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Le Château de la Roche-Talbot et ses seigneurs

Adelstan de Beauchesne · 1891 · Scanned text

134,106 words · about 9 h 23 min to read

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About this book

Author
Adelstan de Beauchesne
Language
French
Published
1891
Length
134,106 words · about 9 h 23 min
Sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (10)

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LE CHATEAU DE LA ROCHE-TALBOT ET SES SEIGNEURS LE CHATEAU DE LA ROCHE-TALBOT ET SES SEIGNEURS PAR Le Comte DE BEAUCHESNE MAMERS G. FLEURY ET A. DANGIN, IMPRIMEURS -ÉDITEURS 189 LE CHATEAU DE LA ROCHE-TALBOT ET SES SEIGNEURS CHAPITRE PREMIER COUP D'ŒIL DESCRIPTIF SUR LA PAROISSE DE SOUVIGNÉ. — SES ORIGINES RELIGIEUSES ET FÉODALES. — ORIGINES DU CHATEAU ET DE LA TERRE DE LA ROCHE-TALBOT. Le château et la terre seigneuriale de la Roche-Talbot étaient situés en la paroisse de Souvigné, dans la châtellenie de Sablé, au Maine. Avant d'aborder l'histoire du château, il convient sans doute de dire quelques mots de la paroisse. Nous essayerons donc, en commençant cette étude, de refaire, autant qu'il dépend de nous, et d'une façon plus complète, la description un peu trop superficielle qu'en a donné Pesche dans son Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe ; nous étudierons ensuite ses origines au double point de vue religieux et féodal, et au milieu de celles-ci nous nous efforcerons de démêler celles de la terre qui nous intéresse particulièrement.

Voici tout d'abord la description de la paroisse en question. La paroisse ou, si l'on préfère, la commune de Souvigné forme aujourd'hui l'extrémité occidentale du. canton de Sablé, et elle se trouve ainsi limitrophe de cette partie de la Mayenne qui, avant la création des départements, appartenait à l'Anjou. Elle a pour bornes au nord et à l'est la paroisse de Sablé, à l'ouest celles de Saint-Rrice et de Rouère, au sud celle de Saint-Denis-d'Anjou et la rivière de Sarthe. Raignée ainsi au midi par cette rivière, la paroisse de Souvigné est encore arrosée par un très fort ruisseau, la Taude, qui la traverse du nord-ouest au sud-est et va se jeter dans la Sarthe en face de la Roche-Talbot. Le sol de la paroisse est relativement accidenté. Selon Pesche, il formerait un plateau assez uni, s'affaissant seulement au nord et à l'est, le long du cours de la Taude et de la Sarthe que dominent des monticules ou collines de 30 à 37 mètres d'élévation.

Ajoutons que ces monticules composent sur la rive gauche du ruisseau et sur la rive droite de la rivière deux pittoresques lignes de véritables coteaux aux flancs escarpés et des sommets desquels (par exemple à la Roche- Talbot, au Tertre, à la Houssaye, à la Herverie) on jouit, ici sur la vallée de la Sarthe, là sur l'ensemble du territoire de Souvigné, des points de vue les plus agréables. Ajoutons aussi que dans la partie occidentale de la paroisse le sol atteint, entre les routes de Saint-Denis-d'Anjou et de Saint- Brice, près des villages des Minées et des Forges, une altitude de près de 100 mètres ; de ces hauteurs, d'où l'œil embrasse un immense horizon, on découvre à l'est tout le canton de Sablé étendu pour ainsi dire à ses pieds, et, au nord-est, on peut distinguer les collines de Sainte-Suzanne et de la Charnie, distantes de sept ou huit lieues.

Chapitre II Premiers Seigneurs Connus De La Roche-talbot Les D'anjou

Quoiqu'il en soit de ses origines, la terre de la Roche- Talbot, cela est certain, existait au commencement du XIVe siècle . Un titre authentique conservé aux archives nationales nous apprend en effet qu'en 1319 un acte d'obéissance féodale avait été fait par un seigneur de la Roche-Talbot à la seigneurie de la Mathouraie en Souvigné (1). Quel était ce seigneur? Le titre en question est, il est vrai, muet à cet égard ; mais tout nous autorise à supposer que les d'Anjou étaient dès lors les possesseurs de la terre qui nous intéresse. Les d'Anjou sont, comme nous le verrons, les plus anciens seigneurs connus de la Roche-Talbot ; et pourtant ils avaient dû être précédés par une autre famille seigneuriale dont le nom se confondait avec celui de la terre qu'ils possédaient Qu'était-ce en effet que cette famille « de la Roche-Talbot » mentionnée également par les deux armoriaux d'Anjou de Gohorry (1608), et de René-François du Bellay (1698) (2), et qui portait pour armes « d'argent à une fasce de sable, accompagné de 5 merlettes de même, 2 en chef, 2 en flancs, et 1 en pointe » qu'était-elle, sinon celle des seigneurs origi ginaires de la Roche-Talbot ?

Quant aux d'Anjou , ils nous apparaissent décidément comme seigneurs de la Roche-Talbot à partir de Tannée 1345. Qu'étaient-ils aux tameux comtes d'Anjou ? Si nous en croyons Ménage (3), ils portaient d'azur à la bande d'or (4), et il y aurait assez d'apparence à croire qu'ils descendaient de quelque bâtard d'un de ces comtes. Toujours est-il que cette famille était une famille noble et anciennement connue dans le Maine aussi bien que dans TAnjou. Dès la seconde moitié du XIIe siècle, on voit un Geoffroy d'Anjou figurer avec honneur dans différentes (1) Arch. nat. R/100 ; i épouse du procureur du roi et de Monsieur en 1781 au mémoire du marquis de Sablé à propos de la mouvance de la terre de la Roche-Talbot. (2) Ces deux armoiiaux se trouvent le premier au Cab. des titres de la Bibl. nat. vol. 972, et le second á la Bibl. d'Orléans sous la cote E. 3160.

(3) Hist. de Sablé, 1" partie, p. 363. (4) Ou d'après l'armorial de Guy Louis de Longueil, (Bibl. nat. Cab. des titres, vol. 180) « d'azur à une fasce d'or ». chartes tant angevines que mancelles (1). Au commencement du siècle suivant Michel, Robin et Regnaud d'Anjou sont au nombre des bienfaiteurs des abbayes de Clermont et de Fontaine-Daniel (2). En 1270 le cartulaire de Lespau men tionne Tacquêt fait par Herbert d'Anjou, clerc, et sa femme de certaines vignes en la paroisse de Sainte-Croix (près Angers) que leur avaient vendues Jehan de Sablé, clerc, fils de défunt Geoffroy de Sablé et de Nicolasse sa femme (3). Quelques années après, Henri, Pierre, Jehannot et Benedict d'Anjou accompagnent Charles d'Anjou , le frère de saint Louis , à la conquête du royaume de Naples (4). Vers 1310 un Jehan ou Geoffroy d'Anjou est cité parmi les seigneurs angevins ou manceaux appelants contre Charles de Valois, comte du Maine (5).

Un peu plus tard un Mathieu d'Anjou est chanoine de Téglise d'Angers , et dans Tobituaire de cette église écrit au milieu du XIVe siècle, il est question des anniversaires du même Mathieu et de son frère, « messire Robert d'Anjou, chevalier » (6). Enfin, en 1336, Guillaume d'Anjou et sa femme faisaient avec les religieux de Tabbaye de Saint - Nicolas d'Angers une tran- (1) Ainsi il est témoin à la promulgation d'une charte de Henri II roi d'Angleterre, par laquelle ce prince, prenant sous sa protection tous les biens des moines de Marmoutiers, et particulièrement leur maison de Bouère, confirme, sur les prières de Richard, abbé de Marmoutier, de Richard, prieur de Bouère, et de Hamelin d'Anthenaise, le jugement rendu en la cour d'Angers, qui attribue aux moines de lad. abbaye seuls, le droit d'avoir un pressoir dans le bourg de Bouère et dans les vignes voisines.

(Voir arch. de la Sarthe, H. 371). Ainsi encore le même Gaufridus de Andegaviá fut témoin à la même époque à une restitution de dixmes faites au prieur de la Cropte par Payen Boguerel, à son lit de mort. CVoir Hist. de l'Église du Mans, par D. Piolin. Pièces justificatives.) (2) Voir Ménage, Hist. de Sablé, 1" partie, p. 198 et cartulaire de Fontaine-Daniel, chartes de 1208 et 1218. (3) Bibl. nat. ms. fonds latin, 17124, extrait des titres de Tabbaye de Lespau. (4) Voir Arch. angevines de Naples, par Paul Durrieu. (5) Voir aux arch. nat. J/178 B. la liste des seigneurs appelants. 1,6) Bibl. nat. ms. coll. Touraine, t. XVI, f» 341 et suiv. : août. saction dont les termes sont des plus curieux. II paraît que ces religieux leur demandaient diverses servitudes sur leur hébergement situé à Gennes au Maine et plusieurs redevances tant en leurs noms propres qu'en celui de N. H. mess.

Robert de Coesmes, ch"', sur les biens qu'ils possédaient dans le fief du prieuré de Gennes. Or, est-il dit dans la transaction, nos deux personnages « répugnaient de s'y soumettre attendu la noblesse de leur origine ». En conséquence, par Taccord qui fut fait, ils prirent en fief foi et hommage de lad. abbaye de Saint-Nicolas leur hébergement avec tout ce que led. Guillaume avait aud. lieu et lui échoirait après le décès de la dame de la Rodinière, sa mère(l). Tels étaient ces d'Anjou, lesquels, soit à la fin du XIIIe siècle, soit au com mencement du XIVe, par alliance très probablement, étaient devenus seigneurs de la terre de la Roche-Talbot. Le premier d'entr'eux qui se montre à nous en cette qualité est Macé d'Anjou. Ayant peut-être pour ayeul un des compagnons de Charles d'Anjou dont nous avons parlé tout à Theure, fils évidemment du Robert d'Anjou de Tobituaire de TEglise d'Angers, et de cette dame de la Bodinière encore vivante en 1336, Macé d'Anjou vivait vers le milieu du XIVe siècle.

C'est lui qui avait fondé la chapelle de la Roche-Talbot, comme on le voit par les lettres d'amortissement que Philippe de Valois lui accorda lors de son pasage à Sablé, en août 1345. Voici la teneur de ces lettres, trop importantes au point de vue de notre étude pour que nous ne les repro duisions pas ici presque en entier (2). « Philippe... savoir faisons... que comme Macé d'Anjou, escuier, nous ait fait supplier que 12 livres de rentes qu'il entend à asseoir pour une chapelle qu'il a fondée en Téglise Saint-Maurille de Souvigné et annexée à ycelle église du consentement et voulonté de Tévesque du Mans, et en son (1) Bibl. nat. ms. coll. Villevieille au mot Anjou. (2) L'original de ce document se trouve aux arch. nat. J. J. 68 f» 66 v°. hébergement de la Roche-Talebot, desq. 12 livres il veult douer lad. chapelle en accroissement du divin service et pour la sustentacion du recteur d'icelle église et de son chapelain ou vicaire qui seront tenuz de chanter en ycelle, selon Tordenance desd. evesque et Macé faite sus, et en Tinstitucion et fondacion de lad. chapellenie, nousli veuillions admortir ; pour quoi nous considérons le bon propos dud.

Macé, voulanz le divin service estre accreu, et pour ce aussi que nous serons parçonniers ès messes qui seront en lad. chapelle célébrées, avons octroie et octroions.... à ycelui Macé que lesd. 12 livres de rente, sans fief toutesfois et justice, il puisse asseoir et asseurer pour la fondacion de lad. chapelle et icelle douer desd. 12 livres de rente, et que les recteurs présens et avenir qui y seront establiz à desservir les puissent tenir paisiblement et sans aulcun empesche ment, sans ce qu'ils soient contrainctz par nous ou nos successeurs Roys de France à les mectre hors de leurs mains ne paier aussi maintenant ne autrefoiz aulcune finance quelle qu'elle soit, laq. nous li remettons et quictons... Et, pour que ce soit ferme et estable à toujjours, nous avons faict mettre nostre seel à ces lettres...

Donné à Sablé sur Sarte Tan de grâce mil cccxl et cinq au mois d'aoust... » Ainsi Macé d'Anjou, qui ouvre pour nous la liste des sei gneur de la Roche-Talbot, était contemporain du roi Philippe de Valois. II vécut aussi sous le règne du successeur de ce prince, du roi Jean le Bon, et semble même avoir été mêlé d'une façon assez active, aux côtés du fameux Amaury IV de Craon, aux graves événements dont nos provinces étaient alors le théâtre. On sait le rôle prépondérant que joua ce dernier dans l'histoire de son époque si profondément troublée par la première période de la longue et terrible guerre de Cent Ans. Seigneur non-seulement de Ciaon, mais encore de Sablé, de Sainte-Maure, de Chantocé, d'Ingrandes, de la Roche-Corbon et autres lieux, Amaury IV de Craon, était, grâce au nombre et à Timportance de ses possessions terri toriales, un des grands seigneurs les plus puissants de France ; il fut aussi l'un des plus illustres.

Sa valeur et sa fidélité, dans ces temps malheureux, aux rois Philippe VI, Jean le Ron et Charles V, lui firent confier successivement par ces trois princes les charges militaires les plus considé rables. Déjà en 1348 garde de la Bretagne et lieutenant et sénéchal d'Anjou et du Maine sous le duc de Normandie, on le voit ensuite tour à tour lieutenant du Roi en Poitou, Limousin, Saintonge , Angoûmois et Périgord (1351) lieutenant du Roi ès pais d'Anjou du Maine et de Touraine (1363) (1). Et comme on peut le penser, un personnage d'une aussi grande importance à la fois féodale et militaire était chez lui, dans son château et dans sa ville de Craon, une sorte de petit souverain, ayant sa cour et ses ministres. Or, au nombre de ces derniers était le seigneur de la Roche- Talbot, ainsi que nous le montrent les trois documents, qui suivent (2), tous relatifs d'ailleurs aux événements de la guerre.

Le premier de ces documents est une lettre adressée à la date du 4 janvier 1356, quelques mois après la bataille de Poitiers, par Guillaume d'Usages, le sénéchal d' Amaury de Craon, à notre Macé d'Anjou ainsi qu'à ses collègues, les autres conseillers ou ministres de se seigneur, au sujet des travaux de fortification récemment exécutés aux fauxbourgs de la ville de Craon : « Très chiers et grans amis, Tabbé de la Roue, Jehan Pointeau, moussour Guillaume Tardif et Macé d'Anjou, Guillaume d'Usages, chevalier, salut. Vuillez savoir que Moussour de Craon fist faire un paliz ès fosbourgs de Craon (1) Voir au sujet de ce personnage le P. Anselme, et le trésor généalo gique de D. Villevieille. (2) De ces trois documents le premier et le troisième sont extraits du chartrier de Thouars fonds Craon; le second est rapporté par Villevieille au mot Craon et par D. Housseau, coll.

Touraine, t. VIII, n° 3625. d'entre les ponz comme l'en vet à la Guierche, lequel cousta vin libvres vin sols, lesquieulx Moussour me commanda que je feisse paier à Doret, et il les paia aux bonnes gens, comme je suy suffisamment informé ; si les li vuillez alouer et qu'il par que quittance aux comptes de mond. seigneur, tesmoing ceste lettre scellée de mon seau le 1111e jour de jenvier Tan lvi ». Le second document nous montre le seigneur de la Roche- Talbot figurant, toujours en compagnie des mêmes person nages, parmi les fidèles serviteurs que Amaury, pendant sa captivité en Angleterre, avait chargé de le représenter en France dans ses affaires. « Très noble et puissant homme mess. Amaury seigneur de Craon donna procuration pour tou tes ses affaires par lettres données à Saumur le Mardi d'après la Consécration 1357, esquelles il dit que, ayant été fait prison nier par les ennemis du Roy et du Royaume, et étant sur le point de se rendre en Angleterre sans savoir quand sa délivrance arrivera, il choisit pour ses procureurs-généraux et spéciaux dans toutes ses affaires sa très chère et amée sœur Isabeau de Craon, dame de Laval, sa très chère et amée compagne Perronnelle de Touars, dame de Craon, et ses bien amés Tabbé de la Roue, monssour Jehan de Sainctré, monseigneur Maurice de Mauvinel, monssour Fouques sire de Soucelles, monseigneur Jehan Poincteau, monseigneur Juhes de Logé, chrs, le Camus de Tucé, Macé d'Anjou et monsieur Guillaume Tardif ».

Le troisième document nous est fourni par un « itinéraire et dépenses » d'Amaury de Craon pendant Tannée 1361 ; nous y relevons ce passage : « Et le Mercredy ensuivant (28e jour d'Avril), nous par tismes après boire alanz à Sablé. Et par celli temps avons esté aud. lieu pour traictier o les Anglois d'Uillé et de la Flèche, lesquelx y ont esté par plusieurs journées par celli temps ; et ont esté à celles journées Tabbé de la Roue, monssour Guillaume Le Roy, cappitaine d'Angiers, Guillaume de Raus, Macé d'Anjou et plusieurs autres gens de conseil et autres d'Angiers et d'ailleurs... » Comme on le voit par ces divers documents, Macé d'Anjou était très en faveur auprès d' Amaury de Craon qui Tavait attaché à son service en qualité de conseiller ou de ministre ; comme on le voit aussi, pendant les années qui suivirent la bataille de Poitiers, il devait résider plus souvent à Craon qu'à son manoir de la Roche-Talbot.

II est vrai qu'à Tépoque dont il s'agit cette dernière rési dence n'eût été pour lui guère agréable ; lorsqu'en effet, à la fin d'avril 1361, il était, ainsi que nous Tavons dit tout à Theure, arrivé à Sablé avec ses collègues pour traiter avec les Anglais, il y avait cinq ans que ceux-ci, devenus maîtres des forts de Sablé et de Saint-Brice, avaient commencé à tenir sous la terreur de leurs armes la châtellenie où est située la terre qui fait Tobjet de cette étude, et c'était depuis quelques semaines seulement que, chassés par le sire de Craon , le sire de Laval , et Bertrand du Guesclin , ils avaient évacué cette même châtellenie (1). Or dans cet intervalle de temps, que de maux les garnisons de Sablé et de Saint-Brice n'avaient-elles pas dû faire éprouver au pays environnant? Pour s'en faire une idée exacte, on n'a qu'à lire les considérants de la lettre royale par laquelle en 1364 Charles V dispense les moines de Bellebranche de payer au trésor-royal les droits dus par eux pour les acquisitions faites depuis 1344 (2).

Si, d'après ces considérants, on voit que ces religieux avaient eu tant à se plaindre de « ceulx qui pristrent le fort de Saint-Brice... qui, par plusieurs soys les ont mys à très grans et excessives rançons et ont ardé et détruict leurs maisons, manoirs et mestayeries et granges...» (1) Voir Chronique normande ; édition de la Société de l'hist. de France, p. 158 et 160. (2) Cette lettre existe en original aux archives de la Mayenne, série H. liasse 95 ; elle a d'ailleurs été publiée par M. Duchemin dans la Bévue hist. et archéol. du Maine, t. II, p. 112 et suivantes. peut-on dou'er que ces dangereux voisins n'aient également fait de la paroisse de Souvigné un des théâtres les plus ordinaires de leurs incursions et de leurs brigandages? Et pourtant c'est dans ces mêmes années, rendues si funestes pour la châtellenie de Sablé par Toccupation anglaise, que le conseiller d' Amaury de Craon avait trouvé le moyen de faire à sa terre de la Roche-Talbot soit par transaction, soit par achat, des augmentations très avantageuses.

C'est ainsi qu'en 1356, Tannée de la bataille de Poitiers, profitant d'un différend qu'il avait avec la dame de la Courbe, il s'était fait céder par celle-ci, en transigeant avec elle, plusieurs des droits de fief qu'elle avait en la paroisse de Souvigné (1). C'est ainsi encore que par contrat du 14 décem- (1) Voir aux pièces justificatives, sous le n° 2, un mémoire du XVIIIe siècle « servant au procès d'entre mre J.-L. Cte d'Estaing et dame Louise d'Achon son épouse seigneur et dame de la Roche-Talbot et de Souvigné intimés d'une part, et m,e Gallois d'Aché et dame Renée du Bellay son espouse seigr et dame de la Courbe, appelans de plusieurs sentences données par Messieurs des requestes du Palais d'autre ». Ce mémoire, très important pour l'histoire des d'Anjou seigneurs de la Roche-Talbot aux XIV" et XVe siècle, se trouvait dans les riches archives de Bossé appartenant à M. íe cle de Baglion et que M. d'Achon, notre savant collègue, a eues à sa disposition et entièrement fouillées.

Nous adressons à tous deux l'expression de nos plus sincères remerciements, au premier pour nous avoir très gracieusement permis de consulter ses archives, et au second pour nous avoir avec la plus grande obligeance donné communication du document en question ainsi que d'un autre non moins intéressant pour nous qui se trouvait également dans ce même fonds d'archives. Ajoutons que l'un des droits de fief acquis en 1356, en la paroisse de Souvigné, de la dame de la Courbe par Macé d'Anjou était, autant que nos conjectures nous permettent de le supposer, le droit de seigneurie qui avait dû jusque là appartenir par indivis sur le bourg de Souvigné aux seigneurs de la Courbe aussi bien qu'à ceux de la Roche-Talbot. A partir de cette époque en effet, ceux-ci semblent avoir joui seuls de ce droit.

En 1387 ou 1388, comme nous le verrons plus loin, tandis que Robert d'Anjou s'avouera homme lige de la dame de Sablé « à cause de ses coustumes de Souvigné » il ne sera point fait mention à cet égard du seigneur de la Courbe. De même au XVIIe siècle, au cours du procès engagé entre les seigneurs de la Roche-Talbot et leurs voisins au sujet de la seigneurie du bourg de Souvigné, les premiers prétendaient être « à bre 1360, par conséquent en pleine occupation anglaise, il avait acquis de « noble homme Robert de Sillé, chr, sire de Sillé » le « hébergement domaine et appartenances du Plessis-Lisiard... tant en domaine, terres, vignes, prez, pa^tures, garannes, debvoirs, cens, tailles, services, hommes, hommages, justice, tenue d'assises, obéissances, corvées, gelines, comme en toute autre chose, séant led. domaine en la paroisse de Souvigné près Sablé, tenu du seigneur de Juvardeil à foy et hommage » etc.

(1) cause de leur terre de la Roche-Talbot seigneurs de tout le bourg de Sou vigné », et que il « n'y avoit rien qui tienne du fief commung (entr'eulx) que le presbytère » mais que « toutes les autres maisons autour de l'église et cymetière estoient en la mouvance et droits » d'eux seigneurs de la Roche-Talbot. (1) Voir le contrat de vente en question aux pièces justificatives (n° 3); y voir aussi (n° 5), pour l'importance territoriale et féodale de la terre du Plessis-Liziard, l'aveu rendu en 1418 à Juvardeil à cause de cette terre par Pierre d'Anjou, petit-fils de Macé. On remarquera dans ce document que le domaine du Plessis-Liziard consistait : 1" enl'cc hébergement dud. lieu, avec les jardins, vergers, courtilz et circuit d'environ»; 2° en une «touche de boys antien » et une « touche de boys exploitable,... avecques les plesses, faux murgiès et garennes à connilz d'environ lesd. boys » 3° en 8 pièces de terre et en 3 pièces de pré.

A ce domaine ainsi composé était attaché le droit de seigneurie sur les détenteurs des maisons et terres de plusieurs villages voisins tels que la Fouinière, la Galicherie, la Turellerie, la Hubellerie et la Chevallerie ; ces divers détenteurs étaient tenus envers le seigneur du Plessis-Liziard à certaines redevances féodales tant en argent qu'en nature, par exemple en poules ; ei outre ils devaient plesser une fois par an les plesses et buissons à connils de son domaine, et ils recevaient pouv cette corvée chacun un pain de 2 deniers. L'aveu de 1418 énumère ensuite les droits que le seigneur de la terre dont il s'agit était fondé à y exercer : droit de o chasser, tendre et prendre touttes manières de bestes sauvaiges qui adviennent, seul et pour le tout, quand bon » lui « semble, et temps en est » droit de « faire venir et contraindre » tous ses hommes des fiefs du Plessis-Liziard à ses moulins de Bourreau (sur la Taude) ; droit de « moyenne voirie et justice » droit de « donner et faire donner trêves » droit « d'avoir les espaves » entin droit « d'avoir la juridiction foncière et domanière » et « la coustume et levage » des denrées » levées et parties de sa terre.

Tels étaient les droits seigneuriaux attachés à la terre du Plessis-Liziard, en raison desquels le seigneur de celle ci devait à son suzerain, le seigneur de Juvardeil, outre la foi et Macé d'Anjou avait pour femme Lorette Morin, de Tillustre maison de Loudon au Maine. Cette Lorette Morin était évidemment la fille de Geoffroy Morin seigr du Tronchet et d'Alix de Loudon dont on voyait autrefois les tombeaux dans Téglise du Tronchet (1), et elle était par conséquent la sœur de Guillaume Morin IIe du nom, tué en 1464 à la bataille de Cocherel. Du mariage de Macé d'Anjou et de Lorette Morin étaient issus deux fils, Pierre et Robert. Pierre avait été marié par ses parents dès Tannée 1336 avec Péronnelle de Prince, dame dud. lieu en Champigné et de la Courbe en Souvigné (2). Le seigneur et la dame de la Roche-Talbot avaient sans doute espéré, au moyen de cette union, assurer dans un avenir peu éloigné la réunion entre les mains de leurs descendants des deux principales terres de Souvigné, sépa rées au siècle précédent, comme nous Tavons expliqué plus haut, par un partage.

Mais, hélas ! Thomme propose et Dieu dispose : Pierre d'Anjou était mort au bout de peu d'années hommage simple, « 16 sols 3 deniers de taille, à muance de seigneur et d'homme » etc. Le contrat de vente du Plessis-Liziard et l'aveu que nous venons d'analyser se trouvent aux arch. de Maine-et-Loire, série E, liasse 331. Cette liasse a d'ailleurs été pour nous une source très féconde de docu ments pour l'histoire de la terre de la Roche-Talbot. C'est là — disons le tout de suite, pour n'avoir plus à y revenir — que nous avons puisé tous les documents relatifs tant à la terre du Plessis-Liziard, qu'à celles de la Mathouraie et du Boulay-Rabinard, également situées en Souvigné, dont nous aurons l'occasion de nous servir dans le cours de cette étude. (1) Voir pièce justificative n° 2 ; voir aussi à la bibl. nat.

(cab. des titres, dossiers bleus, généalogie d'Aché) la filiation de Charles d'Aché comme descendant de Macé d'Anjou ; voir enfin dans la Bévue hist. et arch. du Maine, t. VIII, l'article de M. P. Moulard sur les pierres tombales de l'église du Tronchet. (2) Le contrat avait eu lieu « le samedy après la Sainte-Croix de Mai 1336 » ; voir à la bibl. d'Angers la colection Thorode, dossier Anjou. Champigné, canton de Châteauneuf, Maine-et-Loire. La terre de Prince relevait de la seigneurie de Gastines. Nous parlerons du reste avec plus de détail de Prince et de la famille seigneuriale de ce nom au chapitre de la Courbe. de mariage, ne laissant qu'une fille Jeanne d'Anjou. Péronelle de Prince ne tarda pas à se remarier avec Josselin de Champchevrier dit le Borgne, et ce fut d'elle, en sa qualité de dame de la Courbe, qu'en 1356 Macé d'Anjou avait, nous Pavons vu, acquis quelques-uns de ses droits de fief en la paroisse de Souvigné.

Cependant, voyant leur succession sur le point de passer avec leur petite-fille à une famille étrangère, les parents de Bobert d'Anjou, devenu aîné par la mort sans héritiers mâles de son frère, songèrent à faire de leur cadet leur principal héritier- Aussi, quand en août 1358 ils intervinrent au contrat de mariage de Jeanne d'Anjou avec Jehan d'Ingrande seigneur dud. lieu en Azé et des Vallées en Souvigné, lui donnèrent-ils pour partage 2601 en héritages situés hors la paroisse de Souvigné à condition que « lesd. d'Ingrande et sa femme » renonceraient « à tous droits de succession qui leur pourront venir et escheoir et descendre desd. Macé et de Lorette sa femme, si par deffault d'hoir masle dud. Macé advenoit » (1). Et ce fut de la sorte que le frère puiné de Robert d'Anjou se trouva appelé à devenir « héritier principal et universel dud.

Macé son frère », et à lui succéder « seul en tous ses biens et entr'autres, ès terre, justice et seigneurie de la Roche-Talbot et de Souvigné et droits honorifiques en dépendants » (2). Macé d'Anjou était mort avant Tannée 1368. Cette année là en effet nous voyons « la veuve de messire Macé d'Anjou, Roche-Talbot, Lorette la Morine », acquérir « de Jehan de Champchevrier, écuyer, seigr de Soudé (3), tous les droits tels (1) Voir pièces justificatives, n° 2. (2) Ibidem. (3) Soudé, ancienne terre seigneuriale située dans la paroisse de Vion, près Sablé. Elle avait, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la métairie de ce nom, un manoir assez importar t, dont l'on voit encore quelques vestiges intéressants mêlés aux bâtiments de la ferme. La terre de Soudé avait d'abord été possédée par des seigneurs de ce nom, puis, avant le milieu du XIVe siècle, était passée aux Champchevrier, maison originaire de Touraine et aussi illustre qu'ancienne (voir Ménage, Hist. de Sablé, 1™ que féages, hommages, tailles, services sans réserve, seigneuries etvoieries, qu'il avoit et pouvoit avoir dans les paroisses de Varennes (sur Sarthe) et de Saint-Denys-d' Anjou (1) ».

Ainsi, la mère de Robert d'Anjou, qui avait sans nul doute la terre de la Roche-Talbot en douaire, était loin de laisser dépérir cette terre entre ses mains. Par le contrat d'acquêt de 1368 elle venait de Taugmenter d'une façon considérable en lui donnant pour dépendances en Varennes-sur-Sarthe la seigneurie de cette paroisse et en Saint-Denys-d'Anjou les fiefs de Saultré et des Petits- Chevaliers (2). Et par suite de cette importante annexion les seigneurs de la Roche-Talbot auront désormais sous leur suzeraineté des vassaux tels que les seigneurs de Varennes- Bourreau ou les seigneurs de Martigné ! (3). Lorette Morin vécut peut-être jusqu'en 1380. Ce qui est certain, c'est qu'à cette époque, « par contrat du 21 juin, led. Mie Robert d'Anjou, ch'", qui prend qualité de fils et hoir principal de feu Macé d'Anjou et Lorette sa femme, pour partie, p. 367) aux mains de laquelle elle demeura jusqu'au XVIIe siècle.

Jehan de Champchevrier fut capitaine de Sablé et se trouva au nornûre des complices de Pierre de Craon dans l'affaire de l'assassinat d'Olivier de Clisson par celui-ci en 1392. II avait épousé Isabeau d'Auvers dame du Plessis et de Saint-Brice. Comme l'on voit par le contrat de vente de 1368, il avait également des possessions en Saint-Denis-d'Anjou et en Varennes-sur-Sarthe. Ce fut probablement lui aussi qui vendit à Robert d'Anjou les fiefs de Vion, évidemment détachés à l'origine de la terre de Soudé et qui devaient en relever. Quant aux fiefs de Sautré et des Petits chevaliers que ces mêmes seigneurs possédaient en Saint-Denis-d'Anjou, ils ont été évidemment réunis à la terre de la Roche-Talbot dans la même circonstance. (1) Papiers de la cure de Saint-Denis-d'Anjou.

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