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Histoire de la Nation suisse

Berthold van Muyden · 1896 · Scanned text

190,117 words · about 13 h 19 min to read

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About this book

Author
Berthold van Muyden
Language
French
Published
1896
Length
190,117 words · about 13 h 19 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Front matter about 40 min
  2. Chapitre II about 41 min
  3. Chapitre III about 25 min
  4. Chapitre IV about 32 min
  5. Chapitre V about 26 min
  6. Chapitre VI about 31 min
  7. Chapitre VII about 40 min
  8. Chapitre VIII about 4 h 14 min
  9. Chapitre X about 15 min
  10. Chapitre XI about 40 min
  11. Chapitre XII about 31 min
  12. Chapitre XIII about 38 min
  13. Chapitre XIV about 20 min
  14. Chapitre XV about 44 min
  15. Chapitre XVI about 2 h 3 min

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Front matter

HISTOIRE DE LA NATION SUISSE ll LAUSANNE. — IMPRIMERIE GEORGES BRIDEL & Cie HISTOIRE DE LA NATION SUISSE PAR B. van MUYDEN Président de la Société d'histoire de la Suisse romande. Membre correspondant de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. TOME SECOND Troisième Partie : Période de la Réformation. Quatrième Partie: XVIIe et XVIIIe siècles. LAUSANNE HENRI MIGNOT ÉDITEUR 17, Pré du Marché, 17 TROISIÈME PARTIE PÉRIODE DE LA RÉFORMATION CHAPITRE PREMIER Considérations générales sur les causes de la Réformation. Déplacement du centre de gravité de la civilisation. — Vainqueurs des empereurs, les papes s'engagent de plus en plus dans la politique. — Dérèglements du clergé. — L'attachement du clergé à ses richesses nuit aux progrès moraux de l'Eglise. — Vente des indulgences. — Mouvements précurseurs de la Réforme : Arnaud de Brescia, Valdo, Wiclef, Jean Huss, Savonarole ; mysticisme. — Contraste entre la simplicité de l'Eglise primitive et les pompeuses cérémonies du culte catholique. — Influence des Juifs, des Grecs, des Romains et des Germains sur la doctrine et les rites de l'Eglise catholique. — Etablissement du sacerdoce. — Du rôle de la tradition et du raisonnement dans la formation des dogmes. — L'Eglise se considère comme l'intermédiaire obligé entre Dieu et la créature. — Des sacrements, organisation de l'Eglise. — Du caractère transitoire des institutions humaines. — Evolutions politiques et religieuses résultant du progrès des moeurs. — Influence des races sur la propagation de la Réforme. — Du rôle des gouvernements dans l'adoption de la Réforme.

La grande réforme religieuse du seizième siècle inaugure, pour les pays qui en ont subi l'influence, une ère nouvelle. Jointe à lïnvention de l'imprimerie, à la renaissance intellectuelle et à la découverte des Indes orientales et occidentales, elle engage la vieille Europe dans de nouvelles voies et déplace le centre de gravité de la civilisation. De ces quatre faits capitaux, deux, à savoir la renaissance et les découvertes maritimes, ont eu leur point de départ en Italie. Malheureusement, ce pays privilégié à tant d'égards était amolli par une longue prospérité et dominé par un clergé amoureux des arts, fortement épris des souvenirs de l'antiquité, mais peu soucieux des intérêts moraux des populations confiées à ses soins. Naguère, les villes des bords de la Méditerranée étaient à la tête de la civilisation ; avec ses républiques florissantes, l'Italie pouvait être considérée, tant sous le rapport de la prospérité matérielle qu'au point de vue intellectuel, comme ayant un siècle d'avance sur les pays du Nord.

A partir du seizième siècle, elle décline graduellement ; l'Espagne, après avoir créé un vaste empire colo nial, déchoit pour les mêmes causes que l'Italie, tandis que la France, FAllemagne et l'Angleterre prennent une importance qui va grandissant de siècle en siècle ; les Pays-Bas, la Suisse et les royaumes scandinaves participent à cette évolution. Les motifs qui firent accepter ou repousser la Réforme ne furent pas partout les mêmes ; les causes de son triomphe passa ger ou définitif furent très complexes et ont dépendu d'un en semble de circonstances. Loin d'être une cause de désagrégation sociale, comme ses adversaires se sont plu à la représenter, elle contribua au rétablissement des mœurs et fut une restitution du christianisme primitif; en France même, où elle fut presque extirpée sous le règne des Bourbons, elle a conservé une grande influence et ses adhérents forment aujourd'hui une élite dans la nation.

Chapitre II

Etat intellectuel, social et politique de la Suisse au moment de la Renaissance. La poésie en Suisse au quinzième siècle ; ballades et mystères. — Chroniqueurs. — Fondation de l'université de Bàle. — Les humanistes suisses : Erasme, Glaréan, Paracelse, Jean Heinlin de Stein, Wœlflin, Myconius. — Création d'imprimeries. — De ['architecture, de la peinture sur bois, de la peinture ; Friess, Holbein, Manuel. — Des mœurs. — Situation politique. — Organisation militaire. — Tactique des vieux Suisses. — Les Etats souverains, les alliés et les pays sujets. Le mouvement de la Réforme se rattache intimement à celui de la Renaissance. On sait comment, après la prise de Constanti nople par les Turcs, des savants grecs chassés de cette capitale arrivèrent en Occident, remirent en honneur Fétude de la langue et des chefs-d'œuvre de la littérature grecque, et enseignèrent l'hébreu, langue jusqu'alors fort négligée.

Des horizons nouveaux s'ouvrent dès lors à la jeunesse studieuse. Peuple avant tout guerrier, les Suisses avaient longtemps dédaigné les sciences et les lettres. La connaissance de la lecture était peu répandue, quoique le clergé fût relativement plus cultivé qu'on ne serait tenté de le croire, ainsi que le prouve l'éducation que la famille de Zwingli lui fit donner. Quelques ballades et quelques chroniques que nous avons mentionnées plus haut formaient tout l'apport littéraire des Confédérés. Aux ballades des Minnesa?nger et d'Othon de Grandson, aux chants d'Halbsouter, aux poésies de Conrad von Ammenhauser et de Roner, aux annales des moines de Saint-Gall et de Jean de Winterthour (voir tome Ier, p. 112, 246, 288 et 311), viennent s'ajouter, au quinzième siècle, quelques poètes et chroniqueurs ; le Lucernois Jean Oicer célèbre le combat de Ragatz, son combourgeois Jean Viol, chante les victoires de Morat et de Giornico, Jean .Vick commémore les exploits des Suisses à Schwaderloo, et un auteur demeuré anonyme com pose la ballade de Grandson.

Ces poètes étaient parfois de simples artisans. Tel était le cas de Matthias Zoller, originaire de Laufenbourg, mais établi à Berne, et de Veit Weber, que Facadémicien Xavier Marmier a surnommé le Taillefer1 de la Suisse; tous deux, quoique étrangers de nais sance, étaient Suisses de cœur, ayant combattu avec les Confé- Fig. 1. — Portrait d'Erasme d'après Holbein dérés dans les guerres de Bourgogne. L'ouverture du poème de Morat reproduit le délire qu'inspire la victoire : « Mon cœur dé- 1 Taillefer est le chantre de la bataille d'Hastings borde d'allégresse; je puis de nouveau chanter et faire des vers. II est vengé enfin l'affront cruel dont le souvenir ne me laissait de trêve ni nuit ni jour. » Le poète fait passer sous les yeux de ses auditeurs les divers contingents de Farmée, leurs costumes, leurs armoiries et les lourdes pièces de leur artillerie, qu'il personnifie sous les noms de Strouss (autruche), Metz (Marguerite) et de Ketterlin (petite Cathe rine).

Suit une description animée de la bataille, puis de la déroute des Rourguignons : On les voit de çà, de là, en haut, en bas, dans les champs cultivés et dans les vignes: tel se dérobe sous le taillis, qui n'est pas cerf ; tel s'élance dans le lac qui n'est pas poisson et n'a aucune envie de boire. II s'y en fonce jusqu'au menton. On tire sur eux comme s'ils eussent été des ca nards sauvages. On leur dònne la chasse dans les barques des chasseurs, les eaux du íac sont rouges de sang ; rouges les barques des chasseurs. Tels encore grimpent sur les arbres; pauvres oiseaux sans ailes, on les abat comme des corbeaux. Deux lieues au loin gisait, foulée et traquée, la puissance des Bourguignons. Deux lieues de sang répandu vengèrent le trépas de nos frères iniquement égorgés à Grandson. Comme on peut le penser, ces chants excitaient l'enthousiasme des Confédérés, ils se colportaient de lieux en lieux ; enfants, jeunes gens, femmes et vieillards les répandaient à Fenvi.

Ce n'étaient point des produits de Fimagination, composés dans le silence du cabinet; ils étaient éclos sur le champ de bataille ou au coin de Fâtre fumeux, au souvenir des exploits dont les au teurs avaient été eux-mêmes témoins. Le dernier couplet de la ballade révèle généralement le nom de Fauteur, sa patrie et son arme favorite, et se termine parfois par une invocation : « Celui qui compose cette chanson a nom Matthias Zoller. II brandit fièrement sa lance d'acier à Berne en Uchtland. Dieu et la Vierge viennent en aide à la chrétienté I » Les chants guerriers et les ballades conviennent particulièrement au peuple de la Suisse allemande, qui est à la fois énergique et sentimental. Dans le pays romand, où volontiers l'on se re garde vivre, où l'on aime à philosopher, à railler, le genre dialo gué plaît davantage.

Le drame, que plus tard le clergé devait frapper de condamnations sévères, fut employé par lui au moyen âge pour attirer et émouvoir les fidèles. Les églises furent nos premiers théâtres, dans les mystères, que jouaient des clercs, des enfants de chœur et des fidèles, on mettait en scène les personnages bibliques ; tel était le cas du mystère de la Nativité qui se célébrait à la collégiale de Neuchàtel le jour de FEpiphanie, où figuraient les rois mages, saint Joseph et la vierge Marie, l'enfant Jésus, les bergers et le grand sacrificateur. Nous y relevons ce curieux couplet où Joseph enseigne à Marie ses devoirs de mère en ces termes naïfs : Dame, gardez que votre enfant N'ait froid ! Voici la couverture Que j'ai échatrfsée par mesure, Et le papet, s'il veut manger. Couvrez-le, dame, sans targer (tarder).

Autre chose n'avons vaillant ; Si il mourait, par mon serment, Jamais au cœur, je n'aurais joie. Les titres des pièces qu'on donnait alors dans le Pays de Vaud sont caractéristiques, la Dispute de rame et du corps, jouée à Lau sanne en 1427, Y Histoire de sainte Suzanne en 1460, le Mystère de l'état du monde en 1461, etc. Parfois ces représentations ont lieu à Foccasion du passage de quelque personnage de marque ; telle fut une moralité dont le sujet ne nous a pas été conservé, donnée à Lausanne en 1440 en présence du pape Félix V se rendant au concile de Bâle, ou en core Sainte Hélène, jouée à Genève au Rourg-de-Four en 1523, en Fhonneur de Béatrice de Portugal, femme du duc de Savoie. Vers la fin du quinzième siècle, nous dit M. Ph. Godet *, le Pays de Vaud eut son premier éveil littéraire.

Un bachelier ès lois, magistrat lausannois, Jean Bagnyon, se signala en 1478 par son roman de Fierabras le Géant, qui eut un réel succès à Genève, à Lyon et à Paris. Ce livre est un récit en prose de la vie de Charle magne ; le but de Fauteur est d'exalter la foi chrétienne en la personne du grand empereur. Dans le même temps, vivait à Saint-Martin, dans le Jorat, un curé nommé Jacques de Bugnin, qui eut aussi son heure de célébrité et sut se faire applaudir en France. Dans le seul poème qu'on ait conservé de lui, intitulé : Congié pris du siècle séculier, il annonce Fintention de quitter le monde et lui dit son fait. Son œuvre parut à Lyon en 1503 et eut plusieurs éditions. A côté de ces poètes rustiques et de ces drames enfantins sur girent les chroniqueurs. Au premier rang figurent Conrad Justinger ' Voir Histoire littéraire de la Suisse française . qui fut chargé, en 1420, par le gouvernement de Berne d'écrire l'histoire de cette cité dès sa fondation ; Diebold Schilling, originaire de Soleure, secrétaire d'Etat à Berne, qui continua l'œuvre de Justinger et raconta les guerres de Bourgogne; le chancelier Frickard qui expose la querelle des seigneurs féodaux avec la bourgeoisie de Berne, aux temps de l'avoyer Kistler et d'Adrien de Boubenberg, et se constitua le défenseur des droits de la sei gneurie ; Valère Anshelm qui raconte les fastes de Berne dès Fépoque des guerres de Rourgogne à celle de la Réformation, et se pose en adversaire des pensions et du service mercenaire.

A Lucerne, le greffier Melchior Russ écrit, en 1482, l'histoire de sa ville et des origines de la Confédération ; le chapelain et orga niste Diebold Schilling raconte la diète de Stanz, à laquelle il avait assisté en qualité de secrétaire, ainsi que les événements qui sui virent jusqu'en 1510, il accompagne son texte d'illustrations; Péter mann Etterlin, dont l'œuvre fut imprimée en 1507, nous fournit une des sources principales pour les guerres de Rourgogne et de Souabe ; comme les deux précédents auteurs, il donne une version détaillée de la légende de Tell. (Voir tome Ier, p. 215.) A Schwyz, le chancelier Jean Frund décrit, dans sa chronique illustrée, la formation de la Confédération et la guerre de Zurich ; Albert de Bonstetten, doyen de Fabbaye d'Einsiedeln, donne une version des guerres de Charles le Téméraire et le récit d'une visite faite à Nicolas de Flue en 1485.

Zurich ne reste pas en arrière dans cette contribution aux sources de l'histoire nationale ; le chanoine Félix Hemmerlin (né en 1389, mort en 1461 ou 1464) fut un polémiste ardent, il s'attaqua à la vie scandaleuse des moines, des évêques, des cardinaux et du pape lui-même, il protesta contre la vente des indulgences et des bénéfices ; il prit parti dans la guerre civile entre Zurich et les Confédérés, et publia des pamphlets contre les Suisses où il raille leurs mœurs simples et rudes, et se fait le champion de FAutriche ; Gérold Edlibach, beau-fils de Waldmann, raconte l'histoire de son temps, et remonte dans sa narration jus qu'à la guerre de Zurich. A cette première période appartient en core le Livre blanc, découvert à Sarnen dans les archives d'Obwald, où se trouve consigné un des principaux récits de la légende de Tell.

La Suisse romande a eu aussi ses annalistes, le chapitre de Neuchàtel avait une chronique que treize chanoines successivement rédigèrent ; les trois premiers écrivaient en latin, et se ETAT DE LA SUISSE AU MOMENT DE LA RENAISSANCE 33 montrent partisans du comte dans ses dissensions avec les bour geois de Neuchàtel ; leurs successeurs écrivent en français et prennent en mains la cause des libertés municipales et de l'alliance fédérale. Dans cette série, trois noms sont à retenir, ce sont ceux de Pierre Marquis, de Pury de Rive et Hugues de Pierre. C'est parmi les chroniqueurs et les pamphlétaires, plutôt qu'au nombre des hommes de la renaissance qu'il faut placer le célèbre Bonivard, dont le génie a quelque parenté avec celui du Zuricois Hemmerlin. Comme lui il fut homme d'Eglise et batailleur, qualités qui ne s'excluent point.

A vrai dire, Ronivard, prieur de Saint- Victor, n'avait du prêtre que Fhabit et le bénéfice. Ses chroniques, qui ne furent écrites qu'au seizième siècle, racontent les faits dont il fut témoin et auxquels il fut mêlé avant Fadoption de la Réforme, aux temps des luttes entre les bourgeois de Genève, leur évêque et le duc de Savoie. II se trouva dépaysé dans sa propre ville lorsque triompha la Réforme, dont les allures austères n'allaient point à son caractère. La fondation de FUniversité de Bàle, en 1460, est l'un des événements importants de notre histoire ; réagissant contre les mœurs frustes du peuple suisse, elle le fit entrer dans une voie nouvelle. Grâce au rayonnement puissant de cette haute école, notre pays trouva dans le développement de sa culture intellec tuelle une compensation à l'effacement politique qui suivit la perte de la bataille de Marignan, Les spéculations désintéressées de la science donnèrent aux esprits une nouvelle orientation, elles éle vèrent le niveau moral des classes dirigeantes et eurent d'heureux résultats pour la prospérité matérielle du pays.

Ces effets devaient se produire principalement dans les cantons qui adoptèrent la Réforme, ensorte que ceux-ci distancèrent, tant au point de vue intellectuel qu'à celui de la richesse publique, les cantons demeurés fidèles à Fancienne foi. Une comparaison entre les villes de Râle, Zurich, Genève, Rerne, Lausanne, Neuchàtel, Schaffhouse, Saint-Gall, les campagnes de Claris et d'Appenzell extérieur d'une part, et Lucerne, Soleure, Fribourg, les cantons forestiers, le Tessin et le Valais de l'autre, est instructive à cet égard. L'Université de Râle a eu pour fondateur le pape Pie II. Ce pontife, alors qu'il n'était encore connu que sous le nom d\ieneas Sylvius Piccolomini, avait siégé en qualité de secrétaire au concile de Râle (1431-1448) ; il s'attacha à cette ville et témoigna à ses n bourgeois le désir de leur être agréable.

Ceux-ci eussent pu comme tant d'autres solliciter Fenvoi de quelque relique célèbre, accompagnée d'un octroi d'indulgences propre à attirer les pèle rins dans leur cité ; plus avisés, ils demandèrent au saint-père la création d'une université. Deux des principaux magistrats de la ville de Bâle, Fancien bourgmestre, Jean de Flachsland, et le chancelier Kunlin, d'accord avec l'évêque Jean de Venningen, se rendirent à Mantoue où rési dait alors Pie II pour obtenir de lui des privilèges semblables à ceux dont jouissait la haute école de Bologne, ainsi que Finca mération d'un certain nombre de prébendes ou de bénéfices ecclésiastiques au profit de Finstitution nouvelle. Leur démarche fut favorablement accueillie, le saint-père s'empressa de déférer à leurs vœux. La bulle d'érection de FUniversité de Bâle porte la date du 12 novembre 1459; on y lit ces paroles qui font honneur à l'esprit éclairé de ce pape libéral : « Rien de plus précieux que la perle de la science.

Par elle, le fils du pauvre se rend nécessaire au monarque. Elle tire de la poussière l'esprit immortel, infini ; elle est le seul trésor qui s'agrandisse en se disséminant. » Les universités étaient naturellement moins nombreuses alors qu'aujourd'hui; on en comptait dix en Italie1, onze en France2, cinq dans la péninsule ibérique 3, quatre dans la Grande-Rretagne '*, huit en Allemagne3, une dans les Pays-Bas6 et une en Pologne7. Vingt et quelques universités devaient encore se fonder en Europe dans le cours des quinzième et seizième siècles, sous Finfluenee de la Renaissance et de la Réforme. La haute école de Bâle qui, pendant près de quatre siècles, devait seule en Suisse réunir les quatre facultés de théologie, droit, médecine et philosophie, fut inaugurée en grande pompe le 4 avril 1460.

Le juriste Georges d'Andlau en fut le premier recteur. Au nombre des savants qui illustrèrent cet établissement durant la première période de son existence, on peut citer le juriste Sébastien 1 Bologne, Naples, Padoue, Rome, Pise, Florence, Pavie, Sienne, Palerme, et Turin. 2 Paris, Toulouse, Montpellier, Orléans, Grenoble, Avignon, Orange, Dòle, Poitiers, Caen, et Valence. Valence, Salamanque, Coïmbre, Lisbonne, et Valladolid. Oxford, Cambridge, Saint-André, et Glascow. 5 Prague, Vienne, Cologne, Heidelberg, Leipsig, Greifswald, Erfourt, et Fri bourg en Brisgau. 6 Louvain. — ' Cracovie. Brandt, originaire de Strasbourg, auteur d'une poésie satirique, composée en allemand, intitulée la Barque des fous, où il dévoile les travers de son temps ; le philosophe et théologien Thomas Witten bach, qui fut le maître de Zwingli; le théologien Louis Bœr, ami d'Erasme ; le prédicateur Geiler, ('humaniste Beuchlin, etc.

Dans cette pléiade d'hommes distingués, un nom éclipse tous les autres, c'est celui du célèbre humaniste hollandais Erasme (1462-1536), qui fut l'homme le plus spirituel, le plus savant, le plus répandu de son temps, Fauteur de nombreuses éditions des écrivains classiques et des écrivains sacrés, et de dialogues sati riques dont le plus connu est YEloge de la folie. Cette piquante allégorie où il raille les travers de l'espèce humaine et les abus du clergé contribua plus à sa renommée que ses savants travaux sur Sénèque, Cicéron, Plutarque et Térence. Après avoir visité Rome et l'Italie, après avoir été fort bien accueilli en Angleterre par Henri VIII, refusé de brillantes propositions de François Ier, reçu de Charles-Quint le titre de conseiller et une pension, il vint s'établir à Râle en 1521.

C'est là qu'avait paru, déjà en 1516, chez Froben, son édition grecque du Nouveau Testament, œuvre de science et de conscience, dédiée au pape Léon, et dans laquelle il signale plusieurs erreurs de la Vulgate. On sait que c'est d'après le texte d'Erasme que Luther donna sa version alle mande du Nouveau Testament. L'intérêt que le savant humaniste hollandais portait à Fétude de la Rible et la correspondance qu'il soutint avec Luther purent faire croire qu'il se rallierait à la Réforme, mais il devait, à cet égard, décevoir les espérances de ses plus chauds admirateurs. Indépendant de pensée, mais d'une santé délicate, d'un caractère prudent, dépourvu de courage moral, ami de la conciliation et cependant irritable, il se détourna de Luther lorsqu'il le vit rompre avec l'Eglise. Homme de la Renaissance, plus intellectualiste que religieux, il ne pouvait pardonner à la Réforme de refouler les belles lettres et les beaux arts à Farrière-plau.

On le vit poursuivre d'une haine iirîpla capable Ulrich de Hutten, devenu le champion de la religion nouvelle, et lancer contre Luther des traits mordants, sans pour cela échapper lui-même aux anathèmes de la Sorbonne qui condamna ses écrits comme hérétiques. Lorsque la messe fut abolie à Bàle, il quitta cette ville pour Fribourg en Brisgau accompagné de Glaréan. Dès lors, il chercha à se rendre agréable au saint-siège, publia des commentaires sur les Psaumes et une apologie tou- KÉFORMATION chante de la vie des moines. Pour le récompenser le pape Paul III le nomma à un canonicat à Deventer. Avant de partir pour la Hollande, il voulut encore revoir ses anciens amis de Bâle, et surpris par la maladie y mourut en 1536. Henri Loriti (1488-1563), surnommé Glaréan en raison de son origine, fut Fami d'Egide Tschudi, d'Erasme et de Zwingli et le disciple de Beuchlin ; poète lauréat, couronné par l'empereur Maximilien, pédagogue et encyclopédiste, il fonda à Râle un inter nat, écrivit sur la musique des ouvrages estimés et publia des éditions critiques des prosateurs grecs et latins.

On ne sait pas exactement s'il enseigna à FUniversité de Râle, mais il se rattachait en tout cas au groupe des humanistes de cette ville ; après avoir paru sympathiser avec la Réforme à ses débuts, il se tourna réso lument contre elle et accepta une chaire de poésie à FUniversité de Fribourg en 1529. Paracelse (1493-1541), originaire de l'Appenzell, naquit à Einsiedeln, enseigna la médecine à Râle pendant un an et mena une vie très vagabonde ; il fit des œuvres remarquables et fut surnommé le « Luther de la médecine. » Son principal mérite fut d'avoir appliqué à l'art de guérir des ressources nouvelles tirées de la chimie. Si Râle était la seule université de Suisse, il existait cependant dans d'autres villes des écoles qui contribuèrent à propager le mouvement de la Renaissance. C'est ainsi qu'à Rerne enseignait Jean Heinlin de Stein (a Lapide), qu'on retrouve plus tard à Râle, puis à Paris et qui fut le maître du célèbre Beuchlin, le restaura teur des études grecques et hébraïques.

A la tète de cette même école, on voit, quelques années plus tard, Henri Wœlflin, aussi appelé Lupulus, suivant Fusage qu'avaient les savants de la Renais sance de traduire leur nom en latin ou en grec ; il fut le maître de Schinner et de Zwingli. Le cordelier Oswald Myconius, originaire de Lucerne, quitta cette ville en 1516 et tint une école à Zurich, il fut Fami de Glaréan et de Zwingli ; plus tard on le retrouve à Râle où il remplace, en 1532, OEcolampade comme professeur de théologie. L'empereur Charles IV (1365) avait songé à fonder une université à Genève, cette idée reprise par le cardinal de Brogny, élu évêque de Genève en 1423, fut abandonnée faute de ressources. En 1428, le Conseil général décida cependant la construction d'une école publique dans le quartier de Rive, et ce fut un riche et généreux citoyen, noble François de Versonnex, ancien négo ciant, qui pourvut de ses deniers à cette dépense.

Le programme de Fécole comprenait Fétude de la grammaire, de la logique et des arts libéraux, c'est-à-dire de la rhétorique, de la philosophie, de Farithmétique, de la géométrie, de Fastronomie et de la mu- Fig. 2. — Portrait de Paracelse sique ; c'était donc une sorte de gymnase ou d'académie ; pour y entrer il fallait déjà savoir lire et écrire, aussi l'appelait-on la grande école. L'enseignement y était gratuit. Parmi les élèves qui fréquentaient alors les cours de FUniversité de Râle figurent des Ab Yberg et des Reding de Schwyz, des von Matt et des de Flue de FUnterwald, des Hertenstein de Lucerne, des Gœldlin de Zurich, des Farnbuhler de Saint-Gall, des Tschoudi de Glaris, des Mulinen, des Hallwil, des Diesbach de Rerne, des Riedmatten du Valais. A côté de ces fils de familles ayant déjà joué un rôle historique, prennent place sur les bancs de Fécole des jeunes gens d'origine plus obscure, menant une existence modeste et obligés pour vivre de recourir à toutes sortes d'expédients.

RÉFORMATION Leurs mœurs bohèmes nous ont été décrites en termes pitto resques dans les curieux mémoires que nous a laissés Thomas Plat ter l. Le nom même de Bacchant, qu'on fait dériver de bacchari (vagabonder), que portaient en Allemagne les vieux étudiants, donne déjà à connaître ce qu'était leur vie. On sait que deux des hommes les plus remarquables de Fépoque, Schinner et Luther, ont débuté en chantant dans les rues et en mendiant leur pain. L'espoir d'acquérir des connaissances qui leur permettraient de parvenir aux dignités civiles et ecclésiastiques, donnait à ces jeunes gens, ambitieux et avides de savoir, le courage de braver la misère ou d'accepter des emplois subalternes pour atteindre leur but. Thomas Platter, lui-même, naquit à Grenchen, près de Zermatt, en Valais, en 1499. Sa vie fut vagabonde, aventureuse, et peut se comparer à celle de Gil Rias ; il visita FAIlemagne, Zurich et Bâle, fut chevrier, puis escolier, cordier, domestique, maître d'école et finalement maître imprimeur à Bâle, et mourut à Gundeldingen (près Bâle) en 1582.

Alors, comme aujourd'hui, le goût des études était très répandu en Suisse ; les jeunes gens de nos vallées même les plus reculées montraient des aptitudes pour les carrières intellectuelles, sortant souvent des milieux les plus modestes ils arrivaient à travers de grandes difficultés à de hautes situations scientifiques. Avant d'entrer à l'université, le futur docteur suivait un pœda gogium. Voici Forganisation de Fécole où Thomas Platter enseigna durant les années 1533 et suivantes. Elle se divisait en quatre classes ; les élèves de la première apprenaient à lire sur la planche noire, à épeler le Donat2 et à écrire. L'enseignement de la deuxième consistait dans la lecture et la récitation du catéchisme, des Dialogi sacri Castalionis, des petits Colloquia Erasmi, des Selectœ epistolœ Ciceronis et des règles élémentaires du Donat.

Dans la troisième classe, on commençait la lecture du Testament, la grammaire latine de Mélanchton, le De senectule de Cicéron, quelques notions de rhétorique et les fables choisies d'Esope avec les éléments de la langue grecque. Dans la quatrième, le Testament, la rhétorique de Mélanchton, la dialectique, les lettres de Cicéron, 1 Ces mémoires, qui ont tout .'intérêt d'un roman, ont été réédités en 1895 par la maison Georges Bridel & Cie. 2 Grammairien latin, né en 333, qui fut le précepteur de saint Jérôme, a laissé deux traités, De barbarismo et De octo partibus orationis, longtemps en usage dans les écoles. les métamorphoses d'Ovide, les comédies de Térence, les dialogues de Lucien et la grammaire grecque de Ceperoni formaient Fobjet de l'enseignement. Les progrès intellectuels réalisés au temps de la Renaissance avaient été singulièrement favorisés par Finvention de Fimpri merie.

Comme on sait, c'est à Jean Gutenberg, de Mayence, qu'en revient le mérite. La première imprimerie fut établie par lui, vers 1440, à Strasbourg. Vingt-cinq ans plus tard, le chanoine Elias de Laufon en fondait une à Mouri en Argovie. En 1468, un élève de Gutenberg, Berchtold Bouppel, commença à imprimer à Râle. Un Râlois, élève d'Elias de Laufon, Ulrich Gering, introduisit à Paris Fart de la typographie en 1470 ; durant les années qui suivirent, la nouvelle invention se propagea rapidement ; des impri meries s'établirent à Rerthoud en 1475, à Zurich en 1476 ou 1479, à Genève en 1478, à Rougemont en 1481, à Sursée en 1500, etc. Le commerce des livres prit promptement de l'importance à Râle; Amerbach et Froben se firent une réputation en édi tant les œuvres d'Erasme, de Reuchlin et autres savants de Fépoque.

La carrière d'imprimeur était très lucrative, ainsi que le prouve la biographie de Thomas Platter qui, venu pauvre à Râle, s'enrichit dans la pratique de cet art et acquit dans cette ville savante une position en évidence. Le grand art ne peut guère exister en dehors des pays monarchiques ou de ceux où le commerce a accumulé de grandes ri chesses. La Suisse n'a jamais été pour lui un terrain propice. Le moyen âge avait vu cependant s'élever des édifices monumentaux qui, sans pouvoir rivaliser avec ceux de France et d'Italie, attestent cependant un goût déjà développé. Après les cathédrales et les collégiales de Coire, de Râle, de Zurich, de Genève, de Lausanne, de Fribourg, de Neuchàtel et de Rerne, et les châteaux de Vuf flens, d'Estavayer, de Neuchàtel, on voit s'élever des hôtels de ville remarquables à Râle, à Zoug, à Sursée, à Rerne, etc., et des maisons privées, dénotant la présence d'architectes expérimentés à Lucerne, à Genève, à Bâle et jusque dans les villes de moindre importance, comme Sion (maison Supersax), Moudon (hôtel de la Poste), ou Romont (auberge du Cerf).

Le style gothique régnait encore dans ces constructions. Si, au point de vue artistique, Funité de la conception est un titre à notre admiration, au point de Fig. 3. — Baden au dix-sej ele, d'après Mérian. vue archéologique la superposition des styles dans un même édifice a aussi son intérêt, en rendant manifeste l'œuvre des générations successives. A cet égard, on peut signaler, entre autres, dans le goût de la Renaissance italienne, la porte du château d'Avenches. L'architecture militaire luttait de hardiesse avec l'architecture civile et sacrée, les principales villes de la Suisse s'entourent à grands frais d'enceintes fortifiées à Fépreuve de l'artillerie de Fépoque, nous pouvons en contempler encore les restes à Fri bourg, à Lucerne ou à Soleure. Comme souvenir de ce temps, mentionnons encore le Spalentor de Râle.

L'imagination féconde des sculpteurs se donnait carrière dans des fontaines allégoriques qu'on a conservées entre autres à Fribourg, à Rerne et à Soleure, et qui contribuent à donner à ces cités un cachet spécial. Les maisons particulières, les églises et les couvents étaient fréquemment décorés de vitraux multicolores représentant des légendes pieuses ou des scènes de mœurs contemporaines ; c'est un art qui fut cultivé en Suisse avec un grand succès au quinzième et au seizième siècle. La sculpture sur bois y fleurissait aussi à la même époque, cet art trouva son emploi principalement dans Pameublement des églises, des couvents, des hôtels de ville, des châteaux et des maisons des riches bourgeois. Tous les édifices religieux de quelque importance possèdent encore des stalles plus ou moins luxueuses.

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