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Introduction à la philosophie analytique de l'histoire : les idées, les religions, les systèmes

Charles Renouvier · 1896 · Scanned text

271,955 words · about 19 h 3 min to read

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Author
Charles Renouvier
Language
French
Published
1896
Length
271,955 words · about 19 h 3 min
Sections
35 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (35)
  1. Introduction under 1 min
  2. Préface about 8 min
  3. Chapitre II about 36 min
  4. Chapitre III about 28 min
  5. CHAPITRE IV Eoctrines philosophiques sur l'essence du mal dans l'humanité about 24 min
  6. CHAPITRE V Origine historique des vertus et des vices about 20 min
  7. Chapitre VI about 23 min
  8. Chapitre VII about 12 min
  9. Chapitre VIII about 14 min
  10. CHAPITRE IX Suite. — Principes de perversion de la justice about 1 h 21 min
  11. Chapitre XI about 40 min
  12. CHAPITRE PREMIER Lois de la critique appliquée aux religions about 4 h 6 min
  13. Chapitre XII about 29 min
  14. CHAPITRE XIII Le monde aryea : origines aryennes L'esprit mythologique about 11 min
  15. CHAPITRE XIV Mythes principaux et culte de l'Arye primitive about 23 min
  16. Chapitre XV about 53 min
  17. Chapitre XVII about 24 min
  18. CHAPITRE XVIII Culte, divination, eschatologie primitive des Grecs about 16 min
  19. CHAPITRE XIX De l'esprit religieux et politique des races italiques about 20 min
  20. Chapitre XX about 9 min
  21. Chapitre XXI about 15 min
  22. Chapitre XXII about 1 h 9 min
  23. CHAPITRE XXIV De l'antiquité patriarcale chez les Hébreux about 4 min
  24. CHAPITRE XXV Unité, divisions et caractères des Sémites about 39 min
  25. CHAPITRE XXVI Sémites monothéistes. — Époque primitive about 1 h 7 min
  26. Chapitre XXVII about 48 min
  27. Chapitre XXVIII about 15 min
  28. CHAPITRE XXIX Les origines chaldéennes about 48 min
  29. CHAPITRE XXX Récapitulation about 1 h 53 min
  30. Chap. I. — Plan de l'ouvrage 1 under 1 min
  31. Chap. III. — Les conjectures de Kant sur les commencements de 23 about 2 min
  32. Chap. I. — Lois de la critique appliquée aux religions 153 under 1 min
  33. Chap. II. — Des définitions de la religion • . . . . 170 under 1 min
  34. Chap. III. — Des religions dans l'état moral le plus bas 186 under 1 min
  35. Chap. V. — De quelques religions de tribus 209 about 5 min

Continue:

Introduction

A LA

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

DE L'HISTOIRE

T

CH. RENOUVIER

INTRODUCTION

A LA

PHiLosiPHii mmmi

DE L'HISTOIRE

LES IDEES LES RELIGIONS. — LES SYSTÈMES

NOUVELLE ÉDITION

REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

RUE BONAPARTE, 28 1896

A MON AMI LOUIS PRAT

Préface

Ulnirodiiction à la philosophie analytique de l'histoire a déjà été publiée comme l'une des études philosophiques, la quatrième, auxquelles j'ai donné le titre (VEssais de critique générale. En la rééditant après plus de trente ans pour servir d'introduction réelle et très nécessaire à l'ouvrage terminé de la Philosophie analytique de lliistoire, que j'aurais voulu, si son étendue l'eût permis, appeler le Cinquième et le dernier de ces Essais, j'y joins de nombreux développements et des chapitres nouveaux, et j'en soumets toutes les parties à de continuelles corrections de détail. Les vues philosophiques restent sans modification. Les seules additions et corrections portant sur l'histoire, qu'il importe de mentionner, sont celles qui regardent les origines chalcléennes et qui intéressent encore d'autres questions liées à celle-là, par suite des découvertes survenues depuis la publication de mon livre, dans cette parlie de l'archéologie de la haute antiquité.

Je n'ai nullement la prétention d'être ce qui s'appelle au courant de la science, et mon travail perdrait toute la valeur que je voudrais qu'il eût le droit de réclamer, si je ne me renfermais partout dans un ordre de généralités tel, — je veux dire au fond et touchant les seules vues auxquelles j'attache de l'importance, — qu'il ne puisse être altéré par des erreurs partielles ou dérangé par la connaissance des faits nouveaux qu'apportent les explorations et les exégèses. Cela est si vrai que^ dans le cas oii les idées régnantes sur les originus asiatiques des races aryennes viendraient à être révolutionnées p.ir certaine critique nouvelle qui change le sens des émigrations et prétend les conduire d'Occident en Orient, dans ce cas extrême, m« géographie, ma chronologie, mon histoire auraient à être amendées en bien des points que je n'ai pu éviter de fixer, pour n'être pas dans le vag-ue de l'espace et du temps, mais je crois que ma philosophie de l'histoire subsisterait tout entière. Les découvertes chaldéennes ne pouvaient, à plus forte raison, porter aucune atteinte à mes idées principales. Mais elles m'ont fourni un sujet de plus, de grand intérêt, à mettre en rapport et en accord avec ceux dont j'avais traité sans le connaître.

Il convient quej'insiste sur matotale absence de prétentions personnelles louchant les sujets spéciaux d'étude accessoires à la philosophie. Tout ce qui est érudition dans mon livre est matière d'emprunt. Je tâche de ne puiser qu'aux bonnes sources, et je laisse le mérite, s'il y en a, à qui veut le prendre. Je ne cite mes références que là où je les crois utiles pour l'information du lecteur. Autrement, mon livre aurait changé de nature et comporté un injmense développement. Soit qu'il s'agisse de religions, soit qu'il s'agisse de systèmes de philosophie, lorsque ceux-ci me viennent dans le cours de ma revue générale des idées humaines, je n'écris nullement l'histoire. Je relève les doctrines des philosophes et les croyances des peuples; j'étudie leurs liaisons et leurs suites dans ce qu'elles ont d'essentiel, pour les discuter, les mettre à leur place dans la vie et dans la pensée de l'humanité, et faire sortir d'un tableau général les inductions qui peuvent paraître les plus justifiées sur les origines et sur les destinées. La vérité philosophique elle-même, proprement dite, est partout impliquée pour moi dans les jugements que je porte et dans les conséquences que je lire. Je n'aurais pas compris qu'il put en être autrement.

Voilà ce que j'entends par la philosophie de l'histoire. Les idées des hommes, sous la double forme, foi et systèmes, sont les matériaux historiques de cette philosophie qui embrasse l'histoire de la philosophie et, si je l'ose dire, la philosophie de la philosophie avec celle de la religion. Les faits n'y entrent que pour la donnée empirique des temps, pour la succession des civilisations et des États, à mettre en

PilEFACE III

rapport avec les stations et les révolutions de l'esprit. Hors do là, le fait n'est que l'accident, pour lequel il ne peut y avoir de philosophie. C'est parce que je n'essaie pas de composer avec les faits groupés imaginairement une série de termes à aboutissement forcé que ma philosophie analytique de l histoire ne ressemble pas à ce qui s'écrit le plus souvent sous le nom de philosophie de l'histoire, et quelquefois aujourd'hui de sociologie. Le plan de travail que je me suis fait ainsi ne pouvait convenir à aucun philosophe alLaché à l'un des dog-matismes qui se disputent le terrain des idées avec Tambition (ï organiser, comme chacun dit, les uns religieusement, les autres scientifiquement, toute connaissance et toute croyance. Seul, le criticisme, qui est une philosophie de la croyance rationnelle, se place au point de vue qui permet de classer et de juger les produits de l'intelligence et de la passion de l'homme appliqués dans le cours des siècles à pénétrer la vérité que fuit la certitude, afin de régler sa vie, de créer ses institutions, et de préparer ses fastes futurs conformément à ce qu'il pense et à ce qu'il croit ou espère de lui-même et de l'ordre du monde.

Perpignan, 15 mai 1896.

INTRODUCTION

A LA

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE DE L'HISTOIRE

PREMIÈRE PARTIE

CRITIQUE DES ORIGINES MORALES ET DU DÉVELOPPEMENT MORAL DE L'HUMANITÉ

■ CHAPITRE PREMIER

Plan de Touvrage.

L'histoire est l'expérience que l'humanité a d'elle-même. Abordée sans critique, l'histoire ne peut que multiplier, en les amplifiant, ces mêmes phénomènes incohérents que donne déjà Texpérience individuelle toute seule quand la loi morale ne règle pas la conduite et le jugement. Traitée dans un système apriorique, elle défigure les faits, ou elle les dédaigne ; elle en rejette et elle en interpole, afin de disposer plus commodément les autres en série. La nécessité d'un prétendu développement organique se trouve ainsi substituée à lu naïve et forte lumière de la conscience, qui,, pour l'universel comme pour le particulier, est l'incomparable moyen de juger les données empiriques et de les mettre à leur place, et même encore d'y suppléer quand il le faut et qu'elles manquent. Mais l'histoire étudiée sans parti-pris, sans hypothèse cosmique, ou théologique, ou physiologique, sans cadre fait à l'avance et emprunté à la pire ignorance et aux pires préjugés, je veux dire à ceux qui s'ignorent eux-mêmes et se prennent pour la raison, l'histoire avec le seul appui d'un enregistrement impartial, avec les plus simples lois de l'entendement et de la moralité pour guides, doit agrandir la portée de l'expérience personnelle, pour la connaissance de l'humanité, de toute la distance qui sépare les faits généraux des phénomènes individuels.

'i PLAN DE L OUVRAGE

Celte histoire, qui va m'occuper, est celle qui envisage les délerminalions humaines du genre le plus universel, et qui tient les idées et les croyances collecLives pour les plus importantes de toutes, en qualité de coefficients communs du développement d'une personne quelconque. Mais ces grands faits intellectuels ne doivent pas se séparer des passions et de la morale : des passions qui sont les stimulants et la matière môme de la vie ; de la morale dont la forme, modifiée au contact des phénomènes divers, externes et internes, agit sur les croyances et les idées, et en subit ensuite les réactions.

Il faut d'abord scruter les origines humaines, morales, sociales, et remonter à des époques où les témoignages font défaut. Dans cette partie délicate, il est inévitable qu'on se fie à des inductions tirées de la personnalité de l'homme, telle qu'on l'a sous les yeux, mais réduite à ses iiléments essentiels, généraux^ profonds, et que tout porte à juger invariables. Ce sera peut-être assez, pour éviter de trop graves erreurs, de substituer la critique aux mélhodes affirmatives à outrance, aux hypothèses simplistes, à la fiction antéhistorique de l'animal devenant homme, et aux suppositions arbitraires de berceau commun, de révélation externe, d'mitiation quelconque de tous, individus ou peuples, par un seul. D'ailleurs, nous verrons dans la suite que les connaissances aujourd'hui acquises à la critique des races, des langues et des monuments, ont établi pour les origines humaines un terrain solide qui dispense presque de toute induction à des temps encore plus anciens, et, dans tous les cas, rapproche singulièrement ce que nous savons de ce que nous pouvons raisonnablement demander à l'induction morale de nous apprendre.

Ce premier travail doit être éclairci par l'étude de la moralité envisagée sous le point de vue historique, quoique général, et complété par l'examen des thèses de théorie les plus connues que nous avons à repousser ou à n'adopter qu'en partie.

Ensuite, nous passerons à l'étude des religions les plus anciennes, de leurs ^formes naturelles et primitives, de leurs rapports ethnologiques, géographiques, chronologiques, des états, progrès et déviations d'intelligence et de moralité qu'elles supposent, enfin des lois qui se témoignent entre l'assiette des âmes et des mœurs et les affirmations acceptées ou disputées touchant l'ordre suprême du monde. La partie empirique de ces recherches concerne presque entièrement des époques où l'histoire n'a sérieusement pénétré que de nos jours; et il faudra faire connaître là des vérités conquises par la critique, les unes positives, les autres négatives et non moins importantes, qui commencent à peine à se répandre parmi nous, et dont nul philosophe n'a encore tiré les conséquences. La partie philosophique ne sera guère moins nouvelle. En effet, l'histoire apporte une base

PLAN DE L OUVRAGE o

qui manquait, et bannit beaucoup d'hypothèses. Puis la scission déclarée au siècle dernier entre le sentiment religieux, entre l'intelligence même des religions et presque de la morale, et les études éthiques et politiques^ fait place maintenant au besoin éclairé de tenir compte de tous les éléments de la nature humaine pour expliquer l'homme et le diriger. La philosophie elle-même, devenue critique, ce soustrait à des spéculations trop purement rationnelles et sans fondement dans l'expérience. La morale, principalement depuis Kant, remplit le vide laissé par le dogmatisme métaphysique, et l'histoire générale doit, comme toute autre science, éprouver les effets de cette révolution. C'est ainsi que j'espère, en esquissant les traits probables de la plus ancienne humanité accessible à notre connaissance, demandant des faits aux sciences historiques et anthropologiques, des inductions à la raison sans préjugés, et des principes, quand il en faut, à l'analyse de la nature morale en ce qu'elle a de constant, arriver à des conclusions de très haute importance. Je voudrais avoir acquis le droit d'appeler ce travail une philosophie analytique de l'histoire.

J'aurai à étudier parallèlement le développement religieux des différentes sociétés, et ledéveloppementrationnel, quand il s'est produit; à considérer, d'un côté, la morale engagée dans les croyances, et ces croyances mêmes, dont la plupart existent encore après quelques transformations, de l'autre, la morale engagée dans la philosophie et dans les autres faits généraux delà civilisation intellectuelle. La comparaison des deux ordres de développement amènera de nouvelles conclusions dont la principale devra concerner le sens, la nature, les péripéties du progrès de l'humanité dans le passé, les conditions qui rendent le progrès possible, et les objets sur lesquels il peut porter essentiellement.

Cette philosophie analytique de l'histoire est l'instrument utile, et même indispensable, de la morale et de la sociologie, sciences vivantes dont quelques premiers principes se peuvent tirer de l'étude directe de l'homme, dont plusieurs ont donné lieu à des systèmes antagonistes et restent comme en suspens, et qui demandent tous à être éclairés par la critique comparative de la conscience, des faits et des doctrines. Les doctrines ont d'ailleurs leur place naturelle dans le cours du travail de l'humanité qui s'efforce de se connaître et de se constituer. Là, on les juge en qualité de faits historiques. L'histoire de la morale devient ainsi un élément de la morale, et des vérités quelquefois trop contestables dans l'abstrait s'imposent plus fortement lorsque la conscience, leur théâtre, est non plus seulement la conscience individuelle, mais la conscience considérée dans la société et dans l'histoire.

Chapitre II

Des commencements de l'humanité au point de vue de la théorie do Kant.

La réflexion, la raison, la liberté ont appartenu aux premiers hommes de cela seul qu'ils étaient hommes. Mais ce sont des puissances qui, conformément à une loi générale des fonctions humaines, n'ont pu passer à l'acte qu'à mesure de l'expérience, ni devenir en chaque personne des facultés dont elle eût clairement conscience, qu'en proportion môme de l'exercice qui en avait déjcà été fait, ni s'élever un peu haut, si ce n'est à la longue et après que les rapports multipliés et croissants entre des personnes diverses, entre celle-ci et le monde externe, eurent apporté un contingent suffisant de connaissances, d'applications et d'épreuves. C'est ainsi d'ailleurs que les choses se passent pour l'éducation individuelle de chacun de nous. Quelque moralement cultivées que soient une famille, une société, quelque accumulées que se trouvent les données de l'expérience, les notions et les découvertes de l'entendement, les produits de l'activité dans les sciences et dans les arts au sein d'une certaine civilisation, l'enfant qui y prend naissance reste obligé d'accomplir lentement, de degré en degré et de phase en phase, le passage de l'instinct à la raison, et des puissances de ses fonctions à leurs énergies. L'expérience, l'exemple, les soins, l'enseignement des parents, bientôt les communications sociales et le spectacle d'un monde humain perfectionné facilitent l'apprentissage et n'en dispensent pas; et dans quelles limites étroites recueillent le bénéfice de ces secours ceux que le sort ne place pas dans les circonstances les plus favorables, on le sait trop. Or, les premiers hommes ne rencontrèrent pas un milieu éducateur tout formé; le développement de la réflexion fut donc bien lent pour eux, et l'instinct dut les dominer dans une mesure plus grande que nous ne pouvons même l'imaginer. J'excepte les produits moraux dus aux accidents les plus vulgaires et les plus terribles de •la vie humaine : la mort et le crime. Ici les impressions furent nécessairement très vives, l'instruction rapide et les résultats frappants pour l'initiation à la raison et à la moralité. Mais on conçoit sans

PREMIERS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT 5

peine dans quelles erreurs l'imagination et tous les sentiments violemment excités durent se précipiter, lors du premier usage que la liberté de Thomme fit de son pouvoir de créer des hypothèses pour s'expliquer sa destinée.

Ainsi, quand je dis que Thomnie commence dans la raison et dans la liberté, c'est dans leurs puissances que j'entends : pour sortir du pur instinct, qui est l'état de l'animal, il possède la raison à l'état d'instinct pour ainsi dire, et la liberté est en lui d'avance par le pouvoir qu'il a de se représenter ses déterminations comme simplement possibles. C'est ce passage de la puissance à l'acte qui est le fond de l'histoire de l'homme primitif, et nous pouvons en tracer les principaux linéaments, tirés de la seule nature des fonctions en exercice et des phénomènes nécessaires de la vie, par des inductions qui n'ont rien d'arbitraire.

Kant a énuméré avec trop de modestie et de défiance de ses forces un certain nombre de points essentiels de l'initiation de l'homme à la raison. La plupart des idées qu'il a émises sur ce sujet sont trop bien fondées sur la nature des sentiments et des choses pour n'être que de simples conjectures, comme il les nomme (dans son opuscule intitulé : Commencement conjectural de r histoire de r homme). Il a tout droit de dire que, en s'élevant sur les ailes de V imagination, il n'abandonne pas le fil conducteur de la raison et de V expérience. Et même les ailes sont superflues ; il n'en est guère besoin pour rester si près de terre. Enfin, notre philosophe emprunte les récits de la Genèse., en guise de carte pour le guider sur sa route, non sans doute qu'il en reconnaisse Tautorité, comme histoire de faits positifs, mais visiblement parce qu'il ne saurait trouver un livre plus ancien dont l'auteur ait conservé de plus vivants vestiges des anciens souvenirs, ou se soit mieux inspiré des impressions primitives de la vie humaine.

Les caractères du passage de l'instinct à la raison se marquèrent, d'après Kant, dans ces diverses suites de faits, de réflexions qui s'y joignirent, et de modifications qui en furent engendrées :

Le choix des aliments, l'expérience de leurs effets, l'anxiété de l'expérimentateur, les suites morales d'une épreuve continuée à travers l'ignorance et le danger, et propre à révéler à celui qui la subit sa liberté et les fatalités inhérentes à l'emploi de sa puissance ;

La substitution de l'amour à l'appétit sexuel par la liberté réciproque des sexes, l'usage des vêtements, le sentiment de la pudeur et le sentiment de la beauté ;

La préoccupation de l'avenir, la recherche des fins réfléchies et lointaines, et l'inquiétude attachée à cette poursuite, et le travail imposé, et. après tout, la mort, sort commun des animaux, objet

6 PREMIERS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT

d'effroi pour l'homme seul, et dont la connaissance doit alors paraître un don funeste de la raison.

Kant croit pouvoir ajouter à ces notions celle de la destination des animaux comme moyens de la vie de l'homme. Il peut y joindre au moins, sans trop de difficulté, le sentiment de la supériorité de ce dernier, qui n'a d'égal que son semblable. Et c'est la source de la notion du droit et de la dignité de la personne : droit qui consiste en ce que chacun prétend justement à être un but pour soi et à n'être jamais traité de simple moyen pour le but d'autrui. De là l'égalité et la justice, du moins en principe et en puissance; de là l'égalité, non seulement des hommes entre eux, mais entre l'homme et tout être raisonnable, à quelque degré d'élévation qu'on l'imagine, parce que la supériorité de nature et de fonctions ne rejette pas des personnes plus humbles dans une condition tellement subalterne que la conscience et la volonté s'abdiquent en elles et descendent au rôle d'instruments. Cette vérité, l'éducation du genre humain, prolongée pendant tant de siècles déjà, est à peine parvenue à la définir rationnellement, combien moins à la faire passer dans la pratique ! mais le sentiment en fut donné dès la plus haute antiquité, car il est inhérent à l'homme.

« C'est ainsi, ajoute Kant, que l'homme fut mis hors du sein maternel de la nature. 11 sortait de l'état innocent et paisible de l'enfance, et en quelque sorte d'un jardin qui le nourrissait sans travail, pour être jeté dans un monde où tant de soucis, de peines et de maux inconnus l'attendaient. Souvent, au milieu des chagrins de la vie, son imagination lui représentera un Eden, séjour de la paix et de l'indolence, où il désirera de couler ses jours dans les jeux et l'oisiveté. Mais l'inexorable raison, qui le pousse sans cesse au développement de ses facultés, se placera toujours entre lui et celte demeure imaginaire, et ne lui permettra point de retomber dans l'état de simplicité et d'ignorance dont elle l'a fait sortir. Elle l'excite à supporter patiemment la peine qu'il hait, à poursuivre ardemment de brillantes chimères qu'il méprise, et à oublier la mort même, devant laquelle il frissonne, pour l'amour de ces chimères dont la perte l'effraye encore plus.

« Quel est le résultat de cet exposé du commencement de l'histoire de l'homme? Que la raison lui présente un Eden comme le berceau de son e.spèce, mais que sa sortie de ce paradis n'est autre chose que son passage de l'état de brute à l'humanité, des lisières de l'instinct à la conduite de la raison, en un mot de la tutelle de la nature à l'état de liberté. Il ne s'agit plus de demander si l'homme a perdu ou gagné à ce changement^ quand on admet que la vocation de son espèce est de s'avancer vers la perfection, malgré le peu de

VALEUR DE LA LÉGENDE DES HÉBREUX 7

succès qu'ont pu avoir pendant longtemps les efforts des générations successives. Mais cette marche, qui, pour l'espèce entière, va du pis au mieux, n'est pas précisément la même pour les individus. Avant l'éveil de la raison, il n'existait ni préceple, ni défense, ni transgressions par conséquent. Mais lorsqu'elle commença à agir, et que, faible comme elle est, elle eut à combattre contre l'animalité et toutes ses forces, il dut en résulter des maux, et, ce qui est pire encore, des vices, qui étaient étrangers à l'état d'ignorance et d'innocence. Le j)remier pas que Vhomme fit hors de cet état fut donc moralement une chute, et physiquement un châtiment, puisqu'une multitude de maux physiques inconnus le suivirent...

« Les assertions, si souvent mal comprises, et même en apparence contradictoires, de J.-J. Rousseau peuvent ainsi se mettre d'accord entre elles et avec la raison. Dans les Discours sur Vlnfluence des lettres et sur Vlnégalité, il montre fort bien la contradiction de la civilisation avec la nature du genre humain, considéré comme une espèce animale où chaque individu doit remplir entièrement sa destination. Dans V Emile, au contraire, dans le Contrat sociai et autres écrits, il cherche à résoudre un problème bien plus difficile : à faire voir comment la civilisation doit procéder pour développer toutes les facultés de l'homme, considéré comme espèce morale, de manière à lever la contradiction qui existe entre ses deux destinations. C'est en effet de cette contradiction entre les penchants nécessaires à l'homme physique et sa vocation à l'état de citoyen que naissent tous les vrais maux qui désolent la vie humaine et les vices qui la déshororent. Les penchants qui nous portent aux vices, et que l'on condamne par cette raison, sont cependant bons en eux-mêmes et convenables au but de la nature ; mais ne se rapportant qu'à l'éfat de nature, ils sont contrariés par la marche de la civilisation, qu'ils contrarient à leur tour. »

Cette théorie va me servir de thème pour des observations que je n'aurais su mieux amener et qui me conduiront au cœur de mon sujet.

Je remarquerai d'abord, ce que Kant n'a pas toujours fait assez explicitement, que les rapports réels et souvent aperçus entre les récits de la Genèse et l'explication rationnelle des premiers événements de l'histoire de l'homme ne doivent point nous faire préjuger l'intention de l'auteur de ces récits. Sa foi, ses impressions, ses réflexions, s'il en fît qu'il ne nous a point transmises, furent assurément tout autres que nous ne pouvons aujourd'hui les construire en consultant la raison. Mais, dans un sujet de cette nature, il y a une relation nécessaire entre le fond réel et rationnel de l'histoire et les sentiments

8 ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS

humains, les imaginations humaines, les idées à la fois naïves et symboliques qui composèrent la légende de cette même histoire en s'inspiranl d'une croyance religieuse. C'est cette relation qui permet ù.' interpréter des compositions dont on aurait tort de croire le commentaire moderne appelé à reproduire la pensée exacte de l'antiquité.

Cette réserve faite, il est manifeste que le passage de l'instinct à la raison, et d'un état d'ignorance et d'innocence à un état de science et de liberté, origine de tous les maux, est à la fois une nécessité de fait, et a pu, a dû naturellement s'inscrire par des symboles^ dans une très ancienne compilation de traditions plus anciennes encore. Il reste seulement à discuter la nature et le sens de la chute, quand on veut s'élever au-dessus de la lettre de la légende. Ici, Kant me paraît errer doublement, et en accordant trop de réalité à la chute, dans l'esprit où lui-même l'envisage (outre qu'il introduit entre l'individu et l'espèce une distinction tout à fait contestable), et en se formant au contraire une idée affaiblie du mal primitif et de ses suites, qui constituèrent une chute véritable, fatale à l'humanité entière, irréparable pour certaines races. L'injustice, le crime ne paraissent pas ou, du moins, ne viennent pas au premier plan dans l'idée qu'il se fait du principe de la déchéance; et il n'envisage pas assez distinctement les effets de l'injustice, toujours placée en fait à l'origine des actes émanés des individus, sur la société humaine et sur les institutions qui lui donnent sa forme.

Une première erreur du philosophe est d'admettre que l'individu a perdu en passant de l'état supposé d'instinct pur à l'état de raison. L'individu, en général, a gagné, s'il est devenu moral de brute qu'il était, s'il a développé ses facultés et, en cela même, en cela seul, atteint un but dont la poursuite le différencie de l'animal. Mais, dirat-on, le méchant, celui que le mal a perverti, celui-là du moins a perdu. Perdu quoi? en quoi perdu? Perdu sans doute l'innocence, perdu en ce qu'au lieu d'une qualité négative il possède un attribut propre, mais modifié en un sens que la moralité réprouve. Or, il a été soutenu, et avec une grande force, que l'homme qui fait le mal et le connaît est supérieur en nature morale à l'homme qui fait ce que nous appelons le mal et qui l'ignore. En effet, quelque dégradé que soit l'agent moral, il reste toujours noble comme tel, et incomparable avec l'agent brut. Il ne descendrait au plus bas degré du mal que lorsque la puissance des habitudes lui dissimulerait le mal, lorsqu'il arriverait à se fonder dans l'immoralité une sorte de nature, à perdre tout remords et toute aspiration élevée, en un mot à ne plus connaître le bien. Mais il reviendrait ainsi à l'ignorance première.

ERREUR DE KAXT SUR LA. NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS 9

d'où l'on voit que l'innocence va se retrouver comme limite extrême de la dégradation de cet être qui en est sorti.

Cette innocence, tant originelle que finale, est une abstraction, car je ne saurais admettre la pure ignorance morale. L'abstraction sert ici à envisager plus clairement le développement moral, en partant du zéro delà moralité. Mais, au vrai, chez l'homme, l'innocence n'est que l'état de celui qui ne fait point le mal, pouvant le faire ; et le développement réel consiste, non dans l'acquisition de facultés toutes nouvelles, mais dans la suite des actions et des réactions des fonctions données primitivement et de l'expérience.

Admettons, sous cette réserve, et l'innocence initiale et celle où l'excès du vice peut ramener; nous dirons: Aussi longtemps que l'être vicieux demeure dans l'intervalle de ces deux êtres semblables, — et qui oserait croire de l'homme le plus corrompu qu'il a cessé d'y être renfermé? — il est libre, et par conséquent capable de remonter vers la justice, et moralement supérieur à l'innocent que la nature ferait impeccable, non la volonté. Mais si le mal était sans remède en cette vie, la personne du pécheur se plongeant de plus en plus avant dans sa corruption, et la mort pouvant d'ailleurs à tout instant le surprendre, rien ne prouve encore que cette vie soit unique, cette épreuve, la seule qu'il puisse subir, et qu'un autre théâtre ne se retrouve point pour la suite de son développement moral.

Dans tous les cas la liberté, c'est-à-dire la possibilité du mal, et ce mal même, en fait, étant des conditions inséparables du genre de bien qu'il appartient à l'agent moral de produire, et qui surpasse incommensurablement les autres biens, il est clair que l'être ne perd point, mais gagne en perfection, quand il est placé dans ces conditions et en danger de leurs conséquences. Autrement il faudrait dire que la possibilité de la plus haute perfection qu'il nous soit donné de comprendre en ce monde, et qui consiste en la possession de soi-même et en la libre réalisation du bien, que cette possibilité n'est point elle-même une perfection.

Ainsi Kant s'est trompé en croyant que l'individu a perdu à cet exercice de sa raison et de sa liberté qui a fait sortir son espèce de l'état d'innocence. Il s'est trompé en sens inverse, en pensant que l'espèce a pu profiter de ce qui, dans les premiers actes humains, était pour l'individu une chute véritable. Car, d'abord, est-il possible que l'espèce gagne en même temps que les individus perdent? Que l'espèce ait gagné dans le passé, au sens où ce gain est entendu par Kant, il ne saurait le prouver; et lui-même admet que, peu après le premier âge, l'humanité se trouva corrompue jusqu'à devenir indigne de l'existence. En fait^ l'histoire abonde en peuples souillés, en peuples perdus, et la violence, l'injustice, l'infamie des mœurs n'ont pas

10 ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CUUTE ET DU PROGRÈS

moins caractérisé les sociétés que les personnes. Nous avons autour de nous et en nous de grands et déplorables restes des vices et des crimes passés à l'état de coutume et incorporés au corps soci?l. Que l'espèce, néanmoins, puisse profiter et profite progressivement du développement complexe de la vie et des puissances humaines à travers les méfaits mêmes des hommes^ si c'est là ce que pensait le philosophe, je ne le combattrai plus; mais je remarquerai que les avantages et les progrès sociaux se réalisent aussi dans les individus et par eux, que sans eux l'espèce n'est rien ; et si je cherche à me représenter l'essence de ce progrès humain, de ce bien obtenu par degrés dans la suite des temps, je trouverai qu'elle repose en grande partie sur la liberté, sur la connaissance rélléchie, sur la raison. Ces biens, fondements de tous les biens, sont les mêmes pour la société que pour la personne, et ce n'est qu'autant que la personne les possède avec leurs conséquences que la société possède aussi les uns et les autres. En un mot, là où l'individu perd, on voit de même des races perdre; et là où la société gagne, on voit d'abord et nécessairement les individus gagner.

Et il ne serait pas juste d'objecter que le progrès social, envisagé dans les personnes qui en profitent, s'obtient par le sacrifice de celles qui ont vécu aux époques plus ou moins anciennes, ou primitives, qui ont souffert dans un milieu barbare et n'ont pu encore être promues par la raison à des biens supérieurs à ceux que l'ordre des purs instincts animaux leur eût assurés infailliblement. Non, le juste, à toutes les époques, a trouvé à sa portée des biens élevés au-dessus des satisfactions de la vie instinctive. Si, néanmoins, il a été souvent la victime et de l'injustice d'autrui et de ses propres mérites, c'est un malheur dont je ne vois pas que nous soyons affranchis. L'idéal d'une société future, supposé accompli, ne nous dispenserait pas d'ailleurs de chercher dans l'ordre latent du monde une justification possible du sort des individus qui nous semblent sacrifiés à Toeuvre du passé, meilleure et plus honnêtement acceptable que celle qui se tire d'un succès final dont ils ne seraient point appelés à jouir. Il n'est pas digne de Kant de nous renvoyer à l'adage que la nature fait tout pour l'espèce, rien pour Vindividu, fût-il une personne.

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