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Introduction à la philosophie analytique de l'histoire ... Nouvelle édition [republished from the author's 'Essais de critique générale'] revue et considérablement augmentée

Charles Renouvier · 1896 · Scanned text

275,715 words · about 19 h 18 min to read

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About this book

Author
Charles Renouvier
Language
French
Published
1896
Length
275,715 words · about 19 h 18 min
Sections
22 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (22)
  1. Introduction about 9 min
  2. Chapitre II about 36 min
  3. Chapitre III about 29 min
  4. Chapitre IV about 24 min
  5. Chapitre V about 20 min
  6. Chapitre VI about 24 min
  7. Chapitre VII about 12 min
  8. Chapitre VIII about 14 min
  9. Chapitre IX about 24 min
  10. Chapitre X about 58 min
  11. Chapitre XI about 4 h 50 min
  12. Chapitre XII about 29 min
  13. Chapitre XIII about 11 min
  14. Chapitre XIV about 23 min
  15. Chapitre XV about 26 min
  16. Chapitre XVI about 27 min
  17. Chapitre XVII about 24 min
  18. Chapitre XVIII about 16 min
  19. Chapitre XIX about 20 min
  20. Chapitre XX about 9 min
  21. Chapitre XXI about 15 min
  22. Chapitre XXII about 6 h 58 min

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Introduction

A U PHILOSOPHIE ANALYTIQUE DE L'HISTOIRE ANGERS, IMPRIMERIE A. UURDIN, BUE GARNIER, 4. CH. RENOUVIER

INTRODUCTION.

A LA rilLISIPIIE ANALVTIitE DE L'HISTOIRE LES IDÉES LES RELIGIONS. — LES SYSTÈMES NOUVELLE ÉDITION REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR RUE BONAPARTE, 28 189 G A MON AMI LOUIS PRAT PRÉFACE ]A Introduction à la philosophie analytique de l 'histoire a déjà été publiée comme l'une des études philosophiques» la qua trième, auxquelles j'ai donné le titre d'Essais de critique générale. En la rééditant après plus de trente ans pour servir d'in troduction réelle et très nécessaire à l'ouvrage terminé de la Philosophie analytique de l'histoire, que j'aurais voulu, si son étendue l'eùt permis, appeler le Cinquième et le dernier de ces Essais, j'y joins de nombreux développements et des chapitres nouveaux, et j'en soumets toutes les parties à de conti nuelles corrections de détail.

Les vues philosophiques restent sans modification. Les seules additions et corrections portant sur l'histoire, qu'il importe de mentionner, sont celles qui regardent les origines chaldéennes et qui intéressent encore d'autres questions liées à celle-là, par suite des découvertes survenues depuis la publication de mon livre, dans cette par tie de l'archéologie de la haute antiquité. Je n'ai nullement la prétention d'être ce qui s'appelle au courant de la science, et mon travail perdrait toute la valeur que je voudrais qu'il eùt le droit de réclamer, si je ne me renfermais partout dans un ordre de généralités tel, — je veux dire au fond et touchant les seules vues auxquelles j'at tache de l'importance, — qu'il ne puisse être altéré par des erreurs partielles ou dérangé par la connaissance des faits nouveaux qu'apportent les explorations et les exégèses.

Gela est si vrai que, dans le cas où les idées régnantes sur les ori- PRÉFACE II gines asiatiques des races arvennes viendraient à être révolu tionnées par certaine critique nouvelle qui change le sens des émigrations et prétend les conduire d'Occident en Orient, dans ce cas extrême, ma géographie, ma chronologie, mon histoire auraient à être amendées en bien des points que je n ai pu éviter de fixer, pour n'être pas dans le vague de l'espace et du temps, mais je crois que ma philosophie de l'histoire subsiste rait tout entière. Les découvertes chaldéennes ne pouvaient, à plus forte raison, porter aucune atteinte à mes idées principales. Mais elles m'ont fourni un sujet de plus, de grand in térêt, à mettre en rapport et en accord avec ceux dont j'avais traité sans le connaître. II convient que j'insiste sur ma totale absence de prétentions personnelles touchant les sujets spéciaux d'étude accessoires à la philosophie.

Tout ce qui est érudition dans mon livre est matière d'emprunt. Je lâche de ne puiser qu'aux bonnes sources, et je laisse le mérite, s'il y en a, à qui veut le prendre. Je ne cite mes références que là où je les crois utiles pour J'intormation du lecteur. Autrement, mon livre aurait changé de nature et comporté un immense développement. Soit qu'il s'agisse de religions, soit qu'il s'agisse de systèmes de philosophie, lorsque ceux-ci me viennent dans le cours de ma revue générale des idées humaines, je n'écris nullement l'histoire. Je relève les doctrines des philosophes et les croyances des peuples ; j'étudie leurs liaisons et leurs suites dans ce qu'elles ont d'essentiel, pour les discuter, les mettre à leur place dans la vie et dans la pensée de Thumanité, et faire sortir d'un tableau général les inductions qui peuvent paraître les plus justifiées sur les origines et sur les destinées.

La vérité philo sophique elle-même, proprement dite, est partout impliquée pour moi dans les jugements que je porte et dans les conséquences que je lire. Je n'aurais pas compris qu'il pùt en être autrement. Voilà ce que j'entends par la philosophie de l'histoire. Les idées des hommes, sous la double forme, foi et systèmes, sont les matériaux historiques de cette philosophie qui em brasse l'histoire de la philosophie et, si je l'ose dire, la philosophie de la philosophie avec celle de la religion. Les faits n'y entrent que pour la donnée empirique des temps, pour la succession des civilisations et des États, à mettre en PHEFACE III rapport avec les stations et les révolutions de l'esprit. Hors de là, le fait n'est que l'accident, pour lequel il ne peut y avoir de philosophie. C'est parce que je n'essaie pas de composer avec les faits groupés imaginairement une série de termes à aboutissement forcé que ma philosophie analytique de l'his toire ne ressemble pas à ce qui s'écrit le plus souvent sous le nom de philosophie de l'histoire, et quelquefois aujour d'hui de sociologie.

Le plan de travail que je me suis fait ainsi ne pouvait convenir à aucun philosophe attaché à l'un des dogmatismes qui se disputent le terrain des idées avec l'ambi tion à' organiser, comme chacun dit, les uns religieusement, les autres scientifiquement, toute connaissance et toute croyance. Seul, le criticisme, qui est une philosophie de la croyance rationnelle, se place au point de vue qui permet de classer et de juger les produits de l'intelligence et de la passion de l'homme appliqués dans le cours des siècles à pénétrer la vérité que fuit la certitude, afin de régler sa vie, de créer ses institutions, et de préparer ses fastes futurs conformément à ce qu'il pense et à ce qu'il croit ou espère de lui-même et de Tordre du monde. Perpignan, 15 mai 1896.

INTRODUCTION.

A 5LA PHILOSOPHIE ANALYTIQUE DE L'HISTOIRE PREMIÈRE PARTIE CRITIQUE DES ORIGINES MORALES ET DU DÉVELOPPEMENT MORAL DE L'HUMANITÉ CHAPITRE PREMIER Plan de l'ouvrage. L'histoire est Texpérience que Thumanité a d'elle-même. Abordée sans critique, l'histoire ne peut que multiplier, en les amplifiant, ces mêmes phénomènes incohérents que donne déjà Texpérience individuelle toute seule quand la loi morale ne règle pas la conduite et le jugement. Traitée dans un système apriorique, elle défigure les faits, ou elle les dédaigne ; elle en rejette et elle en interpole, afin de disposer plus commodément les autres en série. La nécessité d'un prétendu développement organique se trouve ainsi substituée à la naïve et forte lumière de la conscience, qui, pour Tuniversel comme pour le particulier, est Tincomparable moyen de juger les données empi riques et de les mettre à leur place, et même encore d'y suppléer quand il le faut et qu'elles manquent.

Mais l'histoire étudiée sans parti-pris, sans hypothèse cosmique, ou théologique, ou physiologique, sans cadre fait à Tavance et emprunté à la pire ignorance et aux pires préjugés, je veux dire à ceux qui s'ignorent eux-mêmes et se prennent pour la raison, l'histoire avec le seul appui d'un enregistrement impartial, avec les plus simples lois de Teatendement et de la mora lité pour guides, doit agrandir ìa portée de Texpérience personnelle, pour la connaissance de Thumanité, de toute la distance qui sépare les faits généraux des phénomènes individuels.

INTRODUCTION.

PLAN DE L'OUVRAGE Cette histoire, qui va m'occuper, est celle qui envisage les déter minations humaines du genre le plus universel, et qui tient les idées et les croyances collectives pour les plus importantes de toutes, en qua lité de coefficients communs du développement d'une personne quelconque. Mais ces grands faits intellectuels ne doivent pas se séparer des passions et de la morale : des passions qui sont les stimulants et la matière mème de la vie ; de la morale dont la forme, modifiée au contact des phénomènes divers, externes et internes, agit sur les croyances et les idées, et en subit ensuite les réactions. II faut d'abord scruter les origines humaines, morales, sociales, et remonter à des époques où les témoignages font défaut. Dans cette partie délicate, il est inévitable qu'on se Ce à des inductions tirées de la personnalité de Thomme, telle qu'on Ta sous les yeux, mais réduite à ses éléments essentiels, généraux, profonds, et que tout porte à juger invariables.

Ce sera peut-ètre assez, pour éviter de trop graves erreurs, de substituer la critique aux méthodes affirmatives à outrance, aux hypothèses simplistes, à la fiction antéhistorique de Tanimal devenant homme, et aux suppositions arbitraires de berceau commun, de révélation externe, d'initiation quelconque de tous, individus ou peuples, par un seul. D'ailleurs, nous verrons dans la suite que les connaissances aujourd'hui acquises à la critique des races, des langues et des monuments, ont établi pour les origines humaines un terrain solide qui dispense presque de toute induction à des temps encore plus anciens, et, dans tous les cas, rapproche singulièrement ce que nous savons de ce que nous pouvons raisonnablement de mander à Tinduotion morale de nous apprendre. Ce premier travail doit être éclairci par l'étude de la moralité en visagée sous le point de vue historique, quoique général, et com plété par Texamen des thèses de théorie les plus connues que nous avons à repousser ou à n'adopter qu'en partie.

Ensuite, nous passerons à l'étude des religions les plus anciennes, de leurs formes naturelles et primitives, de leurs rapports ethnolo giques, géographiques, chronologiques, des états, progrès et déviations d'intelligence et de moralité qu'elles supposent, enfin des lois qui se témoignent entre Tassiette des âmes et des mœurs et les affirmations acceptées ou disputées touchant Tordre suprême du monde. La partie empirique de ces recherches concerne presque entièrement des époques où l'histoire n'a sérieusement pénétré que de nos jours; et il faudra faire connaître là des vérités conquises par la critique, les unes positives, les autres négatives et non moins importantes, qui commencent à peine à se répandre parmi nous, et dont nul phi losophe n'a encore tiré les conséquences. La partie philosophique ne sera guère moins nouvelle.

En effet, l'histoire apporte une base PLAN DE L'OUVRAGE 3 qui manquait, et bannit beaucoup d'hypothèses. Puis la scission déclarée au siècle dernier entre le sentiment religieux, entre Tin telligence même des religions et presque de la morale, et les études éthiques et politiques, fait place maintenant au besoin éclairé de tenir compte de tous les éléments de la nature humaine pour expliquer Thomme et le diriger. La philosophie elle-même, devenue cri tique, ce soustrait à des spéculations trop purement rationnelles et sans fondement dans Texpérience. La morale, principalement depuis Kant, remplit le vide laissé par le dogmatisme métaphysique, et l'histoire générale doit, comme toute autre science, éprouver les eflets de cette révolution. C'est ainsi que j'espère, en esquissant les traits probables de la plus ancienne humanité accessible à notre connais sance, demandant des faits aux sciences historiques et anthropolo giques, des inductions à la raison sans préjugés, et des principes, quand il en faut, à l'analyse de la nature morale en ce qu'elle a de constant, arriver à des conclusions de très haute importance.

Je voudrais avoir acquis le droit d'appeler ce travail une philosophie analy tique de l'histoire. J'aurai à étudier parallèlement le développement religieux des différentes sociétés, et le développementrationnel, quand il s'est produit; à considérer, d'un côté, la morale engagée dans les croyances, et ces croyances mêmes, dont la plupart existent encore après quelques transformations, de l'autre, la morale engagée dans la philosophie et dans les autres faits généraux de la civilisation intellectuelle. La com paraison des deux ordres de développement amènera de nouvelles conclusions dont la principale devra concerner le sens, la nature, les péripéties du progrès de Thumanité dans le passé, les conditions qui rendent le progrès possible, et les objets sur lesquels il peut porter essentiellement.

Cette philosophie analytique de l'histoire est Tinstrument utile, et mème indispensable, de la morale et de la sociologie, sciences vivantes dont quelques premiers principes se peuvent tirer de l'étude directe de Thomme, dont plusieurs ont donné lieu à des systèmes antagonistes et restent comme en suspens, et qui demandent tous à être éclairés par la critique comparative de la conscience, des faits et des doctrines. Les doctrines ont d'ailleurs leur place naturelle dans le cours du travail de Thumanité qui s'efforce de se connaître et de se constituer. Là, on les juge en qualité de faits historiques. L'his toire de la morale devient ainsi un élément de la morale, et des vérités quelquefois trop contestables dans Tabstrait s'imposent plus fortement lorsque la conscience, leur théâtre, est non plus seulement la conscience individuelle, mais la conscience considérée dans la société et dans l'histoire.

Chapitre II

Des commencements de Thumanité au point de vue de la théorie do Kant. La réflexion, la raison, la liberté ont appartenu aux premiers hommes de cela seul qu'ils étaient hommes. Mais ce sont des puis sances qui, conformément à une loi générale des fonctions humaines, n'ont pu passer à Tacte qu'à mesure de Texpérience, ni devenir en chaque personne des facultés dont elle eùt clairement conscience, qu'en proportion mème de l'exercice qui en avait déjà été fait, ni s'élever un peu haut, si ce n'est à la longue et après que les rapports multipliés et croissants entre des personnes diverses, entre celle-ci et le inonde externe, eurent apporté un contingent suffisant de connaissances, d'applications et d'épreuves. C'est ainsi d'ailleurs que les choses se passent pour Téducation individuelle de chacun de nous.

Quelque moralement cultivées que soient une famille, une société, quelque accumulées que se trouvent les données de Texpérience, les notions et les découvertes de Tentendement, les produits de Tactivité dans les sciences et dans les arts au sein d'une certaine civilisation, Ten fant qui y prend naissance reste obligé d'accomplir lentement, de degré en degré et de phase en phase, le passage de Tinstinct à la raison, et des puissances de ses fonctions à leurs énergies. L'expérience, Texemple, les soins, Tenseignement des parents, bientôt les communications sociales et le spectacle d'un monde humain perfec tionné facilitent Tapprentissage et n'en dispensent pas; et dans quelles limites étroites recueillent le bénéfice de ces secours ceux que le sort ne place pas dans les circonstances les plus favorables, on le sait trop.

Or, les premiers hommes ne rencontrèrent pas un milieu éducateur tout formé; le développement de la réflexion fut donc bien lent pour eux, et Tinstinct dut les dominer dans une mesure plus grande que nous ne pouvons mème Timaginer. J'excepte les produits moraux dus aux accidents les plus vulgaires et les plus terribles de la vie humaine : la mort et le crime. Ici les impressions furent né cessairement très vives, Tinstruction rapide et les résultats frappants pour Tinitiation à la raison et à la moralité. Mais on conçoit sans PREMIERS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT 5 peine dans quelles erreurs l'imagination et tous les sentiments vio lemment excités durent se précipiter, lors du premier usage que la liberté de Thomme fit de son pouvoir de créer des hypothèses pour s'expliquer sa destinée. Ainsi, quand je dis que Thomme commence dans la raison et dans la liberté, c'est dans leurs puissances que j'entends : pour sortir du pur instinct, qui est Tétat de Tanimal, il possède la raison à l'état d'instinct pour ainsi dire, et la liberté est en lui d'avance par le pou voir qu'il a de se représenter ses déterminations comme simplement possibles.

C'est ce passage de la puissance à Tacte qui est le fond de l'histoire de Thomme primitif, et nous pouvons en tracer les principaux linéaments, tirés de la seule nature des fonctions en exercice et des phénomènes nécessaires de la vie, par des inductions qui n'ont rien d'arbitraire. Kant a énuméré avec trop de modestie et de défiance de ses forces un certain nombre de points essentiels de Tinitiation de Thomme à la raison. La plupart des idées qu'il a émises sur ce sujet sont trop bien fondées sur la nature des sentiments et des choses pour n'être que de simples conjectures, comme il les nomme (dans son opuscule intitulé : Commencement conjectural de l'histoire de l'homme). II a tout droit de dire que, en s'élevant sur les ailes de l'imagination, il n'abandonne pas le fil conducteur de la raison et de V expérience .

Et même les ailes sont superflues; il n'en est guère besoin pour rester si près de terre. Enfin, notre philosophe emprunte les récits de la Genèse, en guise de carte pour le guider sur sa route, non sans doute qu'il en reconnaisse Tautorité, comme histoire de faits positifs, mais visible ment parce qu'il ne saurait trouver un livre plus ancien dont Tauteur ait conservé de plus vivants vestiges des anciens souvenirs, ou se soit mieux inspiré des impressions primitives de la vie humaine. Les caractères du passage de Tinstinct à la raison se marquèrent. d'après Kant, dans ces diverses suites de faits, de réflexions qui s'y joignirent, et de modifications qui en furent engendrées : Le choix des aliments, Texpérience de leurs effets, Tanxiété de Texpérimentateur, les suites morales d'une épreuve continuée à tra vers Tignorance et le danger, et propre à révéler à celui qui la subit sa liberté et les fatalités inhérentes à Temploi de sa puissance; La substitution de l'amour à Tappétit sexuel par la liberté réciproque des sexes, Tusage des vêtements, le sentiment de la pudeur et le sentiment de la beauté ; La préoccupation de Tavenir, la recherche des fins réfléchies et lointaines, et Tinquiétude attachée à cette poursuite, et le travail imposé, et. après tout, la mort, sort commun des animaux, objet PREMIERS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT d'effroi pour Thomme seul, et dont la connaissance doit alors paraître un don funeste de la raison.

Kant croit pouvoir ajouter à ces notions celle de la destination des animaux comme moyens de la vie de Thomme. II peut y joindre au moins, sans trop de difficulté, le sentiment de la supériorité de ce dernier, qui n'a d'égal que son semblable. Et c'est la source de la notion du droit et de la dignité de la personne : droit qui consiste en ce que chacun prétend justement à être un but pour soi et à n'être jamais traité de simple moyen pour le but d'autrui. De là Tégalité et la justice, du moins en principe et en puissance; delà Tégalité, non seulement des hommes entre eux, mais entre Thomme et tout être raisonnable, à quelque degré d'élévation qu'on Timagine, parce que la supériorité de nature et de fonctions ne rejette pas des personnes plus humbles dans une condition tellement subalterne que la con science et la volonté s'abdiquent en elles et descendent au rôle d'instruments.

Cette vérité, Téducation du genre humain, prolongée pendant tant de siècles déjà, est à peine parvenue à la définir rationnellement, combien moins à la faire passer dans la pratique ! mais le sentiment en fut donné dès la plus haute antiquité, car il est inhérent à Thomme. « C'est ainsi, ajoute Kant, que Thomme fut mis hors du sein mater nel de la nature. II sortait de Tétat innocent et paisible de Tenfance, et en quelque sorte d'un jardin qui le nourrissait sans travail, pour être jeté dans un monde où tant de soucis, de peines et de maux inconnus Tattendaient. Souvent, au milieu des chagrins de la vie, son imagination lui représentera un Eden, séjour de la paix et de Tindo lence, où il désirera de couler ses jours dans les jeux et Toisiveté. Mais Tinexorable raison, qui le pousse sans cesse au développement de ses facultés, se placera toujours entre lui et cette demeure imaginaire, et ne lui permettra point de retomber dans Tétat de simpli cité et d'ignorance dont elle Ta fait sortir.

Elle Texcite à supporter patiemment la peine qu'il hait, à poursuivre ardemment de brillantes chimères qu'il méprise, et à oublier la mort mème, devant laquelle il frissonne, pour l'amour de ces chimères dont la perte Teffraye en core plus. « Quel est le résultat de cet exposé du commencement de l'his toire de Thomme? Que la raison lui présente un Eden comme le berceau de son espèce, mais que sa sortie de ce paradis n'est autre chose que son passage de Tétat de brute à Thumanité, des lisières de Tinstinct à la conduite de la raison, en un mot de la tutelle de la nature à Tétat de liberté. II ne s'agit plus de demander si Thomme a perdu ou gagné à ce changement, quand on admet que la vocation de son espèce est de s'avancer vers la perfection, malgré le peu de VALEUR DE LA LÉGENDE DES HÉBREUX 7 succès qu'ont pu avoir pendant longtemps les efforts des générations successives.

Mais cette marche, qui, pour Tespèce entière, va du pis au mieux, n'est pas précisément la même pour les individus. Avant Téveil de la raison, il n'existait ni précepte, ni défense, ni transgres sions par conséquent. Mais lorsqu'elle commença à agir, et que, faible comme elle est, elle eut à combattre contre Tanimalité et toutes ses forces, il dut en résulter des maux, et, ce qui est pire encore, des vices, qui étaient étrangers à Tétat d'ignorance et d'innocence. Le premier pas que l'homme fit hors de cet état fut donc moralement une chute, et physiquement un châtiment, puisqu'une multitude de maux physiques inconnus le suivirent... « Les assertions, si souvent mal comprises, et même en apparence contradictoires, de J.-J. Rousseau peuvent ainsi se mettre d'accord entre elles et avec la raison.

Dans les Discours sur Y Influence des lettres et sur Y-Inégalité, il montre fort bien la contradiction de la civilisation avec la nature du genre humain, considéré comme une espèce animale où chaque individu doit remplir entièrement sa destination. Dans Y Emile, au contraire, dans le Contrat social et autres écrits, il cherche à résoudre un problème bien plus difficile : à faire voir comment la civilisation doit procéder pour développer toutes les facultés de Thomme, considéré comme espèce morale, de manière à lever la contradiction qui existe entre ses deux destinations. C'est en effet de cette contradiction entre les penchants nécessaires à Thomme physique et sa vocation à Tétat de citoyen que naissent tous les vrais maux qui désolent la vie humaine et les vices qui la déshororent. Les penchants qui nous portent aux vices, et que Ton condamne par cette raison, sont cependant bons en eux-mêmes et convenables au but de la nature; mais ne se rapportant qu'à Tétat de nature, ils sont contrariés par la marche de la civilisation, qu'ils contrarient à leur tour. » Cette théorie va me servir de thème pour des observations que je n'aurais su mieux amener et qui me conduiront au cœur de mon su jet.

Je remarquerai d'abord, ce que Kant n'a pas toujours fait assez ex plicitement, que les rapports réels et souvent aperçus entre les récits de la Genèse et Texplication rationnelle des premiers événements de l'histoire de Thomme ne doivent point nous faire préjuger Tinten tion de Tauteur de ces récits. Sa foi, ses impressions, ses réflexions, s'il en fit qu'il ne nous a point transmises, surent assurément tout autres que nous ne pouvons aujourd'hui les construire en consultant la raison. Mais, dans un sujet de cette nature, il y a une relation nécessaire entre le fond réel et ralionnel de l'histoire et les sentiments ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS 8 humains, les imaginations humaines, les idées à la fois naïves et symboliques qui composèrent la légende de cette mème histoire en s'inspiranl d'une croyance religieuse.

C'est cette relation qui permet d'interpréter des compositions dont on aurait tort de croire le com mentaire moderne appelé à reproduire la pensée exacte de Tanti quité. Cette réserve faite, il est manifeste que le passage de Tinstinct à la raison, et d'un état d'ignorance et d'innocence à un état de science et de liberté, origine de tous les maux, est à la fois une nécessité de fait, et a pu, a du naturellement s'inscrire par des symboles, dans une très ancienne compilation de traditions plus anciennes encore. II reste seulement à discuter la nature et le sens de la chute, quand on veut s'élever au-dessus de la lettre de la légende. Ici, Kant me paraît errer doublement, et en accordant trop de réalité à la chute, dans Tesprit où lui-même l'en visage (outre qu'il introduit entre Tin dividu etl'espèce une distinction tout à fait contestable), et en se for mant au contraire une idée affaiblie du mal primitif et de ses suites, qui constituèrent une chute véritable, fatale à Thumanité entière, irréparable pour certaines races.

L'injustice, le crime ne paraissent pas ou, du moins, ne viennent pas au premier plan dans l'idée qu'il se fait du principe de la déchéance; et il n'envisage pas assez distinc tement les effets de l'injustice, toujours placée en fait à l'origine des actes émanés des individus, sur la société humaine et sur les institu tions qui lui donnent sa forme. Une première erreur du philosophe est d'admettre que Tindividu a perdu en passant de Tétat supposé d'instinct pur à Tétat de raison. L'individu, en général, a gagné, s'il est devenu moral de brute qu'il était, s'il a développé ses facultés et, en cela même, en cela seul, at teint un but dont la poursuite le différencie de Tanimal. Mais, dira t-on, le méchant, celui que le mal a perverti, celui-là du moins a perdu. Perdu quoi? en quoi perdu? Perdu sans doute Tinnocence, perdu en ce qu'au lieu d'une qualité négative il possède un attribut propre, mais modifié en un sens que la moralité réprouve.

Or, il a été soutenu, et avec une grande force, que l'homme qui fait le mal et le connaît est supérieur en nature morale à Thomme qui fait ce que nous appelons le mal et qui Tignore. En efTet, quelque dégradé que soitl'agent moral, il reste toujours noble comme tel, et incompa rable avec Ta gent brut. II ne descendrait au plus bas degré du mal que lorsque la puissance des habitudes lui dissimulerait le mal, lors qu'il arriverait à se fonder dans Timmoralité une sorte de nature, à perdre tout remords et toute aspiration élevée, en un mot à ne plus connaître le bien. Mais il reviendrait ainsi à Tignorance première, ERREUR DE KA\T SUR LA NATURE DE LA CnUTE ET DU PROGRÈS 9 d'où Ton voit que Tinnocence va se retrouver comme limite extrême de la dégradation de cet être qui en est sorti. Cette innocence, tant originelle que finale, est une abstraction, car je ne saurais admettre la pure ignorance morale.

L'abstraction sert ici à envisager plus clairement le développement moral, en partant du zéro de la moralité. Mais, au vrai, chez Thomme, Tinnocence n'est que Tétat de celui qui ne fait point le mal, pouvant le faire; et le développement réel consiste, non dans Tacquisition de facultés toutes nouvelles, mais dans la suite des actions et des réactions des fonctions données primitivement et de Texpérience. Admettons, sous cette réserve, et Tinnocence initiale et celle oîi Texcès du vice peut ramener; nous dirons : Aussi longtemps que Tèlre vicieux demeure dans Tintervalle de ces deux êtres semblables, — et qui oserait croire de Thomme le plus corrompu qu'il a cessé d'y être renfermé ? — il est libre, et par conséquent capable de remonter vers la justice, et moralement supérieur à Tinnocent que la nature ferait impeccable, non la volonté.

Mais si le mal était sans remède en cette vie, la personne du pécheur se plongeant de plus en plus avant dans sa corruption, et la mort pouvant d'ailleurs à tout instant le surprendre, rien ne prouve encore que cette vie soit unique, cette épreuve, la seule qu'il puisse subir, et qu'un autre théâtre ne se retrouve point pour la suite de son développement moral. Dans tous les cas la liberté, c'est-à-dire la possibilité du mal, et ce mal mème, en fait, étant des conditions inséparables du genre de bien qu'il appartient à Tagent moral de produire, et qui surpasse in commensurablement les autres biens, il est clair que Tètre ne perd point, mais gagne en perfection, quand il est placé dans ces conditions et en danger de leurs conséquences. Autrement il faudrait dire que la possibilité de la plus haute perfection qu'il nous soit donné de comprendre en ce monde, et qui consiste en la possession de soi même et en la libre réalisation du bien, que cette possibilité n'est point elle-même une perfection.

Ainsi Kant s'est trompé en croyant que Tindividu a perdu à cet exercice de sa raison et de sa liberté qui a fait sortir son espèce de Tétat d'innocence. II s'est trompé en sens inverse, en pensant que Tespèce a pu profiter de ce qui, dans les premiers actes humains, était pour Tindividu une chute véritable. Car, d'abord, est-il possible que Tespèce gagne en même temps que les individus perdent? Que Tes pèce ait gagné dans le passé, au sens où ce gain est entendu par Kant, il ne saurait le prouver; et lui-même admet que, peu après le premier âge, Thumanité se trouva corrompue jusqu'à devenir indigne de Texistence. En fait, l'histoire abonde en peuples souillés, en peuples perdus, et la violence, l'injustice, Tinfamie des mœurs n'ont pas ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS 10 moins caractérisé les sociétés que les personnes.

Nous avons autour de nous et en nous de grands et déplorables restes des vices et des crimes passés à Tétat de coutume et incorporés au corps social. Que Tespèce, néanmoins, puisse profiter et profite progressivement du développement complexe de la vie et des puissances humaines à travers les méfaits mêmes des hommes, si c'est là ce que pensait le philosophe, je ne le combattrai plus; mais je remarquerai que les avantages et les progrès sociaux se réalisent aussi dans les individus et par eux, que sans eux Tespèce n'est rien ; et si je cherche à me représenter l'essence de ce progrès humain, de ce bien obtenu par degrés dans la suite des temps, je trouverai qu'elle repose en grande partie sur la liberté, sur la connaissance réfléchie, sur la raison. Ces biens, fondements de tous les biens, sont les mêmes pour la société que pour la personne, et ce n'est qu'autant que la personne les possède avec leurs conséquences que la société possède aussi !es uns et les autres.

En un mot, là où Tindividu perd, on voit de mème des races perdre; et là où la société gagne, on voit d'abord et nécessairement les individus gagner. Et il ne serait pas juste d'objecter que le progrès social, envisagé dans les personnes qui en profitent, s'obtient par le sacrifice de celles qui ont vécu aux époques plus ou moins anciennes, ou primitives, qui ont souffert dans un milieu barbare et n'ont pu encore être pro mues par la raison à des biens supérieurs à ceux que Tordre des purs instincts animaux leur eût assurés infailliblement. Non, le juste, à toutes les époques, a trouvé à sa portée des biens élevés au-dessus des satisfactions de la vie instinctive. Si, néanmoins, il a été souvent la victime et de l'injustice d'autrui et de ses propres mérites, c'est un malheur dont je revois pas que nous soyons affranchis.

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