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Dans les Ténèbres de l'Afrique. Recherche, délivrance et retraite d'Emin Pacha ... Contenant ... gravures ... et ... cartes, etc

Henry M. Stanley · 1890 · Scanned text

176,943 words · about 12 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Henry M. Stanley
Language
French
Published
1890
Length
176,943 words · about 12 h 23 min
Sections
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Contents (23)

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DANS LES TÉNÈBRES DE L'AFRIQUE OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C". Dans les Ténèbres de PAfrique. Relation de la dernière expédition de U. M. Stanley à la délivrance d'Emin Pacha, gouverneur de l'Équatoria. 2 volumes, 150 gravures sur bois et 5 cartes, brochés 50 fr. reliés 58 fr. Comment j'ai retrouvé Livingstone. Voyages, aventures et découvertes dans le centre de PAfrique. Ouvrage traduit de sanglais par M"CH. Loreau; 5° édition. I volume avec 00 gravures et G cartes . 10 fr. Le même ouvrage, sur papier de Chine 20 fr. A travers le continent mystérieux, ou les Sources du Nil, les grands lacs de PAfrique équatoriale, le fleuve Livingstone ou Congo jusqu'à l'Atlantique. Ouvrage traduit sous la direction de Mmo H. Loreau. '2 volumes avec 150 gravures et 9 cartes. 20 fr. 20362. — Pans.

Imprimerie Lahure, rue de Fleuras 9. H. M. STANLEY H. M. STANLEY DANS LES TÉNÈBRES DE 1/ AFRIQUE RECHERCHE, DÉLIVRANCE ET RETRAITE D'EMIN PACHA OUVRAGE TRADUIT DE [.'ANGLAIS AVEC l'.VUTORISATION DE l'aUTEUR Contenant 150 gravures D'APRÈS 1.ES DKSSINS 1IE A. FORESTIER, SYDNEY HALL, MONTBARD, RIOU ET TROIS GRANDES CARTES TIRÉES EX COULEURS TOME PREMIER PAIUS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1890 Tous droits réservés LETTRE-PRÉFACE A SIR WILLIAM MACKINNON PRÉSIDENT DU COMITÉ DE SECOURS Mon cher Sir William, Ce livre, que j'ai le très grand plaisir de vous dédier, est le récit de ce qu'a fait et souffert la « Mission de secours » trans formée en « Mission de délivrance ». C'est le rapport officiel, le fidèle compte rendu des allées et venues de l'expédition que vous et le Comité aviez confiée à mes soins.

Je n'ai malheureusement pu effectuer tout ce que je brûlais d'accomplir quand je quittai l'Angleterre en janvier 1887 : l'affaissement complet du gouvernement de l'Equatoria jeta sur mes bras tant de vieillards et de malades à charroyer dans les hamacs, tant de gens faibles et débiles, tant de femmes et d'enfants, que notre petite colonne de soldats éprouvés devint un train d'ambulanciers auxquels toute aventure était interdite. Le gouverneur, à moitié aveugle, emportait de nombreux ba gages ; Casati était dans l'impossibilité démarcher; 90 pour 100 des émigrants ne valaient guère mieux. A moins de sacrifier notre tache sacrée, le but de notre expédition, nous ne pouvions dévier, ni à droite, ni à gauche, de la route la plus directe vers l'océan. Vous qui, pendant une carrière si longue et si variée, avez T. 1. — I LETÏlìE-PRÉFACE 2 gardé votre foi profonde au Dieu des chrétiens, vous qui avez témoigné devant les hommes de votre pieuse gratitude pour Ioules les bénédictions descendues d'en haut, vous comprendrez mieux que beaucoup d'autres les sentiments qui m'animent quand je me retrouve sur une terre civilisée, en pleine vie el en pleine santé, après avoir traversé tant d'orages et de périls.

Chapitre I

PRÉLIMINAIRES Le Khédive et le Soudan. — Arabi Pacha. — La défaite de Hicks. — Le Mahdi. — Sir Evelyn Baring et Lord s.ranville. — Valentin Baker Pacha. — Le général GordoD et son œuvre dans le haut Nil. — Edouard Sehnitzler (Emin Effendi Hakim) et sa province. — Gordon à Khartoum. — Expédition de 1884 sous les ordres de Lord Wolseley. — Prise de Khartoum. — M. Mackay, missionnaire à l'Ouganda. — Lettres d'Emin Bey à MM. Mackay, Allen, au I)r Felkin. — Les vues de MM. Holmwood et Mackay. — Les diverses routes proposées. — Sir AV. Mackinnon el M. Hutton. — Les fonds de secours. — Préparatifs. — Le colonel Sir Fr. de Winton. — Le choix du personnel. — Le roi Léopold et la route du Congo. — Le dépari pour PÉgypte. Carlyle seul, dans la pleine maturité de son talent, lorsqu'il peignait de couleurs si lugubres les plus terribles jours de la Révolution française, aurait pu décrire la longue série de désastres qui ont suivi l'alliance intime de PEgypte et de la Grande-Bretagne.

Le sujet est si brûlant que les Anglais hésitent à y toucher. Ceux qui nous rapportent ces horreurs se res treignent au simple récit des événements. Nul ne saurait les lire sans frissonner à l 'idée des dangers qu'ont courus l'Angle- Lerre et les Anglais pendant cette pitoyable période de mal administration. Une seule fois, les ténèbres s'écartèrent et le soleil parut; il brilla sur les soldats immortels d'Abou-Klea et de Goubat, où, sur les sables du désert, un petit corps d'héroïques Anglais combattit poitrine contre poitrine et s'as sura une gloire égale à celle de la brigade légère à Balaclava. Ce furent de vraies batailles, qui rachetèrent une partie des fautes dont un siècle d'histoire ne pourrait offrir de sem blables. Si ceux qui dirigeaient la politique avaient eu seu lement une étincelle de la résolution passionnée des combattants d'Abou-Klea, bientôt le Mahdi n'eût été qu'une figure de décor, un héros qui eût « bien fait » dans un roman, ou qui eût donné de l'agrément à une métaphore; il ne fût pas devenu ce Génie du Mal qui surgit pour écraser la jeune civilisation du Soudan.

Jetons un rapide coup d'œil sur les événements à la suite desquels, bloqué dans sa Province Équatoriale, le dernier des lieutenants de Gordon appelait au secours. Le plan trop hardi du khédive Ismaïl est la première cause de tout ce qui est arrivé en Égypte et au Soudan ; avec 5 millions seulement de sujets et un trésor qui diminuait tous les jours, il voulut transformer sa vice-royauté en un immense empire dont Paire embrassa plus d'un million et demi de kilomètres carrés et qui s'étendit du phare d'Alexandrie à l'extrémité sud du lac Albert, et de Massaouah à la limite occidentale du Darfour. D'Europe, d'Amérique, les aventuriers accouraient à sa capitale, lui soumettaient les projets les plus téméraires el lui offraient d'être les chefs des plus folles entreprises. La période de gouvernement régulier, où la sou veraineté égyptienne s'arrêtait à Gondokoro et où le Nil était l'émissaire naturel du trafic qui s'établissait par la lente influence d'un développement normal, prit fin quand les capitaines Speke, Grant et Sir Samuel Baker firent au Khédive des récits enthousiastes sur les lacs magnifiques du sud, sur les régions qu'aucune autre n'égalait en fertilité.

La guerre de Sécession venait de finir; les militaires en retrait d'emploi accouraient en Egypte pour mettre leur génie au service du Pharaon moderne et réaliser ses rêves d'empire. Anglais, Allemands, Italiens demandaient à partager les honneurs qui pleuvaient sur les hardis et sur les braves. En lisant avec soin et sans passion les annales de ce règne, et tout en admirant la largeur de vues du Khédive, l'enthousiasme qui le possédait, la libéralité princière de ses dons, les exploits de ses troupes, l'expansion continue de sa puissance qui rayonnait vers le sud, l'est et l'ouest, je ne puis com parer ses succès comme conquérant de PAfrique qu'à ceux LE KHÉDIVE ET LE SOUDAN. 13 d'Alexandre en Asie, — mais avec une différence : le Macédo nien conduisait son armée en personne; l'Egyptien savourait les délices de ses palais du Caire et confiait son épée aux beys ou aux pachas.

La carrière des conquêtes paraît noble au Khédive; la presse européenne l'applaudit; la civilisation compte sur lui; on chante des hymnes en son honneur; les deux mers sont réunies; les navires de commerce traversent le canal mari time en files majestueuses; les chemins de fer progressent vers le sud ; on assure qu'avant longtemps une ligne atteindra Berbèr. Mais pendant cette brillante période, les peuples du nouvel empire n'ont intéressé le souverain que comme matière à impôts, machines à remplir le trésor; les taxes sont plus lourdes que jamais, les pachas plus avides, l'administration plus dure; on monopolise Pivoire; enfin, pour ajouter au mécontentement général, la traite des esclaves est abolie sur tout le territoire. En moins de cinq ans, Sir Samuel Baker conquiert la Province Équatoriale, et Munzinger lc Senaar; le Darfour est annexé, et le Bahr-el-Ghazal subjugué après d'horribles massacres.

L'audace de cet essai d'empire étonne autant que l'absence de sens commun. Sur une ligne de 1500 kilomètres environ, il y a juste Irois stations militaires, et cela dans un pays où, quand les eaux du Nil sont basses, les chameaux sont les seuls moyens de locomotion. Mais on commençait à trouver que le Khédive tirait trop souvent sur les banques européennes; la dette de l'Egypte montait à 5 200 millions de francs; il refusait les garanties demandées par les puissances pour ceux de leurs nationaux dont il avait si libéralement prodigué les économies : Ismaïl fut déposé en 1S79, et son fils Tewfik, le vice-roi actuel, élevé à sa place sous la tutelle des gouvernements de PEurope. Peu après éclata une révolte militaire qui fut écrasée à Kassassin, à Tell-el-Kebir, le Caire et Kafr-Douar, par une armée anglaise forte de 15 000 hommes et commandée par Lord Wolseley.

Pendant sa courte souveraineté, Arabi Pacha, le chef de la révolte militaire, causa de grands malheurs en rappelant du Soudan toutes les troupes disponibles. Tandis qu'à Tell el-Kebir le général anglais taillait en pièces les rebelles, le Mahdi Mohamet-Achmed commençait l'investissement d'El- Obeid. Le 25 août, attaqué à Douem, on lui tua 4 500 hommes; le 14, il fut repoussé par la garnison d'Obeïd, laissant, assure-l-on, 10000 soldats sur le terrain. Ces perles énormes, continuées depuis le II aoùt 1881, quand, pour la première fois, le Mahdi s'essaya à prouver aux populations du Soudan la faiblesse du gouvernement égyptien, tombèrent principalement sur les tribus du haut Nil. Indifférentes à la religion du nou veau prophète, mais taxées au delà de leurs forces et ne pou vant payer puisqu'on avait interdit la traite des nègres, elles étaient accourues sous son étendard, ainsi que les marchands d'esclaves, par centaines, dont les énergiques efforts de Gordon et de son lieutenant Gessi avaient supprimé le trafic.

Depuis le 11 août 1881 jusqu'au 4 mars 1885, où Hicks Pacha, ancien officier de l'armée des Indes, débarquait à Khartoum en qualité de chef de l'état-major des forces du Sou dan, les désastres des Egyptiens se suivent en série presque ininterrompue. Les soldats, toujours en révolte, avaient été licenciés, et Sir Evelyn Wood organisait une autre armée, qui ne devait pas dépasser 6 000 hommes. Hicks connaissait la redoutable puissance du Mahdi, la haine et le fanatisme allant jusqu'à la frénésie qui possédaient ses légions, le peu de stabi lité, l'indiscipline, la lâcheté de ses propres troupes; mais, tout en demandant avec insistance au gouvernement égyptien un renfort de 5000 hommes, ou quatre bataillons du nouveau corps du général Wood, il rêvait la conquête du Kordofan. U marche à la rencontre du Mahdi et de ses hordes, enivrées de la victoire qu'elles viennent de remporter sur Obeïd et Bara.

II part pour sa dernière campagne avec 12 000 hommes, 10 pièces de montagne, 6 nordenfelts, 5 500 chameaux et 500 chevaux. Ses officiers d'état-major, même les employés civils qui l'accompagnent, lui prédisent un désastre : ils savent •pie, dans son armée, les causes de faiblesse sont multiples, que nombre de soldats sont des fellahs arrachés à leurs champs et enchaînés par escouades, que d'autres sont mahdistes. La dissension règne entre les chefs, tout se détraque.... Mais l'armée poursuit sa route et rencontre les légions du Prophète. Elle est anéantie. L' Angleterre, à ce moment, dirigeait les affaires avec le concours du jeune Khédive qu'elle avait placé sur un trône quasi royal; elle avait pour intérêt évident de le protéger. Ses soldats sont en Égypte; un général anglais commande LA DÉFAITE DE HICKS. 15 l'armée égyptienne; la police militaire obéit à un ancien colonel de la cavalerie anglaise; son agent diplomatique dirige les affaires étrangères; presque tous les grands postes de l'Élat sont occupés par des Anglais.

Le Soudan avait été le théâtre de luttes épouvantables et sanguinaires entre les troupes mal organisées du gouvernement égyptien et les tribus victorieuses rassemblées sous la bannière du Mahdi. Nombre de gens, en Angleterre, comprennent que si l'on ne résiste avec fermeté aux guerriers du Prophète, si l'on n'envoie beaucoup d'argent el beaucoup de soldats, le vaste et fertile bassin du haut Nil est perdu pour PÉgypte. Puisque le cabinet de Saint-James a la direction de ces affaires, c'est à lui de dire hautemenl la politique qu'il compte suivre. Au Parlement on demande au premier ministre si le Soudan forme une partie de PÉgypte et si le gouvernement de la Grande-Bretagne va prendre des mesures pour y rétablir Tordre. M. Gladstone répond que, le Soudan n'ayant pas été compris dans la sphère d'occupation du contingent anglais, le Gouvernement n'a point l'intention d'étendre sa responsabilité si loin.

Comme déclaration de politique, c'est inattaquable : c'est la politique de M. Gladstone, son principe, celui de ses col lègues et de son parti. En tant que principe, il mérite le respect. Pendant qu'on ignorait encore, mais qu'on soupçonnait déjà le sort du général Hicks, l'agent politique de l'Angleterre en Égypte, Sir Evelyn Baring, répétait ses avertissements au gouvernement anglais, et indiquait les moyens d'éviter une catastrophe finale : « Si Hicks est battu, Khartoum est en dan ger. La chute de Khartoum menacerait PÉgypte. » En novembre et décembre 1885 Lord Granville répond, à diverses reprises, que le Gouvernement, dans de certaines limites, conseille l'abandon du Soudan. C'est au gouvernement égyptien de prendre la responsabilité des opérations en dehors de PÉgypte proprement dite, mais le gouvernement britannique n'a pas l'intention d'employer au Soudan de troupes européennes ou indiennes; des efforts impuissants de la part du Khédive pour conserver le Soudan ne feraient qu'accroître le danger.

Sir Evelyn Baring notifie à Lord Granville que ni conseils, ni arguments ne décideront le ministère égyptien à abandonner le Soudan. Mais Chéris Pacha, le premier ministre, avertit aussi Lord Granville que, d'après Valentin Baker Pacha, les forces égyptiennes sont absolument insuffisantes pour écraser Pinsur reclion soudanaise. Lord Granville répond, par l'en tremise de Sir Evelyn Baring, que, tant que les soldats anglais occuperont PÉgypte, l'avis des ministres de Sa Majesté Britannique doit prépondérer; il insiste pour qu'on l'adopte. Le cabinet égyptien est changé et Nubar Pacha devient premier ministre le 10 janvier 1884. Le 17 décembre, Valentin Baker se rend à Souakim pour commencer les opérations en vue de maintenir les communica tions entre cette ville et Berbèr, et pour pacifier les tribus de la contrée.

En Angleterre on n'avait aucun doute sur le sort pro chain de la petite armée; en Égypte on s'en préoccupait. Crai gnant qu'une bataille ne fût funeste à ses troupes, le Khédive écrivait lui-même à Baker : « Je compte sur votre prudence el votre capacité : n'attaquez P ennemi que dans les conditions les plus favorables ». Certes le courage et l'habileté ne manquaient point à Baker, mais pour la prudence et le jugement, il n'en avait guère plus que l'infortuné Hicks. Le 6 février il partit de Trinkitat, sur les rives de la mer Rouge, pour se diriger vers Tokar : au bout de 10 kilomètres il rencontrait Pavant-garde des rebelles ; le combat s'engagea quelques moments après : « Les assaillants montrèrent le plus grand mépris pour les soldats égyptiens; ils les saisissaient au cou et leur coupaient la gorge; paralysées par la peur, les troupes du gouvernement tournaient le dos, aimant mieux être massacrées que de défendre leur vie.

Ils jettent leurs carabines par centaines et s'agenouillent, levant les mains jointes et clamant merci. » Sur les 5 746 hommes qu'avait le Pacha, il en périt 2 575. Raker, ajoute M. Royle, l'excellent historien de ces campagnes, « Raker connaissait ou aurait dû connaître la composition des troupes qu'il commandait; les mener au feu était tout simplement appeler le désastre ». Qu'aurait-il dit de Hicks? De 1874 à 1876 le général Gordon avait travaillé dans le haut Soudan. II suivait les lignes tracées par Sir Samuel Baker, se conciliait les indigènes, écrasait les caravanes de marchands d'esclaves, détruisait leurs stations, et, par une série de forts, étendait l'autorité du Khédive jusqu'à l'Albert- Nyanza. Après quatre mois de repos il fut nommé gouverneur général du EMIN BEY. 17 Soudan, du Darfour et des provinces équatoriales.

Un de ses lieutenants fut Edouard Schnilzler, Allemand né à Oppeln, en Prusse, le 28 mai 1840, de parenls israélites. 11 avait servi en Turquie, en Arménie, en Syrie et en Arabie sous les ordres d'Ismaïl Hakki Pacha, ancien gouverneur général de Scutari el mouchir de 1? empire ottoman. A la mort de son patron il passa Emin Pacha. plusieurs mois à Neisse, où habitaient sa mère, sa sœur et ses cousins; il partit ensuite pour PÉgypte, puis, en 1875, pour Khartoum, où Gordon Pemploya d'abord en qualité de docteur. II prit alors le nom et le titre d'Emin Effendi Hakim, « le fidèle médecin » . Envoyé à Lado pour garder le magasin et soigner les malades, et auprès du roi Mtesa pour remplir une mission politique; rappelé à Khartoum, puis dépêché vers Kabba-Réga, roi de POunyoro, il fut, en 1878, élevé à la dignité de bey et chargé t. i. — d'administrer la province del'Equaloria, en arabe Hat-al-Astiva.

Lupton, ancien contremaître à bord d'un navire de la Compa gnie Péninsulaire et Orientale, fut nommé gouverneur de la province du Rahr-el-Ghazal, voisine de l'Equaloria, aux appoin tements de 1 250 francs par mois. A la nouvelle de la déposition dTsmaïl en 1879, Gordon remit ses hautes fonctions entre les mains de Tewsik en l'aver tissant qu'il ne comptait pas les reprendre. En 1880 il acceptait le poste de secrétaire du marquis de Ripon, vice-roi des Indes Orientales, mais ne le garda pas un mois. En 1881 il commandait à Maurice les ingénieurs de l'État. Deux mois plus tard il accourait à l'aide des autorités du Cap, en difficultés avec les Rassoutos ; mais, au bout de peu de temps, ne pouvant s'entendre avec lc gouvernement colonial, il regagna PAngleterre. Moi, pendant ce temps, j'étais à la tâche sur les rives du fleuve Congo.

Mes succès dans cet immense territoire de l'Ouest africain m'imposaient des responsabilités sérieuses, et je courais le risque d'être débordé : quand j'étais dans le bas Congo, les affaires allaient mal sur le haut du fleuve; dès que j'y arrivais, querelles de faire rage dans le lieu que je venais de quitter. Donc, dès le mois de septembre 1882 et au prin temps de 1885, aiguillonné par ma vive sollicitude pour cette vaste contrée qui devenait rapidement un État, je représentai ma situation au roi des Relges : il me fallait un collègue, un homme de mérite, de rang supérieur, dévoué à notre œuvre, Gordon, par exemple, qui se chargerait d'une moitié du pays — haut Congo, bas Congo, à son choix, — tandis que je m'oe cuperais de l'autre; je dépensais un temps précieux à faire la navette entre les deux sections, et les jeunes officiers pré posés aux établissements ne manquaient guère de se prévaloir de mon absence.

Sa Majesté promit de s'adresser au général, mais pendant un assez long temps les réponses de celui-ci ne surent pas favorables. Au printemps de 1884, enfin, je reçus une lettre de l'écriture bien connue de Gordon : il m'annonçait son arrivée par le prochain courrier. Mais sa missive n'était pas plus tôt partie, il avait à peine pris congé du roi Léopold, que ses compatriotes Passiégeaient de leurs supplications; on le conjurait de courir à Khartoum et de seconder le gouvernement égyptien pour sauver la gar- CORDON ET SON ŒUVRE. 19 nison, cernée de toutes parts. Je ne sais personnellement rien de ce qui se passa quand Lord Wolseley introduisit lc général auprès de Lord Granville, mais on m'a dit que Gordon se faisait fort de réussir dans sa mission. Quelle était-elle au juste? II semble qu'il y ait quelque contradiction dans les termes de la définition qu'on en a faite.

Les autorités égyptiennes dési raient seulement l'évacuation de la ville assiégée et peut-être Lord Granville ne demandait-il les services de Gordon que pour cette tâche, toute d'humanité; dans l'impossibilité où l'on se croyait de les secourir, les autres garnisons étaient abandonnées à leur sort. Les Livres Rleus qui contiennent les dépêches officielles paraissent confirmer cette manière de voir. Mais il est certain aussi que Lord Granville chargea le général de se rendre en Égypte, de lui faire un rapport, tant sur la situation du Soudan que sur les mesures à,prendre pour assurer la sécurité des garnisons (au pluriel) et le salut de la population européenne de Khartoum. II devait en outre remplir tels devoirs que lui imposerait le gouvernement khédivial, et prendre avec lui le colonel Stewart.

Sir Evelyn Raring, après une longue conversation avec Gor don, lui donna les dernières instructions du cabinet anglais; nous y relevons ce qui suit : 1° Assurez la retraite de la population européenne, évaluée de 10 à 15 000 âmes, et de la garnison de Khartoum1. 2° A vous de choisir le quand et le comment. 3° Vous vous rappellerez que le but principal (de votre mission) est l'évacuation du Soudan. _ Puisque vous croyez la chose possible, tâchez de former une confédé ration de tribus indigènes qui remplacera le gouvernement égyptien. 5° Un crédit de 2 500 000 francs vous est ouvert au Département des Finances. Gordon réussit à rendre quelque confiance aux ministres égyptiens, jusque-là frappés de panique et se bornant à deman der l'évacuation de Khartoum. Après l'avoir vu el entendu, ils respirèrent plus librement et, sur sa requête, le nommèrent Gouverneur général.

Le sirman qu'il reçut lui conférait le pou- 1. N° 1 et n° 5 ne cadrent pas ensemhle : Khartoum et le Soudan ne sont pas termes synonymes. Retirer sa garnison de Khartoum était chose facile. Faire évacuer le Soudan élait impossible à un général sans armée. voir de retirer des divers territoires soudanais les troupes, les employés civils et autres individus qui désiraient regagner PÉgypte. Puis, après avoir complélé l'évacuation, il devait organiser un gouvernement, si possible — comme si la chose n'était pas absolument infaisable! — Lord Granville approuva ces instructions. II était entendu cependant, m'a-t-on dit, que, s'il y avait impossibilité à rapatrier les garnisons du Soudan tout entier, Gordon, sans perdre de temps, aurait à faire évacuer Khar toum. Mais cela ne se trouve dans aucun document officiel avant le 25 mars 1884, et l'on ignore si ce télégramme1 est jamais parvenu au général.

Le 26 janvier 1884, Gordon parlait pour Khartoum, où il sit son entrée le 18 février. Les nombreuses dépêches qu'il expédia pendant le voyage témoignent de sa parfaite confiance. — Un peu plus tard, le Timcs publiait ce télégramme de son corres pondant, M. Potier, gérant du consulat anglais à Kharlou-m : « Le peuple est dévoué au général Gordon : il veut sauver la garnison, puis abandonner définitivement — on y est bien forcé — le Soudan aux Soudanais ». Et, tout comme le peuple de Khartoum, la presse anglaise, naguère si perspicace au sujet de Valentin Baker Pacha, s'enthousiasmait de plus en plus, ne prédisait que succès. Le général avait accompli en Chine des choses si étonnantes! il avait extirpé du Soudan la traite des esclaves, il avait su gagner Paffection de ces moroses Soudanais! Et les gazettes trouvaient lout naturel qu'avec sa baguette blanche et sa demi-douzaine de domestiques il délivrai tant de gens déjà voués à la mort, les garnisons du Senaar, du Bahr-el-Ghazal, de l'Equatoria : un lolal de 29 000 hommes; les employés civils, leurs femmes et leurs enfants,... puis, après cette tâche plus qu'herculéenne — car elle était impossible, — il aurait encore à établir, un gouvernement!

Mais dès le 29 février Gordon télégraphiait : « Peu de chances pour le mieux, beaucoup de chances pour le pire ». Et, le 2 mars : « Rester ou non à Khartoum? — Le choix n'est plus entre mes mains ». Le 16 mars: « Avant longtemps nous serons bloqués». Vers le 50 ou le 51 : « Nous avons des provi- 1 . C'est la seule dépêche tout à fait claire que je lise dans le Livre Bleu de cette p ériode. EXPÉDITION DE 1 884. 21 sions pour cinq mois.L'ennemi nous assiège de toutes parts.» 11 faut croire, du resle, qu'un grave malenlendu existait enlre ce que voulaient exprimer les instructions de l'agent britannique et ce qu'en comprenait le général, car il écrit à Sir Evelyn Baring : « Vous me demandez les causes et les raisons de mon intention de rester à Khartoum. Je reste à Khartoum parce que les Arabes nous y ont enfermés et ne veulent pas nous laisser sortir. » Pendant ce temps, en Angleterre, l'opinion publique pressait impérieusement le cabinet d'aviser à la délivrance du général.

Mais il était entendu enlre Lord Granville et Gordon que la mission de celui-ci avait précisément pour but de dispenser le Gouvernement d'envoyer ses troupes au Soudan : Lord Granville avait déclaré d'ailleurs qu'il n'y emploierait pas de régiments anglais ou indiens. Le ministère n'était donc guère pressé de céder aux réclamations du pays. Enfin, les clameurs augmen tant, le Parlement et la nation s'nnissant dans le devoir d'arracher à la mort le brave soldat qui s'était si généreuse ment dévoué, M. Gladstone, le 5 août, à la Chambre des communes, se leva et demanda le vote de la somme nécessaire aux mesures qui devaient délivrer Gordon. Deux routes étaient indiquées par où l'expédition de secours pouvait approcher de Khartoum : l'une coupe droit à travers le désert, de Souakim à Bcrber; l'autre est le cours du Nil.

Gordon manifesta sa préférence pour celte dernière, et ce fui celle qu'adopta le général commandant l'expédition. Le 18 septembre, le vapeur Abbas, qui portait le colonel Ste wart, ancien compagnon de Gordon, M. Power, correspondant du Times, M. Ilerbin, consul de France, plusieurs Grecs et Égyptiens, quarante-quatre hommes en lout, sit naufrage en essayant de franchir les abords de la cataracte d'Abou-Hamid. Les Arabes les invitèrent à atterrir tranquillement et sans armes. Stewart accepta et gagna la terre avec Power, Ilerbin et Hassan Effendi ; on les sit entrer dans une maison où ils furent immédiatement massacrés. Le 17 novembre, Gordon fait savoir à Lord Wolseley, alors ò. Ouadi-Halfa, qu'il peut tenir quarante jours encore, que les mahdistes sont au sud, au sud-ouest, à l'est, mais pas au nord de Khartoum.

Le jour de Noël 1884, la plus grande partie de la colonne de secours était rassemblée à Korti. La marche avait été aussi rapide qu'avaient pu I'assurer l'énergic et Phabileté du com mandant. On ne vit probablement jamais une troupe si nom breuse animée d'une plus vive ardeur que celle qui suivait Lord Wolseleyà la rescousse du vaillant soldat resté seul à Khartoum. Le 50 décembre, une partie des forces commandées par le général Herbert Stewart se rend, avec 2 099 chameaux, de Korti aux puits de Gakdoul, et fait le trajet en 46 heures 50 minutes; onze heures après, Sir Herbert el tous les cha meaux repartent pour Korli et y arrivent le 5 janvier. Le 12, retour à Gakdoul; le 15, à deux heures de Paprès-midi, on s'achemine enfin vers Abou-Klea. C'est là que, le 17, se livre la fameuse bataille dont le résultat fut une victoire chèrement achetée.

Sur un effectif de I 800 hommes les troupes anglaises perdaient 9 officiers et 65 soldats; il y eut 85 blessés. 1 100 mahdistes étaient couchés sans vie devant le carré. Si cette vaillante escouade se fût augmentée des 5000 Anglais qui poursuivaient leur roule dans la vallée du Nil, la marche vers Khartoum n'eût été qu'une promenade. Le 19, nouveau combat, près de Metammeh ; les Anglais ont 20 tués et 60 blessés, mais ils occupent un village perché sur une terrasse de gravier près du Nil; l'ennemi perd 250 hommes. Le 21 ils entrent en communication avec quatre vapeurs ancrés à l'abri d'une île; ils étaient là depuis quelques semaines, envoyés par Gordon pour attendre la colonne anglaise. Lc 22 et le 25, Sir Charles Wilson fait une reconnaissance, construit deux petits forts, change Péquipage des vapeurs et prépare son combustible.

Le 24, deux de ces navires remontent le fleuve, n'emportant qu'une vingtaine de soldats européens. Le 26, deux hommes moulent à bord; ils racontent qu'on s'esl battu à Khartoum; le 27 on leur crie du rivage que Khartoum est tombé, que Gordon a péri. Un autre indi gène le leur confirme le lendemain. Wilson poursuit sa route jusqu'à ce que ses navires soient devenus une cible pour les canons d'Omdourman el de Khartoum, sans compter les balles tirées d'une distance de 70 à 180 mètres; il ne vire pas de bord avant de n'avoir plus de doute sur la mort du général. Descendant alors à toute vapeur, il mouille à Tamanieh le soir; deux messagers vont aux nouvelles. L'un d'eux revient PRISE DE KUARTOUM. 23 lui dire que, pendant la nuit du 26 janvier, les mahdistes ont pénétré dans la ville par suite de la trahison de Farag Pacha; Gordon a été tué.

Le lendemain, le prophète a fait son entrée, puis s'est retiré après avoir offert ses actions de grâces dans une mosquée et octroyé à ses guerriers trois jours de pillage. « Dans la ville, dit le rapport du major Kitchener, le mas sacre dura environ six heures et coûta la vie à 4000 personnes, pour le moins. Les bachi-bouzouks et les réguliers blancs, au nombre de 5527, les Chaigia irréguliers, au nombre de 2550, furent presque tous égorgés de sang-froid après avoir rendu les armes. » Les habilants échappés à la mort durent sortir de la ville; on les souillait à mesure qu'ils traversaient les portes, puis ils furent emmenés à Oindourman, où l'on partagea les femmes enlre les chefs mahdistes; les hommes, dépouillés de leurs vêlements, s'enfuirent au hasard, pour se tirer d'affaire comme ils pourraient.

Un négociant grec qui réussit à se sauver raconta que Gordon avait été trahi, non par Farag Pacha, mais par des marchands de la ville qui avaient traité avec l'ennemi. Lc Darfour, le Kordofan, le Senaar, le Bahr-el-Ghazal, Kharloum étaient au pouvoir des mahdistes; Kassala suivit bientôt, et de toute la longueur et de toute la largeur de cet immense Soudan égyptien il ne resta plus que la Province Équatoriale, dont le gouverneur était Emin Bey Ilakim, le « fidèle médecin ». Les Anglais s'étaient fait un devoir de secourir leur coura geux compatriote, le vaillant, et célèbre guerrier : il n'est pas surprenant qu'une partie de cet intérêt se reportât sur celui des lieutenants de Gordon qui, en temporisant comme Fabius, avait pu épargner aux siens le sort des garnisons du Soudan. Comment auraienl-ils manqué de sollicitude pour le brave officier et sa petite armée presque perdus dans le sud lointain?

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