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PHILOSOPHIE ANALYTIQUE DE L'HISTOIRE ANGERS. — IMPRIMERIE DE A. BURDIN, 4, RUE GARNIER CH. RENOUVIER PHILOSOPHIE 1ALÏTI0I DE L'HISTOIRE LES IDÉES LES RELIGIONS. — LES SYSTÈMES TOME QUATRIÈME PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28 A LA MEMOIRE DE MON AMI HENRI MARION PHILOSOPHIE ANALYTIQUE DE L'HISTOIRE LIVRE QUATORZIÈME LA PHILOSOPHIE DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU XIX" SIÈCLE CHAPITRE PREMIER La philosophie allemande après Kant. On se sert souvent de ces expressions : l'esprit du xvie siècle, ou du xviie, du xviii", et elles présentent un sens en général assez clair pour se passer d'explicalions. II y a en effet une rencontre accidentelle assez approximative entre la distribution chronolo gique des siècles, depuis quatre cents ans, et celle de quelques uns des grands caractères distinctifs de la^-marche de l'esprit européen pendant les périodes correspondantes.
La Renaissance et la Réforme suffisent amplement pour caractériser le xvi°, qui même emprunte à ces deux grands événements, dont il est le centre, la valeur d'une époque climatérique dans le cours entier de l'histoire. Le xvn° est, pour le Continent, un temps de réaction, mais aussi de tassement de certains résultats acquis, et, pour l'Angleterre, une période critique et décisive, que termine, dans Tordre politique et religieux del'Europe, la victoire de Guillaume d'Orange et des coalisés sur la monarchie catholique de Louis XIV. Ce dernier événement d'une importance sans égale, car il a seul ív IV. l'esprit du dix-neuvième siècle 2 rendu le xvme siècle possible, est accompagné, dans le xvne, de deux faits majeurs de l'ordre intellectuel : le premier est rétablis sement de la méthode des sciences expérimentales par Galilée et Newton, en même temps que la généralisation de la science de la quantité par Descartes munissait d'un instrument nouveau et puissant l'investigation des lois naturelles.
Le second fait est la fondation de la philosophie rationnelle synthétique par le même penseur, et son développement jusqu'à Leibniz. Si l'on considère cette philosophie, sous l'un des points de vue qui lui conviennent, — comme une tentative pour systématiser sous la loi de la raison les principales croyances léguées par la théologie et la scolastique, abstraction faite de la partie des dogmes de l'Église qui ne comportent pas la rationalisation, — on peut la rapprocher d'une autre production de la même époque, qui a frappé les imaginations au point de valoir à elle seule au xvue la dénomination de grand siècle, de même que Louis XIV a été dit le grand roi. Voltaire, grand conservateur en littérature, et aussi en politique, à ce qu'il croyait, s'est servi lui-même de ces mots. Nous voulons parler de la production littéraire française : elle a cela de commun avec la philosophie des Descartes et des Leibniz, pourvu toutefois qu'on écarte des idées de ces grands hommes la partie hardie et de plus grande conséquence ultime de leur métaphysique, d'être animée d'un esprit d'ordre, de sagesse, de calcul et de composition savante, qui ne se retrouve dans l'histoire qu'en remontant à deux époques choisies et toujours citées de l'antiquité classique.
Chapitre II
La philosophie du sens commun. Les doctrines absolutistes des disciples de Kant, et le criticisme, œuvre essentielle du maître, restèrent sans influence sur la phi losophie hors de l'Allemagne, et on peut dire comme ignorés, pendant longtemps. En France, le condillacisme se continua, inclinant plus ou moins au matérialisme physiologique, et ne céda qu'assez tard la place, encore n'est-ce qu'en partie, et pour renseignement officiel de la philosophie, à l'éclectisme spiritualiste. Issu de la psychologie de l'école écossaise, l'éclectisme cherchait sans succès à se donner une méthode pour en dépasser les vues. C'est que tout l'intérêt, comme tout l'objet de cette psychologie, était d'échapper, si possible, aux conséquences que Berkeley et Hume avaient tirées des principes généraux de l'école empiriste, principes rattachés par une fâcheuse habitude à Locke, bien que ce philosophe n'en eût fait que des applications timides.
En France, où ces conséquences n'avaient point pénétré, la philoso phie de Reid et de Dugald Stewart ne se présentait guère que sous les formes assez mal déterminées ou de certaine méthode du sens commun, autrefois proposée par le P. Buffier avec un faisceau de croyances plus dispulables que ce Père ne l'avait cru, ou d'apriorismes, dits intuitifs, dont l'intuition ne s'imposait nulle ment. Sans doute elle n'avait pas, dans son pays d'origine, des fondements mieux définis ou plus assurés, mais elle y constituait un terrain important pour la discussion des questions qu'avait soulevées le scepticisme de Hume et qu'on ne discutait pas en France. Hume avait suscité Reid comme il avait suscité Kant, et presque avec autant de retentissement, quoique avec infiniment moins de profit. Les deux critiques, pour autant que ce nom convient à l'œuvre de Reid, sont parallèles quant au temps, et même la pu blication des Recherches sur f entendement d'après les principes du RÉACTION CONTRE L'IDÉALISME DE HUME 28 sens commun précéda de près de vingt ans la Critique de la raison pure.
Les Essais de Reid Sur les Facultés inlellccluelles, et Sur les Facultés actives suivirent de près ce dernier livre (en \ 785 et 1788). Les titres sont déjà instructifs : ils annoncent, non comme chez Kant, la volonté de reprendre par le fondement Texamen des principes courants en philosophie, pour découvrir le moyen d'échapper au phénoménisme empirique de Hume, mais une tentative pour remédier à cette sorte de dissolution des jugements en instituant la défense systématique des préjugés. Les principes du sens commun ne pouvaient être que cela, dès qu'on les distinguait de ceux qui appartiennent à une doctrine. Logiquement, ce n'est plus à un philosophe qu'on doit demander de les ratifier; car ce ne serait jamais là que s'en remettre au sentiment de ce philosophe. Faut-il donc bannir de la déclaration du senscommun les seuls hommes en état d'apporter à l'œuvre des notions et des définitions précises?
Les appeler, c'est appeler la dispute; les exclure, c'est dur pour eux et dangereux pour le résultat; il n'y a que le préjugé qui, par sa nature, ne demande pas et craint plutôt les formules rigoureuses. Mais encore faut-il amener des raisons philosophiques pour l'appuyer en l'interprétant ! Tout cela n'est que contradictions. Reid, immatérialiste avec Berkeley, dans sa jeunesse, se refusa à suivre Hume dans la critique prolongée de la substance, et revint de son premier sentiment pour mettre en doute la mé thode suivie jusque-là dans Texamen de la connaissance externe. Berkeley, considérant les formes représentatives des objets sensibles comme communiquées par Dieu aux esprits, et destinées à leur servir de signes pour leurs besoins, supprimait ces objets eux-mêmes comme inutiles. Lorsque Reid, ému par les analyses dissolvantes de Hume, abandonna l'opinion immatérialiste, il crut que la source d'un phénoménisme qui lui répugnait était la cou tume des philosophes de composer la connaissance externe avec des idées représentatives.
Ce terme, représentatif, était équivoque, car il pouvait convenir à l'opinion de ceux qui admettaient trois choses : 1° un objet extérieur indépendant de tout esprit; 2° un esprit; 3" dans cet esprit, quelque chose d'autre que lui-même, et possédant une vertu représentative de l'objet. II convenait éga lement à l'opinion de ceux qui, niant celte sorte d'objet, ou met tant plus ou moins son existence en doute, rapportaient à une suggestion divine les idées de l'esprit représentatives d'un monde LA QUESTION DES IDÉES REPRÉSENTATIVES 29 matériel extérieur. Et il était fort approprié au point de vue de ceux qui tenaient les idées de cette dernière espèce pour des états, modes ou affections de l'esprit, quoi que Ton dût penser de la réalité ou de la vraie nature d'une existence externe corrélative à ces modes dont la forme est représentative.
La question était donc bien moins simple que ne la voyait Reid. II ne songeait pas à la troisième de ces opinions possibles, dans laquelle un peu de réflexion lui aurait montré la vanité de l'argument qu'il préten dait tirer, en faveur de sa théorie de la perception immédiate, de la répudiation de l'« erreur des idées représentatives ». II connais sait bien la seconde opinion, comme étant celle de Berkeley et de Malebranche, et il croyait en trouver la source dans la première, qu'il se figurait avoir été commune à tous ou à presque tous les philosophes. La vériLé est qu'on n'est point arrivé, dans le cartésianisme, — il serait inutile de faire remonter plus haut la recherche, — aux idées représentatives, telles qu'on les trouve dans la doctrine des causes occasionnelles et dans la vision en Dieu de Malebranche, par la question du rapport des idées à l'esprit, mais bien par celle du rapport de l'esprit à la matière, et du rapport de l'un et de l'autre à Dieu, ce qui est totalement différent.
La méthode de Descartes était si éloignée en elle-même de cette fiction des idées en tant qu'images intermédiaires entre le corps qui est vu et l'esprit qui voit, que la difficulté capitale pour les cartésiens, difficulté que le maître n'avait pas levée, était de comprendre com ment deux substances aussi étrangères par définition l'une à l'autre pouvaient se trouver naturellement en relation. S'il est un point avéré dans l'histoire du cartésianisme, c'est celui-là. Et c'est ainsi qu'on fut conduit (Descartes déjà y inclinant) à rappor ter à l'action divine, unique au fond et universelle, d'une part, les lois du mouvement dans l'étendue, qui est tout ce qu'on appelle matière, et, d'une autre part, la communication faite à nos esprits des idées sensibles correspondantes à ces mouvements. Ces idées sensibles prenaient ainsi un caractère représentatif, mais en vertu d'une représentation que Dieu nous donnait, et non pas pour établir entre les esprits et les corps une relation directe, tenue pour impossible.
Arnauld, insensible à la difficulté qui poussait l'école carté sienne aux causes occasionnelles, et qui mena Leibniz à T harmonie préétablie, Arnauld entra en polémique avec Malebranche et LE PERCEPTIONISME DE REID soutint qu'il n'entre point de mystère dans la connaissance de la matière par l'esprit, l'esprit étant essentiellement ce qui est apte à connailre, et la matière étant pour l'esprit un objet de cela seul qu'elle existe, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle agisse sur lui : il suffit d'être, disait-il, d'être vrai, pour être connaissable. Cet argument préludait à la doctrine de Reid, d'autant plus qu'Arnauld combattait, lui aussi, la fiction antique des images intermédiaires. Nous n'y voyons guère pourtant qu'un refus d'examiner le problème philosophique de la communication des substances, tandis que Reid tenta de faire accepter aux philo sophes quelque chose d'incompréhensible, une prise de possession de l'objet en soi par le sujet percevant.
Locke, dont la pensée est souvent incertaine, paraît cependant n'avoir parlé d'idées représentatives que par métaphore. C'est donc sous l'impression reçue des théories de Berkeley et de Hume que Reid, cherchant dans rétablissement d'un rapport direct de la connaissance à son objet corporel un remède au doute sur l'existence de ce dernier, crut voir le motif de ce doute dans la fiction des idées intermédiaires ou représentatives. Comment était-il né, en effet? De ce que Descartes avait montré et de ce que Locke avait admis qu'il n'y avait rien dans celles de ces idées qu'on appelle qualités secondes des corps qui représentât réellement quelque chose en dehors de l'esprit; et de ce que Berkeley, partant de là, avait argué qu'on pouvait en dire autant des qualités primaires. Ainsi ce qui est représenté ne serait pas ce qui exislel Le remède paraissait facile : il suffisait de dire que ce n'était pas de représentation qu'il s'agissait, et que tout le mal était d'avoir cru à des idées représentatives.
Reid, réaliste matérialiste en toute naïveté, et très peu instruit de l'histoire des doctrines, ne se rendit pas compte d'un fait capital : les phéno mènes par lesquels l'esprit se représente des qualités corporelles peuvent être des états ou modes en lui, et qui dépendent de sa propre nature et des lois de l'univers, sans être le moins du monde des images de choses données en dehors de tout esprit. La question de véracité de l'image disparaît avec la qualité d'image ; le doute possible sur la réalité externe de la matière subsiste et se fortifie ; et enfin on peut croire à un monde extérieur sans admettre cette matière des sciences physiques autrement que comme une abstraction utile pour formuler les lois des phé nomènes. LE PERCEPTIONISME DE REID Le perceptionisme de Reid n'est pas une théorie tout à fait aussi claire qu'on le dirait, dans la manière ordinaire de l'exposer, et cela se conçoit, car c'était une étrange gageure, pour un philosophe, de montrer l'esprit arrivant, par une inconcevable identi fication, à être certain que ce qu'il sent est quelque chose d'indépendant de sa sensation, sans être pour cela différent de ce qu'il seul.
Reid soutient, en effet, pour emprunter ici les termes de Hamilton : « 1° que sa perception immédiate des objets extérieurs est convertible avec leur réalité; 2° que, dans sa doctrine de la perception, la réalité extérieure se pose face à face avec l'esprit percevant, dans un rapport aussi immédiat que l'idée dans la théorie représentative des philosophes; 3° que son opinion propre est identique avec la croyance vulgaire, telle qu'elle est inter prétée par les philosophes et par lui-même ». Reid soutient ces trois propositions à la fois, dit Hamilton qui les approuve et qui cite à leur appui des textes de Reid assez concluants : il est donc « réaliste naturel et sa doctrine de la perception est une doctrine d'intuition ». Brown, philosophe habituellement classé dans la même école, et antérieur à Hamilton, avait compris autrement l'idée de son fondateur: « Le sceptique et le philosophe orthodoxe de l'école de Reid arrivent, disait-il, à la même conclusion.
Leur credo se compose de deux propositions et des deux mêmes propositions, dont l'une est : que l'existence d'un ensemble de choses, tel qu'on Fente nd quand on parle d'un monde extérieur, ne peut pas être prouvée par argument; et l'autre, que la croyance à cette exis tence est d'une force supérieure à celle d'un argument et absolu ment irrésistible ». La différence unique est que le sceptique appuie plus fortement sur le premier point, et Reid, ou son disciple sur le second. Brown appuie sur le premier, réfute l'opinion de Reid louchant les idées représentatives, et montre clairement que la question ne porte pas sur de telles idées en tant qu'images, mais sur les affections de l'esprit et sur la valeur à leur attribuer pour juger des choses du dehors, llconsidère donc Reid comme n'étant au fond qu'un simple réaliste hypothétique ou idéaliste cosmothé tique (termes employés par Hamilton dans sa réfutation de Brown).
Stuart Mill, qui a consacré un ouvrage considérable à Fexamen des opinions de Hamilton, a pris la défense de Brown sur ce point et prouvé que Reid avait constamment admis, dans le fait de la LE PERCEPTIONISME DE REID perception externe, les sensations comme n'étant que des signes des choses externes, et par conséquent que des sortes d'intermédiaires, et l'existence des corps avec leurs qualités comme des suggestions, naturelles et immédiates sans doute, mais enfin différentes de ces signes auxquelles leur perception est attachée (1). En vérité, la chose était trop difficile à comprendre autrement, mais cette explication n'empêchait pas Reid de prétendre que nous percevons les objets immédiatement, et que les choses extérieures qui existent réellement sont les choses mêmes que nous percevons.
II ne croyait pas, dit Mill, que ces expressions fussent incompatibles avec la doctrine que la notion et la croyance des objets extérieurs est irrésistiblement suggérée par des signes naturels. II ressort de cette discussion que Reid était un faible logicien. Cela posé, son attitude s'explique facilement : au fond, la croyance était, avec le sens commun, le dernier mot qu'il eût à donner comme argument, et ce mot est aussi celui qui qualifie le mieux toute sa méthode ; mais il tâchait de faire que croyance passât pour évi dence. A ce tort, il en ajoutait un autre, qui était de confondre la question de l'existence du monde extérieur avec celle du réa lisme matérialiste, et de se faire un monstre du doute sceptique portant sur la nature des corps. Le désir de Reid de rendre Pimmédiatetéà la perception s'éten dit, ce qu'ona peine à comprendre, jusqu'à la mémoire, qu'ildéfinit « la connaissance immédiate du passé » de même que la con science est « laconnaissance immédiate duprésent ».
La conscience n'était pasà ses yeux ce qu'on entend par là généralement, c'est à-dire la pensée même, en tant que le pensant se pense pensant, mais bien une faculté de Pâme comme les autres, avec cette spé cialité seulement, qu'elle a pour objets propres les opérations des autres facultés. En rapprochant les deux définitions, on voit que ce psychologue se figurait Pâme comme un être à vertus ou pro priétés multiples, deux desquelles se partageaient entre elles la perception directe des choses, l'une s'appliquant à ce qui est présent, l'autre à ce qui a cessé de l'être, tandis qu'une troisième assurait à Fagent que c'était bien lui qui faisait ces opérations et qui prenait possession de ces connaissances. (1) Fragments de philosophie, par IV. Hamilton, trad. par L. Peisse, p. 85 89, 161 sq., 177 sq. et 181. — La philosophie de Hamilton par J. St. Mill, trad. par M, Gazelles, chap. X, surtout aux pp. 200 sq.
MYTHOLOGIE DES FACULTÉS HUMAINES Ce rapprochement ressemble àun trait de caricature; il est exact cependant, et il n'en est pas de plus propre à mettre en évidence le vice de la mythologie des facultés humaines : caractère toujours et justement reproché à la psychologie de l'école écossaise et de ses imitateurs. La division des facultés sans aucune vue générale et systématique, et Fénumération des lois intellectuelles, vérités prétendues de sens commun, ou principes de croyance, sans aucune théorie préalable du jugement, réclamaient au moins Fin dication d'une méthode capable de les justifier. Reid et surtout Dugald Stewart, son successeur dans l'école, se flattèrent de la trouver dans les sciences d'observation et d'induction. La psychologie passa auprès d'eux pour une histoire naturelle de l'esprit humain.
Ce parti pris servait à justifier Fabsence d'une doctrine de Pâme et Féloignement de la métaphysique en général, la psy chologie n'étant pas assez avancée, disait-on, pour étayer des hypothèses sur ce terrain. II serait superflu de montrer par un examen détaillé que ces philosophes ne fondèrent en réalité rien de semblable à une mé thode pouvant réclamer le nom de scientifique ; mais on doit leur reconnaître deux mérites, ou plutôt un mérite et un service rendu. Le premier consiste en ce que n'ayant fait appel au sens commun, contre la métaphysique de leurs prédécesseurs, qu'en vue de sauvegarder les vérités morales, ils tentèrent au moins de substi tuer à Féthique utilitaire ou à Féthique du sentiment des principaux moralistes antérieurs des notions rationnelles sur la liberté et le devoir.
L'autre est l'œuvre de la réduction à l'absurde (bien que très involontaire) d'une psychologie d'observation et de classifi cation tout analytique, faite à limitation de l'histoire naturelle : de l'histoire naturelle avant les grandes hypothèses de notre siècle. En effet, la cause générale du phénoménisme s'est trouvée en fin de compte avancée grâce à Féchec d'une réaction si mal en tendue contre Fadmirable critique, en même temps que contre le pur empirisme de Hume; et la cause du criticisme a été servie par la nécessité devenue visible de chercher dans les aprioris de Fentendement les véritables lois capables de donner un caractère scientifique aux résultats des études en psychologie. Nous remarquerons un point, bien qu'accessoire, qui fait exception à la faiblesse des travaux de Fécole écossaise : il concerne la théorie de Fassociation des idées (sujet toujours et si heureusement cultivé depuis Hobbes) et la manière dont elle fut comprise IV.
DUGALD STEWART : SA THÉORIE DE l' ASSOCIATION DES IDÉES 34 par Dugald Stewart. Les penseurs empiristes avant et depuis Hume, ainsi que Hume lui-même, ont tendu à réduire les genres d'association au plus petit nombre et à ceux qui dépendent du plus proche voisinage des rapports fournis par les sens. Stewart, quoique sans essayer d'en reconnaître tous les genres et d'en déterminer les sources, en désigne un plus grand nombre, et distingue les associations spontanées de celles qui sont au pouvoir de Fattention et de la volonté. II nomme parmi ces dernières celles qui portent sur la causalité et sur la finalité, et il analyse la manière dont l'esprit provoque des associations par conjecture : travail d'essais successifs et de rapprochements tentés pour arriver à se faire suggérer, grâce à des parties conservées dans la mémoire, d'autres parties oubliées qu'une volonté directe serait impuissante à reproduire.
Stewart a remarqué une espèce particulière d'association spontanée qui peut s'utiliser pour obtenir la remémoration précise des souvenirs conservés à l'état vague : c'est celle qui tient aux ressemblances des sons dans des mots différents qui peuvent par là se rappeler les uns les autres avec leurs idéesrespectives moyennant des tâtonnements systématiques. Ce philosophe, tout adversaire qu'il se montrait de la métaphy sique et des hypothèses, était moins étranger que Reid à l'étude des systèmes, et moins éloigné au fond d'en accepter un, touchant la vraie nature de la matière, qui fût moins grossièrement réaliste que celui de Reid. Son successeur à Edimbourg réagit contre les opinions de son école sur tous les points importants, hormis la prétention de classer les facultés en suivant une méthode natu relle.
Le plan de classification de Brown n'était pas d'ailleurs sans intérêt ; il donnait à l'observation ce double but : la recon naissance des synthèses de phénomènes et celle de leurs suc cessions. II divisait les facultés en deux ordres, selon qu'elles suggèrent des objets absents : ainsi l'imagination, la mémoire, la conception ; ou qu'elles suggèrent des relations. A cette seconde espèce appartiennent le j ugement et le raisonnement, Fabstraction et la généralisation. Les idées générales expriment des rapports et ne sont en cela ni proprement des choses ni de simples noms. On voit que Fidée d'un phénoménisme soumis à des lois se faisait pressentir chez ce philosophe qui, revenant à Hume et le corrigeant, était malheureusement très éloigné de restituer dans la théorie de la causalité le principe du pouvoir et de l'action, la volonté, comme essence de la cause.
BROWN : SES IDÉES DE LA CAUSALITÉ ET DE LA PERCEPTION 35 11 retournait à peu près complètement à cette théorie, ne voyant de connu, et ceci est exact, dansles causes physiques, que le fait de la connexion constante entre des phénomènes successifs, mais ne reconnaissant pas non plus le vrai fond du principe de causalité dans la volonté, qu'il définissait un désir joint à l'opinion que son objet va se réaliser. Ce point mis à part, la clas sification des phénomènes moraux tentée par ce philosophe con serve de Fintérêt. Brown distribuait les sentiments et les passions d'après la direction du mouvement passionnel, rapporté à l'objet qui s'offre comme actuel, ou à celui qui est envisagé comme passé, ou comme futur, et puis, secondairement, d'aprèsla nature éthique ou esthétique de Fémotion. Nous avons mentionné la réfutation que fit Brown des consé quences tirées par Reid de la prétendue théorie des idées représentatives, et Finterprétation qu'il donna du sentiment de son prédécesseur touchant l'existence du monde externe. 11 apparte nait donc lui-même à l'opinion que Hamilton a nommée le réalisme hypothétique, c'est-à-dire qu'il croyait, ainsi que faisait Reid, au fond, cette existence aussi certaine qu'indémontrable, mais hypothétique après tout, parce qu'on ne peut dire que croyance égale science.
Cette expression, réalisme hypothétique, est exacle pour désigner le point de vue de l'école écossaise, malgré les efforts qu'elle a pu, que Hamilton surtout a pu faire pour ôter Fadjectif. L'expression qui semble de prime abord donner le même sens : idéalisme cosmothètique, répond à une autre pensée, et la distinction est pour nous des plus importantes. En effet, les philosophes écossais ne sont nullement des idéalistes. L'idéaliste peut croire el croit ordinairement à un monde extérieur ; ce qu'il ne croit pas, c'est à une étendue en soi, à une matière possédant, en tant que substance, des attributs qui, soumis à notre percep tion, seraient les qualités sensibles des corps. Ces philosophes, au contraire, sont des réalistes matérialistes, c'est-à-dire que ce qu'ils croient du monde extérieur, c'est précisément, c'est avant tout la matière.
Brown, ainsi d'ailleurs que bien d'autres psychologues empiristes après lui, a cherché à rendre compte, au moyen des sensa tions musculaires, jointes à Fidée du temps, de la manière dont la sensation donne lieu à l'idée de l'espace ; et, au moyen des sensations produites au contact des corps, donne lieu à l'idée d'une substance formée de parties qui résistent à l'effort fait pour BROWN : SES IDÉES SUR LA CAUSALITÉ ET LA PERCEPTION les séparer. Une fois le terrain ainsi établi, des discussions subtiles, compliquées, interminables se sont élevées sur le rôle que la vue réclame dans la formation de l'idée de l'étendue ; sur la nécessité ou le plus ou moins d'importance de l'intervention de Torgane visuel; sur les observations (toujours insuffisantes et mal instituées) des sensations des aveugles-nés et des opérés de la cataracte, etc.
Le criticisme n'a pu encore apprendre aux psychologues à sortir de ces difficultés, que leur point de départ rend insolubles, parce qu'ils ne veulent pas comprendre que, si les sensations paraissent suggérer l'idée de l'étendue sans qu'on puisse réellement définir le comment de la suggestion, c'est que cette idée entre a priori dans les sensations, dont elle constitue à cet égard une forme nécessaire, inséparable, en vertu de l'acte perceptif du sujet sensible. Cet acte consiste dans Y intuition spatiale, et la vision physique avec la lumière et les couleurs en est l'application empirique la plus parfaite; tandis que l'appréciation des quantités géométriques par le tact et le mouvement en fournit une autre, plus confuse en elle-même ainsi que plus bornée. La précision dans la mesure appartient à leur combinaison. 11 est remarquable que la théorie de la perception immédiate ait moins éloigné les philosophes du point de vue aprioriste que leurs efforts pour expliquer Torigine sensible de l'idée de l'étendue.
Hamilton que son réalisme matérialiste obligeait, lui aussi, de chercher comment cette idée pouvait se dégager des éléments de la sensation, écrivait cependant ces mots quelque part : « Je ne partage pas les opinions si généralement admises que nous percevons l'étendue exclusivement par le toucher et les sensations musculaires, ou par le toucher et la vue, ou par le toucher, les sensations musculaires et la vue... Au contraire, je soutiens que toutes les sensations, quelles qu'elles soient, que nous conce vons l'une en dehors de l'autre, nous présentent eo ipso la condition qui nous fait appréhender nécessairement et immédiatement l'étendue; car dans la conscience même de cette extériorité réciproque est impliquée une perception de différence de lieu dans l'espace, et par conséquent une perception d'étendue ».
Ces expressions s'approchent beaucoup de la déclaration du caractère intuitif a priori de la perception de Fétendue, et, par conséquent, de l'idéalisme. Mais la perception immédiate de Hamilton n'est pas Fim médiateté de l'esprit à sa propre fonction : celle-là serait logique; c'est celle de l'esprit à une certaine chose en soi, aune substance LE PERCEPTIONISME DE HAMILTON étrangère, du côté de laquelle il n'a, pour emprunter une bonne image à Leibniz parlant des monades, aucune fenêtre par où il puisse prendre vue sur elle. On dirait que Fabsence de communi cation qui devrait se conclure de la différence de nature des deux substances est justement ce qui le pousse à affirmer entre elles, paradoxalement, quelque chose de plus même que le rapport de ce qui connaît à ce qui est connu : « Nous n'avons pas seulement une notion, une conception, une imagination, une repré sentation subjective de l'étendue, évoquée ou suggérée d'une manière incompréhensible à l'esprit , à l'oecasion d'un objet étendu présenté aux sens; mais, dans la perception d'un tel objet, nous avons, comme nous croyons naturellement Favoir, une connaissance immédiate ou conscience de cet objet extérieur en tant qu'étendu.
En un mot, dans une perception des sens, Fétendue connue et l'étendue existante sont synonymes; l'étendue est connue parce qu'elle existe, et elle existe puisqu'elle est connue ». 11 y a une singulière violence faite àla logique, dans cette confusion voulue de l'existence de quelque chose qui vous est étranger avec la connaissance qu'on dit en avoir, sous le prétexte d'une croyance supposée irrésistible. Hamilton donne à ce prétexte une tournure extraordinaire. Les philosophes, dit-il, les partisans des idées représentatives « distinguaient faussement la croyance à l'existence de la croyance à la connaissance. Sauf un petit nombre d'exceptions, ils maintenaient la vérité de la première; mais ils s'accordaient tous avec une étonnante unanimité à abjurer la se conde... Dans la perception, la conscience donne comme un fait primitif la croyance à la connaissance de l'existence de quelque chose de différent du moi », — toujours la confusion impliquée entre l'existence d'un non moi quelconque et celle de la matière avec ses qualités primaires. — « Comme primitive, cette conscience ne peut être rapportée à un principe plus élevé, et elle ne peut pas davantage être décomposéeen un double élément.
Nous ne croyons que ce quelque chose existe que parce que nous croyons que nous connaissons (ou avons conscience de) ce quelque chose comme existant ; et la croyance à la connaissance de l'existence implique nécessairement la croyance à l'existence. Les deux faits sont ori ginels, ou aucun des deux ne Test. La conscience nous trompe t-elle dans le premier, elle nous abuse nécessairement dans le se cond... Ainsi les croyances exprimées par ces deux propositions : HAMILTON. PHILOSOPHIE DU CONDITIONNÉ (( 1° Je crois que le monde matériel existe; « 2° Je crois que je connais immédiatement l'existence d'un monde matériel (en d'autres termes, je crois que la réalité externe est l'objet dont j'ai conscience dans la perception); « Ces deux croyances, quoique distinguées par les philosophes, sont virtuellement identiques. » Si, dans tout ce raisonnement, Hamilton n'avait eu pour but que de définir et de réunir deux croyances qui, en effet, n'en font qu'une seule pour les non philosophes, il aurait pu être plus court.
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