Front matter
LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE PARIS.— TYPOGRAPHIE LAHURE Rue de Fleurus, LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE PAR H. TAINE L'ANCIEN RÉGIME DEUXIÈME ÉDITION PAR] S LIBRAIRIE HACHETTE ET tí" 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN , 187 fi Croîts Jc (ìropriélí el Je traduction réstfi s A MESSIEURS LES ARCHIVISTES ET BIBLIOTHÉCAIRES DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE ET DES ARCHIVES NATIONALES EN TÉMOIGNAGE DE GRATITUDE ET DE RESPECT PRÉFACE. En 1849, ayant vingt-et-un ans, j'étais électeur et fort embarrassé; car j'avais à nommer quinze ou vingt députés, et de plus, selon l'usage français, je devais non seu lement choisir des hommes , mais opter entre des théories. On me proposait d'être royaliste ou républicain, dé mocrate ou conservateur, socialiste ou bonapartiste : je n'étais rien de tout cela, ni même rien du tout, et parfois j'enviais tant de gens convaincus qui avaient le bonheur d'être quelque chose.
Après avoir écouté les di verses doctrines, je reconnus qu'il y avait sans doute une lacune dans mon esprit. Des motifs valables pour d'au tres ne Tétaient pas pour moi; je ne pouvais compren dre qu'en politique on pût se décider d'après ses préférences. Mes gens affirmatifs construisaient une constitution comme une maison, d'après le plan le plus beau, le plus neuf ou le plus simple, et il y en avait plusieurs à l'étude, hôtel de marquis, maison de bourgeois, logement d'ouvriers, caserne de militaires, pha lanstère de communistes, et même campement, de sauvages. Chacun disait de son modèle : « Voilà la « vraie demeure de l'homme, la seule qu'un homme de « sens puisse habiter. » A mon sens, l'argument était l'ancien régime. a PRÉFACE. II faible : des goûts personnels ne me semblaient pas des autorités.
II me paraissait qu'une maison ne doit pas être construite pour l'architecte, ni pour elle-même, mais pour le propriétaire qui va s'y loger. — Demander lavis du propriétaire, soumettre au peuple français les plans de sa future habitation, c'était trop visiblement parade ou duperie : en pareil cas, la question fait tou jours la réponse, et d'ailleurs, cette réponse eût-elle été libre, la France n'était guère plus en état que moi de la donner; dix millions d'ignorances ne font pas un savoir. Un peuple consulté peut à la rigueur dire la forme de gouvernement qui lui plaît, mais non celle dont il a besoin ; il ne le saura qu'à l'usage ; il lui faut du temps pour vérifier si sa maison politique est com mode, solide, capable de résister aux intempéries, appropriée à ses mœurs, à ses occupations, à son caractère, à ses singularités, à ses brusqueries.
Chapitre I
Origine des privilèges. — I. Services et récompense du clergé. — II. Services et récompense des nobles. — III. Services et récompense du roi. En 1789, trois sortes de personnes, les ecclésiastiques, les nobles et le roi, avaient dans l'État la place éminente avec tous les avantages qu'elle comporte, autorité, biens, honneurs, ou, tout au moins, privilèges, exemptions, grâ ces, pensions, préférences et le reste. Si depuis long temps ils avaient celte place, c'est que pendant longtemps ils Lavaient méritée. En effet, par un effort immense et séculaire, ils avaient construit tour à tour les trois assises principales de la société moderne. I Des trois assises superposées, la plus ancienne et la plus profonde était l'ouvrage du clergé : pendant douze cents ans et davantage, il y avait travaillé comme archi tecte et comme manœuvre, d'abord seul, puis presque seul. — Au commencement, pendant les quatre premiers siècles, il avait fait la religion et l'Église : pesons ces deux mots pour en sentir tout le poids.
D'une part, dans un monde fondé sur la conquête, dur et froid comme une machine d'airain, condamné par sa structure même à détruire chez ses sujets le courage d'agir et l'envie de vivre, il avait annoncé « la bonne nouvelle, » promis cc le royaume de Dieu , » prêché la résignation tendre aux mains du Père céleste, inspiré la patience, la douceur, riiumilité, l'abnégation, la charité, ouvert les seules is sues par lesquelles l'homme étouffé dans l'ergastule ro main pouvait encore respirer et apercevoir le jour : voilà la religion. D'autre part, dans un État qui peu à peu se dépeuplait, se dissolvait et fatalement devenait une proie, il avait formé une société vivante, guidée par une dis cipline et des lois, ralliée autour d'un but et d'une doc trine, soutenue par le dévouement des chefs et l'obéis sance des fidèles, seule capable de subsister sous le îlot de barbares que l'Empire en ruine laissait entrer par toutes ses brèches : voilà l'Église. — Sur ces deux premières fondations, il continue à bâtir, et, à partir de l'invasion, pendant plus de cinq cents ans, il sauve ce qu'on peut encore sauver de la culture humaine.
II va au devant des barbares ou les gagne aussitôt après leur entrée; service énorme; jugeons-en par un seul fait : dans la Grande- Bretagne, devenue latine comme la Gaule, mais dont les conquérants demeurèrent païens pendant un siècle et demi, arts, industries, société, langue, tout fut détruit d'un peuple entier massacré ou fugitif, il ne resta que des esclaves; encore faut-il deviner leurs traces; réduits à l'état de bêtes de somme, ils disparaissent de l'histoire. Tel eût été le sort de l'Europe, si le clergé n'eùl promptement charme les brutes farouches auxquelles elle appartenait. Devant l'évêque en chappe dorée, devant le moine « vêtu de peaux, maigre », hâve, «plus souillé et plus couvert de taches qu'un caméléon ' », le Germain converti a peur comme devant un sorcier. Aux heures calmes, après là chasse ou l'ivresse, la divination vague d'un au delà mystérieux et grandiose, le sentiment obscur d'une justice inconnue, le rudiment de conscience qu'il avait déjà dans ses forêts d'outre-Rhin, se réveille en lui par des alarmes subites, en demi-visions menaçantes.
Au moment de violer un sanctuaire, il se demande s'il ne va pas tomber sur le seuil, frappé de vertige et le col tordu2. Convaincu par son propre trouble, il s'arrête, épargne la terre, le village, la cité qui vit sous la sauvegarde du prêtre. Si la fougue animale des colères ou des convoitises primitives l'a poussé au meurtre et au vol, plus tard, après l'assouvis sèment, aux jours du malheur ou de maladie, sur les conseils de sa concubine ou de sa femme, il se repent, il restitue au double, au décuple et au centuple, il prodigue les donations et les immunités3. Ainsi, sur tout le terri toire, le clergé garde et agrandit ses asiles pour les vain cus et pour les opprimés. — D'autre part, parmi les chefs de guerre aux longs cheveux, à côté des rois vêtus de four rures, l'évêque mitre et l'abbé au front tondu siègent aux assemblées ; ils sont les seuls qui tiennent la plume, qui sachent discourir.
Secrétaires, conseillers, théologiens, ils participent aux édits, ils ont la main dans le gouvernement, ils travaillent par son entremise à mettre un peu d'ordre dans le désordre immense, à rendre la loi plus 1. De Montalembert, ks Moines d'Occident, I, 277. Saint Lupicin devant le roi Burgonde Chilpéric, II, 416. Saint Karileff devant le roi Childebert. Cf. passim Grégoire de Tours et la collection des Bollandistes. 2. liien de plus fréquent que cette légende; on la trouve jusqu'au delà du douzième siècle. 3. Par exemple Chilpéric sur les conseils de Frédégonde après la mort do tous leurs enfants. raisonnable et plus humaine, à rétablir ou à maintenir la piété, l'instruction, la justice, la propriété et surtout le mariage. Certainement on doit à leur ascendant la police telle quelle, intermittente, incomplète, qui a empêché l'Europe de devenir une anarchie mongole.
Jusqu'à la íin du douzième siècle, si lc clergé pète sur les princes, c'est surtout pour refréner en eux et au-dessous d'eux les appétits brutaux, les rébellions de la chair et du sang, les retours et les accès de sauvagerie irrésistible qui démo lissaient la société. — Cependant, dans ses églises et dans ses couvents, il conservait les anciennes acquisitions du genre humain, la langue latine, la littérature et la théologie chrétiennes, une portion de la littérature et des sciences païennes, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts et les industries qui servent au culte, les industries plus précieuses qui donnent à l'homme le pain, le vêtement et l'habitation, surtout la meilleure de toutes les acquisitions humaines et la plus contraire à l'humeur vagabonde du barbare pillard et paresseux, je veux dire Phabitude et le goût du travail.
Dans les campagnes dépeuplées par le sise romain, par la révolte des Bagaudes, par Pinvasion des Germains, par les courses des brigands, le moine bé nédictin bâtit sa cabane de branchages parmi les épines et les ronces1 ; autour de lui de grands espaces jadis cul tivés ne sont plus que des halliers déserts. Avec ses compa gnons, il défriche et construit; il domestique les animaux demi-sauvages, établit une terme, un moulin, une forge, un four, des ateliers de chaussure et d'habillement. Selon sa règle, chaque jour il lit pendant deux heures; sept heures durant, il travaille de ses mains, et il ne mange, il ne boit que le strict nécessaire. Par son travail intelligent, volontaire, exécuté en conscience et conduit en vue 1. De Montalembert, ib. t" II, liv. 8, cl surtout Alfred Maury, les Forêts de la France dans V antiquité et au moyen âge.
Spinœ et vêpres, ce mol revient sans cesse dans les vies des saints. de l'avenir, il produit plus que le laïque. Par son régime sobre, concerté, économique, il consomme moins que lc laïque. C'est pourquoi là où lc laïque avait défailli1, il sc soutient et même il prospère. II recueille les misérables, les nourrit, les occupe, les marie; mendiants, vagabonds, paysans fugitifs affluent autour du sanctuaire. Par degrés leur campement devient un village, puis une bourgade : l'homme laboure dès qu'il peut compter sur la récolte et devient père de famille sitôt qu'il se croiten état de nour rir ses enfants. Ainsi se forment de nouveaux centres d'agriculture et d'industrie qui deviennent aussi des cen tres nouveaux de population2. Au pain du corps ajoutez celui de Pâme, non moins nécessaire; car, avec les aliments, il fallait encore donner à l'homme la volonté de vivre, ou lout au moins la rési gnation qui lui fait tolérer la vie, et le rêve touchant ou poétique qui lui tient lieu du bonheur absent.
Jusqu'au milieu du treizième siècle, le clergé s'est trouvé presque seul à le fournir. Par ses innombrables légendes de saints, par ses cathédrales et lèur structure, par ses statues et leur expression, par ses offices et leur sens encore trans parent, il a rendu sensible cc le royaume de Dieu », et dressé le inonde idéal au bout du inonde réel, comme un magnifique pavillon d'or au bout d'un enclos fangeux3. 1. De même aujourd'hui les colonies des Trappistes en Algérie. 2. Polyplique d'Irminon par Guérard; on y verra la prospérité des do maines de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à la fin du huitième siècle. D'après les statistiques de M. Guérard, les paysans de Palaiseau au temps de Charlemagne étaient à peu près aussi aisés qu'aujourd'hui. 3. Du sixième au dixième siècle, il y a vingt-cinq mille vies de saints ras semblées par les Bollandistes. — Les dernières vraiment inspirées sont celles de saint François d'Assise et de ses compagnons au commencement du qua torzième siècle.
Le mème sentiment vif se prolonge jusqu'à 1 1 fin du quin zième siècle dans les peintures de Bcato Angelico et de Hans Memling. — I.a Sainte Chapelle de Paris, l'église supérieure d'Assise, le paradis de Dante, les Fioretti peuvent donner une idée de ces visions. En fait d'oeuvres lH.U' raires modernes, l'état de l'àme croyante au moyen âge a été parfaitement C'est dans ce monde doux et divin que se réfugie le cœur attristé, affamé de mansuétude et de tendresse. Là les persécuteurs, au moment de frapper, tombent sous une atteinte invisible; les bêtes sauvages deviennent doci les; les cerfs de la forêt viennent chaque matin s'atteler d'eux-mêmes à la charrue des saints ; la campagne fleu rit pour eux comme un nouveau paradis; ils ne meu rent que quand ils veulent. Cependant, ils consolent les hommes; la bonté, la piété, le pardon coulent de leurs lèvres en suavités ineffables; les yeux levés au ciel, ils voient Dieu et, sans effort, comme en un songe, ils montent dans la lumière pour s'asseoir à sa droite.
Légende divine, d'un prix inestimable sous le règne universel de la force brutale, quand, pour supporter la vie, il fallait en imaginer une autre et rendre la seconde aussi visible aux yeux de Pâme que la première Pétait aux yeux du corps. Pendant plus de douze siècles, le clergé cn a nourri les hommes et, par la grandeur de sa ré compense, on peut estimer la profondeur de leur grati tude. Ses papes ont été pendant deux cents ans les dicta teurs de PEurope. II a fait des croisades, détrôné des rois, distribué des États. Ses évêques et ses abbés sont devenus ici princes souverains, là patrons et véritables fondateurs de dynasties. II a tenu dans ses mains le tiers des terres, la moitié du revenu, les deux tiers du capital de PEurope. Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable ; il est trop égoïste et trop envieux pour cela.
Quel que soit Pétablissement, ecclésiastique ou séculier, quel que soit le clergé, boud dhiste ou chrétien, les contemporains qui l'observent pen dant quarante générations ne sont pas de mauvais juges ; ils ne lui livrent leurs volontés et leurs biens qu'à pro peint par Henri Heine dans le Pèlerinage à Kcvlaar, et par Tourgueneff dans les Reliques vivantes portion de ses services, et Pexcès de leur dévouement peut mesurer Pimmensité de son bienfait. II Jusqu'ici, contre la force des francisques et des glaives, on n'a trouvé de secours que dans la persuasion et dans la patience. Les États qui, d'après l'exemple de l'ancien Empire, ont tenté de s'élever en édifices compacts et d'opposer une digue à Pinvasion incessante n'ont pas tenu sur le sol mouvant; après Charlemagne, tout s'ef fondre. II n'y a plus d'hommes de guerre à partir de la bataille de Fontanet; pendant un demi-siècle des bandes de quatre ou cinq cents brigands viennent impunément tuer, brûler, dévaster dans tout le pays. — Mais, par contre coup, à ce moment même, la dissolution de l'État suscite une génération militaire.
Chaque petit chef a planté soli dement ses pieds dans le domaine qu'il occupe ou qu'il dé tient ; il ne l'a plus en prêt ou en usage, mais en propriété et cn héritage. C'est sa manse, sa bourgade, sa comté, ce n'est plus celle du roi; il va combattre pour la défendre. A cet instant, le bienfaiteur, le sauveur est l'homme qui sait se battre et défendre les autres, et tel est effectivement le caractère de la nouvelle classe qui s'établit. Dans la langue du temps, le noble est l'homme de guerre, le sol dat (miles), et c'est lui qui pose la seconde assise de la société moderne. Au dixième siècle, peu importe son extraction. Sou vent c'est un comte carlovingien, un bénéficier du roi, le hardi propriétaire d'une des dernières terres franches. Ici c'est un évêque guerrier, un vaillant abbé, ail leurs un païen converti, un bandit devenu sédentaire, un aventurier qui a prospéré, un rude chasseur qui s'est nourri longtemps de sa chasse et de fruits sauvages'.
Les ancêtres de Robert le Fort sont inconnus et l'on contera plus tard que les Capétiens descendent d'un boucher de Paris. En tout cas, le noble alors c'est le brave, l'homme fort et expert aux armes, qui, à la tête d'une troupe, au lieu de s'enfuir et de payer rançon, présente sa poitrine, tient ferme et protège par Pépée un coin du sol. Pour faire cet office, il n'a pas besoin d'an cêtres, il ne lui faut que du cœur, il est lui-même un ancêtre; on est trop heureux du salut présent qu'il ap porte pour le chicaner sur son titre. — Enfin, après tant de siècles, voici dans chaque canton des bras armés, une troupe sédentaire, capable de résister à Pinvasion no made; on ne sera plus en proie à Pétranger; au bout d'un siécle, cette Europe que saccageaient des flottilles de bar quesàdeuxvoiles, va jeter deux cent mille hommes armés sur PAsie, et désormais, au Nord, au Midi, en face des Mu sulmans, en face des païens, au lieu d'être conquise, elle conquiert.
Pour la seconde fois, une figure idéale se dégage - après celle du saint, celle du héros, et le nouveau sentiment, aussi efficace que l'ancien, groupe aussi les hommes en une société stable. — Celle-ci est une gendar merie à demeure où, de père en fils, on est gendarme. Cha cun y naît avec son grade héréditaire, son poste local, sa solde en biens-fonds, avec la certitude de n'être jamais abandonné par son chef, avec l'obligation de se faire tuer au besoin pour son chef. En ce temps de guerre permanente, un seul régime est bon, celui d'une compagnie de vant P ennemi, et tel est le régime féodal; par ce seul trait, jugez des périls auxquels il pare et du service auquel il astreint. « En ce temps-là, dit la chronique générale d'Es- 1. Par exemple Tertulle souche des Planlagenets, Rollon duc de Norman die.
Hugues abbé de Saint-Martin de Tours et de Saint-Denis. 2. Au dixième siècle, dans les « Canlilèncs » qui ébauchent leschansor? de Gtelc. «pagne, les rois, comtes, nobles et tous les chevaliers, afin « d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux dans la « salle où ils couchaient avec leurs femmes. » Le vicomte dans la tour qui défend l'entrée de la vallée ou lc passage du gué, le marquis jeté en enfant perdu sur la frontière brûlée, sommeille la main sur son arme, comme le lieutenant américain dans un blockhaus du Far-West, au milieu des Sioux. Sa maison n'est qu'un camp et un refuge; on a mis de la paille et des tas de feuilles sur le pavé de la grande salle ; c'est là qu'il couche avec ses cavaliers, ôtant un éperon quand il a chance de dormir; le^ meurtrières laissent à peine entrer lc jour; c'est qu'il s'agit avant tout de ne pas recevoir des flèches.
Tous les goûts, tous les sentiments sont subordonnés au service ; il y a tel point de la frontière européenne où Pensant de quatorze ans est tenu de marcher, où la veuve jusqu'à soixante ans est forcée de se remarier. Des hommes dans les rangs pour combler les vides, des hommes dans les postes pour monter la garde, voilà le cri qui sort à ce moment de toutes les institutions, comme l'appel d'une voix d'airain. — Grâce à ces braves, le paysan1 est à l'abri; on ne le tuera plus, on ne l'emmènera plus captif avec sa famille, par troupeaux, la fourche au cou. II ose labourer, semer, espérer en sa récolte; en cas de danger, il sait qu'il trouvera un asile pour lui, pour ses grains et pour ses bestiaux, dans l'enclos de palissades au pied de la forteresse. Par degrés, entre lc chef militaire du don jon et les anciens colons de la campagne ouverte, la né cessité établit un contrat tacite qui devient une coutume respectée.
Ils travaillent pour lui, cultivent ses terres, font ses charrois, lui payent des redevances, tant par maison, tant par tête de bétail, tant pour hériter ou vendre : il faut bien qu'il nourrisse sa troupe. Mais, ces 1. Villanus. droits acquittés, il a tort, si, par orgueil ou avidité, il leur prend quelque chose de plus. — Quant aux vaga bonds, aux misérables qui, dans le désordre et la dévas tation universelle, viennent se réfugier sous sa garde, leur condition est plus dure : la terre est à lui puisque sans lui elle serait inhabitable; s'il leur en accorde une parcelle, si même il leur permet seulement d'y camper, s'il leur donne du travail ou des semailles, c'est aux con ditions qu'il édicté. Ils seront ses serfs, ses mainmor tables ; quelque part qu'ils aillent, il aura le droit de les ressaisir et ils seront, de père en fils, ses domestiques nés, applicables au métier qu'il lui plaira, taillables et corvéables à sa merci, ne pouvant rien transmettre à leur en fant que si celui-ci, « vivant à leur pot », peut après leur mort continuer leur service. « Ne pas être tué, dit Stend cchal, et avoir Phiver un bon habit de peau, tel était pour cc beaucoup de gens le suprême bonheur au dixième siècle »; ajoutons-y pour une femme celui de ne pas être violée par toute une bande ; quand on se représente un peu nettement la condition des hommes en ce temps-là, on com prend qu'ils aient accepté de bon cœur les pires droits féodaux, même celui de marquette ; ce qu'on subissait tous les jours était pire encore'.
La preuve en est qu'on accourait dans Penceinte féodale, sitôt qu'elle était faite; en Normandie, par exemple, dès que Rollon eut divisé les terres au cordeau et pendu les voleurs, les gens des pro vinces voisines affluèrent pour s'établir; un peu de sécu rité suffisait pour repeupler un pays. On vit donc, ou plutôt on recommence à vivre sous la rude main gantée de fer qui vous rudoie, mais qui vous protège. Souverain et propriétaire, à ce double titre le sei- 1. Voir dans les Voyages de Caillaud en Nubie et en Abyssinie les razzias d'esclaves faites par les armées du pacha ; tel était á peu près le spectacle que donnait l'Europe de 800 à 900. gneur garde pour lui la lande, la rivière, la forêt, toute la chasse ; le mal n'est pas grand, puisque le pays est à demi désert et qu'il emploie tout son loisir à détruire les grandes bêtes fauves.
Ayant seul des avances, il est le seul qui puisse construire le moulin, le four et le pressoir, établir le bac, lc pont ou la route, endiguer Pétang, élever ou acquérir lc taureau; pour se dédommager, il en taxe ou en impose Pusage. S'il est intelligent et bon fermier d'hommes, s'il veut tirer meilleur profit de sa terre, il relâche ou laisse se relâcher par degrés les mailles du rets où ses vilains et ses serfs travaillent mal parce qu'ils sont trop serrés. L'ha bitude, la nécessité, Paccommodation volontaire ou forcée font leur effet; à la fin', seigneurs, vilains, serfs et bourgeois, adaptés à leur condition, reliés par un intérêt com mun, font ensemble une société, un véritable corps. La sei gneurie, la comté, le duché deviennent unepatrie que l'on aime d'un instinct aveugle et pour laquelle on se dévoue.
Elle se confond avec le seigneur et sa famille; à ce titre, on est fier de lui, on conte ses grands coups d'épée ; on l'acclame quand sa cavalcade passe dans la rue; on jouit par sympathie de sa magnificence '. Lorsqu'il est veuf et sans enfants, on députe auprès de lui pour qu'il se rema rie et que sa mort ne livre pas le pays à la guerre des prétendants ou aux convoitises des voisins. — Ainsi renaît, après mille ans, le plus puissant et le plus vivace des sentiments qui soutiennent la société humaine. Celui-ci est d'autant plus précieux qu'il peut s'élargir : pour que la petite patrie féodale devienne la grande patrie nationale, il suffit maintenant que toutes les seigneuries se réunissent entre les mains d'un seul seigneur, et que le roi, chef 1. Voir dans les historiens du moyen âge le zèle des sujets pour leur sei gneur : Gaston Phœbus comte de Foix, et Guy comte de Flandres dans Frois sart ; Raymond de Béziers et Raymond de Toulouse dans la chronique de Toulouse.
Ce vif sentiment de la petite patrie locale apparaît à chaque réu nion de province, Normandie, Bretagne, Franche-Comté, etc. des nobles, pose sur l'œuvre des nobles la troisième as sise de la France. III II a édifié toute cette assise, pierre à pierre ; Hugues Capet pose la première; avant lui, la royauté ne don nait pas au roi une province, pas même Laon; c'est lui qui ajoute au titre son domaine. Pendant huit cents ans, par mariage, conquête, adresse, héritage, ce tra vail d'acquisition se poursuit; même sous Louis XV, la France s'accroît de la Lorraine et de la Corse. Parti du néant, le roi a fait un État compact qui renferme vingt six millions d'habitants, et qui est alors le plus puissant de PEurope. — Dans tout Pintervalle, il a été le chef de la défense publique, le libérateur du pays contre les étrangers, contre le pape au quatorzième siècle, contre les Anglais au quinzième, contre les Espagnols au seizième.
Au dedans, dès le douzième siècle, le casque en tête et toujours par chemins, il est le grand justicier, il démolit les tours des brigands féodaux, il réprime les excès des forts, il protège les opprimés1, il abolit les guerres privées, il établit l'ordre et la paix : œuvre immense qui, de Louis le Gros à St. Louis, de Philippe le Bel à Charles VII et à Louis XI, de Henri IV à Louis XIII et à Louis XIV, se continue sans s'interrompre jusqu'au milieu du dix septième siècle, par Pédit contre les duels et par les Grands Jours 2. Cependant, toutes les choses utiles exé cutées par son ordre ou développées sous son patro nage, routes, ports, canaux, asiles, universités, académies, établissements de piété, de refuge, d'éducation, de 1. Suger, vie de Louis VI. 2. Les Grands jours d'Auvergne par Fléchier, éd.
Chéruel. Sous Louis XV le dernier brigand féodal, le baron de Plumartin, en Poitou, est pris, jugé et décapité (1756). science, d'industrie et de commerce, portent sa marque et le proclament bienfaiteur public. — De tels services appellent une récompense proportionnée : on admet que, de père en fils, il contracte mariage avec la France, qu'elle n'agit que par lui, qu'il n'agit que pour elle, et tous les souvenirs anciens, tous les intérêts présents viennent au toriser cette union. L'Église la consacre à Reims par une sorte de huitième sacrement accompagné de légendes et de miracles ; il est Point de Dieu1. Les nobles, par un vieil instinct de fidélité militaire, se considèrent comme sa garde et viendront jusqu'au 10 août se faire tuer pour lui dans son escalier; il est leur général-né. Le peuple, jusqu'en 1789, verra en lui le redresseur des torts, le gar dien du droit, le protecteur des faibles, le grand aumônier, l'universel refuge.
Au commencement du règne de Louis XVI, cc les cris de vive le Roi, qui commençaient a « six heures du matin, n'étaient presque point interrompus <c jusqu'après le coucher du soleil2. » Quand naquit son dauphin, la joie de la France fut celle d'une famille, cc on cc s'arrêtait dans les rues, on se parlait sans se connaître, cc on embrassait tous les gens que l'on connaissait 3.» Tous, par une vague tradition, par un respect immémorial, sentent que la France est un vaisseau construit par ses mains et par les mains de ses ancêtres, qu'à ce titre le bâtiment est à lui, qu'il y a droit comme chaque passa ger à sa pacotille, et que son seul devoir est d'être expert et vigilant pour bien conduire sur la mer le magnifique 1. Sous Louis XV encore, on envoya le procès-verbal des écrouelles gué ries. 2.
Mémoires de Mme Campan. I, 89, II, 215. 3. En 1785, un Anglais venu en France vante la liberté politique dont ou jouit dans son pays. En revanche les Français reprochent aux Anglais d'avoir décapité Charles I"', et « se glorifient d'avoir toujours gardé à leur propre « roi un attachement inviolable, une fidélité, un respect que nul excès ou t sévérité de sa part n'a pu ébranler. » (A comparative View os the French and oflhe English nation, by John Andrews, p. 257). navire où toute la fortune publique vogue sous son pa villon.—Sous Pascendant d'une pareille idée, on l'a laissé tout faire; de force ou de gré, il a réduit les anciennes autorités à n'être plus qu'un débris, un simulacre, un sou venir. Les nobles ne sont que ses officiers ou ses courti sans. Depuis le concordat, il nomme les dignitaires de PÉ glise.
Les États généraux n'ont pas été convoqués depuis cent soixante-quinze ans; les Etats provinciaux qui sub sistent ne font que répartir les impôts; les Parlements sont exilés quand ils hasardent des remontrances. Par son Conseil, ses intendants, ses subdélégués, il intervient dans la moindre affaire locale. II a quatre cent soixante-dix sept millions de revenu1. II distribue la moitié de celui du clergé. Enfin il est maître absolu et le déclare 2. — Ainsi des biens, des exemptions d'impôt, des agréments d'a mour-propre, quelques restes de juridiction ou d'autorité locale, voilà ce qui reste à ses anciens rivaux; en échange, ils ont ses préférences et ses grâces. — Telle est en abrégé l'histoire des privilégiés, clergé, noblesse et roi ; il faut se la rappeler pour comprendre leur situation au moment de leur chute ; ayant fait la France, ils en jouissent.
Voyons de près ce qu'ils sont devenus à la fin du dix-huitième siècle, quelle portion ils ont gardée de leurs avantages, quels services ils rendent encore et quels services ils ne rendent pas. 1. Mémoires d'Augeard secrétaire des commandements de la reine et an cien fermier général. 2. Réponse de Louis XV au parlement de Paris, le 3 mars 1766 dans un lit de justice : «C'est en ma personne seule que réside l'autorité souve « raine.... C'est à moi seul qu'appartient le pouvoir législatif sans dépen . dance et sans partage. L'ordre public tout enlier émane de moi ; j'en suis . le gardien suprême. Mon peuple n'est qu'un avec moi; les droits et les .. intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque sont ■ nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu'entre mes mains »
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les Origines de la France contemporaine.
