Read here

Histoire de la Présidence de M. Thiers. livr. 1-42

G. Richardet · 1876 · Scanned text

205,246 words · about 14 h 22 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
G. Richardet
Language
French
Published
1876
Length
205,246 words · about 14 h 22 min
Sections
22 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (22)
  1. Front matter about 2 min
  2. Chapitre I about 22 min
  3. Chapitre II about 17 min
  4. Chapitre III about 26 min
  5. Chapitre IV about 18 min
  6. Chapitre V about 29 min
  7. Chapitre VI about 28 min
  8. Chapitre VII about 33 min
  9. Chapitre VIII about 49 min
  10. Chapitre IX about 40 min
  11. Chapitre X about 57 min
  12. Chapitre XI about 51 min
  13. Chapitre XII about 50 min
  14. Chapitre XIII about 34 min
  15. Chapitre XIV about 1 h 26 min
  16. Chapitre XVI about 1 h 9 min
  17. Chapitre XVII about 55 min
  18. Chapitre XVIII about 50 min
  19. Chapitre XIX about 22 min
  20. Chapitre XX about 43 min
  21. Chapitre XXII about 54 min
  22. Chapitre XXIII about 28 min

Continue:

Front matter

i HISTOIRE DE I.A PRÉSIDENCE DE M. THIERS PAR G. RICHARDET AU LECTEUR Scribitur ad narrandam veritatem. Le 24 mai 1873, une coalition parlementaire précipitait du pouvoir M. Thiers, président de la République française, parce qu'il voulait rendre à la France la tranquillité et le repos dont elle a besoin pour retrouver sa prospérité. En un mot, M. Thiers, nommé par 26 départements, élait ren versé par 14 voix de majorité, parce qu'il voulait donner au pays un gouvernement définitif, fonder la République. On put croire un instant, après le départ de Tillustre homme d'État, que le gouvernement de combat qui succédait, allait, suivant une expression tombée d'une bouche officielle et devenue célèbre, « faire marcher la France ». Mais la France ne marcha point dans le sens où l'entendaient les nouveaux gouvernants; et, malgré tous les bouleversements administratifs, toutes les compressions, toutes les violences légales, la France prouva que M. Thiers avait eu raison de vouloir la République, le seul régime dont ce grand pays, si laborieux et si intelligent, pût s'accommoder désormais.

Ire LIVRAISON. HISTOIRE C'est donc l'historique des efforts fails par M. Thiers pendant deux ans pour arriver là où seront bien forcés d'en venir ses successeurs, que j'offre aujourd'hui au public. J'ai réuni les documents officiels ; j'en ai trouvé d'inconnus; j'ai com pulsé et lu tous les ouvrages relatifs à la période que j'ai entrepris de retracer ; enfin j'ai eu la bonne fortune de pouvoir consulter non-seulement les collaborateurs dévoués de M. Thiers, mais encore des dépuiés de touîes les opinions, qui ont bien voulu meUre à ma disposition des ren seignements précieux. Qu'ils reçoivent ici tous mes remercîments. A côté des récits officiels, on trouvera également la relation de toutes ces intrigues de couloirs, de Ioules ces machinaiioiis qui avaient pour but le renversement de la République.

Ceci est, en quelque sorle, une Histoire des coulisses parlementaires. II ne s'agissait pas pour moi d'écvb'e l'histoire de ces dernières et dou loureuses années, — le moment n'est pas encore venu pour le faire d'une manière froide et impartiale, -— mais d'apporter une pierre à l'édifice futur. Je l'ai fait enfouie juslice et sans haine aucune, sinon sans indignation contre ceux qui ont préféré Tintérêt de parli à Tintérêt de la patrie. D. Richardet. I" septembre

Chapitre I

« Les élections du 8 février 1871 — Leur signification. — M. Thiers élu dans "26 départements. — L'homme de la situation. —Ouverture des séances. — M. Benoist d'Azy, président d'âge. — Séance du 13. Démission du gouvernement de la Défense nationale. — Letlre confidentielle de M. Thiers à M. de Girardin. — Séance du 16 ; nomination du bureau de l'Assemblée. — M. le président Grévy. — Proposition relative à la nomination du chef du pouvoir exécutif. — Séance du 17 ; déclaration des députés alsaciens-lorrains. — Émotion patriotique de l'Assemblée. — Intervention de il. Thiers. — Transformation de la proposition de M. Keller et ses collègues. — Rapport Victor Lefranc. — Protestation de M. Louis Blanc. — Adoption des conclusions du rapport Lefranc. — M. Thiers, président de la République française. — Reconnais sance de la République parles gouvernements européens. — Lettre de Remerciement de .M. Thiers à l'Assemblée. — Défiances, du parti républicain. — Opinion du National, journal de la bourgeoisie républicaine. — Changement d'opinion en faveur de M. Thiers. — La France avant tout. — Réunion politique en 1863, chez M. de Broglie, père. — Père et fils. — M. Thiers, républicain.

Le 8 février 1871, la France vaincue, brisée, écrasée par des revers inouïs, affamée de paix, procédait à des élections générales à Teffet de nommer une Assemblée chargée de traiter avec Tennemi (1). Les grandes villes nommèrent des députés dont les opinions républicaines étaient assez accentuées, el qui, ayant foi dans le patriotisme de la France, croyaient encore la continuation de la guerre possible. La province, elle, était lasse de la lutte, la préoccupation principale des électeurs fut celle-ci : faire la paix. Tous les compromis, toutes les candidatures, furent acceptés sous la réserve de ce mandat impératif. Aussi le résultat fut facile à prévoir. Ces élections avaient été faites dans des conditions anormales. Le décrel convoquant les électeurs était daté du 29 janvier, mais ce n'est que le 1er février que furent réglées les conditions du vote.

La Chambre devait se réunir le 12 février, à Bordeaux ; il fallait (1) L'article 2 de la convention passée entre le Gouvernement de la défense nationale et M. de Bismark, dit : « L'armistice convenu a pour but de permettre au Gouvernement de la défense nationale » de convoquer une Assemblée li'jr, nient élue, qui se prononcera sur In question de savoir t. si la guerre doit être continuée, ou à quelles conditions la pair, doit être faite. » Rien de plus, rien de moins. HISTOIRE 4 donc que les candidats élus le 8 pussent partir le 1 0, pour arriver à temps au lieu des séances. Quels étaient les candidats qui pouvaient se présenter, ou du moins que les électeurs pouvaient choisir? Les bonapartistes n'avaient aucune chance : le pays savait trop qu'ils étaient la cause de ses désastres. Les orléanistes avaient peu de crédit : depuis plus de vingt ans éloignés des affaires, ils avaient été oubliés.

Restaient les légitimistes, — la plupart grands propriétaires, jouissant d'une influence toute foncière, — et les républicains. Ce fut dans ces deux partis que furent, en grande parlie, choisis les candidafs. Si les élections se fussent faites sans précipitation, il est hors de doute qu'elles eussent élé singulièrement modifiées. Non point que le désir de paix eût été moins prédominant parmi les populations, mais on eût choisi plus sagement, plus mûrement les candidats ; et, certes, les républicains eussent eu la majorité dans la Chambre comme ils Tont dans le pays. Toutes les élections complémentaires faites depuis lors sont, à peu d'exceptions près, des preuves à Tappui de notre dire. Au 8 février, on vota avec une précipitation forcée par les événemenls. Les communications n'étaient pas rétablies partout bien régulièrement.

Quarante départements étaient occupés par Tennemi. C'est ce qui explique que le parti monarchiste eût la prédominance dans la Chambre, sans que la France soit monarchiste. Plusieurs élections furent doubles : M. Gambetta fut élu dans dix départements; MM. Jules Favre, Trochu, Garibaldi, dans cinq ; mais Télection la plus significative, qui donnait la mesure exacte de la volonté du pays, fut celle de M. Thiers, élu dans vingt-six départements (1). Cette subite popularité était une juste récompense des efforts faits par Tillustre homme d'État, pendant la guerre, alors qu'il avait accepté du Gouvernement de la défense nationale la pénible, mais patriotique mission, d'aller demander quelque appui auprès des puissances européennes; on se souvenait de celte haule intelligence, de cette prudence, de cette clairvoyance qui avaient cherché à prévenir nos désastres, se heur- (1) Voici la liste, par ordre alphabétique, de ces 26 départements : Aube, Basses-Alpes, Bouches-du-Rhône, Charente-Inférieure, Cher, Dordogne, Doubs, Dròme, Finistère, Gard, Gironde, Hérault, Ille-et- Vilaine, Landes, Loir-et-Cher, Loire, Loiret, Lot-et-Garonne, Nord, Orne, Pas-de-Calais, Saône-et-Loire, Seine, Seine-Inférieure, Seine-et-Oise, Vienne.

II a obtenu dans ces vingt-six départements un total de 1,720,296 suffrages. II opta pour le département de la Seine. M. Adolphe THIERS né à Marseille, le 16 avril 1797 nommé Président de la République française le 17 février 1871 par l'Assemblée nationale de Bordeaux. HISTOIRE 6 tant inutilement contre le fol aveuglement d'un Gouvernement inepte et d'une Chambre trop officielle pour n'être pas toute dévouée. M. Thiers n'avait à subir aucune responsabilité dans la terrible aventure où Timpérilie du gouvernement impérial avait jeté la France. De plus, il jouissait d'une notoriété incontestable, et son élection si mulliple le dési gnait naturellement comme chef du pouvoir nouveau qui allait surgir. II élait, en quelque sorte, devenu l'homme nécessaire. A peine les élections étaient-elles terminées, que les intrigues monar chistes, qui n'avaient point cessé pendant la guerre, recommencèrent de plus belle.

Avant même que TAssemblée fùt réunie, on chercha à circon venir M. Thiers: celui-ci n'avait d'autres visées que d'aider la France à réparer au plus vite les ruines qui la couvraient, résista et déclara qu'il rêvait de fonder la liberté chez nous comme les torys Tont consolidée en Angleterre. De plus, il voulait rester fidèle à Tespèce de solidarité qu'il paraissait avoir avec le 4 septembre, en associant ses efforts à ceux du Gou vernement de la défense nationale. Le Journal de Bordeaux, un organe orléaniste, devenu depuis bonapartiste, disait le 10 février : « M. Thiers est devenu l'homme de la situation. On le dit calme, froid même, » pénétré du grand devoir qui lui incombe, plus disposé à résister qu'à se laisser -» enlrainer. » On ajoute qu'il penche de tout le poids de sa raison et de son patriotisme vers » une république loyalement, prudemment, sagement conduite dahs les voies de » la liberté, à la condition toutefois que la liberté des gouvernants sera efficacement > protégée par la loi, et que la liberté des gouvernés ne jouira d'aucun privilège » révolutionnaire. » C'était en effet là le but des efforts de M. Thiers, comprenant qu'il était impossible -pour la tranquillité du pays de faire autre chose que ce que le pays réclamait : la paix etle maintien de huRépublique.

Le 12 février, un certain nombrede députés étant déjà arrivés à Bordeaux, une réunion préparatoire eut lieu dans la salle des conférences. Un avis, inséré la veille au Moniteur, avait convoqué les représentants pour trois heures. Cette séance d'ouverture futprésidée.parM. Benoist-d'Azy, ancien employé des finances sous la Restauration, député de la Nièvre sous Louis- Philippe et sous la République de 1 848, doyen d'âge, étant né le 3 février 1 79C. M. le président proposa que TAssemblée déclarât qu'elle était constituée à dater de ce jour, vu la gravité des circonstances. A Tunanimité cetle proposition fut adoptée, et un bureau provisoire fut constitué. MM. de Cas tellane, Paul de Rémusat et TEbraly, les plus jeunes membres de la Chambre, furent désignés comme secrétaires. Puis on se sépara en con venant que le lendemain TAssemblée se réunirait pour procéder au tirage au sort des bureaux et à la vérification des pouvoirs.

Le lendemain 13, eut lieu la première séance publique de TAssemblée nationale, dans la salle du Grand-Théâtre de Bordeaux. A Touverture, M. Jules Favre déposa entre les mains de TAssemblée les pouvoirs confiés au Gouvernement de la défense nationale et la démission de tous les ministres, en annonçant que les membres du gouvernement et les ministres resteraient en fonction jusqu'à ce qu'ils en eussent été relevés. M. Benoist-d'Azy donna lecture d'une lettre du général Garibaldi annonçant qu'il n'était venu que pour donner son vote en faveur de la République et déposer sa démission. Garibaldi assistait à cette séance. Sur la proposition de M. Cochery el de quelques-uns de ses amis, TAssemblée décida qu'elle adoptait, provisoirement, pour ses délibérations le règlement de 1849. Les députés se retirèrent ensuite dans les bureaux pour commencer « la vérification des pouvoirs ».

Cette opération dura jusqu'au 16 février, sans amener aucun débat important. On se prépaíait dans les divers groupes à la nomination d'un chef du pouvoir exécutif, et tous les yeux se tournaient vers M. Thiers. Sa nomination paraissait si certaine, qu'un publicisle des plus éminents, M.Emile de Girardin, dont on peut ne pas partager les idées, mais dont il serait difficile de nier le talent de polémiste, écrivait le 1 1 février à M. Thiers, « son cher et illustre ancien collègue », qu'il fallait soumettre à un plébiscite : 1° Télection d'un président de la République pour quatre ans, — ce président devant forcément être M. Thiers ; — 2° la ratification du traité de paix, et ne pas accepter le pouvoir révocable transmis directement par TAssemblée. M. Thiers lui répondit le 14 février, en ces termes : « Mon cher ancien collègue, » II est vrai que je suis fort occupé, mais je vous répondrai néanmoins.

Vous avez raison de dire que l'investissement des considérations secondaires est le plus dangereux de tous ; mais Investissement contraint les plus braves, quoi qu'on fasse, témoia Pans ! « Je suis d'avis, comme vous, qu'accepter un pouvoir temporaire, révocable par HISTOIRE un vote à tout moment, est un triste marché fait avec la mobilité publique. Mais ce n'est pas un marché, c'est un acte de dévouement qu'il faut faire aujourd'hui. Si je niellais à l'acceptation qu'on va m'imposer, et à laquelle je me résigne avec la douleur dans l'âme, une condition de durée, j'aurais l'air non pas de me dévouer, mais de marchander avec le pays. Ce serait au parti républicain, s'il était intelligent, à prendre sur lui une pareille proposition, et alors ma dignité serait sauve. II faut ajouter que la Chambre est monarchique, qu'elle ne voudrait pas faire un marché de quatre ans avec la République, et qu'elle n'entend donner que le temps de pourvoir aux plus indispensables mesures de salul ; je ne dois donc pas compter avec le pays, et je dois me résigner à le servir de toutes mes facultés, sans con dition. » Du reste, si on le lire de l'abìme, si on le remet sur ses pieds, mutilé, mais vivant, et capable de revenir à la santé, on aura fait une œuvre méritoire, et le bien est, comme la vérité, la seule chose qui dure dans la mémoire des hommes. » Quant au plébiscite sur le traité de paix, je suis cent fois de votre avis, et j'ai l'intention d'y recourir.

Cette lettre, bien entendu, est pour vous seul. » Continuez-moi vos avis du fond de cette retraite où vous échappez au tumulte des mille opinions qui se heurtent ici, se contredisent, s'annihilent et la plupart du temps n'aboutissent qu'à un vrai chaos. » Mille amitiés. » Signé : A. Thiers. » Celte lettre toule confidentielle, et qui n'étail point destiuée à la publi cité (elle n'est connue que depuis quelque temps par suite d'une indiscré tion), montre quel est le patriotisme de M. Thiers, qui s'attachait avant tout à servir sa patrie. Ce fui le 16 février que vint la proposition de nommer M. Thiers chef du pouvoir exécutif. Au début de la séance, TAssemblée avait commencé par nommer sou bureau définitif. Le scrutin donna le résultat suivant : Président : M. Grévy, 519 voix sur 536. Vice-présidents : MM.

Martel, 427; Benoist-d'Azy, 391 ; Vitet, 319; Léon de Malleville, 285 voix. Questeurs : MM. Baze, 458; général Martin des Pallières, 436 ; Prince teau, 222 voix. Secrétaires : MM. Bethmont, 449; de Rémusat, 412 ; de Baranle, 330; Johnston, 259 voix. La nomination, à la presque unanimité, de M. Jules Grévy à la présidence de la Chambre, produisit une grande sensation. On savail que M. Grévy J. GRÈVY nommé président de l'Assemblée nationale à Bordeaux était un républicain convaincu, un caractère droit quel'amour de la légalité et de la justice avait toujours guidé. Ses actes politiques tenaient tous dans sa courte profession de foi : « J'ai elé, je suis et je mourrai républi- 2» LIVRAISON. ì HISTOIRE 10 cain. » On se souvenait aussi de sa fameuse proposition, qui était à elle seule toute une constitution, el qui, si elle avail été adoptée, eùt rendu bien difficile, pour ne pas dire impossible, le coup d'État du 2 décembre.

II était très-justement populaire. En 1868, le Jura Tavait envoyé au Corps législatif; en 1869, il avait été réélu, et se montra opposé à la guerre, lors de la déclaration Gramont. Les républicains avaient donc tout lieu de se féliciter, de celte nomination. Dès que le scrutin fut terminé pour la nomination de son bureau, la proposition suivante fut déposée : « Les représentants du peuple soussignés proposent à TAssemblée natio » nale la résolution suivante : » M. Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République fran » çaise ; il exercera ses fonctions sous le contrôle de TAssemblée et avec le » concours des ministres qu'il aura choisis et qu'il présidera. » Signé .- Dufaure, Jules Grévy, Vitet, de Malleville, Rivet, » Mathieu de la Redorte, Barthëlemy-Saiist-Hilaire. » On remarquera que cette proposition nommait M. Thiers président de la République française.

Les signataires de la proposition avaient eu à discu ter longuement sur ces deux mots. Ce fut grâce à Tinsistance de MM. Du faure, Grévy et Barthélemy-Saint-Hilaire, qu'ils furent maintenu?. D'urgence, une commission de quinze membres fut nommée (I) pour examiner celte grave proposition et déposer son rapport dès le lendemain. Ce lendemain, 17 février, devait êlre une séance du plus grand intérêt et dans laquelle M. Thiers devait faire sentir son influence. Les bruits publics attribuaient déjà à M. de Bismark Tintention de garder TAlsace et la Lor raine ; ce fut pour prolesler contre cette annexion que M. Keller, député de Belfort, vint déposer sur le bureau de la Chambre la proposition suivante : « Les soussignés, représentants à TAssemblée nationale pour les départements » du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle, soumettent à l'As » semblée la déclaration suivante : » L'Assemblée nationale prend en considération la déclaration unanime des (1)" Celte commission se composait de MM.

Dufaure, président ; Fresneau, secrétaire ; Viclor Lefranc, rapporteur ; Casimir Périer ; Saloy ; Ernest Picard ; amiral Pothuau ; de Lasteyrie ; de Bonald ; de Kerdrel ; Rivet ; Vitet ; Daru ; Martel, et Edouard Charton. » députés du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Moselle et de la Meurtrie, dont voici » le sens : DÉCLARATION « I. — L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées. » Associées depuis plus de deux siècles à la France, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les rattache à Tunité française. Mises aujourd'hui en question par les prélenlions étrangères, elles affirment, à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de Tenvahisseur, leur inébranlable fidélité. » Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en combattant, signifient à TAllemagne et au monde l'immuable volonté de TAlsace et de la Lorraine de rester françaises. » II. — La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace.

Elle ne peut pas, sans mettre en péril la continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout entier contre les entreprises de la force victorieuse. » Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer sa souveraineté pour couvrir ou ratifier des exigences destructives de l'inlégrité na tionale. (Approbation à gauche.) Elle s'arrogerait un droit qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. (Même mouvement.) » Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la mère commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables. » La France peut subir les coups de la force, elle ne peut sanctionner ses arrêts.

(Applaudissements à gauche.) » III. — L'Europe ne peut permettre ni ratifier Tabandon de TAlsace et de la Lorraiie. » Gardiennes des règles de la juslice et du droit des gens, les nations civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d'être, à leur tour, victimes des attentats qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau ; elle ne peut rester sourde aux protestations répétées des populations menacées ; elle doit à sa propre conservation d'interdire de pareils abus de la force. Elle sait d'ailleurs que Tunité de la France est, aujourd'hui comme dans le passé, une garantie de Tordre général du monde, une barrière contre Tesprit de conquête et d'invasion. HISTOIRE » La paix faite au prix d'une cession de territoire ne serait qu'une trêve ruineuse et non une paix définitive.

Elle serait pour tous une cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lor rains, nous serions prêts à recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout instant. » En résumé, TAlsace et la Lorraine protestent hautement contre toute cession. La France ne peut la consentir, TEurope ne peut la sanctionner. » En foi de quoi, nous prenons nos concitoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, vote ou plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de Tétranger de toutou parlie de nos provinces de TAlsace et de la Lorraine. » Nous proclamons, par les présentes, à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous les usurpateurs. » Cette lecture, souvent interrompue par les applaudissements, souleva une grande émotion, qui fut à son comble lorsque M. Keller adjura ses collègues d'opposer avec décision la force morale à la force brutale. « Chacun désire la paix, mais une paix durable, c'est-à-dire basée sur la justice ; j'adjure donc la Chambre de proclamer son inviolable attachement à TAhsace et à la Lorraine. » — « Nous vous ten lous la main, dit-il en ter minant, ne nous refusez pas la vôtre. » Tous les députés émus se lèvent; on applaudit, et Ton vole Turgence par acclamation.

M. Grévy propose le renvoi au lendemain dans les bureaux, M. Henri Rochefort demande Tenvoi immédiat aux bureaux. La Chambre semble préférer le renvoi au lendemain, lors [ue M. Thiers intervient et prend la parole. Un silence absolu s'établit. « II s'agit, dit M, Thiers, de savoir si la Chambre donne à ses négocia teurs un mandat impératif, ou si elle leur laissera la liberté de négocier. Du fond du cœur je partage les sentiments que Thonorable M. Keller vient d'expriuier. II importe, d'ailleurs, que dans une circonstance aussi grave la Chambre prenne le seul parti qui convienne à sa dignité. Or, dans ma pensée, tout ajournement serait plus qu'inopporluu, ce serait en Tespèce une véritable puérilité. Ce n'est pas demain, c'est immédiatement qu'il faut examiner la proposition et se prononcer; la Chambre ne doit pas se retran cher derrière le gouvernement qu'elle constituera.

II faut qu'elle décide elle-même, dans la plénitude de son droit et de sa responsabilité, et il faut qu'on sache ce qu'elle veut. Quant à moi, ayant consacré toute ma vie à mon pays, je suis prêt à lui consacrer encore tous mes efforts, tout mon dévouement; mais il importe que la Chambre vide cette question. Allons donc lout de suite dans nos bureaux, et tout de suite, sans attendre vingt quatre heures, disons ce que nous voulons. » M. Grévy consulle la Chambre, qui décide qu'elle suivra Tavis de M. Thiers; la séance est suspendue et chacun se rend dans les bureaux. M. Thiers ebt très-entouré; il a exprimé l'opinion que TAssemblée ne pouvait ni ne devait affirmer la paix ou la guerre; que Tadoption sur la proposition Keller ce serait la guerre quand même, son rejet la paix à tout prix; que, suivant lui, le meilleur serait que la commission chargée d'examiner cette proposition témoignât les sympathies les plus vives aux populations de TEst et prît acte de la proposition en s'en remettant aux négociateurs qui seront chargés de traiter avec les Prussiens.

L'opinion de M. Thiers prévalut, et la commission (1) fit connaître ses conclusions par Torgane de son rapporteur, M. Beulé. A Tunanimité, moins une voix, la commission substituait à la proposition Keller la résolution suivante : « L'Assemblée nationale, en accueillant avec la plus vive sympathie la » déclaration de M. Keller et de ses collègues de TAlsace et de la Lorraine, » s'en remet à la sagesse et au patriotisme des négociateurs. » Cette résolution fut adoptée par la Chambre à une grande majorité. C'était en quelque sorte le vote anticipé de la paix. Immédiatement après ce vote, M. Victor Lefranc, rapporteur de la com mission relative à la proposition de la nomination de M. Thiers comme chef du pouvoir exécutif, monta à la tribune, et rendit compte de ce qui s'était passé dans les bureaux. « Les questions les plus graves, dil-il, ont été abordées.

Là, aussi bien que dans le sein de la commission, la question a été examinée avec la rapidité qu'exige la situation actuelle. La discussion n'a pas été moins com plète pour cela. Elle a été surtout d'une netteté absolue. Nous nous sommes souvenus d'ailleurs que le mandat donné à TAssemblée par le pays élait un mandat de concorde. La commission a donc dû examiner la question avec une énergie aussi grande que notre patriotisme. Elle a trouvé que nous (1) Cette commission était composée de MM. Thiers, président; Beulé, secrétaire-rapporteur; Brame; Ernest Picard; Ancel; baron Laurenceau; amiral Jauréguiberry, Jules Favre; de Cumont; d'Aurelles de Paladines; Rethmont; Louis Blanc; Jules Simon; Emmanuel Aragoi Ricard. ■ HISTOIRE avions des devoirs avec des sacrifices mutuels à accorder dans ce but même, et que nous devions nous réunir dans Tunanimité de raison qui vaut encore mieux que Tenthousiasme. » Rien n'a été changé dans le texte de la proposition.

La voici comme nous vous la soumettons : « L'Assemblée nationale, dépositaire de Tautorité souveraine de la nation, » en attendant qu'il soit statué sur les institutions de la France, considérant » qu'il importe de pourvoir au gouvernement actuel du pays et à la conduite » des affaires, décrète : » M. Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République fran » çaise. II exercera ses fonctions sous le contrôle de Tautorité de TAssem » blée nationale et avec le concours des ministres qu'il aura choisis et qu'il » présidera. » Puis M. Lefranc, rappelant sommairement les titres de M. Thiers à la haute fonction pour laquelle il était désigné, terminait en disant : « Que la France tout entière s'unisse dans la pensée de cette Assemblée, et elle pourra accomplir tous les devoirs que lui imposent son passé, son présent et son avenir. » (Applaudissements prolongés et répétés.)

M. Louis Blanc, au nom de Textrème gauche, protesta contre les termes du rapport, qui lui semblaient n'admeltre la République qu'à titre provi soire (1). La Chambre, à la presque unanimité, dit le compte-rendu officiel, adopta les conclusions du rapport. M. Thiers était désormais le chef de la République française. Immédiatement après le vote de TAssemblée, les ambassadeurs d'Au triche, d'Angleterre et d'Italie vinrent, au nom de leurs gouvernements, apporter la reconnaissance du gouvernement que la France venait de se donner. Les jours suivants, ce fut le tour des ambassadeurs des aulres puissances. La République existait de fait comme de droit. Au lendemain de sa nomination, M. Thiers remercia TAssemblée de son vote, par la lettre suivante que lut le président : (1) C'est probablement ce passage du rapport: t Considérant qu'il importe, en attendant î qu'il soit statué sur les institutions de la France, de pourvoir, etc.. » qui provoqua la pro testation de M. Louis Blanc. « Bordeaux, 18 février 1871. » Le président, chef du pouvoir exécutif de la République française, au président de TAssemblée nationale. » Monsieur le président, » Je ne puis avoir de meilleur interprète que vous-même auprès de TAssemblée des représentants du pays » Je vous prie de leur faire agréer Texpression de ma gratitude pour la confiance dont ils m'ont honoré en mème temps que Tassurance du dévouement absolu que j'apporterai à T accomplissement de ma lâche. » J'aurais voulu aller moi-même aujourd'hui à la Chambre.

Cela m'esl impossi ble. Mais demain, avec les membres du gouvernement, j'irai vous porter Texpres sion des sentiments dont je vous prie d'êlre Tinterprète auprès de la Chambre. » Le président, chef du pouvoir exécutif de la République française. » Thiers. » La haute fonction à laquelle venait d'être appelé M. Thiers était tellement prévue, qu'elle n'étonna personne. Les monarchistes en donnant leurs voix à M. Thiers n'avaient fait aucun sacrifice, il y avait dans leur vote une arrière-pensée qui leur permettait d'espérer que le président tirerait les marrons du feu en leur faveur. Les républicains seuls avaient prouvé leur bonne foi en confiant le pouvoir à un homme évidemment éminent, dont personne ne songeait à nier la compétence, mais dont le passé monarchiste pouvait leur inspirer quelque défiance.

Aussi, au premier moment, le parli républicain éprouva quelque antipa thie envers l'ancien ministre de Louis-Philippe. Cela se traduisit par quel ques articles dans les journaux même les plus modérés. Un exemple entre autres : un journal sincèrement républicain, organe de la bourgeoisie, le National, dans un article du à la plume de M. Rousset, son rédacteur en chef, expliquait ainsi les méfiances que soulevait la nomination de M. Thiers : « On sait d'où est parti M. Thiers ; c'est bien le véritable homme de ses œuvres; la première édition de son Histoire de la Révolution française laissera sur son front une marque indélébile que n'auront pu effacer ni amoindrir les masques di vers qui ont passé sur ce front. » M. Thiers, par cette œuvre et par sa collaboration au premier, au grand National, à ce modèle inimitable du vrai libéralisme et du républicanisme sincère HISTOIRE et convaincu, M. Thiers a largement contribué au renversement de la branche aînée de la dynastie ramenée par Tinvasion étrangère. » C'est parce que M. Thiers avait au début de sa carrière politique de tels états de service, que ses défections ambitieuses ont fait davantage saigner le cœur de ses amis, ont permis de mettre plus en doute sa probité politique. » Mais ce qui nous a plus particulièrement éloignés de M. Thiers, ce qui nous a prouvé que cet homme d'État manquait de convictions, c'est la conduite du vieux voltairien allant pactiser avec le pape ; c'est la vue d'un de ces fils du libéralisme allant se retremper dans le principe dé l'aulorité absolue; c'esl cette conversion n'-iyant d'autre mobile que le dépit d'une ambition déçue. * Voilà pourquoi nous avions perdu toute foi en 11.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…