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Paris de siècle en siècle. Le cœur de Paris, splendeurs et souvenirs. Texte, dessins et lithographes par A. Robida

Albert Robida · 1896 · Scanned text

150,278 words · about 10 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Albert Robida
Language
French
Published
1896
Length
150,278 words · about 10 h 31 min
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PARIS DE SIÈCLE EN SIÈCLE LE CŒUR DE PARIS SPLENDEURS ET SOUVENIRS OUVRAGES DE A. 110 M DA. PARIS DE SIÉCLE EN SIÈCLE. — Un volume in-4°, illustré de lithographies, de gravures en couleurs, d'une eau-forte hors texte et de nombreux dessins dans le texle. (A la Librairie illustrée.) LA VIEILLI-: FRANCE. — Normandie. Bretagne. Provence. Touraine. Quatre volumes in-4", illustrés de très nombreuses gravures dans lc texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.) LES VIEILLES VILLES D'ITALIE. Un volume in-8° raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.) LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8" raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.) LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. Un volume in-8° raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)

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Un volume in 18 couronne, illustré de très nombreuses gravures en noir et en couleurs. (A la Librairie illustrée.) -— —— *^ EVREUX, IMPRIMERIE DE CHAULES 11 EK ISSEY ÉBAT 3 SUR LA SEINE GELÉE iTour de Nesle XVU! Siècle | PARIS DE SIÈCLE EN SIÈCLE LE CŒUR DE PARIS SPLENDEURS ET SOUVENIRS TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES l'AU A. RORIDA PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 Tous droits réservés POINTE DE LA CITE ET SORTIE DE LA SEINE LA CHAÎNE TENDUE DE LA TOUR DU COIN A LA TOUR DE NF.SLE CHAPITRE PREMIER LE VAISSEAU DE LUTÈCE Ecrasement de Tantique cité. — Ce que représente l'étroit espace entre Notre-Dame et le palais. — L'établissement des Francs. — Le palais gallo-romain devient le palais des chefs mérovingiens. — Clotilde et les (ils de Clodomir. — Frédégonde à Paris. — Les deux ponts de la Cité. — Le départ de Rigonthe. — Le comle Leudaste. — Saint Eloi. — Les incendies de la cité. ■ 0* A cité de Paris, la noble nef qui, depuis si long- A temps, malgré lant d'ouragans, sous Tassaut des ■ B vents furieux ou sous les caresses d'un soleil ■NM ami, vogue avec audace et fierté, souvent rudement ballottée mais jamais submergée, a vu pour ainsi dire, commencer Thistoire de France, avec les aventures de jeunesse de Lutetia, dans les jours où se formait, sur les rives de la Seine, le petit État barbare d'un chef franc.

Chapitre II Les Normands

a décadence carlovingienne. — Apparition des Normand Serpents et dragons de mer. — Le grand siège. L'évêque Gozlin et le comte Eudes. — Les brûlots. Assauts repoussés au Grand Pont. — Le blocus. — Le camp de Saint-Germain l'Auxerrois. — La crue de la Seine. — La tour du Petit Pont et ses douze défenseurs. — La flotte normande traînée à terre pour éviter le passage de Paris. — L'empereur Othon. — Le palais du roi Robert. Le petit royaume de Paris que s'arrachèrent les rois mérovingiens s'était fondu, au temps de Charle magne, dans le vaste empire des Francs qui réunissait sous le sceptre du grand empereur les terres gauloises et germaines des deux rives du fleuve séparatif, du vieux Rhin alors pacifié, de chaque côté duquel depuis comme l'kmpereur othon liv. 53 II. PARI3 A TBAVEHS l'hISTOIRE avant, hélas, de si grosses rivières de sang ont coulé.

Paris n'était plus tête de royaume, c'était la petite capitale du petit duché de France en Neustrie, simple province du grand Empire d'Occident, dont le chef résidait au loin, à Aix-la- Chapelle. Pour cet édifice cle proportions trop vastes, quand mourut son constructeur, le descendant des anciens maires du palais des Mérovingiens fainéants et déchus, la décadence et la ruine commencèrent. Les lézardes présageaient Técroulement, la ruine, et enfin le partage entre les derniers Carolingiens. En un dur et long réenfantement devait renaître une Gaule reformée peu à peu autour du duché de France. Les maîtres du duché de France, primitivement, ne se trouvaient ni plus hauts ni plus puissants que les autres ducs et comtes, cle ce pays morcelé en tant de seigneuries diverses, cle fiefs suzerains, cle fiefs vassaux cle toute importance, formés dans les anciens gouvernements petits ou grands devenus propriétés héré ditaires, et dont Tensemble compliqué forma le système féodal.

A ce moment, avec les derniers Carolingiens, un siècle cle malheurs terribles va commencer pour la pauvre ville de Paris. C'est une époque douloureuse rame nant les outrages et les dévastations des invasions barbares des siècles précédents. Les Northmans ont paru sur la Seine comme sur toutes les grandes rivières de l'Europe. Dès les premières années du ixe siècle, du temps même de Charlemagne, ils ont osé avec leurs flottilles de légères barques attaquer quelques ports cle TEmpire. Après la disparition du grand Empereur, s'étant rendu compte cle la richesse du pays et cle la faiblesse de ses défenses désorganisées, ils s'enhardissent. Ils s'abattent sur les rivages cle la Gaule, remontent fleuves et rivières, détruisant, ravageant, massacrant, enlevant les villes et les brûlant après le pillage, sacca geant les abbayes pendant que les seigneurs francs s'enferment dans leurs châ teaux, se rachètent égoïstement du pillage en abandonnant bourgades ou villes ouvertes aux pirates, au lieu de s'unir entre eux pour les écraser.

Calamités effroyables. Qui sauvera le pauvre peuple de la rage des Normands? Ab ira Normanorum libéra nos, Domine. C'est la prière qui, à la fin cle chaque messe, dans chaque église s'élève vers le ciel et s'élèvera pendant des siècles, en témoignage de Timmense panique d'une nation à peu près abandonnée sans défense aux haches des barbares. Où sont Roland et les autres paladins cle l'empereur Charles à la barbe fleurie? L'audace des rois de mer grandit avec le succès, ils s'aventurent de plus en plus loin des repaires qu'ils se sont créés en s'établissant fortement à Tembouchure des fleuves, sur quelque promontoire facile à défendre, où ils entassent le butin rapporté des expéditions. Les embouchures de la Loire et de la Seine, la presqu'île au-dessous de Rouen deviennent ainsi des postes fixes, des terres normandes où débarquent continuellement les Scandinaves arrivant en flottilles par la route des Cygnes, comme leurs chants guerriers appellent la mer.

Ils se créent dans les îles des fleuves des lieux de ravitaillement, des postes avancés vers lesquels ils rabattent leurs convois de butin ou les files de prisonniers enchaînés. Combien cle cités importantes pillées ou brûlées, de campagnes où chaque village en vue d'une rivière n'est plus qu'un amas de décombres, sur lesquels un monceau sanglant cle corps entassés représente la population qui n'a pas pu fuir. En 837, la cité parisienne reçut leur première visite et souffrit une mise à sac sur laquelle on manque de détails. En 845, ils reparurent. Tout avait fui, n'osant risquer la résistance : marchands, prêtres, moines, avaient cherché refuge clans les bois ou dans les monastères éloignés. Le roi Charles le Chauve, avec ce qu'il avait cle soldats, s'était enfermé dans Tabbaye de Saint-Denis bien emmuraillée et ouvrait des négociations.

Le samedi veille de Pâques, les Normands entrèrent dans la ville sans défense, égorgèrent les malheureux qu'ils y trouvèrent encore. Les abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain furent complètement dévastées ; les pirates enlevèrent jusqu'aux lames de cuivre doré couvrant le toit de Saint- Germain des Prés. Le roi Charles le Chauve, au lieu de tomber sur eux, acheta leur retraite. Leur Koning, outre le butin, put emporter, pour les envoyer comme trophées aux chefs restés sur les grèves natales des mers du Nord, une poutre de Saint-Germain des Prés et un clou tiré d'une des portes de la ville, envoi qui permet de supposer à la cité de Paris une renommée et une illustration déjà grandes. Le Parisis, territoire de Paris, ne fut pas longtemps tranquille ; à peine la ville commencait-elle à réparer ses désastres que les Normands se remon trèrent.

Deux ou trois fois en moins de dix ans les Parisiens voient apparaître remontant la Seine les flottilles de barques, les serpents et les dragons de mer, ainsi nommés par les pirates des figures de monstres marins grossièrement taillées placées à la proue. Tout cela sort de la presqu'île d'Oissel, leur citadelle, du fond de laquelle ils menacent Rouen et Paris et tiennent la haute et la basse Seine. Paris est de nouveau pillé et brûlé, les abbayes et églises dévastées, sauf quelques-unes qui purent se racheter de l'incendie par de fortes sommes données volontairement. Le Grand Pont interceptant le cours cle la Seine empêchait les barques nor mandes d'aller porter plus haut leurs ravages, les Normands le détruisirent et alors, le passage libre, s'élancèrent à la poursuite des marchands cle Paris, qui fuyaient vers la haute Seine sur des barques où ils avaient entassé leurs biens ; Charles le Chauve avec ses troupes remontait aussi le fleuve par terre, observant les mouvements des pirates sans oser les attaquer.

Encore une fois il négocia avec eux et leur versa un tribut pour obtenir leur retraite. Paris respira une vingtaine d'années, pendant lesquelles les Normands cle plus en plus nombreux, de plus en plus forts dans les établissements créés par eux, dirigèrent leurs courses sur d'autres points. Pendant ce temps, Paris se repeuplait et se reconstruisait. Les édifices incendiés renaissaient de leurs cendres, les Parisiens instruits par de cruelles expériences relevaient leurs remparts trop faibles ou écroulés, et s'efforçaient cle se mettre en état cle repousser victorieusement des incursions nouvelles trop faciles à prévoir. Les faubourgs des deux rives furent sacrifiés; d'ailleurs depuis le dernier sac, ils n'étaient plus constitués que par de pauvres masures rebâties parmi les ruines, au pied des abbayes incendiées et dévastées.

Mais toutes les défenses de l'île de la cité furent rétablies sous la direction cle Tévêque Gozlin, les courtines furent ren forcées, les tours surélevées en pierres, ou par des étages en charpente. Les ponts restaurés furent solidement défendus, le Grand Pont par une grosse tour élevée à son extrémité sur la rive droite et le Petit Pont par une autre non moins forte sur la rive gauche. La Cité ainsi, avec ses remparts à soubassements romains trempant du pied dans la Seine, ses grosses défenses du Palais à la pointe de l'île et ses ponts fortifiés, cette île hérissée de tours, de remparts enfermant les maisons entassées et serrées, paraissait de force à se faire respecter et pouvait maintenant attendre hardiment toutes les attaques. Aussi quand tout à coup, en 885, se répandit la rumeur d'une nouvelle expédition normande, on vit affluer dans cette étroite enceinte les populations des environs affolées, les moines des abbayes de la région menacée, accourant se mettre sous la protection des murailles avec les trésors des églises et leurs reliques.

L'évêque Gozlin et le comte de Paris Eudes, fils de Robert le Fort se hâtaient de terminer les travaux, notamment aux tours des ponts, postes les plus menacés. Le 27 novembre 885 la flotte normande apparut. Elle couvrait littéralement la Seine sur une longueur de plus de deux lieues. Sept cents navires à voiles, dragons et serpents de mer suivis d'une foule de barques plus petites, s'avançaient portant de nombreuses machines de guerre et trente mille Normands conduits par le roi de mer Sigfried. Cette grande expédition avait pour objectif, après Paris, le pillage cle la Bourgogne que les Normands n'avaient pas encore atteinte. Le spectacle était terrifiant, celte immense quantité cle grands navires élevant leurs proues taillées en têtes fantastiques, les plats-bords protégés par des rangées de boucliers, s'avançait en ordre régulier au bruit de mille clameurs, au son des trompes de guerre déchirant Tair, pendant que derrière les boucliers, sur les plates-formes d'avant et d'arrière, la foule des guerriers brandissait haches et lances.

Arrivée sous les murailles de Paris, la flotte s'arrêta. Sigfried demanda une entrevue au comte et à Tévêque ; il vint avec quelques-uns de ses hommes d'aspect sauvage et farouche, aux armes et aux casques étranges, grands gaillards blonds au teint recuit par le hâle des mers. 11 réclamait le passage en haute Seine pour son expédition, c'est-à-dire la rupture du grand pont, promettant de respecter la ville et les biens des Parisiens. La proposition fut repoussée et tout aussitôt les Normands se préparèrent à Tattaque. Dès le lever du jour le lendemain, les navires embossés le plus près possible de la Cité, les bandes normandes descendues à terre commencèrent Tattaque. Au milieu du plus effroyable fracas, les tours se couronnèrent de défenseurs, les flèches volaient par tous les créneaux, les machines placées en grand nombre aux bons endroits du rempart faisaient siffler les traits ou ronfler les grosses pierres, sur les assaillants qu'animait le beuglement des grandes trompes de guerre.

Le plus chaud cle Taffaire fut à Tassant de la tour défendant le Grand Pont, sur la rive droite ; le gros des Normands s'efforçait cle la démolir ou de l'escalader malgré la grêle des projectiles lancés du pont et de la tour. L'évêque Gozlin combattait ici avec son neveu Ebble, abbé de Saint-Germain des Prés, avec le comte Eudes, Robert, son frère, et le comte Ragenaire. Les pertes LA TOUR DU PETIT PONT. — LE GRAND SIÈGE DES NORMANDS furent grandes des deux côtés, mais les défenseurs cle la tour recevaient sans cesse du secours par le Grand Pont. L'évêque Gozlin, parmi eux, fut atteint par une flèche normande, sa blessure était légère heureusement et la défense n'en fut pas troublée. Quand la nuit vint, la tour semblait si bien une ruine que les Normands comptaient n'avoir plus qu'un effort à faire le lendemain pour l'en lever, mais les assiégés employèrent la nuit à la réparer, et le soleil levant la montra plus forte, ses brèches bouchées, ses crénelages rétablis et sa plate-forme surmontée d'un nouvel étage de charpente. -■■)'"> Les Normands furieux se ruèrent de nouveau sur l'amas de ruines remplissant le fossé ; parmi les décombres, ils sapèrent la base de la tour.

Celle-ci, par tous ses créneaux, ruisselait cle poix enflammée et d'huile bouillante. Les Normands écrasés par les pierres, brûlés par le feu, s'obstinèrent; on vit ceux que Thuile brûlait, que la poix enflammée transformait en torches allumées, s'efforcer de se dégager de la mêlée pour se précipiter à la Seine. L'attaque ne cessait pas. Aux malheureux blessés sortant cle la fournaise et nageant vers leurs navires, les femmes accompagnant Texpédition, les danoises restées à bord, criaient des injures pour les relancer au combat. Mais quelques-uns des Normands attachés à la tour avaient pu creuser dans la muraille une galerie de sape, où ils se trouvaient à l'abri et qu'ils étançonnaient au fur et à mesure avec des pièces de bois. Cette mine bien préparée, ils la rem plirent de fascines et de fagots enduits de goudron et y mirent le feu.

L'étançon nage brûla, la tour ne s'écroula pas comme s'y attendaient les assaillants, mais il apparut un trou noir, une large ouverture dans la muraille. Les Normands, quand la fumée se fut dissipée, se jetèrent sur ce trou au fond duquel se mas saient rapidement les Parisiens pour les recevoir. Le danger était terrible ; heureusement un moyeu de roue lancé du haut de la tour sur la masse serrée broya bon nombre des assaillants et fit reculer les autres. Les défenseurs de la tour, vivement, travaillèrent à boucher la brèche, pendant que les Normands accumu laient sur ce point des matières enflammées. La tour disparut dans la flamme et dans la fumée, quand tout fut brûlé, elle reparut noircie mais debout, toujours chargée de défenseurs, avec la bannière de la ville flottant sur sa plate-forme.

Le combat dura ainsi jusqu'à la nuit, soutenu vigoureusement par les assiégés malgré leurs pertes. L'attaque contre la vaillante tour ne se renouvela pas le lendemain. Des remparts, on vit les Normands, renonçant à l'espoir d'enlever la ville par un coup de main, s'installer à terre pour un siège régulier. Us établirent autour des ruines circulaires de Saint-Germain le Rond, plus tard l'Auxerrois, un vaste camp fortifié par des retranchements de pierres et de terre. Pendant que s'exécutaient ces tra vaux, des colonnes de pirates se lançaient dans toutes les directions, ravageant les alentours de la ville, passant leur fureur sur les malheureux qu'ils pouvaient atteindre et sur les villages et hameaux rencontrés, ramenant le butin et les approvisionnements à leur camp. C'était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir.

On vit alors les Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire consistait à se jeter rapidement sur les villes ouvertes ou peu fortes, pour les emporter d'un élan, reprendre les traditions de la guerre savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les difficultés d'uneattaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des murailles, la construction des catapultes, béliers, tours roulantes, etc.. Des corps normands continuaient leurs massacres au loin ; pendant ce temps, au camp de Saint-Ger main l'Auxerrois, les assiégeants construisaient trois hautes tours, faites de grands chênes équarris et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixantaine d'hommes armés, et terminées par une plate-forme couverte sur laquelle se manœuvrait un engin battant les crénelages de Tassiégé.

Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir être mises en mouve ment et s'avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés réussirent à les incendier. Renonçant à en recommencer la construction, les Normands fabri quèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant chacun abriter cinq ou six hommes. Le 20 janvier 880, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel assaut. LE PETIT CHATELET, FIN DU XVIIIe SIÈCLE Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont entrèrent en jeu et l'ac cablèrent de projectiles divers, énormes pierres, javelots et balles de plomb grê lant sur les plates-formes. Couverts de leurs grands pavois comme les légions romaines faisant la tortue, les Normands s'élancèrent à Tescalade de la tour, pendant que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés, les Nor mands ayant porté par terre, cle l'autre côté de Tobstacle un certain nombre d'embarcations légères.

S'ils pouvaient réussir à emporter ce pont par lequel se renouvelaient les défenseurs de la tour, ils comptaient bien que celle-ci ne tarde rait pas à succomber. Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et Tattaque fut repoussée. Les Normands employèrent la journée suivante à essayer de combler les fossés de la tête du pont en y jetant pêle-mêle de la terre, des fascines, des arbres, des animaux et enfin de malheureux captifs, qu'ils égorgeaient au bord du fossé à la vue des assiégés pour ébranler leur courage. L'évêque Gozlin, indigné de la cruauté des barbares, dit la chronique d'Abbon, moine cle Tabbaye de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d'une flèche un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers. Le fossé à peu près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers qui battent la tour sur chacune de ses faces, mais les 'défenseurs les gênent ou les détruisent avec de grosses poutres garnies de fer.

La tour résiste toujours, les béliers ne Tébranlent pas, ses mangonneaux bien manœuvrés répondent aux engins de Tattaque. Alors les Normands essaient d'autre chose, ils entassent sur trois de leurs plus gros navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent le feu. traînant à la corde jusqu'au pont ces trois brûlots, au grand émoi des défenseurs qui celte fois se croient bien perdus, mais des masses de pierres coulées en avant des piles arrêtent heureusement les nefs incendiaires qui brûlent sans endommager les poutres II s'ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus tranquille sur le point attaqué. Les Normands, pour se consoler cle leurs échecs successifs, incendiaient les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient leurs courses au loin. Un événement se produisit, heureux d'abord, une crue de la Seine vint gêner les opéra lions des assiégeants.

Au bout d'une semaine cette crue devint une véritable inondation qui dans sa violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la rive gauche. Ceci pouvait être fatal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement attaquée et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans communication possible avec la ville. A la vue des charpentes du pont culbutées par les eaux, brisées et emportées, les assiégeants poussèrent des cris de joie et se lancèrent aussitôt à Tattaque de ce poste désormais perdu. Les Normands après quelques péripéties poussèrent jusqu'au pied de la tour un chariot rempli de paille à laquelle ils mirent le feu ; l'incendie, remplissant la tour de flammes et de fumée, gagna les charpentes, brûla les planchers etla rendit bientôt intenable; ce n'était plus qu'un immense bûcher qui flambait devant la ville impuissante.

Les défenseurs de la tour durent Tévacuer et se réfugièrent sur un fragment du pont resté accroché à la muraille. Sur cet étroit espace, enveloppés dans les tourbillons de fumée, accablés par une grêle de traits des Nor mands, ils n'étaient plus que douze, douze vaillants, dont le moine Abbon nous a conservé les noms : Hérivée, Hermanfroy, Hérilang, Odoacre, Herric, Arnold, Solies, Gerbert, Uvidou, Harderard, Eimard et Gosswin. Comme ils allaient tous périr par le feu ou par les flèches , les Normands leur crièrent de se rendre, leur promettant la vie sauve. Aucun secours n'était possible, aucun espoir ne leur restait, les douze firent signe qu'ils se livraient, comptant seulement être mis à rançon. Mais à peine sur la rive au pouvoir des Normands, ceux-ci les massacrèrent; un seul allait être épargné, Hérivée, qui les avait frappés par sa haute mine et la beauté de ses armes; ils le prirent pour un chef considérable et pour celui-là parlèrent de rançon, mais Hérivée, dans la LE GRAND CHATELET, XVIIe SIÉCLE fureur qui Tanimait, se jeta sur eux quoique désarmé et les força par ses injures à lui faire partager le sort de ses compagnons.

Après ce terrible épisode le siège traîna en longueur. Sans cloute Tinondation empêcha les Normands de prendre pied dans l'île et de profiter du désastre du Petit Pont. Un corps nombreux des assiégeants s'en alla ravager le pays entre Seine et Loire, les autres continuaient le siège ou plutôt le blocus que des sorties des Parisiens venaient souvent troubler. Une sortie du vaillant abbé de Saintii. paris a Tn.vvens l'histoibe i.iv. r>4 i á6 LES NORMANDS Germain Ebble, neveu de Tévêque Gozlin, s'attaqua au camp assiégeant de Saint- Germain l'Auxerrois, mais Ebble, après y avoir mis le feu, fut repoussé par les masses Normandes. Enfin au mois de mars, après quatre mois de siège, un secours arriva aux Parisiens, le duc de Saxe Henri, envoyé par Charles le Gros avec un corps de troupes, tomba une nuit sur le camp normand en même temps que les Parisiens Tattaquaient de l'autre côté.

Le but du duc de Saxe n'élaitque de ravitailler Paris; son convoi de vivres entré, il se retira. Les Normands attribuant cette belle résis tance des assiégés à la présence parmi eux d'Eudes, comte de Paris, lui tendirent un piège. Feignant cle vouloir entrer en pourparlers, leur chef Sigfried demanda une entrevue au comte; Eudes y consentit, mais à peine était-il en présence du chef sur le bord du fossé si vaillamment disputé, que des guerriers, se glissant par derrière, se jetèrent sur lui. II put heureusement être dégagé par ses compagnons et rentrer dans ses lignes. Dans cette ville bloquée, remplie de réfugiés entassés, en proie à la famine, des maladies se déclarèrent et sévirent durement ; une épidémie emporta cle nombreux défenseurs et entre autres le courageux évêque Gozlin. Pour comble, le terrain manquait pour recevoir les morts des petits combats journaliers livrés sous les murailles et ceux de l'épidémie.

Dans cette extrémité les Parisiens envoyèrent le comte Eudes auprès de l'empereur Charles le Gros, pour le presser de secourir la ville prête à succomber. L'abbé de Saint-Germain Ebble, neveu de Gozlin, prit après le départ du comte de Paris la direction de la défense. Quelques troupeaux restaient encore aux Parisiens, paissant Therbe au pied des murailles ou dans les petites îles en avant et en arrière de la cité; on les ménageait et on les gardait soigneusement, car les Normands risquaient souvent des attaques pour enlever ces suprêmes ressources aux assiégés. D'un autre côté, les Parisiens, voyant autour du camp ennemi paître les bestiaux ramenés par les maraudeurs normands, organi saient de petites sorties nocturnes pour essayer de faire quelques prises. Ainsi s'éternisait le siège. Le comte Eudes revint au bout de quelque temps, perça les lignes des assiégeants et annonça Tarrivée prochaine d'une armée de secours envoyée par l'Em pereur.

Elle parut au mois de juillet conduite par le même duc de Saxe qui peu de mois auparavant avait déjà une première fois ravitaillé Paris. Mais les Normands Tattendaient, ils avaient couvert le front de leur camp de fosses profondes, recou vertes de branchages et de terre. L'attaque de l'armée impériale échoua devant ces retranchements; le duc Henri, tombé dans une de ces fosses, fut massacré et ses soldats purent à grand'peine reprendre son cadavre avant de battre en retraite à la vue des Parisiens consternés. Cette retraite fut le signal d'un nouvel assaut donné par les Normands enflammés par leur victoire. Us faillirent cette fois réussir et le péril fut si grand que, pour animer les défenseurs, les prêtres apportèrent les reliques de sainte Geneviève et de saint Germain sur les points les plus menacés, sous la grêle des flèches, dans la fumée des bûchers allumés par les assaillants au pied des tours, pour incendier leurs étages de bois.

Les Normands avaient pris pied dans l'île, ils tenaient déjà quelques portions de rempart et une tour à la pointe du palais ; toutes les cloches des églises en cet instant suprême sonnèrent le glas de la ville, mais enfin, cette fois encore, les assiégés pris cle rage eurent le dessus, ils massa crèrent tout ce qui avait escaladé les brèches, renversèrent ou brisèrent les échelles et reconquirent la tour perdue. Une sortie désespérée du comte Eudes, profitant du désordre des assaillants, acheva de dégager les murailles. Et le blocus reprit, et les Parisiens affamés se remirent à guetter du haut de leurs murs Tarrivée d'un secours. Le secours arriva enfin. Cette fois, c'était l'em pereur Charles le Gros lui-même qui apparut à la tête d'une armée considérable sur les hauteurs de Montmartre. Les Normands, devant les forces supérieures de l'Empereur, évacuèrent leur camp cle Saint-Germain l'Auxerrois et se retirèrent sur la rive gauche pour attendre le combat dans leurs retranchement de Saint- Germain des Prés.

Mais le petit-fils dégénéré de Charlemagne, au lieu de com battre, préféra encore une fois traiter. 11 ouvritdes négociations avec les Normands ceux-ci consentirent à lever le siège moyennant sept cents livres d'argent et le pillage du diocèse de Sens. Les Parisiens après le départ cle l'empereur refusèrent de reconnaître le traité qui leur imposait la rupture cle leurs ponts pour livrer la route cle la Bourgogne à la flotte ennemie ; quand les Normands essayèrent de forcer le passage, le nouvel évêque Ausehéric et Tabbé Ebble les repoussèrent victorieusement. Cette fois, rebutés par les difficultés d'un siège à recommencer, les Normands prirent un grand parti. Du haut de leurs remparts, les Parisiens assistèrent à un spectacle extraordinaire, ils virent toute l'armée normande en mouvement tirer ses bâtiments à terre à force de bras et d'attelages, et leur faire franchir, en défi lant à travers les champs de la rive gauche, un espace de plus d'une lieue, évitant ainsi les ponts et reprenant la Seine au-dessous de Paris pour gagner les pays de Bourgogne.

Les pirates les ravagèrent pendant six mois, puis chargés cle leur butin, reprirent le chemin de la basse Seine. Paris les vit encore reparaître, descendant le fleuve maintenant au lieu de le remonter. Nouvelle attaque cle la ville qui barre le passage. Repoussés encore, les Normands durent recourir au moyen qu'ils avaient employé six mois auparavant, ils remirent leurs navires à terre et les traînèrent à travers prés et champs. L'empereur Charles le Gros était mort et le trop vaste empire carolingien avec lui. Dans le démembrement de l'empire en sept royaumes, le vaillant défenseur de Paris, Eudes, élu par les barons, gagna la couronne du royaume de France, bien petit royaume formé cle Tancien duché de France, des pays entre Loire et Meuse. II avait d'ailleurs à le conquérir contre les Normands qu'il allait trouver presque partout dans ses malheureux états ravagés.

Pendant des années on eut encore à combattre, pour purger les pays de Tinté rieur, des petites troupes scandinaves cantonnées sur des points faciles à défendre, cramponnées à des forteresses conquises. Au xe siècle, après les avoir rabattus sur la basse Seine, il fallut bien pour en finir se résoudre à leur laisser une part du sol, en leur abandonnant les territoires neuslriens qui allaient devenir la Normandie. La cité de Paris, qui avait conquis un superbe renom dans la longue lutte soutenue par elle, grandit alors rapidement en importance. Elle eut à réparer les désastres de la guerre, à reconstruire ses faubourgs, ses abbayes, ses églises, à restaurer les tours criblées de blessures, ruines croulantes sur certains points plus maltraités que les autres. Au moment des invasions, une foule de moines et de prêtres s'étaient réfugiés dans la ville avec les reliques de leurs églises.

Ces reliques, les Parisiens prétendirent les garder. Saint Marcel, sainte Opportune, saint Magloire et beaucoup d'autres saints dont on avait mis les dépouilles à Tabri clans la cité, étaient devenus parisiens par le siège. Les églises existantes se par tagèrent ces reliques, ou bien Ton éleva en leur honneur cle nouvelles chapelles et des monastères dans les faubourgs qui se reformaient rapidement sur les deux rives. La grande abbaye de Saint- Germain des Prés, qui n'était plus au départ des Normands que décombres amoncelés, L'ÉGLISE SAINT-BABTUÉLEMY, XVIe SIÈCLE (EMPLACEMENT DU TR1DUNAL DE COMMERCE) sillonnés de fossés et de retranchements au milieu desquels se dressait la base d'un gros clocher, sortit assez lentement de cet amas de ruines. Les quelques moines survivants durent se contenter longtemps d'un asile modeste dans ces décombres; ce ne fut que vers 000 que Tabbé Morard entreprit la reconstruction de l'église.

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