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L’Homme et la Terre

Élisée Reclus · 1905 · Free in the US

934,651 words · about 65 h 27 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1905 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Homme_et_la_Terre&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Élisée Reclus
Language
French
Published
1905
Length
934,651 words · about 65 h 27 min
Sections
139 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (139)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 5 min
  3. I under 1 min
  4. 01 about 39 min
  5. 02 about 1 h 29 min
  6. 03 about 48 min
  7. 04 about 1 h 25 min
  8. 05 about 1 h 19 min
  9. 06 about 40 min
  10. IDX under 1 min
  11. A about 3 min
  12. B about 2 min
  13. C about 2 min
  14. D about 1 min
  15. E about 1 min
  16. F about 1 min
  17. G about 2 min
  18. H about 1 min
  19. IJ about 1 min
  20. KL about 2 min
  21. M about 2 min
  22. N about 1 min
  23. O about 1 min
  24. P about 2 min
  25. QR about 1 min
  26. S about 2 min
  27. T about 2 min
  28. UV about 1 min
  29. WZ about 1 min
  30. LCA about 1 min
  31. TGR about 3 min
  32. 01 about 1 h 33 min
  33. 02 about 27 min
  34. 03 about 1 h 11 min
  35. 04 about 53 min
  36. 05 about 1 h 6 min
  37. 06 about 1 h 40 min
  38. 07 about 23 min
  39. 08 about 1 h 49 min
  40. 09 about 58 min
  41. 10 about 1 h 53 min
  42. 11 about 1 h 35 min
  43. 12 about 1 h 51 min
  44. 13 about 23 min
  45. IDX under 1 min
  46. A about 12 min
  47. B about 6 min
  48. C about 7 min
  49. D about 4 min
  50. EF about 5 min
  51. G about 4 min
  52. H about 5 min
  53. IJ about 4 min
  54. K about 5 min
  55. L about 3 min
  56. M about 9 min
  57. NO about 5 min
  58. P about 7 min
  59. QR about 3 min
  60. S about 9 min
  61. T about 6 min
  62. UV about 2 min
  63. WZ about 2 min
  64. LCA about 5 min
  65. TGR about 8 min
  66. 01 about 1 h 4 min
  67. 02 about 1 h 43 min
  68. 03 about 28 min
  69. 04 about 51 min
  70. 05 about 1 h 15 min
  71. 06 about 1 h 9 min
  72. 07 about 1 h 34 min
  73. 08 about 1 h 25 min
  74. 09 about 58 min
  75. 10 about 55 min
  76. 11 about 58 min
  77. 12 about 1 h 5 min
  78. 13 about 1 h 19 min
  79. 14 about 1 h 31 min
  80. 15 about 1 h 16 min
  81. 16 about 1 h 16 min
  82. 17 about 1 h 4 min
  83. 18 about 56 min
  84. 19 about 52 min
  85. 20 about 1 h 12 min
  86. IDX under 1 min
  87. A about 13 min
  88. B about 9 min
  89. C about 11 min
  90. D about 4 min
  91. EF about 9 min
  92. G about 6 min
  93. H about 5 min
  94. IJ about 6 min
  95. K about 3 min
  96. L about 7 min
  97. M about 11 min
  98. N about 4 min
  99. O about 3 min
  100. P about 9 min
  101. QR about 6 min
  102. S about 12 min
  103. T about 7 min
  104. UV about 5 min
  105. WZ about 3 min
  106. LCA about 6 min
  107. TGR about 8 min
  108. 01 about 46 min
  109. 02 about 44 min
  110. 03 about 1 h 25 min
  111. 04 about 1 h 21 min
  112. 05 about 1 h 22 min
  113. 06 about 1 h 36 min
  114. 07 about 1 h 6 min
  115. 08 about 1 h 37 min
  116. 09 about 1 h 17 min
  117. 10 about 56 min
  118. 11 about 1 h 21 min
  119. 12 about 53 min
  120. IDX under 1 min
  121. A about 7 min
  122. B about 5 min
  123. C about 6 min
  124. D about 2 min
  125. EF about 4 min
  126. GH about 6 min
  127. IJK about 5 min
  128. L about 4 min
  129. M about 6 min
  130. NO about 4 min
  131. P about 4 min
  132. QR about 3 min
  133. S about 6 min
  134. T about 4 min
  135. UV about 2 min
  136. WZ about 2 min
  137. LCA about 4 min
  138. TGR about 6 min
  139. Postface about 2 min

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Front matter

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Préface

Il y a quelques années, après avoir écrit les dernières lignes d’un long ouvrage, la Nouvelle Géographie universelle, j’exprimais le vœu de pouvoir un jour étudier l’Homme dans la succession des âges comme je l’avais observé dans les diverses contrées du globe et d’établir les conclusions sociologiques auxquelles j’avais été conduit. Je dressai le plan d’un nouveau livre où seraient exposées les conditions du sol, du climat, de toute l’ambiance dans lesquelles les événements de l’histoire se sont accomplis, où se montrerait l’accord des Hommes et de la Terre, où les agissements des peuples s’expliqueraient, de cause à effet, par leur harmonie avec l’évolution de la planète.

Ce livre est celui que je présente actuellement au lecteur.

Certes, je savais d’avance que nulle recherche ne me ferait découvrir cette loi d’un progrès humain dont le mirage séduisant s’agite sans cesse à notre horizon, et qui nous fuit et se dissipe pour se reformer encore. Apparus comme un point dans l’infini de l’espace, ne connaissant rien de nos origines ni de nos destinées, ignorant même si nous appartenons à une espèce animale unique ou si plusieurs humanités sont nées successivement pour s’éteindre et encore, nous aurions mauvaise grâce à formuler des règles d’évolution à l’inconnu, à battre le brouillard dans l’espérance de lui donner une forme précise et définitive.

Non, mais nous pouvons du moins, dans cette avenue des siècles que les trouvailles des archéologues prolongent constamment en ce qui fut la nuit du passé, nous pouvons reconnaître le lien intime qui rattache la succession des faits humains à l’action des forces telluriques : il nous est permis de poursuivre dans le temps chaque période de la vie des peuples correspondant au changement des milieux, d’observer l’action combinée de la Nature et de l’Homme lui-même, réagissant sur la Terre qui l’a formé.

L’émotion que l’on éprouve à contempler tous les paysages de la planète dans leur variété sans fin et dans l’harmonie que leur donne l’action des forces ethniques toujours en mouvement, cette même douceur des choses, on la ressent à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d’infortune, mais tous également en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos. Et, de même que la surface des contrées nous déroule sans fin des sites de beauté que nous admirons de toute la puissance de l’être, de même le cours de l’histoire nous montre dans la succession des événements des scènes étonnantes de grandeur que l’on s’ennoblit à étudier et à connaître. La géographie historique concentre en drames incomparables, en réalisations splendides tout ce que l’imagination peut évoquer.

À notre époque de crise aiguë, où la société se trouve si profondément ébranlée, où le remous d’évolution devient si rapide que l’homme, pris de vertige, cherche un nouveau point d’appui pour la direction de sa vie, l’étude de l’histoire est d’un intérêt d’autant plus précieux que son domaine incessamment accru offre une série d’exemples plus riches et plus variés. La succession des âges devient pour nous une grande école dont les enseignements se classent devant notre esprit et même finissent par se grouper en lois fondamentales.

La première catégorie d’événements que constate l’historien nous montre comment, par l’effet d’un développement inégal chez les individus et dans les sociétés, toutes les collectivités humaines, à l’exception des peuplades restées dans le naturisme primitif, se dédoublent pour ainsi dire en classes ou en castes, non seulement différentes, mais opposées d’intérêts et de tendances, même franchement ennemies dans toutes les périodes de crise. Tel est, sous mille formes, l’ensemble de faits que l’on observe en toutes les contrées de l’univers, avec l’infinie diversité que déterminent les sites, les climats et l’écheveau de plus en plus entremêlé des événements.

Le deuxième fait collectif, conséquence nécessaire du dédoublement des corps sociaux, est que l’équilibre rompu d’individu à individu, de classe à classe, se balance constamment autour de son axe de repos : le viol de la justice crie toujours vengeance. De là, d’incessantes oscillations. Ceux qui commandent cherchent à rester les maîtres, tandis que les asservis font effort pour reconquérir la liberté, puis, entraînés par l’énergie de leur élan, tentent de reconstituer le pouvoir à leur profit. Ainsi des guerres civiles, compliquées de guerres étrangères, d’écrasements et de destructions, se succèdent en un enchevêtrement continu, aboutissant diversement, suivant la poussée respective des éléments en lutte. Ou bien les opprimés se soumettent, ayant épuisé leur force de résistance : ils meurent lentement et s’éteignent, n’ayant plus l’initiative qui fait la vie ; ou bien c’est la revendication des hommes libres qui l’emporte, et, dans le chaos des événements, on peut discerner de véritables révolutions, c’est-à-dire des changements de régime politique, économique et social, dus à la compréhension plus nette des conditions du milieu et à l’énergie des initiatives individuelles.

Un troisième groupe de faits, se rattachant à l’étude de l’homme dans tous les âges et tous les pays, nous atteste que nulle évolution dans l’existence des peuples ne peut être créée si ce n’est par l’effort individuel. C’est dans la personne humaine, élément primaire de la société, qu’il faut chercher le choc impulsif du milieu, destiné à se traduire en actions volontaires pour répandre les idées et participer aux œuvres qui modifieront l’allure des nations. L’équilibre des sociétés n’est instable que par la gêne imposée aux individus dans leur franche expansion. La société libre s’établit par la liberté fournie dans son développement complet à chaque personne humaine, première cellule fondamentale, qui s’agrège ensuite et s’associe comme il lui plaît aux autres cellules de la changeante humanité. C’est en proportion directe de cette liberté et de ce développement initial de l’individu que les sociétés gagnent en valeur et en noblesse : c’est de l’homme que naît la volonté créatrice qui construit et reconstruit le monde.

La « lutte des classes », la recherche de l’équilibre et la décision souveraine de l’individu, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l’étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu’on puisse leur donner le nom de « lois ». C’est déjà beaucoup de les connaître et de pouvoir diriger d’après elles sa propre conduite et sa part d’action dans la gérance commune de la société, en harmonie avec les influences du milieu, connues et scrutées désormais. C’est l’observation de la Terre qui nous explique les événements de l’Histoire, et celle-ci nous ramène à son tour vers une étude plus approfondie de la planète, vers une solidarité plus consciente de notre individu, à la fois si petit et si grand, avec l’immense univers.

I

ÉLISÉE RECLUS

01

ORIGINES

La succession des âges est pour nous la grande école.

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. — ORIGINES ANIMALES DE L’HOMME NEGRITOS ET PYGMÉES. — SÉJOURS DE L’HOMME ANCESTRAL

Les traits de la surface planétaire indiquent l’effet des actions cosmiques auxquelles le globe a été soumis pendant la série des temps.

Les continents et les îles qui surgirent des profondeurs de la mer et l’Océan lui-même, avec ses golfes, les lacs et les fleuves, toutes les individualités géographiques de la Terre en leur variété infinie de nature, de phénomènes et d’aspect portent les marques du travail incessant des forces toujours à l’œuvre pour les modifier. À son tour, chacune de ces formes terrestres est devenue, dès son apparition, et continue d’être, dans tout le cours de son existence, la cause secondaire des changements qui se produisent dans la vie des êtres nés de la Terre. Une histoire, infinie par la suite des vicissitudes, s’est ainsi déroulée d’âge en âge sous l’influence des deux milieux, céleste et terrestre, pour tous les groupes d’organismes, végétaux et animaux, que font germer la mer et le sol nourricier. Quand l’homme naquit, après le cycle immense d’autres espèces, son développement se trouvait déjà projeté dans l’avenir par la forme et le relief des contrées dans lesquelles ses ancêtres animaux avaient vécu.

Vue de haut, dans ses rapports avec l’Homme, la Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le temps. Herder, parlant de la physiologie, ne nous a-t-il pas déjà dit qu’elle est l’anatomie agissante ? Ne peut-on dire également que l’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même ?

Relativement à l’apparition de l’humanité sur la Terre s’agitent bien des questions qui n’ont point été résolues encore. Notre provenance du monde animal nous rattache-t-elle à un ou plusieurs types ancestraux ? Des deux hypothèses, le monogénisme et le polygénisme, laquelle est, sinon la vraie, du moins la mieux corroborée par l’ensemble des faits déjà connus ? On nous dit bien que « toute cette scolastique est du passé, maintenant que le darwinisme a mis tout le monde d’accord », mais qu’importe, si le conflit renaît sous d’autres noms et si l’on vient à nous parler de « races » considérées comme pratiquement irréductibles ?

Une tendance naturelle à tout individu est de se contempler comme un être absolument à part dans l’ensemble de l’univers. Le sentiment intime de sa vie propre, la plénitude de sa force personnelle ne lui permettant point de voir dans les autres des égaux, il se croit favorisé du hasard ou des dieux. Mais les nécessités de l’existence le rattachant au groupe de la famille, puis à celui du clan ou de la tribu, il ne peut se figurer non plus son origine comme absolument indépendante du cercle des proches, à moins que l’orgueil de la souveraineté n’en fasse une divinité, telle que s’imaginèrent l’être les Alexandre et les Césars. Il se résigne donc à partager avec les siens, mais avec les siens seulement, une origine collective : chaque tribu se crée, en ses imaginations premières, une descendance bien distincte. Dans les premiers âges, tels que nous les ont conservés, avec une certaine ressemblance, les populations les plus anciennes, l’homme professe instinctivement le polygénisme ; mais, de toutes les espèces diverses, il en est une, la sienne, qu’il tient, en toute naïveté et tout orgueil, pour la race humaine par excellence.

Certainement, la liste des noms de peuplades et de peuples se compose principalement de mots ayant pour signification primitive le sens « Homme », dans une acception exclusive, comme si tous les autres groupes d’individus à face humaine n’avaient été, aux yeux des êtres d’élection, qu’un amas informe appartenant à quelque animalité secondaire. Même, lorsque les appellations ethniques ont une signification spéciale due au pays, à la provenance ou à quelque trait particulier, ces appellations perdent leur sens originaire pendant le cours des siècles, pour prendre, dans la pensée de ceux qui les portent, une valeur exceptionnelle, unique, vraiment divine. Il n’est pas de sauvages — et, à cet égard, quelle nation peut se dire complètement dégagée de la sauvagerie première ? — il n’est pas de sauvages qui ne regardent les peuples d’alentour du haut de leur dignité de « peuple élu ».

Mais l’isolement ne peut durer, et, par la suite des événements, alliances et relations de commerce, guerres et traités, les hommes ont appris qu’ils appartiennent, sinon à une même race, du moins à un groupement d’êtres qui se ressemblent d’une manière intime et que des traits essentiels, tels que la station droite, l’usage du feu, la langue articulée, distinguent nettement de tous les autres animaux. Même, en des moments de détresse commune, et le plus souvent de sexe à sexe par l’instinct d’amour, la fraternité naquit entre gens de tribus différentes ; puis, lorsque de grandes civilisations eurent mis en contact toute une partie considérable de l’humanité, comme dans l’Inde, au temps du Buddha, et pendant la période de l’œcumène grecque et latine, sous les Antonins, l’idée de l’unité humaine se répandit : même en se haïssant, les fils de la Terre commune se glorifièrent d’appartenir à une seule et unique descendance ; la monogénie trouva ses apôtres. Comme document de transition entre les deux théories nettement contraires, monogéniste et polygéniste, le livre de la Genèse, d’ailleurs issu de multiples origines légendaires, peut être cité en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse, puisqu’il raconte la création d’un Adam qui fut le « dominateur de tous les animaux vivant sur la terre », et que, d’autre part, il fait allusion aux hommes qui peuplaient les campagnes lors d’un premier meurtre du frère par le frère. Depuis lors, la morale humaine, dans sa pratique générale, n’a cessé de comporter une contradiction analogue à celle que les chrétiens trouvent dans leur livre sacré.

Si grand que soit l’orgueil de la race pure chez les peuplades qui s’étudient à éviter tout contact avec les autres hommes, et dans les familles aristocratiques modernes qui prétendent au « sang bleu », le fait est que, dans le torrent circulatoire de l’humanité, mêlant les tribus de remous en remous comme les eaux d’un fleuve, la « miscégénation », c’est-à-dire le mélange des races, s’est opérée d’un bout du monde à l’autre. D’après les rabbins du moyen âge, l’homme, créé de l’argile vive, avait été formé de sept espèces de terres, ce qui signifiait sans doute qu’il comprenait en lui les descendants de toutes couleurs, tous les membres de l’humanité future. De même, l’homme actuel contient en soi les types qui l’ont précédé, car en toute race mélangée l’atavisme garde ses droits.

On pourrait imaginer qu’une tribu enfermée dans quelque prison de rochers soit restée pure de tout croisement, mais dès qu’il y eut contact il y eut mélange. En fait, tous les hommes sont de races mêlées ; même les types les plus opposés, le noir et le blanc, se sont unis depuis des siècles en composés ethniques nouveaux, ayant gardé plus ou moins fidèlement les caractères distinctifs qui en font des individualités collectives, méritant un nom spécial. De génération en génération, le mélange des races s’accomplit très diversement ; ici, d’une manière insensible, pendant la paix ; là, brusquement, avec violence, pendant la guerre ; mais toujours l’œuvre se poursuit. C’est en vain que tel ou tel patriote essaie de contester le mélange de race à race : chaque homme, même le plus fier de la pureté de son sang, a des millions et des millions d’aïeux, parmi lesquels les types les plus divers sont représentés. Aussi les anthropologistes qui se hasardent à sérier le genre humain en « races » distinctes, soit qu’ils croient réellement à des origines polygéniques soit que, par un classement plus ou moins acceptable, ils veuillent faciliter l’étude de l’Homme, sont amenés à de singuliers écarts, suivant l’importance spéciale qu’ils donnent à tel ou tel élément différentiel : couleur de la peau, stature, membres et squelette, forme et dimensions du crâne, aspect de la chevelure, langage et caractères moraux.

Ainsi, tandis que Blumenbach divise l’humanité en blancs, jaunes, rouges, olivâtres et noirs, que Virey compte seulement deux races, que Topinard en énumère seize, puis dix-neuf, que Nott et Gliddon en distinguent huit, divisées en soixante-quatre familles, Hæckel déroule une série de trente-quatre races et Deniker, admirablement muni des mensurations qu’ont rapportées de tous les coins du monde les savants voyageurs modernes, classe avec soin vingt-neuf races diverses, formant dix-sept groupes ethniques ; mais il reste un doute pour beaucoup de représentants de l’humanité et l’on se demande s’il est possible de les faire entrer dans l’une ou l’autre de ces diverses catégories.

Nous savons maintenant que toutes ces constructions, si ingénieuses qu’elles soient, sont des édifices changeants. Depuis Darwin, l’ancienne théorie des espèces, d’après laquelle certaines formes seraient définitivement fixées, sans mélange possible avec d’autres types d’une origine différente, est renversée. Faite uniquement pour s’accommoder aux choses présentes, l’idée de l’espèce change suivant les naturalistes : chacun embrasse dans sa conception un ensemble de formes plus ou moins étendu. Ainsi, quelle est l’espèce mère du chien ? Faut-il y voir un loup, un renard, un chacal, une hyène ou bien encore d’autres formes primitives, que la domestication et un genre de vie différent ont graduellement modifiées et développées en d’innombrables variétés ? Le fait est que loups et chacals se croisent avec les chiens et donnent naissance à des individus dont la race se maintient et se recroise à l’infini ; d’autre part, les chiens, redevenus sauvages, reprennent, suivant les pays, des formes qui les rapprochent du loup, du chacal ou du renard. Où commence l’espèce immuable entre des limites absolues ? Où la variété avec ses modifications incessantes ? On ne sait.

Et ces difficultés qui se présentent dans la question de l’espèce canine existent aussi pour d’autres animaux, domestiqués ou non ; elles existent pour l’homme, chez lequel l’écart moyen de l’Homo europæus à l’Homo alpinus est plus grand que celui qui différencie les diverses espèces de canidés. Malgré les innombrables exemples de « miscégénation », qui, aux États-Unis, scandalisent grandement les fils des anciens propriétaires d’esclaves, faut-il considérer les nègres comme une espèce ou une sous-espèce distincte de la race dite « caucasienne », ou bien faut-il voir en eux une simple variété de la grande espèce humaine ?

Et si nègres et blancs doivent être embrassés en une même humanité d’origine, que dire des « » de Luzon, des Andamènes et des nains épars dans le continent d’Afrique ? Les nègres eux-mêmes voient dans les Akka, les Ba-Binga, les Ba-Bongo des êtres d’une autre espèce, et les blancs altiers les regardent un peu comme des espèces de singes à forme humaine. Diverses tribus s’étiolent et disparaissent, peut-être par l’absence de tout croisement : tel serait le cas pour les nains des bords de la Sangha. Mais il est certain qu’entre d’autres peuplades de pygmées et des tribus d’Africains bien proportionnés, des mélanges de sang ont lieu. Donaldson Smith nous dit que les nains occupant naguère toute la région qui s’étend au nord des lacs Stéphanie et Rudolf ont perdu leur type originaire par l’effet de mariages avec des tribus de haute stature et que les Dume actuels sont un simple reliquat de l’ancienne race. De même, les Oua-Tua (Wat-wa) de la région du lac Kivu, les « Fils de l’Herbe », petits hommes que certains nègres, les Oua-Hutu, par exemple, regardent avec aversion, sont acceptés par d’autres, par les Oua-Tussi notamment, comme de « grands amis », et les deux races s’entremêlent volontiers. Les femmes pygmées de l’Uganda sont heureuses de s’attacher à des nègres de grande taille (Johnston).

Il est aussi très probable que les pygmées dont on retrouve les ossements mélangés à ceux des hommes de grandes races en quelques cavernes d’Europe et en tant de huacas péruviennes ont disparu par l’effet des croisements et furent absorbés graduellement dans la masse générale des populations ambiantes : ils sont revenus à l’espèce.

Certains anatomistes qui étudient le squelette au point de vue du transformisme, c’est-à-dire comme un appareil façonné lentement, de génération en génération, par un travail d’accommodement au milieu et de perfectionnement, constatent par l’étude comparée des différents types que les races humaines actuelles ne paraissent pas être dérivées les unes des autres par une sorte de gradation hiérarchique, mais doivent être considérées plutôt comme des rameaux parallèles, remontant vraisemblablement à un ancêtre commun, d’origine antérieure même aux quadrumanes ; il faudrait voir peut-être dans ce type primitif un descendant des marsupiaux, issus eux-mêmes des monères par des ancêtres amphibies.

Mais sachons nous borner. N’essayons pas de remonter par la pensée jusqu’aux époques si éloignées de nous où l’homme, issu de l’animalité primitive, constitua l’espèce ou les races humaines. Arrêtons-nous à la période où nos ancêtres, accomplissant leur plus grande conquête, avaient appris à moduler leurs cris, inarticulés jadis, et à transformer leurs et glapissements en un véritable langage. Eh bien, à ce grand tournant de l’histoire, les nations étaient constituées en groupes absolument distincts, et les langues qui prirent corps se donnèrent des radicaux d’origines tout à fait diverses, suivant un génie propre pour la formation et l’accent des mots, pour la logique et le rythme de la phrase.

Les dialectes aryens, sémitiques, ouraliens, berbères, bantou, algonquins sont mutuellement irréductibles : ce sont les parlers de peuplades qui, à l’époque où leur langue se délia, se trouvaient en des milieux tout à fait différents, constituaient en réalité des espèces ou des humanités à part. En datant de ces temps anciens l’histoire des hommes, on peut dire qu’elle commence par le polygénisme. Alors, les nations éparses sur la Terre ne pouvaient avoir aucune conscience de leur unité. Autant de groupes glossologiques, autant de mondes humains mutuellement étrangers. Voici donc quel est, pour l’histoire de l’humanité, le point de départ certain dans la succession des temps : la naissance polygénique, en diverses parties de la Terre, de langages irréductibles correspondant à divers modes de sentiment et de pensée.

Combien de ces parlers naquirent ainsi, et quelle fut la durée du cycle pendant lequel les divers ancêtres des hommes actuels acquirent cette faculté capitale, condition première de l’être humain tel que nous le comprenons aujourd’hui ? On ne peut le savoir, et d’ailleurs il est certain que, dans la lutte pour l’existence, nombre de ces langues primitives ont disparu ; quant à celles qui persistent, l’inventaire n’en est pas encore terminé ; on n’a guère classé méthodiquement que les groupes de dialectes parlés par les nations principales. Il reste à étudier et à fixer avec précision la place de toutes les séries de formes verbales usitées par les diverses peuplades du monde entier. Cependant, on peut essayer de dresser des cartes glossologiques provisoires qui, tout en constatant l’état actuel de la polygénie linguistique, témoignent aussi des prodigieuses conquêtes accomplies par les langues envahissantes.

Par delà ces âges qui virent la naissance intellectuelle de l’homme véritable, l’être que l’usage de la parole devait faire progresser si merveilleusement n’était en réalité qu’un animal, ne se faisant comprendre que par des gestes, des jappements et des miaulements à ceux de nos amis le chien, et le chat, les candidats à l’humanité les plus rapprochés de nous.

Toute cette période antique, à laquelle on pourrait donner le nom de « pro-lalie » ou « avant-langage », peut être considérée comme antérieure à l’humanité spéciale : l’Homme ne constitua l’espèce nouvelle qu’en cessant d’être alalus.

L’étude des formes animales qui nous rattachent aux quadrupèdes et aux reptiles appartient à l’ère pré-humaine, caractérisée par plusieurs espèces d’anthropoïdes (Dryopithecus, Pliohylobates, Anthropodus, Paleopithecus, Gryphopithecus, Oreopithecus), et surtout par le Pliopithecus antiquus, dont on a trouvé un fragment de mâchoire près de Sansan, dans la vallée du Gers, et qui semble être l’animal le plus voisin de l’homme que l’on connaisse ; de là, sans doute, cette répugnance instinctive que nous avons pour le singe : nous nous reconnaissons trop en lui. Le vieil Ennius l’a dit :

Peut-être le pithécanthrope fossile que le médecin Eug. Dubois a découvert, en 1894, dans les cendres volcaniques du quaternaire ancien de Java, près de Trinil, en compagnie d’animaux fossiles, dont quelques-uns appartenaient à des genres aujourd’hui disparus, fut-il l’intermédiaire cherché, l’ « anneau manquant de la chaîne » unissant l’homme à ses ancêtres du monde animal : par son attitude et par sa taille (1,657), qui est celle de l’homme moyen, par son crâne, dont la capacité (900 à centimètres cubes) dépasse de près d’une moitié la plus forte contenance cérébrale des crânes appartenant aux plus grands anthropoïdes connus, le pithécanthrope paraît bien réellement faire partie de notre lignée humaine, en nous rattachant aux hylobates ou « gibbons », ceux des singes qui se rapprochent le plus de nous par la conformation et qui descendraient comme nous des mêmes ancêtres animaux.

D’après Manouvrier, il serait probable que ce « singe-homme », l’Homo javanensis, ne possédait pas le langage articulé, ce caractère le plus précieux de l’humanité proprement dite.

L’étroitesse frontale, qui se prolonge très loin sur le crâne de Trinil, permet de nier que la « circonvolution de Broca » ait été plus développée chez le pithécanthrope que chez les anthropoïdes. Près de Bahia, au Brésil, on aurait découvert dans un amas de coquilles un crâne humain à caractères très primitifs, que l’on a voulu rapprocher de la pièce de Trinil, mais dont l’âge n’a pas été suffisamment établi.

Ces trouvailles sembleraient indiquer que l’homme, sous sa forme actuelle, aurait pris naissance dans les régions de vie exubérante, où le soleil darde ses rayons les plus chauds et où la pluie tombe en averses très abondantes ; les variétés de négritos se sont développées aussi dans la zone équatoriale, patrie des grandes espèces anthropoïdes apparentées à l’homme.

À pareille éclosion, il fallait, semble-t-il, la nature tropicale en toute sa puissance productrice (Hæckel, Johnston). Si les hommes, en presque toutes les contrées, du moins en dehors des plaines, racontent que leurs premiers aïeux descendirent des hautes montagnes qui bornent leur horizon, ces légendes proviennent d’un pur effet d’optique.

Les fiers sommets qui se dressent en plein ciel, au-dessus des nuages, ne semblent-ils pas être la demeure des dieux, et n’est-ce pas aux pieds de ces divinités créatrices que le primate, animal privilégié, a dû voir en imagination la naissance de ses premiers parents ? ainsi chantait Lamartine. Non pas un « dieu tombé », car il monte plutôt, mais il se souvient de tout un infini. Issu de générations sans nombre, autres hommes ou anthropoïdes, animaux, plantes, organismes primaires, l’homme se remémore par sa structure tout ce que ses ancêtres ont vécu pendant la prodigieuse durée des âges. Il résume bien en lui tout ce qui le précéda dans l’existence, de même que, pendant sa vie embryonnaire, il présente successivement les formes diverses des organisations plus simples que la sienne. Ce n’est donc pas seulement dans les tribus sauvages qu’il faut essayer de retrouver l’homme ancien : c’est, aussi loin que possible, parmi ses aïeux, les animaux, là où rayonnent les premières lueurs de l’intelligence et de la bonté.

Les sociétés animales nous montrent, en effet, soit en germe, soit en état de réalisation déjà très avancée, les types les plus divers de nos sociétés humaines. Nous pouvons y chercher tous nos modèles. Dans leurs groupes si variés, nous trouvons ce même jeu des intérêts et des passions qui sollicitent et modifient incessamment notre vie et déterminent les allures progressives ou rétrogrades de la civilisation. Mais les manifestations de l’animal, plus naïves, moins complexes, dépourvues de l’enveloppe des phrases, des écrits, des légendes et des commentaires qui déguisent notre histoire, sont plus faciles à étudier, et l’observateur réussit à voir autour de soi les divers petits mondes dans la basse-cour, dans le hallier voisin, dans l’atmosphère et dans les eaux.

« Du temps que les bêtes parlaient », les hommes les comprenaient. Les êtres à deux et à quatre pattes, à peau lisse, à plumes et à écailles n’avaient point de secrets les uns pour les autres. L’entente était si complète que le peuple, supérieur aux philosophes par la juste, quoique subconsciente intelligence des choses, continua longtemps, continue encore çà et là de s’entretenir avec les animaux dans ces contes de fées qui constituent une part si importante de la littérature, même là plus importante de toutes, car elle est certainement la plus spontanée : elle ignore sa propre origine.

L’homme s’imagine volontiers qu’il est le « roi de la création », et ses religions mêmes partent de cette idée fondamentale. Cela se comprend : l’être qui voit tous les rayons converger dans son regard, toutes les apparences prendre une réalité dans son cerveau doit forcément se considérer comme étant au centre et au-dessus de tout : c’est par la longue réflexion, le contrôle incessant de la vie qu’il arrive à reconnaître la valeur et la place relative des êtres, ainsi que l’égalité virtuelle, dans l’évolution générale, de toutes les formes qui se développent à travers les âges.

L’homme ne peut même prétendre à la supériorité que lui donnerait le fait d’être l’œuvre la plus récemment éclose des forces naturelles en travail.

Depuis les époques éloignées, maintes espèces ont pu naître des actions physiques et physio-chimiques du milieu terrestre modifié ; l’on sait que, d’après Quinton, tout le monde des oiseaux appartiendrait, par sa formation, à une période postérieure à celle de l’homme. Enfin, parmi les espèces appartenant à des familles existant depuis les âges les plus lointains, plusieurs, en évoluant dans une voie différente de celle que l’homme a suivie, ne se meuvent-elles pas dans le sens d’une vie sociale qui certes n’est pas inférieure au chaos dans lequel se débattent les humains toujours en lutte ? Les fourmis, les abeilles, les castors, les chiens des prairies qui, sortis de leurs terriers, vivent en républiques heureuses, les grues, qui dessinent dans l’air bleu les deux traits nets de leur vol convergent, tous ces animaux ont aussi leur civilisation qui vaut peut-être bien la nôtre.

Si l’homme n’avait eu sous les yeux que les exemples donnés par ses compagnes les bêtes, s’il n’avait obtenu leur appui dans les luttes de l’existence, si d’autre part il ne s’était ingénié pour échapper aux animaux qui furent ses ennemis ou pour triompher d’eux, il ne serait resté qu’un bipède sauvage parmi les quadrupèdes, n’ayant d’autre bien que son héritage de bête, et nul progrès ne se serait accompli dans sa destinée ; peut-être eût-il succombé. D’ailleurs, il ne manque pas de contrées où, même de nos jours, l’homme n’a pu se maintenir contre ses rivaux dans la bataille de la vie.

Telles plantations dans le voisinage de restèrent désertes à cause des visites redoutées du tigre royal. En diverses parties de l’Afrique, des éléphants, s’ouvrant des chemins à travers les forêts en écrasant les branches sous leur large pied, dispersaient les indigènes effrayés ; mais voici que le blanc commence la guerre d’extermination contre l’animal à défenses d’ivoire. Dans le Guatemala, sur le versant du Pacifique, tels districts visités par les chauves-souris vampires ont dû être abandonnés par l’homme, impuissant à garder son bétail et menacé lui-même de mort, quand une ouverture de sa cabane donnait entrée au redoutable suceur de sang. Enfin, les infiniment petits, sans parler des microbes de l’air, sont parfois des adversaires auxquels le colon doit céder.

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