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Les guerres des Antilles de 1793 à 1815 ... Avec 7 cartes

Isidore Henry de Poyen-Bellisle · 1896 · Scanned text

142,726 words · about 10 h to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Isidore Henry de Poyen-Bellisle
Language
French
Published
1896
Length
142,726 words · about 10 h
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LES GUERRES DES ANTILLES DE 1793 A N A NO Y , I M P R I MERIE^-nnUO B4Î-LEV lï A U LT ET C'<". LES GUERRES DES ANTILLES DE 1793 A 1815 Par le Colonel H. de POYEN (Extrait du Mémorial de l'Artillerie de la marine) yx~V E O t? O-A-HTES BKIU1ER-LEVRAULT ET G", ÉDITEURS PARIS Ô, Ill'E DES DEAUX-AtlTS NANCY 18, RUE DES GLACIS 1896 Tous droitzs réserves LES GUERRES DES ANTILLES DE 1793 À 1815. Depuis une trentaine d'années, toute l'activité coloniale de la France s'est reportée sur l'Afrique occidentale et sur les pays de l'Extrême-Orient; c'est au Sénégal et au Soudan, en Cochinchine et au Tonkin que se trouve le théâtre des guerres et expéditions d'outre-mer. II n'en était pas de même il y a cent ans; alors la Martinique et la Guadeloupe, qui vivent actuellement d'une vie paisible , presque assimilable à celle des départements français, ont ressenti le contre-coup des guerres engagées entre l'Europe monarchique et ia Révolution française, et elles ont eu à soutenir des luttes répétées contre l'Anglais, l'éternel rival de la France aux colonies.

C'est l'analyse de ces luttes qu'on se propose de rapporter ici; elles offrent un double intérêt, d'abord au point de vue de notre histoire coloniale, dont elles forment une des pages les plus mouvementées, ensuite au point de vue des enseignements pratiques qu'on en peut tirer, au point de vue de la défense des colonies dans l'avenir. Mais avant d'entreprendre le récit de ces guerres locales, il est nécessaire d'exposer la situation des deux îles au mo ment où elles allaient commencer. CHAPITRE PREMIER. SITUATION DE LA MARTINIQUE ET DE LA GUADELOUPE EN 1792-1793. S 1. SITUATION POLITIQUE. Le mouvement révolutionnaire commencé en France en 1789 s'était rapidement propagé dans les colonies des Antilles, mais le nouvel ordre de choses qui s'établissait dans la mé tropole y avait rencontré beaucoup d'opposition.

Si les pro grès successifs de la Révolution étaient accueillis et salués avec enthousiasme dans les villes, il n'en était pas de même dans les campagnes où les planteurs, c'est-à-dire les grands propriétaires d'esclaves, se sentant menacés dans leurs privi lèges, témoignaient hautement de leur aversion pour les idées nouvelles. De là des dissensions intestines, des émeutes, des troubles allant jusqu'à la guerre civile, qui ensanglantèrent parfois le sol des deux colonies. Au commencement de 1792, la Martinique avait pour gouverneur le comte de Béhague, lieutenant général des armées du roi, et la Guadeloupe le baron de Clugny, capitaine de vaisseau. Ce dernier se trouvait subordonné au comte de Béhague, qui était en même temps gouverneur général des îles du Vent M. Plusieurs fois il dut lui prêter son concours pour aider à la pacification de la Martinique , plus violem ment troublée que la Guadeloupe.

Chapitre II. Insurrection Royaliste

À LA MARTINIQUE ATTAQUE DE L'ÎLE PAR L'AMIRAL GARDNER. Le général Bochambeau, malgré ses qualités réelles et su bonne volonté, ne put arracher la Martinique aux crises vio lentes qu'elle subissait depuis le commencement de la Révo lution, c'est-à-dire depuis quatre années. Les patriotes excités par les clubs de Saint-Pierre et de Fort-de-la-République (nouveau nom de la ville de Fort-Royal) redoublaient d'ar rogance, tandis que les royalistes, soumis à toutes sortes de menaces et de vexations, cherchaient un moyen de se sous traire à leur oppression. Déjà, quelque temps avant le départ de M. de Béhague, deux créoles C avaient été envoyés en mission auprès des princes de la maison royale réfugiés à Londres, et par leur entremise avaient sollicité le gouverne ment anglais de porter secours aux partisans de la royauté dans les Antilles.

Dubuc avait même laissé entendre que si des forces anglaises se présentaient devant la Martinique pour protéger la colonie contre la Bépublique, on leur re mettrait les forts à la condition d'y laisser flotter le drapeau blanc en signe de la souveraineté de la France. Le ministre anglais Pitl avait fini par souscrire à ces propositions et avait promis que l'Angleterre prendrait la Martinique sous sa pro tection sans y exercer aucun droit de conquête; et le cabinet anglais en informa M. de Béhague. Deux vaisseaux, la Ven geanceet YUlysse, furent envoyés de Portsmouth pour rejoindre aux Antilles l'amiral Gardner qui devait diriger l'expédition. (1) Dubuc, député de la Martinique; de Clairefonlaine, députéde la la Guadeloupe. Une quarantaine d'émigrés appartenant à des familles créoles qui se trouvaient en Angleterre prirent passage sur ces vaisseaux.

Mais, pendant les préparatifs de l'expédition, les choses avaient changé de face : Béhague, qui aurait probablement consenti à rendre les forts aux Anglais se présentant au nom des Bourbons, avait été obligé de fuir; de plus la République venait de déclarer la guerre à l'Angleterre. H n'y avait donc plus d'entente à espérer avec le gouvernement de l'île, mais on pouvait compter sur l'appui des planteurs qui venaient de se soulever, occupaient plusieurs points importants et se trouvaient en pleine insurrection contre le gouvernement de Rochambeau. Cette insurrection royaliste, outre la connexité qu'elle pré sente avec l'attaque de l'amiral Gardner, présente de véri tables faits de guerre intéressants par eux-mêmes ; à ce double titre nous en résumerons ici les principales phases d'après le récit très complet et très détaillé de l'historien Sidney Daney W. Le général Rochambeau a lui-même d'ailleurs com pris la lutte contre les rebelles royalistes dans son Journal de l'attaque de la Martinique en ijg3 , journal auquel nous em prunterons aussi quelques détails.

L'àme de cette insurrec tion, qui fut une sorte de Vendée ou de chouannerie colo niale, était M. de Percin, créole énergique et audacieux qui y joua un rôle analogue à celui de Charette ou de Cadoudal. II avait affronté avec témérité les républicains dans les clubs, pour y combattre vigoureusement les doctrines du jour; il se savait suspecte!, sentant que lui et les siens étaient menacés, il résolut de se défendre par la force. Pour cela il fallait se procurer des armes et des munitions, et il ne trouva pas de meilleur moyen pour y réussir que d'enlever parsur- (1) Histoire de la Martinique depuis la colonisation jusqu'en 181 5, par M. Sidney Daney, membre du Conseil colonial de la Martinique. Fort-Royal 1 846. E. Ruelle, imprimeur du Gouvernement, tome V, pages 3a3 et sui vantes. DE 1793 À 1815. 13 prise la batterie Sainte-Catherine, située à la Case-Navire et qui n'était gardée que par un détachement de 30 hommes.

De Percin (1- et ses amis se rendirent, en effet, facilement maîtres de cette batterie, prirent toutes les armes qui s'y trouvaient, ainsi que le contenu du magasin à poudre, el, ainsi approvisionnés, vinrent s'installer dans une habitation caféière peu éloignée de Fort-Royal, où ils se fortifièrent, et qui reçut le nom de Camp-Décidé. Les habitants royalistes, encouragés par ce hardi coup de main et exaspérés d'ailleurs par l'exécution du roi Louis XVI, se soulevèrent aussitôt : l'un de leurs chefs (2) occupa la batterie Carmicas au Gros-Morne; un autre se fortifia entre le Gros-Morne et le Robert; un troisième sur le morne Vertpré. Le fort de la Trinité, les batteries du Marin et celles de la pointe basse de la Borgnesse tombèrent aussi bientôt en leur pouvoir. II est à remarquer que les troupes de ces chefs étaient surtout composées d'hommes de couleur et d'esclaves qui avaient pour eux un dévouement absolu, parfois hé roïque '3'.

Ce mouvement, qui mettait aux mains des insurgés une notable partie de l'île, était trop important pour que Bo chambeau ne s'efforçât pas de le réprimer sans retard. II forma trois bataillons avec les gens de couleur qu'il put rallier et les fit commander par trois mulâtres auxquels il donna O Claude-Joseph-Rernard de Percin, né à la Martinique en 1763, élait alors âgé de trente ans. II élait entré à quinze ans au régiment de Hainaut pour faire la guerre de l'indépendance d'Amérique , avait servi ensuite au régiment de la Martinique, l'avait quitté pour se jeter dans le parti royaliste et avait pris une part importante à la défaite des patriotes au Lamentin le 26 septembre 1790. (2> De Catalogne, ancien officier au régiment de la Martinique. On a déjà fait remarquer que plusieurs officiers de ce régiment avaient, comme leur colonel, embrassé la cause royaliste.

(5) Cependant Rochambeau avait lancé une proclamation promeltant la liberté et une récompense pécuniaire à tout esclave armé par son maître, qui se rendrait avec son fusil. le grade effectif de chef de bataillon, Bellegarde, Meunier et L'Enclume. Ces bataillons, qui devaient appuyer les opé i*ations des troupes régulières, furent placés l'un au Morne- Bouge (bataillon Meunier), pour couvrir Saint-Pierre de ce côté, les deux autres dans les environs de Fort-de-la-Bépu blique. Le 15 avril 1793, Bochambeau marcha à l'attaque de Camp- Décidé. II sortit de la ville avec une troupe de 500 hommes munie d'artillerie de campagne, et partagea cette troupe en deux colonnes, l'une sous son commandement direct, l'autre sous le commandement du colonel d'artillerie de Saint-Cyran. Bochambeau devait marcher directement sur le camp, situé à une distance de 6 à 7 kilomètres sur le chemin des Pitons; Saint-Cyran devait passer par la Case-Navire pour exécuter une atlaque de flanc.

Le morne sur lequel élait assis le Camp-Décidé est acces sible par sa partie sud-est qui descend en pointe vers la cam pagne du littoral; une partie de cette pointe est naturellement défendue par un escarpement assez raide, l'autre partie, qui est en pente douce, avait été barrée par un retranche ment avec fossé et épaulement. En avant de la pointe se trouve un plateau assez étroit par lequel devaient arriver les assaillants. De Percin avait eu soin de faire découvrir complètement ce plateau en rasant les arbres et les buissons qui auraient pu fournir des abris à l'ennemi. II avait, au contraire, conservé un petit bois qui se trouvait à mi-morne, à une centaine de pas sur la gauche du camp, dont il était séparé par une ravine assez profonde, et avait jeté dans ce bois une poignée de tirailleurs.

La garnison du camp com prenait environ 70 habitants blancs, avec les hommes de cou leur et les esclaves qui s'étaient attachés à leur fortune. De Percin, qui avait fait la grande guerre aux États-Unis, savait faire usage des éclaireurs; d'ailleurs, des cornes son naient de tous côtés dans la campagne dès que l'ennemi se mettait en mouvement; il fut donc averti bientôt de la sortie DE 1793 À 1815. 15 des troupes républicaines et envoya un petit poste de dix hommes dans une maison située à quelque distance en avant du camp pour arrêter la tête de colonne de Rochambeau. Les grenadiers de Turenue qui formaient cette colonne ne purent parvenir à les chasser de cette maison qu'après une lutte très vive et très rapprochée. Le chef W fut blessé et fait prisonnier, ses dix hommes purent rallier le camp.

La colonne de Rochambeau arriva alors sur le plateau situé au-dessous du camp et dont les dimensions restreintes ne lui permettaient pas de se développer commodément. Elle fut aussitôt assaillie par le feu des défenseurs du camp et des tirailleurs du petit bois. Le général donna l'ordre de riposter par des feux de peloton, en même temps que par le feu des pièces d'artillerie. Mais l'avantage de la position était tout du côté des habitants; étant à peu près à couvert par les arbres ou les arbustes, ils pouvaient viser à leur aise les républicains qui étaient à découvert, tandis que les feux partis du plateau et tirés dans une direction ascendante n'avaient qu'une médiocre efficacité à cause de la différence notable de hauteur des deux positions. Le combat dura quatre heures sans que les troupes aient pu arriver jusqu'au camp ; elles perdirent beaucoup de monde; Rochambeau eut un cheval tué sous lui, son panache coupé, ses habits troués par les balles.

II est difficile de comprendre qu'il ait mieux aimé supporter une fusillade de quatre heures que donner un assaut qui avait des chances de réussite, vu le faible profil des retranchements. II est probable que, fidèle à son plan primitif, il attendait l'attaque latérale de la colonne Saint- Cyran; mais il se lassa d'attendre au bout de quatre heures et se décida à la retraite. Peu de temps après, la colonne attendue arrivait sur le terrain où elle ne trouvait plus que les cadavres abandonnés par la première colonne ; elle reprit (1) Jaham-Dérivaux. — Rochambeau, pour faire un exemple, le fit fusiller quelques jours après sur la Savane. alors le chemin de la ville, n'osant pas renouveler la tentative infructueuse du général en chef. D'ailleurs elle n'avait plus de chef: Saint-Cyran, suspect comme aristocrate, avait été fusillé en route par quelques-uns de ses soldats qui l'ac cusaient de trahison.

Cet acte d'insubordination suffit pour expliquer l'arrivée tardive de la troupe. Quelques jours après, de Percin, à la tête d'une petite colonne sortie de Camp-Décidé, surprend au milieu de la nuit le poste de Colon, situé à une demi-lieue du camp dans une position menaçante pour lui, l'enlève et tue le mulâtre qui le commandait. (1) Mais les républicains étaient plus heureux sur d'autres points : le 11 mai, Rochambeau surprend et taille en pièces un rassemblement de volontaires royalistes qui s'était formé à l'Acajou. Un autre rassemblement royaliste s' étant formé à la même époque aux Trois-Uets (2), Rochambeau envoya le 15 mai une expédition qui le dissipa facilement et livra aux flammes plusieurs habitations d'aristocrates. D'après le journal de Rochambeau, cette expédition était forte de 3 à 400 hommes et appuyée par deux pièces de canon montées sur des cha loupes qui battaient les aristocrates depuis leur mouillage dans la baie.

Un peu plus lard, 7 juin, il attaque le camp du morne Vertpré,qui était après Camp-Décidé le poste le plus important des insurgés. Le morne Vertpré, qui atteint une altitude de 310 mètres, est situé sur les confins du Lamentin et du Robert : sa cime se divise en trois plateaux distincts, orientés parallèlement du sud au nord; les habitants blancs, au nombre d'environ 130, avec les hommes de couleur qui défendaient leur cause, s'étaient rassemblés en prévision de (" Le commandant de Rivière, stationné à la Case-Navire, avait fait passer au Camp-Décidé un supplément d'armes et de munitions, qui facilita sa résistance. D'après le journal de Rochambeau , M. de Gimat élait auprès de Percin et partageait alors avec lui le commandement des royalistes. (2) Au fond de l'anse la plus méridionale de la baie de Fort-Royal.

DE 1793 À 1815. 17 l'attaque de Rochambeau sur le plateau du milieu. Ce plateau était protégé à l'est par un escarpement inaccessible, à l'ouest par un autre escarpement moins à pic, mais suffi sant pour en rendre l' abord très désavantageux à l'assaillant. L'ennemi devait donc attaquer parle nord ou le sud, qui étaient en pente douce et boisés, et les habitants avaient élevé de ces deux côtés des retranchements avec embrasures pour les quelques pièces de canon qu'ils avaient réussi à traîner sur le plateau : un ancien officier du régiment de la Martinique, Dubuc de Marcussy, avait le commandement de cette petite artillerie. Les habitants avaient aussi muni de quelques fortifications le plateau de gauche, mais ils avaient négligé de fortifier celui de droite, parce qu'il se trouvait dans la direction du Gros-Morne, alors entre les mains de leurs partisans, ce qui semblait devoir les garantir de ce côté de toute surprise de l'ennemi.

Cependant Rochambeau était sorti de grand matin du Fort-de-la-Convention (ancien Fort-Bourbon) avec une forte colonne composée d'infanterie régulière, de compagnies de gens de couleur, et d'artillerie (un obusier, deux pièces de quatre et une pièce de deux). II fit coucher sa troupe sur les hauteurs qui dominent le Gros-Morne, et le lendemain 8 juin , la subdivisa en trois colonnes pour marcher à l'attaque. La colonne de droite, qu'il commandait lui-même, arriva la première à huit heures du matin devant le côté sud du pla teau occupé par les rebelles, et engagea aussitôt la fusillade en attendant l'arrivée des deux autres colonnes. Le feu ouvert depuis le matin par Bochambeau n'avait pas produit de résultats bien appréciables : les habitants, qui se trouvaient dans une situation analogue à celle de Camp- Décidé, avaient fait subir de nombreuses pertes aux troupes républicaines; le mulâtre L'Enclume , commandant des hommes de couleur, avait été mortellement blessé.

Mais les deux autres colonnes, avec lesquelles se trouvait l'artillerie, arrivent à l'ouest du plateau et commencent à tirer sur les défenseurs. Cette attaque imprévue jette chez eux un grand désordre et Bochambeau en profite pour enlever la position par une charge àla baïonnette; le commandant de l'artillerie est tué sur ses pièces. Dès lors la déroute fut complète; les vaincus s'enfuirent à la hâte dans la direction du Gros-Morne et de là à la Trinité, où ils s'embarquèrent en masse sur des navires en partance pour la Dominique (1). Bochambeau constate dans son journal qu'il s'est emparé de trente-trois bouches à feu de divers calibres, des magasins de munitions et de vivres, et même de la correspondance des rebelles. Satisfait d'avoir détruit ce centre important de résistance, il ne chercha pas à s'opposer à l'émigration forcée des royalistes.

Pendant que Rochambeau remportait ces succès sur les royalistes, les Anglais s'occupaient à la Barbade de préparer l'expédition convenue contre la Martinique. Ils avaient com mencé par s'emparer de Tabago le 17 avril : cet exploit ne coûta pas grand effort au major-général Cuyler, commandant en chef des troupes britanniques dans les Indes occidentales, et aux forces navales qui l'accompagnaient. La garnison de l'île était très faible (2> ; le gouverneur maréchal de camp de Marguenot et le chevalier de Jobal, commandant en second, venaient d'émigrer à la Grenade quelques jours auparavant (mars 1793) et avaient écrit au comte de Béhague, qu'ils con- W Tous ceux des esclaves qui combattaient avec leurs maîtres et qui purent s'embarquer avec eux n'hésitèrent pas à le faire. (2) Les Etrennes mignones de kt Martinique et dépendances pour l'année commune 1783 indiquent, pour la garnison de Tabago, un bataillon dé taché du régiment de la Guadeloupe , un détachement d'artillerie commandé par un lieutenant et un capitaine du génie.

La composition de la garnison était la même en 1787 et en 1788 d'après les Etrennes mignones pour ces deux années. II est très invraisemblable que le gouverneur général des iles du Vent ait envoyé de nouvelles troupes à Tabago de 1790 à 1793, alors que celles dont il disposait élaient insuffisantes pour maintenir l'ordre à la Martinique et à la Guadeloupe. On peut donc admettre que telle était en core la composition de la garnison le 17 avril 1793. DE 1793 À 1815. 19 sidéraient toujours comme leur chef, qu'ils étaient prêts à se joindre à lui pour venger la mort du roi; enfin presque tous les habitants et propriétaires de l'île étaient Anglais t1'; n'y avait donc pas à compter sur leur concours. Aussi, le lieutenant-colonel Montel du régiment d'Aunis, qui se trouvait devenu commandant de l'île, la remit aux Anglais sans résistance sérieuse.

Aussitôt après, le général Cuyler avait été relevé par le général Bruce qui devait commander les troupes chargées d'aller prendre la Martinique avec l'escadre de l'amiral Gardner : le général Garth était adjoint au général Bruce. En même temps le secrétaire d'État anglais Henry Dundas avait fait parvenir au gouverneur de Saint-Vincent (résidence actuelle de M. de Béhague) une lettre dans laquelle il l'infor mait que l'ancien gouverneur général des îles du Vent aurait à s'entendre avec les généraux anglais pour le succès de la cause commune.

Nous reproduisons ici, d'après le mémoire de M. de Bé hague, cet important document qui fait voir comment M. de Béhague se trouva amené à faire aux généraux anglais des avances d'ailleurs bien mal récompensées. •tWhitehall, 19 march 1793. « Sir I highly approve os the hospitable réception given by you to M. de Béhague, as stated in your letter n° 43 and you will not fail, immedialely on the receipt os this, to apprize him that the commanders os bis Majesty's land and naval forces, will most probably, on their arrivai in the West Indies, lose no.time in communicating wilh him upon such steps as it may be most expédient to purstte in support os ll) Les noms des commandants des huit paroisses de Tabago, d'après les Etrennes précitées, sont assez significatifs : Wilson, Rruce, Hamillon, VA'hite, Lyons, Dixon, Meyer, Pétrie. what is become a common cause, and for the attainment ot objects equally important to both parties. r- Signé : Henry Dundas.'1'-- Deux lettres, contresignées par le lord Hawkesbury, par venaient directement par le même courrier à M. de Béhague et, témoignant en termes flatteurs de la confiance qu'on avait dans ses talents et dans son expérience, l'invitaient à se réunir d'urgence avec les officiers généraux de S. M. B. rpour combiner avec eux les moyens les plus sûrs et les plus prompts de parvenir à l'heureuse et entière exécution de l'accord fait par le gouvernement».

M. de Béhague, convaincu d'après ces lettres que la cause commune dont parlait le ministre anglais était «rie résultat d'un pacte entre Monsieur, régent du royaume, et la Cour de Londres*-, partit le 6 mai pour la Barbade, s'aboucha dès son arrivée avec les généraux anglais, et, sur leur demande ex presse, leur remit le 13 mai un plan très détaillé et d'ailleurs bien conçu pour l'attaque et la prise de la Martinique. Le 17 mai, sur le désir du général Bruce, il ajouta une note complémentaire dans laquelle étaient indiquées quelques dispositions ultérieures et un projet de proclamation à adresser aux habitants. C'est alors qu'arriva l'amiral Gardner, qui était allé se mon trer le 12 et le 13 mai devant la Martinique, tr 11 s'y était (1) Whitehall, 19 mars 1793. Monsieur, j'approuve l' accueil hospitalier que vous avez fait à M. de Ré hague, comme il est établi dans votre lettre n" 43, et vous ne manquerez pas, au reçu de cette lettre, de lui faire savoir que les commandants des forces de terre et de mer de S. M. s'empresseront probablement, dès leur arrivée aux Antilles, de communiquer avec lui au sujet des moyens qu'il sera opportun d'employer pour le succès de ce qui est devenu une cause commune et pour atteindre le but également important pour les deux par ties.

Signé : Henry Dondas. DE 1793 À 1815. 21 abouché, dit M. de Béhague, avec le sieur Gimat et ses sup pôts. II avait laissé le commodore Murrayavec deux vaisseaux qui gardaient à vue M. de Rivière devant la Case-Navire, où le sieur Gimat et le comité avaient établi leur quartier géné ral; M. de Mallevautt1' était demeuré gardé à vue par quelques frégates anglaises dans la baie Sainte-Anne.» L'amiral refusa de recevoir M. de Béhague à son bord; cependant l'amiral et les généraux consentirent à dîner avec lui le 23 mai chez le gouverneur de Saint-Vincent, M. Pary. De Béhague demanda à être envoyé en reconnaissance à la Martinique pour vérifier si la situation était aussi favorable que l'avaient dit les députés des colons, et, en tout cas, pour étudier les moyens de réus sir avec la moindre effusion de sang.

Le général Garth répondit qu'il ne fallait pas qu'il y eût une seule goutte de sang versée. Cependant, la nuit suivante, le général Bruce fit partir secrètement sur la frégale l'Iphigénie un colonel et un ingénieur anglais chargés de faire la reconnaissance proposée par de Béhague. Celui-ci insista de nouveau, disant que les officiers anglais envoyés, ne connaissant rien aux affaires de l'île, seraient obligés de s'en rapporter à M. de Gimat, mais ses insistances répétées jusqu'aux premiers jours de juin se heurtèrent finalement à un refus formel. Enfin le 9 juin commçnça rembarquement des troupes destinées à l'expédition sur les navires de l'amiral Gardner; tous les émigrés français présents avaient été autorisés à se joindre à l'armée anglaise, sauf M. de Béhague, qui resta seul à terre , humilié et furieux de cet abandon , lorsque l'escadre mit à la voile le 10 juin à 11 heures du matin.

Néanmoins, il partit le soir sur le bateau du gouverneur de Saint-Vincent qui l'avait porté à la Barbade, et, doublant les vaisseaux an glais pendant la [nuit, il arriva le U au soir devant la Case- (1) M. de Rivière avec son vaisseau la Ferme, M. de Mallevaut avec sa frégate la Calypso. Navire et se rendit aussitôt à bord du vaisseau de M. de m vière. 1 È.\jL \jt Le 12 il descendit à terre el se présenta aux postes des habitants placés sous le commandement de M. de Gimat; l'accueil très froid qu'il y reçut le détermina à se rembarquer. Cependant l'amiral Gardner qui louvoyait devant la Case- Navire communiqua avec M. de Gimat et voyant l'attitude très ferme de Bochambeau, les forts bien armés et prêts à la lutte, il parut décidé à se retirer comme il était venu; mais, dans la matinée du 14, il reçut une protestation des colons qui le suppliaient de s ne pas les abandonner à la rage et à la fureur de leurs implacables ennemis-) et lui représentaient tous les maux dont ils étaient victimes pour avoir voulu favo riser la conquête de l'île.

Cette démarche le fit hésiter; puis, le 15 au matin, la Vengeance et Y Ulysse étant arrivés avec les émigrés de Londres, il se décida enfin à agir, le 16 juin. M. de Béhague était passé à bord de la Vengeance où il fut bien reçu, et c'est de là qu'il assista à toutes les phases de i'affaire. La narration qu'il en donne dans son mémoire et que nous allons reproduire est donc celle d'un témoin oculaire. a L'armée anglaise'11 était composée des vaisseaux la Reine et le Duc de 98 ; du Monarque, de Y Orion, de Y Hector, de YAn nibal et de la Vengeance de 74; du Beaulieu, de Y Ulysse, du Wolwichet de YExperiment de 44; et des frégates YHéroïne et Ylphigénie. Ces bâtiments portaient en troupes de débarque ment 200 hommes du 60me régiment, 800 grenadiers et chasseurs, 100 soldats d'artillerie et 150 hommes de troupes noires, au total 1.250 hommes qu'il eût été facile de doubler en prélevant une centaine de soldats de marine et matelots sur chaque vaisseau de ligne s'il avait pu en être besoin . . .

(1» Archives des colonies, Martinique, Correspondance générale, année ■ 793, registre n° ,01 (Affaire de MM. de Béhague et de Rivière). Compte rendu de M. de Béhague. DE 1793 À 1815. 23 l'armée des colons était de 1.000 à 1.100 hommes comman dés par le sieur Gimat. « Déjà les colons, fiers de leurs nouveaux drapeaux'1', avaient pris poste au morne Ducasse et avaient envoyé une partie de leur monde occuper le petit fond du Carbet et les hauteurs environnantes en attendant que deux vaisseaux aient fait taire une batterie de deux pièces de 18 qui défendaient le chemin de Saint-Pierre. Les courants et le calme qui sur vint dans l'après-midi du 16 n'en ayant pas sans doute per mis suffisamment l'approche à ces bâtiments, comme à ceux qui attaquaient en même temps les batteries basses du Prê cheur et qui les démontèrent, les colons étaient rentrés au poste Ducasse et les troupes anglaises qui étaient descendues au fond Capot avaient été s'y réunir avec leurs généraux. f Le soir un orage considérable avait occasionné du dom mage à plusieurs bâtiments de guerre , entre autres au vaisseau le Duc, qui avait eu son grand mât coupé par le feu du ciel. «Le 17 et le 18 avaient été employés par les généraux à de grands préparatifs d'attaque et à divers mouvements d'artillerie. te A la nuit tombante, l'ennemi <2) s'étant aperçu que les Anglais faisaient conduire des pièces de 6 sur une hauteur qui le commandait, s'était avancé pour les enlever.

Une fusillade très vive s'en était suivie entre lui et les troupes qui es cortaient ces pièces; mais, primé par l'avantage d'un feu de mousqueterie soutenu de canon, il s'était retiré non sans quelque perte du côté des Anglais; le capitaine Dunie avait été tué et plusieurs soldats blessés. t Sur les onze heures de la nuit (le 18), l'armée s'était mise. en marche sur plusieurs colonnes pour se trouver avant le jour en présence de plusieurs postes que les généraux avaient jugé (l) Phrase ironique; M. de Béhague ayant dit plus haut que les généraux avaient envoyé des drapeaux anglais aux troupes de M. de Gimat. '2> M. de Béhague désigne ainsi les troupes de Rochambeau , les défen seurs de la Martinique. nécessaire d'attaquer tous à la fois et qui tous pouvaient être tournés par quiconque eût connu le local : cette marche de nuit se fit par des chemins mal reconnus, sans aucune précaution, sans mot de ralliement, sans signaux convenus, sans guides à la tète des colonnes, sans même de commandant désigné au besoin, ni d'instructions particulières aux chefs de divisions. ■c Le 19 à trois heures du matin, deux têtes de colonne des planteurs s' étant croisées, l'une d'elles fit feu sur l'autre qui riposta de suite et elles s'étaient fusillées déjà avec perte lorsque le sieur Gimat, qui était accouru au bruit de la mousqueterie, reçut un coup de fusil dans la cuisse qui l'obligea de se faire transporter au quartier général du morne Ducasse.

La déroute eut lieu dans un instant et la terreur panique, au point qu'à six heures tout était rentré au camp dans le plus grand désordre. tr Cependant les généraux anglais étaient restés jusqu'au soir dans leurs positions sans prendre aucun parti; à neuf heures enfin ils s'étaient décidés à donner l'ordre de faire rentrer l'artillerie et de se tenir prêt à marcher pour faire la retraite, ce qui avait eu lieu pendant la nuit, ce qui fit que M. Gimat fut apporté à 11 heures à bord de la Vengeance où j'aidai à le faire panser. ••Les planteurs regagnèrent par terre la Case-Navire dans la même nuit, et les chaloupes de la plus grande partie des vaisseaux ayant eu ordre de se trouver à la pointe du jour au fond Capot, elles y reçurent les troupes anglaises qui avaient élé chargées de l'arrière-garde ; cette retraite se fit d'autant plus tranquillement que pas un ennemi ne parut. . . tt Ainsi finit fa campagne des généraux anglais : Je me borne à dire que s'ils avaient l'ordre d'attaquer, ils n'en ont point fait assez et que s'ils n'avaient point l'ordre, ik en ont trop fait, -n II n'y a pas évidemment à contredire cette dernière appré ciation de M. de Béhague, mais elle laisse inexpliquée la DE 1793 À 1815. 25 conduite des généraux anglais.

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