans Ses fondements les plus intimes la vieille Europe monarchique. Cette victoire si inattendue de la démocratie en France provoqua un tressaillement immense, universel, chez tous les peuples opprimés, et produisit des perturbations dont Jes conséquences sont encore le secret de l’avenir.
II
On peut assigner plusieurs causes à la chute de la monarchie de Juillet. La priucipale entre toutes, celle qui têt ou tard devait contribuer à la renverser, ce fut l’œuvre audacieuse d’une conception insensée que Louis-Philippe tenta de réaliser avec une persistance déplorable et par tous les moyens en son pouvoir : la constitution de la bourgeoisie. C’était là le grand mot, le mot d’ordre, la suprême raison de sa politique : constituer la bourgeoisie! c’est-àdire que Louis-Philippe voulait organiser définitivement, d’une manière absolue, le droit politique, et le renfermer dans le cercle étroit de ce que M. Guizot appelait emphatiquement le pays légal . Mais, pour consolider sans retour l’aristocratie du cens électoral, le gouvernement de Juillet s’obstina à repousser toute demande de réforme tendant à en altérer l’intégrité. Par ce système on voulait rendre la bourgeoisie payant le cens, autrement dire la propriété, maîtresse suprême des destinées de la France^ et l’inféoder indissolublement à la royauté constitutionnelle.
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N’était-ce pas là une pensée profondément inintelligente, une oeuvre radicalement impossible, un monument politique bâti sur le sable et qui manquait de largeur par la base? Quoi ! on espérait gouverner indéfiniment un grand peuple avec un système inique appuyé sur une représentation fictive de la nation ! Car ce système ne laissait pas seulement en dehors de faction parlementaire cette niasse imposante avec laquelle il faut compter uu jour ou l'autre : le peuple! mais encore il frappait d'ostracisme une grande fraction, une fraciiou active, intelligente, de la bourgeoisie glorifiée. La bourgeoisie, après tout, ne se compose pas uniquement en France des deux cent mille électeurs que représentait le cens. Elle compte incontestablement dans son sein un nombre supérieur d’homincs que leur naissance, leur éducation, leur esprit, rattachent à elle. Or, la constitution de la bourgeoisie telle que Louis-Philippe la rêvait et l'avait établie repoussait celle force redoutable. Aussi, qu’arriva-l-il? Comme il était facile de le prévoir, cette force, blessée dans sa dignité parla loi électorale de 1831, irritée dêtre maintenue en tutelle, devint un puissant élément de dissolution de cet ordre de choses qui l'excluait impitoyablement de la vie politique. En un mol, l'intelligence se révolta contre la suprématie des écus. Les déshérités de la bourgeoisie, où l’on avait rétabli le droit d’aînesse, devaient infailliblement déterminer, .par la revendication de leurs droits, la destruction de ce régime étroit, ridicule, où la maladresse le disputait à l'injustice. Le sceptre de la bourgeoisie du cens électoral ne fut pas seulement brisé sous les attaques des bourgeois dédaignés et du peuple: le pays légal entraîna la royauté dans sa chute. C’est qu’aussi le régime constitutionnel n’était plus qu’une fiction. Le vice fondamental était dans la Charte même, qui plaçait un pouvoir irresponsable, héréditaire, inviolable, en présence de deux assemblées ayant droit de contrôle, l’une nommée par le roi, et par conséquent composée de serviteurs éprouvés, l’autre élue par une fraction minime de citoyens dont la majorité était facile à corrompre. Aussi la royauté eut-elle bientôt substitué le gouvernement personnel au régime représentatif. Ce système,en poussant au cultedes intérêts matériels, altérait profondément le caractère national, et devait inévitablement enfanter des révoltes. Quand la partie honnête de la bourgeoisie demanda des réformes, ce fut dans le chimérique espoir d’arrêter le pouvoir sur la pente fatale où il était placé, et pour enlever toute chance de succès à la révolution qu’elle pressentait. Cette demande de réformes, dictée par l’égoïsme autant que par la peur, eût-elle été accordée, la monarchie n’en devait pas moins périr, car elle avait an cœur un germe de mort. Les plus clairvoyants savaient bien que le mal avait des racines que l’on ne pouvait extirper qu’en changeant le système tout entier.
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The end
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