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Histoire de l'armée de Condé pendant la Révolution française, 1791-1801, etc

René Bittard Des Portes · 1896 · Scanned text

127,302 words · about 8 h 55 min to read

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Author
René Bittard Des Portes
Language
French
Published
1896
Length
127,302 words · about 8 h 55 min
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Contents (24)

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Introduction

Ce livre n'est ni une apologie ni un pamphlet. C'est un impartial résumé des dix années de guerre et d'exil, qui constituent l'histoire de l'Armée de Condé, telle qu'elle nous semble se dégager des documents originaux, des précis historiques et surtout des souvenirs des contemporains. Le temps est aux « Mémoires » ; ils nous montrent le passé plus net, plus lumineux, plus rapproché. L'his toire reste touj.ours à faire, selon le mot de Villemain. Où donc trouver des matériaux meilleurs que ces pro ductions spontanées, écrites au jour le jour, par ceux qui ont vu ce qu'ils décrivent, qui ont vécu les souffrances, les espoirs, les déceptions qu'ils nous dépei gnent? Aussi, après avoir payé un tribut reconnaissant aux œuvres déjà anciennes et très complètes du général d'Ecquevilly, du colonel de Romain et de M. Muret, devons-nous reconnaître, comme la genèse de notre livre, les Mémoires de l'émigration, dont quelques-uns

INTRODUCTION.

VI ont été publiés récemment. Le plus complet de ces ouvrages, le plus instructif, à notre avis, est le Journal dun fourrier de l'armée de Condé, annoté d'une façon si intéressante par le comte Gérard de Contades, qui a eu la bonne fortune de le découvrir, Les œuvres de M. Chuquet, sur les campagnes de la Révolution, où se trouvent fréquemment relatées les opérations des corps émigrés, celle de M. Welschinger sur le duc d'Enghien, la publication des Mémoires re cueillis par M. Pingaud et celle de la Correspondance du Prince de Condé, par le comte de la Boutetière, nous ont été aussi des plus utiles. Enfin les archives du ministère de la guerre et surtout les Archives nationales, avec leur précieux dossier Surval, contiennent une quantité de documents qu'on ne saurait trop consulter et qui nous ont beaucoup aidé.

Au public maintenant de nous lire sans prévention et, pour rendre à cette étude son véritable cadre, d'évoquer, par la pensée, toute cette période tourmentée où la passion des partis a mis en péril la Patrie elle-même. Dans ces jours d'orage, l'estime faisait taire parfois les haines politiques. Le duc d'Enghien écrivait : « II n'y a d'égal à la valeur des Français royalistes que la valeur des Français républicains », et le général Moreau, au lendemain de sa merveilleuse retraite de Biberach, disait bien haut : « Sans cette poignée d'émigrés, l'armée autrichienne était à moi ! » L'impartialité est d'ailleurs facile aujourd'hui, puis qu'il ne reste qu'un Drapeau, le Drapeau national,

INTRODUCTION.

VII dont les trois couleurs symbolisent l'union de tous les Français devant l'ennemi. Un jour viendra, avec l'aide de Dieu, où elles pavoi seront à nouveau les clochers d'Alsace, et alors le Rhin, baignant la rive redevenue française, effacera les der niers et attristants vestiges des combats fratricides d'il y a un siècle. Pi. des Portes. Paris, mars 1890. CHAPITRE PREMIER LES DÉBUTS DE L'ÉMIGRATION MILITAIRE 11 n'entre point dans le cadre de cette étude de rappeler, mème sommairement, les origines de l'Émigration, et, à plus forte raison, d'étudier les phases de cette pçriode de malheurs et d'intrigues. Résolu à rester sur le terrain étroitement limité de Thistoire militaire, nous nous bornerons à rechercher com ment se sont formés les rassemblements qui ont porté le nom d'armée des princes et de corps de Condé, comment ils ont vécu, comment ils ont disparu.

La première organisation militaire des émigrés nu semble dater que des derniers mois de Tannée 1191, c'est-à-dire deux ans après le départ du comte d'Artois. Le futur Charles X et les grands seigneurs qui lui firent cor tège, au lendemain de la prise de la Bastille, abandonnant trop légèrement le roi et le royaume, auraient adressé à la noblesse militaire des appels moins entendus s'ils n'avaient eu, comme compagnon d'exil, le seul Bourbon en qui revivaient les glo rieuses traditions de sa race. Vénéré dans l'armée pour son caractère bienveillant et hautement honorable, gardant Tauréole de ses succès pendant la guerre de Sept ans (1), fidèle à ses amis, le prince de Condé comptait, parmi les officiers de tous les grades, d'innombrables sympathies. Sa présence seule de l'autre côté de la frontière plaida trop éloquemment en faveur de l'émigration.

Toutefois il fallut que les cadres de l'armée ressentissent à tous les degrés le contre-coup de Tanarchie révolutionnaire pour les engager a imiter T exemple des conseillers et des amis du comte d'Artois. L'armée était devenue la proie des démagogues. Pas un régi ment n'avait échappé à l'influence des clubs. Les bas-officiers et les soldats résistaient mal aux conseils néfastes des hommes de désordre. La griserie révolutionnaire les affolait, la disci pline semblait à ces égarés le plus odieux vestige d'un ancien ordre de choses que tout sapait. A Paris, le régiment des gardes-françaises avait donné l'exemple de l'insubordination et la municipalité parisienne l'en avait récompensé en le constituant sa garde prétorienne. Les officiers s'étaient tous retirés et assiégeaient les bureaux du déparlement de la guerre, qui ne savaient où les placer.

A Caen, le régiment de Bourbon assassina son major, M. de Belzunce, dans des conditions odieuses. A Nancy, la garnison soulevée emprisonna M. de Malseigne, lieutenant -colonel des carabiniers. On sait avec quelles diffi cultés M. de Bouille, suivi de troupes fidèles, put réprimer cette sédition militaire. A Lille, les deux régiments Royal-Vaisseaux et de la Cou ronne se mutinèrent et en vinrent aux mains. Puis l'union se fit, sous la mutuelle concession de jeter aux cachots les colonels des deux corps, MM. de Lameth et de Gouvernet. (1) Dans son Histoire des princes de Condé, M. le duc d'Anmale s'exprime ainsi : « Le prince Louis-Joseph servit avec application dans toute la guerre de Sept ans, dégagea le marlcbal de Contades à Mìnden, passa plusieurs hivers, au milieu des troupes et finit par conduire sur les bords du Rhin, une campagne aussi bien étudiée qu'heureusement exécutée.

La France lui doit deux des rares succès remportés alors sur les généraux prussiens ». (Tome 7.) C< INDE 3 Comme l'infortuné Belzunce, M. de Menou, maréchal de camp, M. de Voisins, colonel, M. de Roclietaillée, capitaine, surent massacrés par la populace, aidée de leurs propres soldats. Telle était la situation pleine de dangers et de dégoûts pour la plupart des officiers, lorsque certains d'entre eux furent avisés, par d'adroits émissaires, qu'il était question d'organiser des corps de troupe sous le commandement direct des Princes. Ce service de recrutement clandestin, mais très actif, avait à sa tète le marquis de la Queuille, maréchal de camp, et s'exerçait surtout dans le Nord et dans l'Est. II y avait déjà, sur les confins de cette dernière région, un commencement d'organisation. Le comte d'Artois et le prince de Condé, après avoir résidé à Turin, avaient séjourné quelques temps à Chambéry.

Aux environs de cette ville se trouvait le vicomte de Mirabeau, colonel du régiment de Touraine, qui avait quitté sa garnison de Perpignan pour se rendre en Savoie à portée des princes, alors en Piémont; autour de lui s'étaient groupés de nombreux officiers, irrésolus sur le parti à prendre. II recrutait d'anciens soldats, les réunissait à des hommes de son régiment, et formait un corps de troupes auquel il donnait le nom de Légion de Mirabeau. Alors l'aventureux colonel parle hau tement de former le noyau d'une armée royaliste, qui com battra pour le trône et Tautel. Ces bruyants propos et les projets belliqueux qu'ils annon cent agitent la province. Des représentations sont faites à M. de Mirabeau par les magistrats savoisiens. II se résout à se retirer en Allemagne, dans l'électorat de Trêves, où le comte d'Artois vient d'arriver.

Le prince de Condé, les ducs de Bourbon et d'Enghien se sont fixés à Stuttgart. La légion de Mirabeau, dont l'effectif ne dépasse pas quatre cents hommes, parmi lesquels cent officiers, se dirige sur la Suisse. Elle évite Genève où domine l'élément révolutionnaire, longe la partie occidentale du lac Léman, traverse le canton de Vaud, alteint les rives de Neufchâtel, séjourne dans celte ville pour remonter au Nord, gagner Bâle et suivre la rive droite du Rhin jusqu'à Ettenheim, où le cadinal de Rohan, souverain de cette minuscule principauté, lui offre un asile. Cette marche ne s'était pas faite sans de réelles difficultés. L'argent avait souvent manqué et on avait parfois agi comme en pays conquis, réquisitionnant les vivres et le logement. Des désertions s'étaient produites dans les rangs de la petite colonne, mais quand elle arriva à Ettenheim, de nouvelles recrues les réparèrent.

Pendant cette longue route en Suisse et en Allemagne, la légion de Mirabeau avait souvent partagé son bivouac avec des cavaliers bien montés et de fière mine, qui voyageaient par groupes de quelques hommes. Ils appartenaient à un corps de cavalerie armé en dragons, organisé par le comte de Bussy, ancien capitaine au régiment de Boyal-Bourgogne, et qui avaient pris le nom de chevaliers de la Couronne. Tous les cavaliers de ce corps avaient servi soit comme officiers, soit comme cadets, aussi avaient-ils tous au moins le grade de sous-lieutenant. A Ettenheim, on apprend que deux points de rassemblement sont indiqués, l'un à Coblentz (1), l'autre à Worms. C'était dans cette dernière ville que le prince de Condé avait fixé son séjour et faisait appel à tous les militaires qui sortaient de France.

MM. de Mirabeau et de Bussy partent avec leurs troupes pour Worms où ils arrivent au commencement de mars. Ils y rencontrent plusieurs officiers généraux : les maréchaux de Bro glie et de Castries, le duc de Villequiers, le marquis de Jaucourt lieutenants-généraux, le marquis de Mauroy, le baron de la Rochefoucauld, le comte d'Ecquevilly, le marquis de Bouthillier, le comte de Virieu, maréchaux de camp, etc., et avec eux un grand nombre de colonels, de majors et d'officiers subalternes. La nouvelle de la malheureuse tentative de Varennes vient (1) Coblentz était la résidence du comte d'Artois; lorsque le comte de Pro vence s'y rendit, cette ville devint le siège du gouvernement des Princes. II s'y constituait autour d'eux un conseil composé de MM. de Breteuil, de Calonne, de Jaucourt, les maréchaux de Castries et d**?

Broglie, M*?1* de Conzié, le comte d'Avaray, M. de Vaudreuil, etc. consterner les émigrés, mais produit une recrudescence d'arri vées. Les municipalités multiplient pourtant les difficultés. Une demande de passeport provoque presque toujours l'empri sonnemenî, sil'ofsicier municipal soupçonne une tentative d'émigration. Malgré les obstacles, près de cinquante mille Français franchissent la frontière pour chercher un asile en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Suisse, en Italie. L'armée paraît avoir fourni vingt mille émigrants pendant la seconde partie de Tannée 1791. Dans les garnisons du Nord, une partie des corps de troupes suit ses officiers. A Landau, le régiment de Berwick, qui doit son origine à l'émigration jacobite, manifeste son aversion pour les idées nouvelles. Lorsque le bruit se répand à la caserne que le corps d'officiers presque tout entier, le colonel de Mahony en tète, va émigrer, les soldats crient : « Vivent nos officiers ! nous ne les quittons pas. » Trois cents hommes en armes, c'est-à-dire plus de la moitié du régimeni, viennent se former devant le logement du colonel, et quand celui-ci, entouré d'une trentaine de ses officiers, monte à cheval et déclare qu'il va en Allemagne rejoindre les frères du roi, les acclamations redoublent.

Officiers et soldats quittent la petite ville alors française pour s'acheminer vers Worms. A Dunkerque, le régiment de Colonel-général infanterie n'a pas oublié que le prince de Condé est son colonel-général. C'était, après les gardes françaises, le plus beau régiment de l'armée. Pendant l'absence du colonel, M. de Bochedragon, le chevalier de Théon, lieutenant-cobmel, réunit les officiers pour savoir s'il convient d'émigrer ; ceux-ci déclarent unanimement quJil faut partir sans retard. « Nous emporterons les drapeaux », disent les deux porte-drapeaux ; et ils vont les chercher au quartier. Là un groupe nombreux de bas-officiers et de soldats, appartenant pour la plupart aux grenadiers et aux chasseurs du régiment, veulent suivre les drapeaux et émigrer avec leurs officiers. Le même fait se produit à Sedan dans le régiment Colonel général cavalerie, où les étendards partent avec une garde d'honneur, composée des officiers du régiment et d'une cinquantaine de cavaliers.

Voici au reste les corps d'officiers d'infanterie qui émigrèrent à cette époque, d'après les états de 1191 : Ceux des régiments d'Aquitaine, d'Austrasie, de RoyalAuvergne, de Beauvoisis, de Bourbonnais, de Bresse, de Colonel-général, de Condé, de la Fère, de Guyenne, de la Marne, de Médoc, de Monsieur, de Piémont, de Boyal, de Saintonge, enfin quelques officiers de Vivarais, de Neustrie et d'Auxerrois. Presque tous les colonels des régiments avaient émigré. Plusieurs corps de cavalerie devaient quitter la France quelques mois après, mais cette arme n'était encore représentée que par le régiment Colonel -général. Après Varennes, les gardes du corps étaient définitivement licenciés; ils vont en Allemagne, comme la plupart des militaires des anciens corps de la maison du roi (chevau-légers, gendarmes et mousquetaires), comme beaucoup d'officiers retirés du service; des gentilshommes, qui n'avaient pas servi, imitent cet exemple.

La marine elle-même fournit un nombreux contingent; la dis cipline n'y était pas plus respectée que dans l'armée de terre et les officiers, insultés à leur bord comme dans les ports, gros sissent encore l'armée que les princes vont organiser.

Chapitre II

P REMIÈRES FORMATIONS A COBLENTZ ET AU CAMP DE WORMS Les Français qui arrivaient à Coblentz, soit en débarquant de ces légers bateaux voiliers qu'un poète allemand appelle les mouettes du Rhin, soit en descendant d'un véhicule, berline, charette ou cabriolet, parfois mème d'un fiacre de Paris, qui avait émigré lui aussi, s'empressaient, dès le lendemain de leur arrivée, de se présenter au lever des princes (1). Au château de Schenbornlust, on se serait cru au palais de Versailles dans les jours heureux. Au pied de l'escalier, des soldats du régiment de Rohan, habits blancs et revers noirs, sont en sentinelles ou forment des groupes. En haut, les grena diers suisses, avec leur costume traditionnel et leurs bonnets à poil, gardent, armés de hallebardes, le salon qui précède le cabinet des frères du roi.

Devant l'appartement où les princes reçoivent, deux gardes du corps, Tépée nue, se tiennent immobiles. Un gentilhomme de la chambre vérifie les lettres d'audience. Ce sont les grands seigneurs qui s'attardent aux réceptions de Schenbornlust; les officiers subalternes, les gentilshommes (1) Le comte de Provence, plus heureux que Louis XVI, s'était enfui avec le comte d'Avaray et était arrivé à Coblentz, où il prit immédiatement la direction du parti de l'émigration. de petite noblesse n'entrent même pas dans ces somptueuses antichambres. Ils continuent leur triste, voyage, ils vont à Worms, au camp. Parmi ces volontaires destinés aux bivouacs de l'exil, il y a des hommes de tout âge et de toute condition. L'élément mili taire y domine, officiers démissionnaires de la veille ou vétérans pensionnés depuis quelques années, se rencontrent en frères d'armes, qui veulent venger de concert une vieille querelle.

Les uns ont revêtu de brillants uniformes, d'une fraîcheur de parade, d'autres portent des tenues démodées, parfois mème usées. Beaucoup des nouveaux arrivants n'appartiennent pas à Tarmée. Ils ont quitté brusquement leurs manoirs ou leurs mai sons de ville, laissant à l'abandon de vastes domaines ou une modeste faisant-valoir, comme ces gentilshommes verriers, si nombreux qu'ils formeront deux compagnies. Le prince de Condé est seigneur du Clermontois où ils résident presque tous, et leur attachement pour leur suzerain les a conduits à Worms. Des magistrats eux-mêmes, conseillers aux Parlements, avo cats généraux ou juges en rupture d'audience, sont venus réclamer un mousquet. II se mêle à leurs rangs quelques avocats et de nombreux médecins dont les services ne seront, hélas! que trop promptement utilisés.

La bourgeoisie comptait de nombreux représentants dans l'é migration, quoi qu'on en ait dit. Nous voyons, à la date du 14 septembre, le récit d'une réception du comte d'Artois dans laquelle il s'est fait présenter les émigrants du « Haut-Tiers », spécialement du Dauphine, et les a entretenus des moyens de leur accorder tous les secours d'instruction militaire qu'ils pourraient désirer. Une déclaration des Princes datée de Schenbornlust, le 1" novembre 1791, atteste leur satisfaction de voir la bour geoisie émigrer à son tour. « Les princes, persuadés de Futilité des services que rendront à la plus juste des causes les membres du Tiers-État, rassemblés auprès d'Aix, les assurent qu'ils éprouveront de leur part les mêmes témoignages d'estime et de bienveillance que la noblesse émigrée, et leurs altesses royales s'emploieront à leur faire obtenir de Sa Majesté les grâces et les distinctions qu'ils mériteront sans doute par leur zèle et par leur valeur. » A Coblentz (1), comme nous savons indiqué, la petite cour des princes avait un aspect plus brillant que guerrier et dans les misères de la vie d'émigration, le comte de Provence dut regretter fréquemment les sommes inconsidérément dépen sées.

On voulait d'abord réorganiser, sous le nom de compagnies rouges, l'ancienne maison du roi. Les mousquetaires, les gre nadiers à cheval, les chevau-légers et les gendarmes avaient été supprimés par les ordonnances du comte de Saint-Germain. La plupart des officiers, qui avaient dû subir le licenciement, n'avaient pas accepté d'être replacés dans des régiments et s'étaient retirés du service. Beaucoup étaient encore dans la force de l'âge et reprenaient volontiers le harnais trop élégant qu'avait fait déposer ['économe ministre de la guerre. Malgré son grand âge, le comte de Montboisier, lieutenant général, sollicita et obtint le commandement des chevau-légers; le mar*|uis de Hallay commandt les mousquetaires, le comte de Virieu les grenadiers à cheval, et le marquis d'Autichamp les gendarmes.

Les officiers des gardes françaises et, avec eux, le colonel du Châtelet, avaient quitté Paris et la France; ils formèrent une compagnie qui prit le nom d'hommes d'armes à pied. Ensin de nombreux militaires, qui avaient fait partie de ce qu'on appelait les gardes de la Prévôté et de l'hòtel du roi for- (1) C'est là que se formèrent des groupes d'oflìciers émigrés, qui portè rent le nom de brigades nobles de l'arm-íe des princes et dont les membres servirent de suite en qualité de simples soldats pour la plupart : brigade de Navarre, brigade de Monsieur, brigade de la Marine, cette dernière était formée d'officiers de marine à l'effectif de deux compagnies et d'un esca dron de cavalerie. II y avait en outre les coalitions de la noblesse divisée par provinces : Languedoc, Picardie, Bretagne (dont Chateaubriand faisait partie), celle d'Auvergne) commandée par le marquis de la Queuille. nièrent, sous le commandement du marquis de Vergennes, la compagnie de l'institution de Saint-Louis ou des gardes de la porte.

A la tète de la maison militaire de Monsieur étaient le comte d'Avaray et le comte Charles de Damas. Le bailli de Crussol et le comle François des Cars dirigeaient la maison du comte d'Ar tois. Un gentilhomme émigré, le comte de Neuilly, qui a laissé des Souvenirs intéressants, a retracé son arrivée dans la capitale de l'émigration. Le comte d'Artois le place dans le guet de ses gardes, composé de trente maîtres (cavaliers,) choisis dans les meilleures familles, montés sur de jolis chevaux. Ces maîtres étaient attachés plus particulièrement à la personne du prince, bien qu'ils fissent le service et manœuvrassent avec les autres gardes. Ils étaient revêtus d'un charmant uniforme vert aux parements et au collet cramoisis, galonnés d'argent, avec les épaulettes de capitaine ! L'avancement était un peu rapide, car, si nous ne nous trompons, M. de Neuilly n'avait pas encore servi.

Tous les jours, séance au manège du corps; cours de théorie, cours d'allemand, et nous rappellerons, à ce sujet, avec quelle merveilleuse facilité les jeunes émigrés apprirent l'allemand, sans détriment des tours de faction ou de piquet. Les gardes du corps du roi portaient Thabit bleu, parements, revers et collet rouges galonnés; les gardes du comte de Pro vence Thabit rouge aux revers bleus de roi. Les premiers sem blaient éprouver quelque humiliation à se trouver sur la terre étrangère, alors que leur place était dans le château des Tui leries transformé en prison. Pourtant depuis les tristes journées des 5 et 6 octobre 1189, le roi avait dû les congédier, puis les licencier définitivement à la date du 21 juin 1*791. La plupart des gardes du corps du roi servirent à former un escadron de cavalerie que devait commander le comte de Wall, maréchal de camp.

Le dévouement n'empêchait ni la vanité ni la jalousie; aussi bien des fautes furent-elles commises. Si l'on en croit les Souvenirs de M. de Mareillac, « les cent premiers enrôlés à Worms se prétendirent seuls purs et déclarèrent à l'unanimité désho noré et indigne de servir le roi tout ce qui n'est pas sur ce con trôle sacré ». Ces mauvais serviteurs de la monarchie chassèrent lecolonel prince de Saint-Maurice (1), fils du prince deMontbarey, ancien ministre de la guerre, sous le prétexte que lorsqu'il com mandait le régiment de Monsieur, à Metz, il avait favorisé les idées nouvelles. Le mème accueil lut réservé, avec moins de raison encore, au colonel d'Arçon, chef de brigade au corps du génie. Cet officier, l'un des ingénieurs militaires les plus distingués de l'époque, découragé par les outrageantes bouderies des counisans des princes, revint, en France, rentra à Paris et, après avoir été admis dans les bureaux de la guerre, paraît être devenu le véritable inspirateur du comité militaire, qui dirigea avec tant de succès les armées de la République (2).

Les nouveaux arrivants obtinrent cependant droit de cité, douloureux privilège pour ceux qui discernaient les difficultés de la situation. Beaucoup regrettaient déjà la détermination qu'ils avaient prise, surtout en voyant les dangereuses futilités où s'attardaient les organisateurs de l'armée des princes. Ils étaient presque toujours mal inspirés. « L'on ne voyait, dit M. de Ter mont (3), dans les rues de Coblentz que de doubles épaulettes de colonels portées la plupart par des fats ou des étourdis. » Au camp de Worms, l'organisation militaire est plus active et repose sur une sévère discipline. Avec les officiers et les gentilshommes retirés du service ou volontaires, on forme un bataillon d'infanterie, qui prend le nom de chasseurs nobles. Le prince d'Hohenlohe amène deux régiments dont les cadres seuls sont au complet; il en est de mème du régiment de Rohan, levé par le cardinal de ce nom, qui tenait à effacer les tristes souvenirs de l'affaire du Collier.

(11 De retour à Paris, le prince de Saint-Maurice fut dénoncé, emprisonné et bieutót guillotiné. (2) Le colonel d'Arçon fut le conseiller le plus écouté de Lazare Carnot. (3) Journal d'un officier de l'armée des Princes, 179-2. (Revue rétrospective.) La cavalerie se forme avec des cavaliers nobles, dans les mêmes conditions que l'infanterie, incorporant beaucoup d'officiers comme simples soldats. Nous avons vu arriver les che valiers de la Couronne; ils sont bientôt près de trois cents. Un escadron de Royal-Dauphin, deux escadrons de hussards levés par le prince de Salm, et enfin la cavalerie de la vaillante légion de Mirabeau présentent un effectif total de quatre cent cinquante à cinq cents cavaliers, qui complètent tous les jours leur organisation et leur instruction. Plus de soixante officiers d'artillerie, quarante officiers du génie sont à la disposition du prince de Condé.

Leur nombre doublera bientôt par l'arrivée d'un grand nombre d'officiers du régiment de Strasbourg-artillerie et du régiment de Metz de la même arme. Le régiment de la Fère où servait alors le lieutenant Bonaparte, M. de Buonaparte, comme dit l'état de 1789, fournit quelques officiers à l'émigration. La direction du service de l'artillerie devait être donnée à M. de Manson, maréchal de camp, l'un des officiers généraux les plus estimés de Tarme. Nous emprunterons d'ailleurs aux Souvenir d'un officier d'artillerie, M. de Romain, ancien capitaine à la direction de la Corse, ses premières impressions d'émigration. « On voit ici jusqu'à des vieillards qui sont déjà à cheval, le sabre au côté et d'autres qui demandent à grands cris qu'on leur donne des fusils pour marcher en avant. Notre rassemblement se compose non seulement de gentilshommes et de militaires accourus de toutes les provinces, mais encore de magistrats, de négociants, de bourgeois et mème de cultivateurs, qui brûlent tous également « du désir de coopérer à dégager le roi de ses « fers. » Rien n'est comparable au langage ferme et loyal de tous ces hommes de bien.

On dirait qu'ils ne font tous qu'une seule et mème famille ». M. de Romain rappelle quels sacrifices d'affection et d'intérêts ont dû faire tous ces émigrés, d'âge, d'état et de caractère différents, et dans le style emphatique del'époque il s'écrie. « O Bévohition ! A quelle extrémité tu réduis les vrais enfants de la Patrie ! C'est pour elle et c'est pour la sauver que tous ces compagnons d'armes ont entrepris la croisade des croisades, celle qui a pour objet la gloire du Christ etles droits du monarque. Ils sont résolus à supporter le froid, la faim, l'exil et toute espèce de privations, en courant, comme simples soldats, les dangers et les hasards d'une guerre qui doit être terrible, plutôt que de s'allier à des hommes traîtres à leur roi comme à leur pays. » Pour être inscrit sur les contrôles de l'un des corps en formation, il fallait d'abord avoir deux parrains qui appartenaient à la troupe dans laquelle on sollicitait son admission.

Mais cette mesure compliquait trop le recrutement, il suffit bientôt de présenter deux répondants, ce fut le terme adopté, soit deux gentilshommes ou même deux membres du tiers de sa province, soit deux officiers de son ancien régiment, qui attestaient en signant, qu'ils se portaient garants de la moralité et du dévoue ment du volontaire. « Cette formalité remplie, ditM. de Romain, vous pouvez vous présenter au château où vous êtes à mème de voir plusieurs fois dans la journée tous les personnages respectables qui l'habitent. Les salons en sont ouverts à tous ceux qui veulent s'y présenter. II y en a deux immenses qui sont particulièrement destinés à contenir tous ceux des émigrés qui n'ont rien à faire, et le nombre en est très grand. Aussi trouve-t-on à toutes les heures du jour dans cette grande salle une foule de gentilshommes qui, ne croyant jamais être assez près de nos princes, s'établissent là depuis 8 heures du matin jusqu'à 8 heures du soir.

Aussitôt que le prince a quelque nouvelle importante, il la communique à ses nouveaux frères d'armes. C'est ainsi qu'il veut bien nous désigner. « La noblesse veut offrir une garde au prince de Condé. Son Altesse Sérénissime, qui prétend que son premier titre est d'être gentilhomme français, a d'abord repoussé l'idée d'une garde de cette nature ; il a répondu à cette politesse avec une grandeur d'âme au-dessus de la pensée de bien des hommes plus petits seigneurs que lui. Tous les chefs de corps ayant per sisté dans leurs demandes, en sollicitant la chose comme une saveur qu'ils demandaient au nom de leurs subordonnés pour la sûreté des princes, le petit-fils du grand Condé a répondu : « J'y consens, mais à une condition, c'est qu'il n'y en aura que « douze de service par jour et que mes camarades trouveront « tous les jours leur couvert mis à ma table. *■*• « C'est à cette circonstance que nous devons l'honneur de manger plus souvent et à tour de rôle chez Son Altesse, qui dis tingue toujours le commandant de cette garde en le faisant asseoir journellement à côté de lui, et la plupart du temps ce n'est qu'un capitaine, quoiqu'il y ait parmi les convives des officiers supérieurs. » La petite cour de Worms, si l'on peut donner ce nom au quartier général, un peu encombré par des vieillards, des ecclésias tiques et des femmes, présentait un aspect des plus curieux.

L'hospitalité y était pratiquée, nous Tavons vu, de la manière la plus large; en dépit des maladresses qui se commettaient à Coblentz, l'accueil s'y maintenait affable. Les belles qualités du prince de Condé étaient parfois obscurcies par une réserve, qui d'ailleurs disparaissait vite et laissait entrevoir une grande bienveillance et un sens très droit. II souffrait des légèretés de l'entourage des Princes, s'efforçait de les prévenir ou de les réparer. Auprès de cette mâle figure, se place celle de son fils. Le duc de Bourbon a fait ses débuts militaires au siège de Gibraltar devant les batteries anglaises, beaucoup plus brillamment que le comte d'Artois qui n'avait su ni commander ni obéir. Agé de 36 ans, le duc était d'accueil courtois, mais d'esprit trop mobile et de mœurs faciles, et apportait moins d'application qu'il n'aurait fallu à Taccomplissement de ses fonctions militaires.

Aussi encourait-il fréquemment les reproches du prince de Condé. A côté d'eux, se dressait l'élégante silhouette du duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon, avec l'auréole de ses vingt ans. 11 por tait fièrement le nom du vainqueur de Rocroy, imposant à tous le charme de sa nature pleine d'élan, de sincérité, de vraie jeunesse. Le duc d'Enghien vivait gaiement sa vie de prince émigré, ayant déjà donné son cœur et sa foi, pour toujours, à CONDE 15 la douce princesse de Rohan-Rochefort, courte et chaste liaison dont la fiancée devait garder l'éternel veuvage. M. Welschinger, dans son ouvrage si documenté et si magis tralement écrit, nous a laissé du jeune prince un séduisant por trait. II dépeint les yeux bleus d'une pénétrante vivacité, ìe nez droit aux narines frémissantes, la bouche spirituelle et rieuse, le front élevé, couronné de cheveux blonds, le menton énergique : « Sur l'ensemble de la physionomie est répandu un air de commandement, de volonté, de décision, qui indique à ne pas s'y méprendre Tessence mème et la supériorité de la race. » L'aieul et le petit-fils devaient être les premiers et les derniers soldats de l'armée de Condé, se montrant en effet les premiers au feu, les derniers auprès du drapeau, restant dans cette armée de la misère et de la défaite jusqu'au licenciement.

Et la princesse Louise de Bourbon! La belle Condé, « la déesse blanche à face ronde », comme on Ta surnommée, avec le rayon nement de sa beauté, l'ardeur de sa charité et cette angélique piété qui la prédestinait au cloître, comme on la vénérait! Son séjour à Tarmée fut de courte durée et malheureusement la retraite qu'elle désirait devait être souvent menacée. La religieuse était destinée à des pérégrinations tout aussi fréquentes et presque aussi périlleuses que celle des Condéens. Quand elle partit pour chercher un cloître en Italie, la fille du prince de Condé laissait auprès de son père une ancienne et fidèle amie, Catherine de Brignole, princesse de Monaco, qui allait suivre Tarmée dans la plupart de ses cantonnements, pendant dix an nées. La charité délicate et ingénieuse de Mme de Monaco lui conquit les plus respectueuses sympathies.

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