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EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE LE TOME PREMIER DE LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE L'EUROPE MÉRIDIONALE (GRÈCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL) L'n magnifique vclume in-8 Jésus contenant 4 cartes en couleur, 174 cartes insérées dans le texte et 73 gravures sur bois. Broché í 30 fr. — Relié : 3 7 fr. Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Pan* LA TERRE ET LES HOMMES PAR ÉLISÉE RECLUS n LA FRANCE CONTENANT UNE GRANDE CARTE DE LA FRANCE, 10 CARTES EN COULEUR 69 VUES ET TVPES GRAVÉS SUR BOIS ET "234 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTL PARIS L I b R A ì R I E H A. C H E T TE ET ( BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1877 Droits de traduction et de reproduction rêserv u. NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE
Livre II La Frange Chapitre Premier Vue D'ensemble
- LE MILIEU ET LA RACE I La France est un pays de moyenne étendue parmi celles des contrées de la Terre qui ont une histoire politique distincte et un mouvement propre de civilisation. Reaucoup plus petite que la Chine, l'Indoustan, etque divers États de fondation récente, comme la Russie, le Rrésil, la république des Etats- Unis, elle occupe une superficie plus considérable que maint territoire dont les peuples eurent pourtant ou possèdent encore une influence notable sur les événements de l'histoire, la Grèce, le Portugal, la Suisse, la Hollande, TAngleterre même. Un peu plus du millième de la surface terrestre, la deux-cent-cinquante-cinquième partie des espaces émerges, voilà quel est le domaine de la France sur la rondeur du globe. II est vrai que par la force numérique de sa population cette petite partie de la Terre prend un rang assez élevé, car plus du quarantième des hommes en peuplent la surface.
Toutefois les habitants ne s'y agglomèrent pas en multitudes aussi pressées que dans les vallées du Gange, du Yang-Tse, de l'Hoang-Ho, ou que dans l'Italie du Nord, la Saxe, la Belgique, la Grande-Bretagne. Par la densité relative de sa population, la France occupe aussi une position moyenne parmi les pays civilisés1. Mais s'il faut classer les nations d'a près la valeur de leur rôle historique, tous reconnaîtront que le petit coin de terre compris entre les Alpes de Nice et la mer de Bretagne, entre les Pyrénées et les Vosges, est un de ceux où se sont accomplis le plus d'événements d'importance majeure pour les destinées de l'humanité tout entière. Sans doute il y aurait de la présomption à vouloir, conformément à une vieille habitude de langage, revendiquer pour la France une sorte d'hégé monie morale.
Au lendemain des plus grands désastres, quand toute ambition de souveraineté matérielle avait été trompée, un poète célébrait encore la France comme la « reine du monde » et la nation répétait ces chants pour se consoler de la défaite. C'était une faiblesse: il faut savoir accepter son infortune et ne pas s'exposer aux cruels démentis que la des tinée inflige à l'orgueil. Depuis le commencement du siècle, la France a été certainement égalée par ses rivales de l'Europe dans les travaux de la pensée et dans les arts de la paix, sans parler des jeux sanglants de la guerre. On pourrait donc la blâmer, si elle voulait garder pour elle seule le nom de « grande nation » qui lui fut donné jadis. Mais quel est le peuple civilisé qui n'ait affirmé par la voix de ses écrivains, de ses orateurs, de ses hommes d'Etat et souvent môme par celle du peuple entier, ses prétendus droits à la supériorité?
La « vieille Angleterre », la « grande Allemagne » se disent également à la tête de l'humanité ; quoique tard venue dans le concert de la civilisation, la « sainte Russie », occupant à elle seule le quart de l'an cien monde, prétend avoir des destinées en rapport avec l'étendue de son domaine ; l'Italie, à peine rentrée dans la vie politique, aspire au primalo et se dit l'héritière de la « Ville Éternelle », tandis que, par delà les mers, la a jeune Amérique », suivant dans sa course vers l'occident « l'É toile de l'Empire » , croit avoir constitué la « République modèle » et porte « l'arche sainte des peuples ». Du milieu de ces prétentions rivales se dégage une vérité. Le monde de la civilisation s'est agrandi et c'est de toutes les contrées à la fois que partent Superficie Population Population en kil. car. en 1872. kilométrique. 1 France continentale • 518,830 55.844,414 69 avec la Corse 527,577 36,102,921 68 » et l'Algérie. . 1,200,000 38,517,139 LA FRANCE ET L'EUROPE. 3 les mouvements d'initiative.
La France, quoique la haine et l'envie l'aient souvent déclarée à jamais déchue, a certainement sa très-grande part dans le travail commun ; son influence et ses idées la rendent tellement utile au monde, qu'on ne saurait guère s'imaginer l'histoire prochaine des nations si la France venait à y manquer. La contrée où s'est accomplie une part si considérable du labeur humain est donc l'une de celles qui doivent être décrites avec le plus de soin. II importe de connaître toutes les conditions du milieu dans lequel s'est développée une nation dont Texistence a été si remplie depuis que Taxe de la civilisation s'est déplacé de la Méditerranée vers les bords de l'Océan. Une partie des influences qui ont agi sur la nation française pour la faire ce qu'elle est devenue, restera toujours ignorée de nous, puisque les origines mêmes des races et leur vie primitive ne sont point racontées par l'histoire; mais ce que disent le sol, le climat, la configuration géographique, suffit pour expliquer d'une manière générale Toeuvre propre de la France dans Tensemble des travaux de l'homme.
C'est là ce que nous allons exposer de notre mieux, en nous efforçant de ne point obéir à quelque reste de vanité nationale. Du moins est-il permis de se sentir ému dans ses fibres secrètes en parlant du pays où résonne le doux langage maternel ! Le grand avantage de la France , on Ta dit bien souvent, est d'appartenir à la fois au monde méditerranéen et au groupe des contrées océaniques. La Grèce, la péninsule Illyrienne, l'Italie, les terres avoisinantes baignent entièrement dans la Méditerranée ; tant que l'homme avait seulement à sa disposition les chemins ouverts par la nature, elles ne pouvaient avoir avec le versant extérieur de l'Europe que des relations difficiles et incertaines. Quant à la presqu'île Ibérique, elle est placée, il est vrai, entre les deux mers; mais jusqu'à Tépoque toute récente de la conquête de l'Océan, TEspagne et le Portugal, limités à Toccident par les bornes mêmes du monde, devaient se retourner, pour ainsi dire, vers la Méditerranée, afin de rester en rapport avec les autres nations.
D'ailleurs le rempart des Pyrénées, qui se dresse au nord de TEspagne, en faisait un pays complètement distinct du reste de l'Europe et sans relations faciles avec les régions du continent qui n'apparliennent pas au bassin de la mer Intérieure. Ainsi qu'il a été déjà dit à propos des divisions naturelles de l'Europe, la France se distingue au contraire comme le pays de jonction entre les contrées atlantiques du Nord et les terres méditerranéennes du Midi. Voilà ce qui fait le caractère spécial de la France au point de vue de la géographie et de l'histoire, ce qui lui assure un rôle distinct dans l'humanité. Quand on considère 'Tensemble du continent, on voit en effet que la France est la seule contrée où les communications soient naturellement faciles entre les rivages de TOcéan et ceux de la Méditerranée : c'est là que les deux versants s'emboîtent le mieux par leurs bassins respectifs.
Sans doute les grandes plaines de la Pologne et de la Bussie ne présentent point d'autres obstacles que leurs forêts, leurs fleuves, leurs marécages ; mais les mers qu'elles unissent, la Baltique et le Pont-Euxin, sont des réservoirs presque fermés, ne se rattachant qu'indirectement au grand commerce du monde. Vers le centre de l'Europe, entre l'estuaire de TElbe et le golfe Adriatique, les mers opposées se rapprochent de nouveau, el Ton sait, par l'histoire de Venise et des villes hanséatiques, de quelle importance est ce trait géographique dans le mouvement des échanges et des idées; mais la haute muraille des Alpes vénitiennes et les montagnes du centre de l'Alle magne, quoique plus basses, sont des obstacles sérieux qu'il a été difficile de surmonter. En France, au contraire, les voies naturelles ouvertes de fleuve à fleuve, la porte de Belfort, entre le Rhône et le Bhin, les cols de la Rourgogne, entre la Saône et la Seine, le seuil de Naurouse, entre l'Aude et la Garonne, sont larges et de Taccès le plus facile ; les chemins qui les traversent pour se rendre d'une mer à l'autre mer ont été de tout lemps de grandes routes de commerce et de migration.
C'est en France que s'abaisse définitivement l'arête médiane du continent; au point de vue orographique, on peut dire que l'Europe finit à la base des Cévennes. Aussi la France est-elle devenue historiquement la terre où les races du Nord se sont unies à celles du Midi, où la civilisation méditerranéenne est venue se croiser avec les éléments de culture celtiques et germains. Les grandes dia gonales du continent, de l'Allemagne à la péninsule Ibérique et de l'Italie à TAngleterre, rencontrent sur cette terre privilégiée la ligne de jonction des deux mers et contribuent à faire de la France un centre nécessaire, un nœud de vibration de tous les mouvements qui agitent l'Europe occidentale. Relativement à la terre entière, la France occupe une situation matérielle peut-être moins heureuse que TEspagne et les îles Rritanniques, puisque ces deux contrées ont dû à leur position à l'extrémité de l'Europe, Tune d'avoir pu jadis découvrir et conquérir le Nouveau-Monde, l'autre d'être le-/grand marché des peuples; mais la France est beaucoup mieux située pour servir à Télaboration générale des idées européennes.
Telle qu'elle existe aujourd'hui, dans les limites que lui a laissées la for tune des armes, la France se distingue encore, entre toutes les conlrées de ÉQUILIBRE GÉOGRAPHIQUE DE LA FRANCE. 5 l'Europe, par Télégance et Téquilibre de ses formes. Ses contours mouve mentés s'harmonisent de la manière la plus gracieuse avec la solide majesté de Tensemble et se développent régulièrement en une série d'ondulations rhythmiques. Un méridien, que Ton peut considérer comme un axe idéal, S" t. AÏE ET CONTOCBS DE LA FIUSCE »+++++ L imites actuels** stjxtr et dingonales de ta- France-. réunit les deux extrémités saillantes du territoire en passant à travers la capitale et le centre de figure, et partage la France en deux moitiés presque symétriques. De chaque côté de cet axe se disposent les faces du grand octogone que représente le pourtour du pays.
Au nord-ouest, le rivage de la Manche correspond à la frontière de Belgique exposée au nord-est ; à l'ouest, les côtes de la Rretagne et du Poitou forment avec les plages rectilignes des Landes une courbe concave tournée vers la haute mer, tandis qu'à Test les limites de la France décrivent une autre concavité vigoureusement accusée par les rangées du Jura et les massiís des Alpes. Enfin, au sud-ouest, l'arête des Pyrénées fait équilibre aux rivages méridionaux du Languedoc et de la Provence, dont la direction générale est celle du nord-est. Des deux diagonales de la France, Tune réunit deux frontières terrestres, celles de la Relgique et de TEspagne, l'autre rejoint les deux mers, TAllantique et la Méditerranée. Ces frontières de terre et de mer, qui se succèdent ainsi avec une si remarquable alternance, présentent respectivement à peu près la même longueur, du moins en ligne droite, tant la pondération est grande entre les diverses parties de la contrée1.
Le territoire français, que traverse le 45e degré de latitude, est situé au milieu précis de la zone tempérée; en outre, il est orienté par rapport au pôle et à Téquateur : les lignes qui marquent ses dimensions en longueur et en largeur se confondent avec les méridiens et les degrés de latitude. Mais la France aurait pu, comme plusieurs autres pays, perdre tous les avantages que lui procurent sa forme compacte et Theureuse disposition de ses bassins, si elle n'avait constitué une individualité géographique suffi samment limitée. Des chaînes et des massifs de montagnes bastionnent les angles du territoire et le séparent de tous les pays limitrophes, de manière à lui donner sur presque tout son pourtour une série de frontières natu relles et à rendre visible pour ainsi dire le rôle joué par la France dans l'histoire générale de l'Europe.
Les cinq principales chaînes ou massifs dont les arêtes, les contre-forts ou les plateaux marquent la frontière, sont les Pyrénées, les Alpes, le Jura, les Vosges et les Ardennes. Sans faire de paradoxe, on peut indiquer aussi comme appartenant à cet ensemble de bastions angulaires les hauteurs granitiques de la péninsule armoricaine qui dominent à l'ouest les campagnes de la Normandie et de T Anjou. Ces 1 DÉVELOPPEMENT DES CÔTES, NON COMPRIS LES INDENTATIONS MOINDRES DE 5 KILOMÈTRES. Manche, «,120 kil.; Atlantique, 1,585 kil.; Méditerranée, 615 kil Tolal. 3,140 kil. DÉVELOPPEMENT DES COTES EN LIGNE DROITE. Manche, 605 kil.; Atlantique, 605 kil.; Méditerranée, 390 kil Total. 1,600 kil. LIMITES CONTINENTALES, NON COMPRIS LES COUl;RES ET LES ANGLES MOINDRES DE 5 KILOMÈTRES. Belgique, 460 kil.; Luxembourg, 14 kil.; Allemagne, 320 kil.; Suisse, 396 kil.; | Italie, 410 kil.; Espagne, 570 kil j Tolal- 2'580 kU- LIMITES CONTINENTALES EN LIGNE DROITE.
Espagne, 420 kil.; Frontières de l'Est, 525 kil.; Frontières du Nord-Est, 440 kil. Total. 1 ,385 kil. Circonférence totale de la France 5,520 kilomètres. ÉQUILIBRE GÉOGRAPHIQUE DE LA FRANCE. 7 élévations, couvertes de maigres bruyères et cultivées à grand'peine par une population rude comme le sol, semblent peu importantes ; cependant c'est probablement à elles que la France doit de n'avoir pas été définitivement conquise par les Anglais. Si les marins anglo-saxons s'étaient établis dans les ports de la Rretagne pour commander les débouchés de la Manche et l'entrée du golfe de Gascogne, il est possible que la Guyenne et la Nor mandie sussent restées au pouvoir de TAngleterre. Heureusement la pé ninsule semblait peu faite pour attirer les envahisseurs ; et d'ailleurs, quand ceux-ci tentèrent de s'y établir solidement, ils eurent à lutter contre une résistance invincible.
Comme un coin dans un bloc de chêne, la Rretagne partageait en deux groupes distincts les duchés et les comtés possédés par Tétranger. Grâce au manque de cohésion de leurs adversaires, les Français purent les refouler et reconquérir en entier le sol de la patrie. Par un contraste remarquable, que Dufrénoy et Élie de Reaumont ont bien mis en lumière, les plus hautes chaînes de la frontière séparent la nation française de celles qui lui ressemblent le plus par l'origine, la langue et les mœurs, tandis que les arêtes de montagnes peu élevées servent de limites entre la France et des peuples germaniques1. Ainsi la haute barrière des Pyrénées se dresse comme une muraille au nord de TEspagne, et, pendant une partie de Tannée, rend les communications presque impossibhs entre les deux pays limitrophes.
Au sud-est, les Alpes et leurs nombreuses ramifications sont, grâce à leurs profondes échancrures, plus faciles à tra verser que les Pyrénées; mais elles n'en constituent pas moins un obstacle très-sérieux en temps de paix el jadis presque insurmontable en temps de guerre. A l'ouest de la Suisse, qu'habitent à la fois des populations de langue française et de langue allemande, se prolongent les crêtes du Jura, déjà beaucoup plus faciles à traverser que celles des Alpes; puis viennent les Vosges, qui forment actuellement, malgré le vœu des populations elles mêmes, la limite politique de la France. Enfin la frontière du nord-est, que le plateau raviné des Ardennes, semblable à un bastion détaché, défend trop faiblement, est en certains endroits complètement ouverte : un bouquet d'arbres, un simple ruisseau, un chemin, séparent les deux races du Sud et du Nord, représentées en Belgique, d'un côté par les Wallons, de l'autre par les Flamands.
Là, sous la pression des races juxtaposées, la ligne des frontières, en grande partie conventionnelle, s'est modifiée sans cesse pendant le cours des siècles. Cependant si le flux et le reflux des nations, aidés par les péripéties de 1 Mémoires pour servir à une description géologique de la France. la guerre, ont fait alternativement ployer la ligne de frontières vers le nord et vers le sud, cette ligne elle-même ne pouvait être supprimée, car les populations voisines différaient trop jadis par les intérêts et les. mœurs pour qu'il leur fût possible de se fondre en un même corps de nation. Dans le sud, au contraire, si les Pyrénées et les Alpes n'avaient pas existé, si TEspagne et Htelie n'avaient pas été presque absolument séparées de la France, il est probable que les. guerres et les échanges auraient anéanti Tindividualité nationale de ces différents pays.
Les deux péninsules eussent peut-être subi cet irréparable désastre de la conquête, qui a supprimé dans l'histoire de la civilisation ces beaux pays de la « langue d'oc », trop peu défendus par leurs chaînes de montagnes et leurs plateaux. Au heu de trois peuples, italien, espagnol et français, qui se sont distingués chacun par un génie particulier et par des œuvres originales, il n'eût existé peut être qu'une seule nation occupée longtemps à se dévorer elle-même ou retenue dans Tétreinte d'une centralisation despotique. Ainsi la France, considérée dans son histoire antérieure, était doublement privilégiée. Solidement défendue par ses frontières méridionales contre tout danger de fusion prématurée avec d'autres nations latines, elle est ouverte au nord vers le monde germanique, et c'est de ce côté qu'ont eu lieu ses grandes luttes, que sc sont portés ses efforts les plus énergiques, à la fois pour la résistance et pour Tassimilation.
Par suite de Tantagonisme naturel des races, les habitants de la France du Nord n'avaient pas besoin d'une barrière de montagnes pour sauvegarder leur homogénéité nationale ; mais Tabscnce de frontières naturelles leur a fait gagner des communications plus fréquentes avec Tétranger, de continuels échanges de marchandises, et surtout le libre passage des idées. La capitale, devenue telle, non-seulement par le choix des rois, mais surtout par le groupement spontané des popula tions et par la convergence des vallées, des chemins et des produits, s'est elle-même placée dans le voisinage de la frontière ouverte; elle occupe le poste avancé du territoire, afin d'être la première à le défendre en temps de guerre, comme elle est aussi la première à développer les richesses na tionales en temps de paix.
C'est en même temps à Tappel de la guerre et à Tattraction pacifique des pays du Nord et de TEst que Paris doit sa position tout à fait excentrique dans le grand corps national. Rourges, qui occupe le centre géométrique du pays, et que pour cette raison des hommes à courte vue ont proposée comme chef-lieu de la France, n'a pu jamais être sérieusement choisie pour capitale, même dans les plus mauvais jours de l'histoire du pays, alors que toute cohésion politique avait presque en tièrement disparu. í LA CHAINE DES PYRÉNÉES, VUE DE LA TERRASSE DU CHATEAU DE PAU Dessin de II. Clerget, d'après une photographie de M. Kcurdein. FRONTIÈRES ET MONTAGNES DE LA FRANCE. 11 Par la disposition de ses massifs et de ses bassins, l'intérieur de la France n'a point une régularité de formes aussi frappante que celle du pourtour maritime et continental ; toutefois Tensemble présente une sorte d'harmonie dans les contrastes mêmes ; grande est la diversité, mais le tout garde son caractère d'unité géographique.
Au centre s'élève un plateau de granit d'une remarquable symétrie de contours, disposé en forme de triangle. Un côté, tourné vers l'orient, est limité par la profonde dépres sion dans laquelle coulent la Saône et le Rhône ; un autre côté, qui re garde le sud-ouest, est parfaitement parallèle au cours de la Garonne, qui Taccompagne à distance ; enfin, la troisième face, exposée au nord-ouest, est précisément orientée dans le même sens que la partie de la Loire comprise entre Orléans et le confluent de la Vienne. A ce plateau se rattachent, comme deux appendices péninsulaires, au sud le massif déchi queté des granits du Rouergue, au nord les hauteurs du Morvan, également de structure cristalline. En outre, des montagnes de granit, de porphyre, de laves, s'élèvent au-dessus du grand socle que forme le plateau et par leur situation géographique donnent à Tensemble une pente générale tournée vers l'ouest et le nord-ouest.
Toute la protubérance de ces roches primitives est le squelette autour duquel les terrains plus récents se sont formés, comme des tissus autour d'un os dans un corps d'animal : c'est le centre résistant de Torganisme. Les autres systèmes montagneux, d'origine ancienne, disposés aux quatre angles de la France, permettent de continuer cette comparaison entre la structure de la contrée et celle d'un être vivant. Les Alpes et les Pyrénées du côté de l'Italie et de TEspagne, les roches antiques du Poitou, de la Bretagne et du Cotentin à Texlrémilé maritime de la France et, dans Tépais seur même du tronc continental, le double massif angulaire des Vosges et de l'Ardenne avec son ossature de grès, de granit et d'ardoises, sont comme les parties extérieures du squelette, et c'est dans les dépressions intermédiaires que l'Océan a maçonné ses plages, composées de débris d'organismes calcaires et siliceux par milliards de myriades, et que les fleuves ont laissé tomber en couches d'alluvions la « chair coulante » mélangée à leurs eaux.
Une zone de terrains calcaires jurassiques, fort large dans une grande partie de son développement, entoure presque en entier le massif granitique du centre de la France et va rejoindre, au nord-ouest, une zone de même formation qui limite la racine de la Bretagne, et, au nord-est, une deuxième bande, beaucoup plus large, qui s'arrondit au pied des Vosges et des Ardennes. Les Pyrénées ont à leur base, d'une mer à l'autre mer, une longue lisière correspondante de roches crétacées, tandis que sur les Alpes, dont les masses cristallines sont les plus puissantes de l'Europe, s'íippuient les assises régulières des monts Jura, type des formations calcaires qui en ont pris le nom. Pour compléter la France actuelle, les terrains postérieurs aux assises jurassiques et à la craie n'ont eu qu'à combler un espace déjà bien rétréci et n'ont ajouté qu'un très-faible relief à la superficie générale de la contrée.
La nature géologique des terrains, aussi bien que la configuration pure ment extérieure du sol, contribuent l'une et l'autre à diviser le pays en zones non moins distinctes par l'histoire que par la géographie. Le grand plateau central et les massifs angulaires de la France ont dû de tout temps paraître aux populations limitrophes comme des contrées à éviter plutôt qu'à conquérir; la difficulté des abords, le manque de voies naturelles de commerce, la rigueur du climat et surtout Tavarice du sol ne pouvaient que les écarter vers d'autres chemins, tandis que la richesse, le charme et la beauté des plaines basses parcourues par les fleuves devaient au con- Iraire les attirer. Les âpres régions des plateaux n'avaient qu'un grand avantage, celui d'être des lieux de refuge plus sûrs que les campagnes ouvertes de toutes parts aux incursions des ennemis.
En bas, les peuples se disputaient la terre ; en haut, ils la possédaient plus paisiblement ; dans la plaine, le va-et-vient des hommes était incessant, soit pour la guerre, soit pour le commerce; sur la montagne, les habitants maintenaient un genre de vie plus calme et plus égal ; ils vivaient plus lentement, mais aussi avec une sécurité plus grande. Par un phénomène analogue à celui qu'on observe dans le monde végétal, la « plante homme », ainsi que disait Alfieri, croissait plus péniblement sur ces roches de granit, mais elle y devenait plus robuste et plus tenace. C'est entre le plateau central et les campagnes de son pourtour que le contraste historique est le plus évident. Encore plus à cause de l'his toire de leurs populations que par leur structure géologique, la puis sante protubérance de roches primitives et les vallées fluviales qui Tentou rent méritent d'être assimilées à une charpente osseuse revêtue de chairs, enlacée d'un réseau de veines.
Au sud-est et à Test la vallée du Bhône, au sud-ouest et à Touest les bassins de la Garonne et de la Charente, au nord la vaste enceinte presque circulaire dont la Seine est le fleuve principal, sont des régions vivantes par excellence en comparaison du morne plateau. Aussi le nombre des montagnards qui descendent vers la plaine dépasse-t-il de beaucoup celui des gens d'en bas qui montent vers les hauteurs : pour les hommes comme pour les eaux, c'est Tinclinaison du sol qui indique la direction du voyage. En comparant le bassin de Paris et les hautes VOIES HISTORIQUES DE LA FRANCE. 13 terres du Limousin, de la Marche, de l'Auvergne, Élie de Beaumont et Dufrénoy ont pu dire justement que la première de ces deux régions est le pôle positif et la seconde le pôle négatif de la France ; de toutes parts les hommes affluent vers le centre d'attraction, tandis qu'un mouvement en sens inverse se produit sur le pourtour des terres comparées au pôle de répulsion.
Sous une autre forme, Tidée des illustres géologues ne diffère point de celle des physiologistes. Pour ceux-ci, la solide ossature du grand organisme français a son point d'appui dans le plateau central, et le système circulatoire vient converger vers le milieu du bassin de la Seine. Le contraste de ces deux régions si distinctes se manifeste bien claire ment par la forme qu'a prise en France le réseau des grandes lignes naturelles de communication auxquelles on pourrait donner le nom de lignes historiques, parce que tous les grands faits de l'histoire française se sont accomplis sur son parcours. Les voies de la région du nord, partant de Paris comme centre, rayonnent librement dans tous les sens, car nul obstacle ne les oblige à décrire de grands détours ; elles vont directement au but qu'elles doivent atteindre.
Les routes qui de Paris ont gagné la Suisse par les vallées de la Seine et de l'Aube, l'Allemagne par les bords de la Marne, la Belgique par les cours de l'Aisne, de l'Oise, de l'Es caut, sont toutes des voies également faciles, et sur chacune d'elles se sont opérés sans peine les mouvements des migrations, des guerres et du com merce. II en est de même des chemins directs qui rejoignent Paris aux bouches de la Somme et de la Seine, à la presqu'île du Cotentin, à la Bretagne, à l'estuaire de la Loire. Sur toutes les voies qui rayonnent vers le pourtour du grand bassin septentrional de la France, les peuples se trouvaient à Taise pour cheminer dans l'un ou l'autre sens. Mais au sud de la Seine et de la Loire la configuration du sol, toute dif férente, ne laissait point les hommes passer ainsi au gré de leur fantaisie.
Deux grandes voies seulement s'ouvraient devant eux. Celle de Test relie le bassin de la Seine à celui de la Saône et du Bhône par les dépressions les plus basses du plateau de la Côte d'Or; on peut Tappeler la voie romaine, car c'est en en restant le maître que César fit la conquête des Gaules et c'est près du seuil de passage que Ton a placé, à tort ou à raison, la statue qui rappelle le dernier grand effort des peuples gaulois. La route occi dentale, qui est celle de la péninsule Ibérique, doit passer à l'ouest du plateau central par la vallée de la Charente. Au sud de la France, les extrémités de ces deux grandes voies historiques sont reliées entre elles par une troisième route naturelle qui n'a cessé d'être activement fréquentée depuis les commencements de l'histoire. Celte route, qui longe la base méridionale des Cévennes, des bords de la Méditerranée au bassin de la Garonne, complète autour du plateau central de la France une voie stratégique comparable au chemin de ronde des citadelles.
Presque toutes les cités dont les noms rappellent de grands événements sont situées sur l'un des côtés de ce triangle : il suffit de mentionner parmi ces villes Orléans, Blois, ;,.o 2- v0iES HISTORIQUES. Tours, Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Mont pellier, Nîmes, Arles, Avignon, Vienne, Lyon, Chàlon-sur-Saône, Dijon, Sens; les lignes qui les unissent dessinent sur le sol français la direction des cou rants principaux de la vie nationale. On a constaté que les villes les plus importantes de ces grandes voies sont situées en général à deux étapes les unes des autres, tandis que des localités moins considérables marquent STRUCTURE GÉOLOGIQUE DE LA FRANCE. 15 les étapes intermédiaires, et des bourgades moins' importantes encore les lieux d'arrêt momentané. Cette distribution régulière des agglomérations humaines sur les grandes routes de guerre et de commerce s'explique par les anciens modes de locomotion ; piétons et cavaliers avaient à scander leur marche, et les villes s'accroissaient en raison du temps de séjour.
Les exceptions à cette loi générale peuvent s'expliquer facilement, soit par la nature et la configuration du sol, soit par des attractions spéciales de commerce et d'industrie. II faut ajouter que de nos jours les moyens de transport rapide tendent à supprimer complètement le rhythme des distances entre les villes d'égale grandeur, puisqu'ils ont précisément pour but de rendre l'homme indépendant de Tespace. II serait très-intéressant de savoir quelles furent, avant notre histoire écrite ou traditionnelle et pendant la série des périodes géologiques, les routes naturelles de migrations suivies par les tribus d'hommes et d'animaux. Mais pareille élude demanderait la connaissance des formes succes sives et changeantes de cette partie du continent. Or, quand on essaye, avec Constant Prévost, Delesse et d'autres géologues, de tracer la configuration approximative des terres émergées de la France aux différents âges, on se trouve fort embarrassé, car si les formations fossilifères qui ont surgi successivement portent avec elles le témoignage de leur origine , nombre de lerrains sont moins faciles à déchiffrer, et, de plus, on ignore quelles couches, émergées jadis, ont disparu, soit par rabaissement général du sol, soit par Térosionfdes eaux.
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