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Chapitre Premier
La Maison d’Orléans en 17ü0. — Le fils, le petit-fils et rarrière-petit-fils du Régent. — Henriette de Bourbon- Conti, duchesse de Chartres. — Naissance de Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d’Orléans, future duchesse de Bourbon.
Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d’Orléans, duchesse de Bourbon, épouse et mère des deux princes, avec qui, si tragiquement, s’est éteinte la race des Condés, n’a guère jusqu’à présent attiré l’attention des historiens* bien que sa physionomie, ses sentiments, ses idées, comme aussi les circons-* tances rares et émouvantes qu’elle a traversées soient, ce semble, de nature à faire naître et durer l’intérét. Sa vie n’est pas fort éloignée de nous, puisque, ayant commencé juste au milieu du siècle dernier, elle s’est prolongée durant vingt-deux années du nôtre. L’oubli a cependant épaissi sur la duchesse de Bourbon l’ombre dont il recouvre tant d'autres curieuses figures du passé, âmes méconnues ou délaissées, qu’enferme une géhenne à laquelle a manqué la description du Dante, et où, peut-être, elles attendront toujours qu’une soudaine et bienfaisante lueur de sympathie pénètre leurs ténèbres, ranime leurs traits, distingue et console leur mémoire.
Nous essaierons d’arracher à ces limbes la mère du duc d’Enghien. Mais, avant de secouer la poussière funèbre qui voile son souvenir, nous croyons opportun de remonter à ses origines, de passer en revue sa parenté, d’examiner les conditions de son existence; car, suivant nous, elle doit moins à la nature qu’à des influences d’atavisme, d’éducation et de milieu la très particulière singularité de son caractère.
La branche cadette de la Maison de France, qui, en 1750, a produit cette princesse et qui, de nos jours, compte des rameaux si nombreux, n’avait alors que trois rejetons dont elle pût espérer la continuation de sa durée et le maintien de sa grandeur : un homme d’àge mûr, un jeune homme et un enfant, groupe complété par deux femmes, l’une aïeule, l'autre épouse et mère.
Celte trinité de princes était formée par le fils, le petit-fils et rarrière-petit-fils du neveu de Louis XIV, le Régent. C’étaient Louis, duc d'Orléans ; Louis-Philippe, duc de Chartres, et Louis-Philippe-Joseph, duc de Montpensier. Ils apparaissaient, l’un derrière l'autre, solitaires en leur masculinité, comme si, énervé et appauvri par la fièvre voluptueuse qui l’avait consumé, le sang du débauché fameux dont ils étaient sortis, eût eu assez d’engendrer un mâle à chacun des degrés qu’il descendait.
Très vite d’ailleurs, en moins d’un demi-siècle, leurs générations s’étaient succédé. Le chef de la famille n’avait pas encore atteint la cinquantaine (trois années l’en séparaient) que déjà le fils de son fils faisait retentir bruyamment le logis ancestral du talon neuf de sa botte de bambin. Or, si le temps avait rapproché la naissance de ces princes, il n’avait pas été moins prompt à déterminer leur posture et à préciser leur rôle. Et, de fait, par la triple coïncidence de leurs vies, ils juxtaposaient, en quelque sorte, le passé, le présent et l’avenir, avec les traits spéciaux à chacun de ces ôges : le passé, se dérobant à la lutte, meurtri, sanglant, découragé; le présent, confiant en sa force, ignorant la trahison, se grisant de l’odeur de miel des palmes du triomphe qu’il veut arracher, si elles ne tombent d’elles-mèmes entre ses mains ; l’avenir, aux yeux bandés, que l’illusion conduit et qui, voyant clair, par aventure, s’étonne d’étre entré dans l’arène où il faut que l'humanité combatte, souffre, gémisse, qu'elle soit couronnée d'or, couronnée de roses ou couronnée d'épines.
LA MÈRE DU DUC d’eNOHIEN
Ht cet homme, ce jeune homme, cet enfant portaient respectivement l'attribut qui seyait à leur état; l’aïeul, appuyé à la dévotion qu’on prend volontiers pour compagne, au versant de la vie, égrenait le rosaire; le fils, ardent à la gloire et au plaisir, tirait l’épée, sans trop distinguer, en sa fougue juvénile, les lauriers des myrtes; l’enfant, sevré de lait, mais pas encore de baisers, agitait le hochet dont les grelots mettent en fête le cœur des mères : celui-ci ne se doutait pas qu’il est des hochets à tout âge : un jour, pour avoir prétendu jouer avec celui de la popularité, il suscitera d’irréparables ruines, ternira son honneur, avilira son nom et sera lui-même écrasé sous les débris du trône qu’aura contribué à renverser son ingrate ambition.
Les personnages que nous venons de mettre en scène y devancent, à peine de la longueur d’un prologue, l’entrée de notre principale héroïne; souvent ils y figurent avec elle. Il y a donc quelque raison de fixer les regards sur eux.
Louis, duc d’Orléans, est, de sa lignée bourbonienne, le troisième prince investi de l’apanage qui lui vaut son titre et qui, tombé plusieurs fois en déshérence, fut naguère dévolu, non sans un accroissement de splendeur, à son grand-père, Monsieur, frère de Louis XIV.
Il tient directement de son père, le Régent, cette magnifique portion du domaine royal. Mais, tout autre en scs goûts, il dédaigne l’éclat des biens terrestres. Sa piété aspire à une plus pure auréole. Et peu s’en est fallu qu’il ne renonçât à sa situation privilégiée dans le monde pour embrasser l’état monastique, heureux de troquer la couronne fleuronnée et le manteau d’hermine des princes du sang contre la tonsure et le froc des religieux de l'Ordre de Saint-Augustin.
Singuliers, d’ailleurs, sont les chemins qui l’ont conduit au vestibule sévère du cloître. Aux yeux de la foi, la Providence a pris soin de les tracer elle-même.
Louis d’Orléans avait été assez négligé de son père, à qui agréaient davantage ses sœurs, belles entre les belles, dissolues entre les dissolues. Il n’avait pas été entraîné, à la suite du Régent, dans le sillage torrentueux d’une existence
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que se rejetaient, comme de9 écueils, l’agitation de affaires et le dérèglement des mœurs. En outre, plus favorisé que l'élève de l’abbé Dubois, il n’avait pas eu pour gardien de sa prime jeunesse un conseil de dépravation, un mentor de débauche. L’abbé Mongault, son précepteur, qui serait plus connu si la renommée recherchait la vertu comme elle s’engoue du vice, était un homme irréprochable. Ce sage ecclésiastique, loin de déshonorer sa soutane et de corrompre son pupille, à l’exemple de l’abominable éducateur du Régent, s’était, au contraire, efforcé d’inculquer au jeune prince, confié à sa vigilance, l'amour de la religion, le respect du devoir, le goût de l’étude. Il avait trouvé la récompense de son dévouement dans la conduite exemplaire et dans la précoce érudition de l’adolescent. La mère de Louis d’Orléans, Françoise-Marie de Bourbon, fille légitimée du Roi-Soleil et de la triomphante marquise de Montespan, orgueilleuse et altière, comme le couple olympien dont elle tenait le jour, se chargeait de susciter, en l’âme du prince, les sentiments de grandeur et de fierté que réclamait son nom. Quand, parvenu à l’âge de vingt et un ans, il eut revêtu le brillant uniforme de colonel-général de l’infanterie, elle fut aise de constater qu’il avait acquis assez d’assurance militaire et de distinction mondaine pour plaire à de beaux yeux : elle résolut de le marier. Ce projet lui causait d’autant plus d’impatience qu’alors le Régent l’avait laissée veuve et qu’elle n’avait point d'autre fils. Mais il lui fallait une princesse sans volonté qu’elle pût diriger à sa fantaisie. Cette princesse se présenta sous les traits d’Auguste-Marie-Jeanne de Bade, sortant à peine de l’adolescence, douce, aimable et possédant une parenté qui faisait très bonne contenance, de l’autre côté du Rhin.
Le nouveau duc d’Orléans s’attacha passionnément à sa femme. Un an s’était à peine écoulé, depuis leur mariage, qu’elle lui donnait un fils. Le petit prince fut nommé Louis- Philippe, comme devait l’ètre, plus tard, le futur roi des Français, issu directement de lui. En 1726, la naissance d’un second enfant promettait de resserrer les liens d’un hymen qui offrait, au milieu de la corruption de l'époque, la pure image des vertus conjugales, dédaignées ou raillées.
Or, il arriva que la délivrance de la jeune duchesse d'Orléans parut devancer le pronostic des médecins. La princesse était à Paris, en ce merveilleux séjour du Palais-Royal, demeuré tout rempli du luxe et de la magnificence que le Régent son beau-père y avait accumulés, mais où l'honnêteté de sa vie effaçait, ainsi qu’une eau lustrale, la souillure des mœurs qu'un tel maître y avait en même temps établies.
L'heureux événement qu'attendait la Maison d'Orléans n’aurait certes pu s'accomplir en un lieu plus décent ni plus digne, si le code du cérémonial, adopté par la Cour, n'eût interdit aux princesses du sang de faire leurs couches nulle part ailleurs qu’à Versailles. Inquiet toutefois du péril que risquait d'entraîner pour son épouse chérie une prohibition si draconienne, le duc d'Orléans se montrait disposé à passer outre. Mais il dut renoncer à ses velléités de résistance devant l'indignation de sa mère. En vraie fille de Louis XIV, la duchesse douairière d’Orléans n’admettait pas que, dans sa famille, on osât seulement avoir la pensée de se soustraire à l’étiquette.
La voila donc qui donne des ordres pour que les carrosses soient attelés sur-le-champ. Sa bru, déjà tenaillée par les premières douleurs de l’enfantement, est portée dans celle des voitures qui va prendre la tète des autres; elle y monte avec elle en commandant qu'on gagne à bride abattue Versailles. Silencieux et navré, le duc suit. Cependant le galop impétueux des chevaux et la violente secousse des roues sur les durs pavés de la route augmentent les souffrances de la patiente, souffrances si aiguës qu'il faut s’arrêter un moment aux abords du moulin de Sèvres. La meunière, saisie de compassion, offre, avec des larmes, l’asile de son toit de chaume et le réconfort de son lit, aux rustiques rideaux de cotonnade. La douairière refuse, inflexible. En elle perce toujours M ,,e de Blois, la pupille préférée de M me de Maintenon et façonnée à la rigide image de sa gouvernante.
Mais la princesse de Bade a perdu connaissance; ses cheveux se sont dénoués et flottent en désordre; le rouge tombé de ses joues fait place à une pâleur sinistre. Est-il bienséant de conduire à la Cour, en un pareil état, Madame la duchesse d'Orléans ? La vanité impose ce que la pitié n'a pu obtenir. La douairière décide qu'on n'ira pas à Versailles, qu'on retournera au Palais-Royal; c'est la seule concession qu'elle admette. La jeune duchesse recommence donc à rebours le chemin de son calvaire. Quand on la ramène à ses appartements, elle est marquée des stigmates de la mort. En vain les médecins s’empressent autour d’elle. Ils ne parviennent qu'à prolonger de quelques heures son agonie. Ils sauvent du moins l'enfant que la princesse met au monde : c’est une fille destinée à vivre peu ; aussi bien, l'angoisse qui marque sa naissance apparaît comme le présage funeste de sa courte carrière.
Le duc d’Orléans se jette désespérément sur le corps de la femme adorée qu'un implacable despotisme vient de lui ravir. Il la baigne du ruissellement de ses pleurs ; il tente de la ranimer au choc de ses sanglots. Arraché à ces transports lamentables, il exige qu'on ne leurre pas sa désolation. Toutes ses espérances sont en ruines. 11 n’aspire plus qu'à descendre lui-mème au tombeau ; la nuit en sera moins froide avec sa bien aimée que la détresse du jour dont il lui semble qu'elle a emporté la lumière dans les plis de son linceul.
Mais la religion, qui sait alléger les souffrances que les hommes ne parviennent pas à consoler, releva le courage de Louis d’Orléans. Il se résigna à ne point mourir à la vie pourvu qu'il pût mourir au monde. On le vit alors déserter la splendeur et l’animation des palais pour l'ombre et le recueillement des églises. 11 s’accoutuma à fréquenter chez les moines de Sainte-Geneviève. A partir de 1730, il eut un pied-à-terre en leur abbaye, et ce logis temporaire devint définitif en 1732. Un excès de scrupules empêcha-t-il le prince d'endosser l'habit de ses hôtes et de se lier à leur ordre par les vœux irrévocables qu’eux-mêmes avaient prononcés ?
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Peu importe ; il se soumit à leur règle et renchérit encore sur leurs austérités.
Le duc d’Orléans, il est vrai, ne faisait à Dieu que le sacrifice de sa personne. Moine à demi, il prétendait rester père entièrement ; il voulait que son éloignement du monde ne portât aucun préjudice à l’avenir de son fils unique, le duc de Chartres. La fille que la duchesse d’Orléans lui avait laissée, en expirant, était morte, n’ayant pas atteint deux ans. Aussi, du fond de sa cellule, ne cessa-t-il de veiller à la conservation et à l’augmentation du patrimoine que le jeune prince aurait après lui. Même il permit au duc de Chartres de jouir par anticipation de ce patrimoine.
A cet effet, il le substitua à ses privilèges et prérogatives de premier prince du sang ; il sollicita et obtint pour lui la survivance de son gouvernement du Dauphiné, il lui assura le service de ses chambellans et de ses officiers, exigeant que rien ne fût changé au faste du Palais-Royal et de Saint- Cloud, que tout, dans sa maison, demeurât sur le même pied.
Grandiose entre toutes, cette maison ne comptait pas que des gentilshommes chargés de remplir auprès de la parenté du roi de France ce qu’on appelait le service d'honneur ; elle avait encore à sa solde une multitude de fonctionnaires qui avaient pour mission de sauvegarder ses intérêts. Ceux-ci formaient une plus longue hiérarchie que ceux-là, sans doute à cause du soin que, de père en fils, les membres de la branche cadette ont toujours mis à faire fructueusement administrer leurs biens. En tète, figurait jc chancelier garde des sceaux, chef du conseil et surintendant des maisons, finances et bâtiments de la Maison d’Orléans. Venaient après deux secrétaires des commandants et du cabinet, un surnuméraire, un contrôleur général ; puis trois conseillers du conseil, deux secrétaires du conseil et gardes des archives, un audiencier garde des rôles de la chancellerie, enfin deux agents d’affaires, un chauffe-cire, deux huissiers de la chancellerie et un imprimeur-libraire. Beaucoup de ces grands, moyens et petits personnages étaient logés au Palais-Royal;
ils y provoquaient une affluence qui se mêlait, dans les antichambres et les corridors, à l'incessant tourbillon des .-cigneurs et des laquais. De là, l'affairement, le bruit, et souvent les intrigues d’une véritable cour.
Ce train imposant, mené dans l’indépendance et l’allégresse d’une émancipation prématurée par le duc de Chartres, risquait de le rendre présomptueux et arrogant. Le jeune homme usa, au contraire, de simplicité et de douceur pour se faire aimer. 11 tenait de sa mère cette ressemblance avec les princes d’Outre-Rhin. Il avait aussi leur haute taille, leur force, leur prestance et leur allure placide que l’embonpoint des Bourbons, d’une exagération hâtive chez lui, accentuait. Ses manières étaient « toutes rondes comme sa personne ». Elles plaisaient à ses contemporains. Et ce n'est point par ironie, mais par sympathie, qu’ils l’appelaient le Gros Philippe.
Au reste, l’excès de sa corpulence était plutôt faite pour les impressionner que le brillant de son esprit, car, sans être dépourvu de mérites, le duc de Chartres était peu remar" quable, en tant que prince. 11 se résignait gaîment à manquer de prestige, exhalant cette bonhomie, signe distinctif de son caractère, qui, certain soir, dans un bal masqué, lui arracha un éclat de rire, pareil à un coup de trompette, alors qu’arrêté par la foule il entendit des plaisants, l'ayant reconnu sous son domino, s’écrier qu’il fallait laisser passer la cathédrale de Reims. Si nous ne craignions d’employer, comme ces moqueurs, une expression peu respectueuse, nous pourrions dire que Philippe d’Orléans fut un brave homme ; à l’époque de sa jeunesse, il était surtout un bon garçon.
Ses études honorablement achevées à dix-sept ans, il reçut de Louis XV, en 1742, un régiment qu’on appela de son nom Chartres-Infanterie. A la tête de cette troupe, il alla faire ses premières armes en Flandre, sous le maréchal de Noailles. Il prit part à la campagne d’Allemagne, l’année suivante. Sa belle contenance, à la bataille de Dettingen, valut au jeune colonel le grade de maréchal de camp.
Pendant son absence, sa grand’mère, la duchesse douairière d’Orléans se préoccupait de lui trouver une femme, car elle croyait son père trop absorbé par les pratiques de la vie religieuse pour quil fût en mesure d'ouvrir avec profit des négociations matrimoniales. D’ailleurs, elle tenait à conserver l’ascendant impérieux qu’elle avait pris sur les siens, en ne cédant, à qui que ce soit, une mission si délicate. Elle se flattait d’avoir eu la main heureuse quand il s’était agi de marier son fils, le duc d’Orléans. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour son petit-fils, le duc de Chartres ?
Néanmoins, l’examen scrupuleux des Maisons souveraines de l’Europe trompa l’espoir de la duchesse douairière. Elle n’aperçutpoint, en leurs palais, la filleuledes fées qu’elle rêvait d’introduire à la Cour de France, au bras du jeune prince. Un jour quelle faisait visite à la princesse de Conti, elle lui confia, avec force doléances, son désappointement. La princesse de Conti était ambitieuse et avisée; il lui vint immédiatement à l’esprit de proposer sa fille à la duchesse d’Orléans. « Elle est de tous points charmante », ajouta-t-elle, a et m’est avis, Madame, qu’il n’y a pas nécessité à regarder par-delà les frontières, à envoyer des ambassadeurs chez les potentats du Nord et du Midi pour y quérir quelqu’une de ces princesses, qu’on ne connaît que par des portraits toujours flattés, et des rapports aussi peu véridiques, quand, dans sa propre famille, on peut, en pareille affaire, être servi à souhait. »
La duchesse d’Orléans n’avait point prévu semblables ouvertures; elle les accueillit d’une manière polie, quoique réservée, demandant à réfléchir, non qu'elle taxât d’exagération les louanges maternelles décernées à la jeune parente dont la main lui était offerte pour son petit-fils, mais parce qu’elle ne se dissimulait pas que l’alliance était médiocre.
Certes, au point de vue de la naissance, il n’y avait rien à dire. Les Conti formaient un rameau de la souche royale ; ils étaient les cadets des Condés. Dans leur maison, comme dans la maison d’Orléans, un mariage avec une fille légitimée de M nie de Montespan avait fait couler naguère le sang de Louis XIV. Même, chez eux, c’était pour la seconde fois, puisqu’ils s’étaient alliés déjà à une fille de M ,Ie de la Vallière. Le zèle qu’ils mettaient à rehaussèr leur gloire familiale par leur mérite personnel, la valeur qu’ils déployaient à l’armée, la distinction dont ils relevaient l’exercice de leurs charges, les plaçaient au premier rang des princes français. Mais, dans un temps où la faveur avait créé de si prodigieuses fortunes, ils avaient eu l'imprudente fierté de ne point s’adresser à elle pour s’enrichir.
M lle de Conti, fille de feu Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, chevalier des ordres du roi, lieutenant-général, gouverneur du Haut et Bas-Poitou, et de Louise- Elisabeth de Bourbon-Condé, n’apportait en dot que cinquante mille écus de rente. On jugeait que c’était un revenu fort insuffisant pour une princesse. L’incomparable beauté de M n ° de Conti suppléait, il est vrai, à la modestie de son avoir. Sa mère avait compté sur cet avantage pour lui procurer un établissement dont elles tireraient l’une et l’autre grand prolit. Aussi n’étaient-ils raffinements ingénieux et attentives précautions que la princesse de Conti n'eût multipliés, en vue d’aider au resplendissant essor de sa chère Henriette. Celle-ci, grâce à tant de sollicitude, s’était épanouie, comme une rose mystérieuse, sous l’égide maternelle, dérobée à tous les regards. Elle avait atteint sa dix-septième année sans que sa grâce rayonnante se fût encore manifestée au monde de la cour.
Les deux douairières, en se séparant, s’étaient promis de revenir sur le projet qu’elles n’avaient fait qu’effleurer. Les hésitations de la duchesse d’Orléans n’avaient point diminué lorsqu’elles se revirent.
Pour en triompher, la princesse de Conti eut recours à un artifice singulier. Elle fit dire à sa fille qu’elle la priait de venir saluer M mo la duchesse d’Orléans, dont elle avait l’honneur de recevoir la visite. La jeune personne arriva, comme si l’invitation de sa mère l’avait surprise à sa toilette : elle portait, pour tout vêtement, un peignoir de dentelle, et le léger tissu n’était retenu à l’épaule que par une agrafe en diamants. « Venez çà, lui dit M m * de Conti, et ne rougissez
LA MÈRE DU DUC d’eNGITIEN
H point, ma mie, car il s'en va de votre bonheur. » — Puis la poussant doucement vers la duchesse d'Orléans : « Veuille 2 la regarder, Madame », demanda-t-elle à celle-ci. Droite, immobile et déjà experte en l’art de se faire valoir, M ,,<? de de Conti avait l'air de poser devant un peintre. Mais quel délicieux modèle ! Sa tète petite et line, ses traits réguliers et purs, rappelaient les déesses de Phidias ; sa chevelure, aux torsades opulentes et d’un blond doré, s'enroulait autour de son front, ainsi qu'une toufTe d’épis ; ses yeux bleus montraient des profondeurs de source, emplis de plus de mystère par l’ombre des cils soyeux; sa bouche était pareille à la chair empourprée d’une cerise qu'un bec gourmand d’oiseau aurait entr'ouverte, à l’aube, dans la rosée ; son col avait la souplesse d’une tige de lis, la blancheur d’un duvet de cygne.
Comme la grand'mère du duc de Chartres restait muette devant l’éclat de cette surprenante beauté, la princesse de Conti détacha brusquement de sa boucle de pierreries l'ardillon qui servait de soutien au galant ajustement sous lequel se dérobaient à la vue des charmes encore plus ravissants ; le frêle manteau tomba, ainsi qu’une vapeur, aux pieds de la vivante statue : elle apparut alors dans l’éblouissement do sa virginale nudité.
« Eh bien ! » fit M me de Conti en se tournant vers sa cousine d’Orléans, « prétendrez-vous, ma chère, que l’Europe renferme une plus belle princesse? » La vieille duchesse avoua qu'elle n’avait jamais vu pareille merveille. Et vraiment elle croyait contempler l’incarnation même d’Aphrodite, reine des dieux et des hommes, telle que, pour la première fois, toute ruisselante des perles de la mer et des clartés du matin, elle apparut sur le rivage énamouré de l’ile de Cypre, abandonnant son corps de lis et de rose aux caresses rivales du ciel et de la terre.
Conquise et transportée d’aise, la duchesse d’Orléans s’en alla crier au duc de Chartres qu'elle avait découvert un trésor destiné à faire de lui le plus fortuné des mortels. Le jeune prince, ardent et curieux d’amour, comme on est accoutumé de l’être à dix-neuf ans, tressaillit de joie à cette heureuse nouvelle. Mais il fallait obtenir du duc d’Orléans le consentement à son mariage avec M ,le de Conti. Tout autre que la duchesse douairière n’y eût probablement pas réussi. La rigide dévotion que pratiquait le noble pensionnaire de Sainte-Geneviève, avait augmenté l'aversion qu’à la suite des égarements de son père il avait conçu pour le sexe. Mot rude et dédaigneux dont, à l'exemple de son monastique entourage, il désignait les femmes. Une femme, cependant, avait jadis été passionnément aimée de lui, mais celle-là était la seule à qui son cœur eût rendu un légitime hommage et, morte, il en avait fait un ange. A l’égard des autres, sa méfiance se proportionnait à leur beauté. Il ne voyait dans leurs attraits que des armes dévastatrices.
Aux premiers mots de sa mère, le duc d’Orléans se récria. M lle de Conti ne pouvait être l’épouse du duc de Chartres. L’éducation frivole qu’elle avait reçue s’y opposait. Le charme même dont on la disait pourvue ajoutait un obstacle à cette union. Le prince en augurait les pires dangers. Mais la douairière avait décidé que le mariage se conclurait. Le saint homme eut beau protester. Il dut céder à la despotique autorité qui avait causé son malheur.
Le 18 décembre 1743, avec la pompe accoutumée, la bénédiction nuptiale fut donnée au due de Chartres et à M ,,c de Conti, en la chapelle du palais de Versailles. Brûlant d’une mutuelle ardeur, les jeunes époux s’y abandonnèrent éperdument et, devant l’hypocrite effarouchement de la Cour, s’oublièrent à l’étalage de leur amour, comme deux enfants, livrés à eux-mêmes, dans la complaisante solitude des bois. On prétendait qu’il était impossible d’ouvrir une porte, de déplacer un paravent sans surprendre l’échange de leurs caresses. Les hommes affectaient de détourner la tête, les femmes de déployer leur éventail. Ivres de délices, ils laissaient dire et faire.
Ces anormales effusions durèrent tant que la mauvaise saison suspendit les opérations de l’armée, où le duc ne devait retourner prendre le commandement de son régiment
LA MÈRE DI' DUC d’eKGIIIEN qu’au printemps. On eût sans doute fini par en tolérer l’excès; on eût passé au Gros Philippe son naïf bonheur et sa hardiesse à faire partout pénétrer le singulier éclat de sa lune de miel, si la nouvelle duchesse se fût rendue sympathique comme lui. Mais elle joignait aux tranquilles attraits du visage la turbulence agressive de l’esprit. Moqueuse, elle avait des saillies d'une étourdissante causticité pour les douairières empanachées qui promenaient l'outrage de leur fard le long de la galerie des glaces et pour les débutantes qui, présentées à la reine, s’embarrassaient, en la solennité de leurs révérences, prêtes à chavirer sur le luisant parquet du salon de la Paix. Elle s’amusait aussi bruyamment des fadeurs susurrées aux jolies femmes par un ministre au sortir de la messe du roi que des propos savoyards d’un balourd, vendant du tabac d’Espagne ou des oranges de Malte dans une encoignure de l’escalier de marbre. Elle n’épargnait pas plus ses railleries à la démarche compassée d'un gentilhomme de la chambre, arpentant avec des attitudes d’ibis sacré le salon de l’Œil-de-Bœuf, qu’à la maladresse d'un porteur, éclaboussant de ses gros souliers, dans une flaque d’eau du parc, la chaise nuagée d’or et traversée d’un vol d’amours, où, mollement étendue sur des coussins de brocart, une belle marquise s’indignait que la boue vint à elle au lieu des coutumiers hommages.
On n’accorda pas à la duchesse de Chartres l’indulgence qu’elle refusait aux autres, et c’est vraisemblablement pourquoi les gens de son époque furent si implacables envers elle, quand les écarts de sa conduite fournirent matière à leurs représailles.
Les hostilités provoquées par l’ouverture de la succession d’Autriche ayant recommencé au printemps de 1744, le duc de Chartres dut s’éloigner de sa femme et se remettre à la tête de ses soldats. Au cours de celte campagne, qui lui valut le grade de lieutenant-général, il fit une chute de cheval et s’y blessa un peu, à cause de sa pesanteur. Les chirurgiens déclarèrent qu’aucune complication n’était à craindre. La duchesse de Chartres n’en témoigna pas moins la plus vive inquiétude. Elle sollicita du roi l'autorisation d’aller rejoindre son mari, à Lille. La réponse ayant été favorable, elle se rendit en toute diligence au chevet du prince, accompagnée de la princesse de Conti, sa mère. Moins sensibles à un accident dont les suites paraissaient devoir être si bénignes, les courtisans chuchotèrent qu’il s'agissait apparemment d’un prétexte dont les jeunes époux se servaient pour se revoir et coopérer, s'il se pouvait, à la naissance d’un prince, événement qui intéressait fort la Maison d’Orléans.
Quoi qu’il en soit, c’est seulement trois ans plus tard, le 13 avril 1747, qu’Henriette de Bourbon-Conti donna un héritier mâle à cette Maison, et, déjà, èlle était très détachée de son mari. La hiérarchie des titres, observée dans la famille, faisait du nouveau-né le duc de Montpensier. Le roi et la reine lui accordèrent, suivant les traditions de la Cour, leur auguste parrainage. Ils décidèrent que les prénoms de Louis et de Philippe portés par ses ancêtres le seraient également par lui. La pieuse Marie Leczinska voulut, toutefois, qu’on y ajoutât celui de Joseph, en considération du culte particulier qu’elle rendait au père nourricier du Sauveur des hommes. Ce grand saint, croyait- elle, protégerait spécialement son filleul. Mais le prince, dont une si dévote sollicitude accueillait l'entrée en ce monde, ne devait guère se soucier un jour d'en avoir été l’objet ; parvenu à l'âge où l’ambition s’enhardit de la complicité de l'orgueil, il substituera à sa douce marraine une féroce mégère : la populace; pour plaire à son irréligion, il lui demandera, avec platitude, d’oublier qu’il appartient à la race des fils aînés de l’Eglise et, sans crainte de voir remplacer l'honneur de ses titres par le ridicule d’un sobriquet, il s’applaudira qu’elle veuille bien lui donner le nom d’Egalité. Inondant son front, le sang du roi-martyr servira, comme d’horrible consécration, à cette parodie de baptême.
Mais alors ce n’étaient que joie et espérance autour du berceau du duc de Montpensier.
Durant deux années encore, la duchesse douairière d'Orléans eut la douceur de contempler l’éclosion des premiers sourires et de noter la chantante balbutie de son arrière-petit-fils. A sa mort, survenue le 1 er février 1749, comme elle avait soixante-douze ans, le duc et la duchesse de Chartres s’estimèrent affranchis de toute tutelle. Ils s’étaient facilement soustraits à l’autorité du duc d’Orléans, de qui la claustration à Sainte-Geneviève n'était pas de nature à beaucoup entraver la vie de plaisirs qu’ils menaient. L’auguste solitaire persistait, d’ailleurs, dans ses préventions contre sa bru, et la duchesse de Chartres n’avait rien fait pour qu’il en fût autrement. Lorsqu’avec son mari elle allait rendre visite à l'hôte des moines, elle gardait un maintien si peu grave, elle écoutait d'un air si distrait et parfois si moqueur les pieuses remontrances dont il poursuivait leur frivolité et leurs goûts mondains, que cet homme, tout en Dieu, se sentait de plus en plus porté à la qualifier de beauté perverse. Un jour, elle accueillit d'un éclat de rire une longue morale qu’il leur faisait à propos du tort qu’ils avaient de fréquenter les spectacles et de jouer eux-mêmes la comédie à Saint-Cloud, en des fêtes qui occasionnaient des dépenses énormes. A la suite de cette incartade, le duc de Chartres avait craint de ramener sa femme à l’abbaye, et le duc d'Orléans s’était abstenu de s’enquérir d’elle.
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The end
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