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Histoire du congrés national de Belgique, ou de la fondation de la monarchie Belge

Théodore Juste · 1850 · Scanned text

295,853 words · about 20 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Théodore Juste
Language
French
Published
1850
Length
295,853 words · about 20 h 43 min
Sections
19 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (19)
  1. Front matter about 1 min
  2. Preface about 26 min
  3. Introduction about 20 min
  4. Livre 1 about 28 min
  5. Chapitre II about 28 min
  6. Chapitre III about 10 min
  7. Chapitre IV about 16 min
  8. Chapitre V about 42 min
  9. Chapitre VI about 21 min
  10. Chapitre VII about 23 min
  11. Chapitre VIII about 27 min
  12. Chapitre IX about 44 min
  13. Chapitre X about 35 min
  14. Chapitre XI about 24 min
  15. Chapitre XII about 37 min
  16. Chapitre XIII about 30 min
  17. Chapitre XIV about 1 h 28 min
  18. Livre II about 4 h 2 min
  19. Livre III about 8 h 20 min

Continue:

Front matter

HISTOIRE DI CONGRÈS NATIONAL DE BELGIQUE. Iittpr. (i'Em. Dcnoje el C'\ HISTOIRE D I CONGRÈS NATIONAL DE BELGIQUE, m DE LA FONDATION DE LA MONARCHIE BELGE; Çnr Œlicoûcre 3uetc. TOME PREMIER. BRUXELLES, GAND, LEIfZIG, C. MUQUARDT. PRÉFACE • . . Helgic rébus disponendis insiguiores Richeri Hist., lib. I. Une tempête, iiltts terrible que celle de 1830, venait d'éclater sur l'Europe. Depuis le détroit de Messine jusqu'au Sund, le continent fut bouleversé. Ici périssait une monarchie représentative, fille de la révolution de 1 850 ; là se disloquait cette confédération puissante, regardée comme le rempart de l'absolutisme ; plus loin, sur le Danube et derrière a IIISTOlilE DE CONGRÈS NATIONAL. les Alpes, des peuples combattaient pour leur indé pendance et leur nationalité; avertis ou effrayés, les gouvernements , même ceux qui s'étaient tenus jus qu'alors immobiles, se détachèrent du passé, et, spectacle unique dans l'histoire, on vit la liberté sortir en même temps du Vatican, de Schœnbrunn et de Potzdam !

Tandis que les vainqueurs de Février, étonnés de leur facile victoire, proclamaient la république dans la ville fameuse où devait bientôt retentir le canon lugubre de la guerre sociale ; tandis que vingt révolutions éclataient au delà du Rhin; tandis que Français, Germains, Hongrois, Italiens, étaient de bout, les Relges, calmes et confiants, bravaient l'orage qui semblait vouloir déraciner les fondements de la vieille Europe. Ce contraste frappa les autres peuples. Tous s'étonnaient que la révolution républicaine du 24 février 1848 n'eût pas trouvé en Relgique l 'écho qui avait répondu à la révolution dynastique de juillet 1830; tous demandaient à la Relgique les motifs de son abstention , ou, pour mieux dire , le secret de son existence paisible , le secret de sa prospérité civile. La monarchie belge , enfantée par une révolution essentiellement libérale, ne s'était pas engourdie

Preface

. III dans l'immobilisme; non, elle n'avait pas démenti sa noble origine. Tous les partis , abstraction faite ici des croyances religieuses , ne suivaient pas , sans doute , la même impulsion , ne poursuivaient pas le même but ; à mesure cependant que s'acheva l'éducation politique du pays, on vit s'accroître le nombre des citoyens qui, fidèles aux traditions de 1850, voulaient soutenir et conserver l'édifice national non par des réformes hâtives, non par des innovations imprudentes , mais par des améliorations judicieu ses, sages, nécessaires. II devait arriver un moment où la force des choses donnerait naturellement la prépondérance au parti qui , devant le pays , refléte rait le plus clairement Tesprit libéral de la Constitu tion. C'est ce qui arriva vers la fin de 1847; le parti progressif, victorieux dans les élections générales, prit pour tâche de vivifier tout le système politique et administratif.

De là vint la force , ou plutôt la popularité du pouvoir dans des jours pleins de dan gers, et cette force, il la fit servir à raffermissement des libertés nationales. En résumant ici cette page mémorable de l'histoire d'hier, nous n'avons nullement l'intention d'abaisser ou de calomnier les vaincus, en attribuant à leurs antagonistes le monopole du patriotisme. Ce patrio- NATION VI.. IV tisme, on a pu le constater pendant la dernière crise, était ardent, vivace, sincère des deux côtés. Et cependant le pays, comme par une sorte de pressentiment, porta ses sympathies vers le parti progressif, parce qu'il lui semblait que ce parti saurait garantir à la fois le présent et l'avenir. Tout en rendant cet hommage à la vérité, nous devons néanmoins re connaître que les événements politiques accomplis en 1847 ne suffisent pas à expliquer la situation presque exceptionnelle de la Relgique dans la grande crise de Tannée suivante.

Disons-le hautement : le prestige d'une administration populaire eût été stérile, la sagesse dont elle donna des preuves éclatantes eût été également vaine peut-être, l'union même des partis parlementaires eût été impuis sante, si lés institutions de la Relgique n'avaient été le plus ferme boulevard de son indépendance. Trop souvent on a considéré la révolution belge de 1 830 comme Thumble satellite de la révolution de juillet. L'attitude récente de la Relgique est la plus éclatante confirmation de cette vérité que les deux révolutions dérivaient de causes différentes et que leurs résultats furent également dissemblables. Les traditions belges ne doivent pas être confondues avec les traditions françaises, car nous pou- PRÉFACE. V vons établir et leur origine et leur filiation ; de même, nos mœurs et nos besoins politiques se manifestaient déjà d'une manière caractéristique à Tépoque où la Flandre était la contrée la plus libre du continent.

Nous n'avons pas à rechercher si la révolution française de juillet 1850 devait fatalement produire la révolution française de février 1 848 ; mais nous pouvons affirmer que la révolution belge de sep tembre 1850 explique et justifie le calme politique de la Relgique dans la dernière crise européenne. Pour comprendre la situation actuelle de la Rel gique, il faut donc remonter jusqu'à Tépoque de son émancipation et assister à la formation de TÉtat. Si Ton pouvait encore , aujourd'hui que les évé nements se pressent avec une prodigieuse rapidité , se souvenir de ce qui s'est fait la veille , peut-être quelques lecteurs se rappelleraient-ils que nous terminâmes notre Histoire du règne de l'Empereur Joseph II et de la révolution belge de 1790 par un coup d'oeil sur le développement des idées politiques dans notre pays, durant les trente premières années de ce siècle.

Là se trouvait en germe Tœuvre dont nous avons poursuivi Texécution comme Taccom plissement d'un devoir civique. Nous avions plus consulté, sans doute, notre VI dévouement à la patrie que nos forces; mais, quoi qu'il en soit , la grandeur même de la tâche devint un stimulant : nous nous sentions animé par Tespé rance d'être utile à nos concitoyens. C'est avec des intentions droites et pures que nous avons étudié et approfondi l'histoire contemporaine. Ce terrain mouvant ne ressemble pas à ces horizons lointains et calmes que Térudition aime tant à contempler. II faut être sûr ici de sa marche; le doute ne peut jamais tenir lieu de la certitude. L'historien doit offrir des garanties irrécusables d'exactitude et de véracité. Loin de redouter les investigations d'une critique loyale, nous les sollicitons.

Elle nous rendra ce témoignage que nous avons scrupuleusement vé rifié les matériaux qui devaient entrer dans notre travail. Depuis que M. Nothomb, après avoir pris une grande part aux actes du Congrès, indiqua, dans un livre dont le succès fut européen , les résultats de la révolution belge de 1850, l'histoire de cette révolution a été écrite sous diverses formes , tant en Relgique qu'en Hollande, en France, en Angleterre. Des collections considérables ont été consacrées aux affaires diplomatiques de Tancien royaume des PRÉFACE. VII Pays-Ras; en 1844, les discussions même du Congrès, jusqu'alors éparpillées dans les journaux de Tépoque, ont été recueillies avec un zèle digne d'éloge \ Toutes les lacunes pourtant n'étaient pas comblées; tous les incidents n'étaient pas éclaircis; sur des questions politiques d'une haute importance, sur les épisodes les plus instructifs et les plus mémorables, on attendait encore des renseignements.

Nous espérons satisfaire la curiosité légitime du public, II nous a été permis de mettre en œuvre, pour la première fois , tous les documents officiels laissés dans les archives de TÉtat par le comité diplomatique et les deux ministères de la régence. Là ne se sont pas bornées nos investigations. Plusieurs des principaux fondateurs de la monarchie belge, voulant encourager une entreprise, hardie peut-être, mais d'une utilité incontestable, ont mis librement à notre disposition , avec les pièces justi- 1 Discussions du Congrès national de Belgique, mises en ordre et publiées par le chevalier Emile Huyttens, greffier de la cham bre des représentants, précédées d'une introduction et suivies de plusieurs actes relatifs au gouvernement provisoire et au Con grès, des projets de décrets, des rapports, des documents diplomatiques imprimes par ordre de l'assemblée, et de pièces inédite?

Bruxelles, 1844, 5 vol. grand in-8". ficatives , des notes qu'ils avaient écrites au fur et à mesure que s'accomplissaient les événements aux quels ils participaient. Toutes ces communications nous ont été faites sans aucune condition; on a voulu éclairer 1 "historien , mais non Tinfluencer ; on a voulu que la vérité éclatât tout entière, et non pas qu'elle fùt obscurcie par des réticences calculées. C'est ainsi que nous avons cherché, en utilisant des informations précieuses et réellement authenti ques, à présenter dans leur vrai jour les événements intéressants de l'histoire du Congrès. Quant aux documents imprimés (livres, journaux, mémoires , etc.), nous les avons étudiés avec atten tion, écoutant tous les partis, interrogeant toutes les opinions. Nous n'aspirons pas, nous sommes bien loin d'aspirer à Tinfaillibilité; mais qu'il nous soit permis de faire valoir, comme des titres à Tindulgence du public, le respect que nous professons pour la mission de Thistorien, la haute opinion que nous avons des devoirs qui lui sont imposés, et la volonté de remplir ces devoirs avec un esprit dégagé de toute prévention.

Oui, nous osons présenter notre travail comme une œuvre sérieuse, comme un livre de bonne foi. Jamais nous n'avons cherché à PRÉFACE. IX tromper sciemment le lecteur1; jamais non plus., nous n'avons essayé de fausser, par des apprécia tions passionnées, le caractère des hommes ou la signification des événements. On pourra, sans doute, découvrir dans notre livre le reflet de nos impressions; mais quelles que soient les sympathies de l'homme, elles n'ont pas altéré Timpartialité de Thistorien, cette impartialité loyale, qui a pour devise : Sine ira et studio. Toutefois nous ne nous taisons pas illusion. Nous savons bien que nous ne pouvons fléchir la sévérité de ceux qui regardent la vérité comme une com pagne importune , de ceux qui méconnaissent l'his toire même lorsqu'elle ne flatte pas leurs préjugés ou leurs chimères.

Mais laissons là les récriminations inévitables des esprits retardataires ou trop pressés; méprisons les injures de quelques Zoïles impuissants. Elles ne changeront point Tarrêt définitif de l'histoire; elles ne réussiront pas à influencer le jugement de 1 La première édition de Y Histoire du Congrès a été publiée dans le journal le plus répandu du pays, Findépendance belge. Cette grande publicité serait devenue notre châtiment, si nous avions été infidèle à la vérité. Aucun démenti, que nous sachions, ne nous a été adressé. HISTOIRE DC CONGRÈS NATIONAL. X nos descendants. Devant la postérité, les fausses couleurs, comme disait Rossuet, ne tiendront pas, quelque industrieusement qu'on les applique. A mesure que nous nous éloignons des jours orageux de 1850, nous sommes moins enclins à Texagération , moins disposés à nous laisser égarer par les insinuations des partis , moins rebelles devant Tévidence; les événements s'éclaircissent ; les ressentiments s'apaisent.

Déjà un changement profond et louable s'est opéré dans Tesprit public, Où sont aujourd'hui, en Relgique, les adversaires de la Hollande? Où sont, en Hollande, les ennemis de Tindépendance belge ? La réconciliation de la Relgique et de la Hollande est maintenant sincère, définitive. Les hommes du passé ont disparu, emportant dans la tombe ou dans Tobscurité de la vie privée , leurs regrets , leurs espérances, leurs passions, leurs illusions. Personne ne voudrait plus essayer aujourd'hui de restaurer un édifice dont les fondements mêmes ne se retrouvent plus. La Relgique doit savoir qu'elle a en Hollande non plus un adversaire, mais un allié naturel. De même , les Hollandais ne peuvent ignorer que l'in violabilité et la neutralité du territoire belge sont les garanties les plus précieuses , les plus sûres , les PRÉFACE.

XI plus imposantes de Finviolabilité du territoire de la Néerlande. Cette haute solidarité qui lie maintenant les deux pays est bien préférable à la combinaison qui avait fatalement livré les Relges à la suzeraineté hollandaise. Elle forme une barrière plus solide cpie la ceinture de forteresses élevées par la Sainte-Alliance. Elle est la meilleure solution du problème politique qui a préoccupé les cabinets pendant deux siècles; elle réalise , enfin , la sage pensée des hommes d'État les plus célèbres de Tancienne république des Pro vinces-Unies en même temps que le rêve patriotique des générations qui se succédèrent sur le sol belge depuis le règne désastreux du successeur de Charles- Quint. Nous avons dû montrer les bases vicieuses du royaume des Pays-Ras et signaler les écueils contre lesquels le gouvernement de Guillaume Ier vint se briser par son imprudence et son obstination.

Mais, tout en prouvant la légitimité de la révolution belge, nous avons pensé qu'il n'était pas nécessaire, qu'il eût été injuste d'injurier avec amertume le peuple hollandais. Ce peuple est digne des sympathies des nations libres et éclairées. Petit par le nombre, il est grand par les œuvres qu'il a su accomplir. HISTOIRE DL CONGRÈS NATIONAL. Son histoire, l'histoire de Tancienne république des Provinces -Unies, est un éclatant témoignage de son génie, de sa valeur, de sa persévérance dans les grandes choses. Un coin de terre, arraché à l'Oeéan , devint le centre du commerce du monde et l'asile de la liberté civile et religieuse. La Hollande triompha de TEspagne, balança la puissance de l'Angleterre, lutta contre Louis XIV. Ses armées furent commandées par Maurice et Frédéric-Henri de Nassau , dignes de consolider Tœuvre de Guillaume le Taciturne ; ses flottes eurent pour chefs Tromp , Heemskerk, Ruyter, Opdam ; sa politique fùt dirigée par des hommes d'État profonds et austères, Barne veldt, Jean de Witt, Heinsius; sa diplomatie fut seule en état de lutter contre la diplomatie française.

Un peuple , qui a su s'élever à cette hauteur, peut assu rément commander le respect. II ne faut oublier ni méconnaître les services qu'il a rendus à la liberté générale , à la civilisation. Parlons donc de la Hol lande actuelle sans dédain; et quoique nous ayons défendu notre nationalité contre les princes de la maison de Nassau, sachons rendre justice à ceux qui ne sont plus. Trois faits principaux dominent et caractérisent l'histoire du Congrès national de Belgique. Ces trois PRÉFACE. M,, faits sont : la reconstitution de la nationalité belge ; l'avénement d'une dynastie, gardienne de Tindépen dance reconquise; rétablissement d'une monarchie démocratique , sans précédent en Europe. La Belgique reprit au xixe siècle Tinitiative qui lui avait appartenu pendant le moyen âge, lorsqu'elle égala TItalie, lorsqu'elle surpassa les autres peuples par ce génie mâle et libre qui resplendissait dansla puissance de ses communes.

Nous habitons une vieille terre de liberté , qui a toujours été mortelle pour le despotisme. II faut re monter bien au delà de 1850 et de 181 5 pour trouver les fondements de notre droit constitutionnel. On a dit que jusqu'au règne de Pierre Ier, la for mule de tous les ukases était en Bussie : « Les boyards ont avisé, le czar ordonnera... » Dans les Pays-Bas, après comme avant le xvne siècle , le souverain n'eut jamais qu'un pouvoir limité. Les anciennes chartes des provinces belges consacraient formellement les institutions représentatives. Chacune des provinces était représentée par des états qui participaient au pouvoir souverain; ils jouissaient notamment du droit suprême de voter l'impôt. Un ministre de l'em pereur Charles VI , le marquis de Prié , trouvait que ces états avaient presque autant de liberté et d'inde- HISTOIRE DU CONGRÈS NATIONAL.

XIV pendance que le parlement et la chambre basse d'Angleterre. Philippe le Bon , étant devenu possesseur de toutes les provinces belges (à Texception de la principauté de Liège), chercha dans une représentation générale le lien qui devait les rattacher indissolublement à sa maison. La première assemblée des états généraux eut lieu à Bruxelles en 146d. Elle confirma Thérédité de la souveraineté dans la maison de Bourgogne ainsi que Tindivisibilité de son apanage. Dès ce moment, le droit de la nation de se réunir en états généraux fut consacré comme un privilège constitutionnel. Les assemblées des états généraux devinrent, en eft'et, très-fréquentes; on en compta soixante et onze de 1465 à 1787 '. Neuf appartiennent à la période des ducs de Bourgogne; vingt-quatre à Tépoque qui comprend la régence de Maximilien d'Autriche , le règne de Philippe le Beau et la minorité de Charles-Quint ; vingt-deux se ratta chent au règne de Charles-Quint; onze au règne de Philippe II et à la révolution qui lui enleva la moitié des Pays-Bas ; trois au règne des archiducs Albert et ' Notice sur les anciennes assemblées nationales de la Belgique, par M. Gaciiard, archiviste général du royaume.

PREFACE.

. XV Isabelle; deux à Tépoque qui s'étend depuis le traité d'Utrecht jusqu'à la révolution brabançonne. La plupart de ces assemblées délibérèrent sur les questions les plus graves, sur la paix et la guerre, sur Tordre de succession , sur la situation politique du pays. C'est dans l'assemblée de 1555 que Charles- Quint abdique la souveraineté des Pays-Bas en faveur de Philippe II ; une autre assemblée , celle qui fut convoquée en 1576 et qui se tint en permanence pendant neuf ans, prononce la déchéance de ce même prince et dirige la révolution contre TEspagne. Les états généraux de 1 598 sanctionnèrent la cession des Pays-Bas catholiques aux archiducs Albert et Isabelle; ceux de 1600 réorganisèrent Tadministra tion civile du pays; ceux de 1652 délibérèrent sur les moyens de mettre un terme à la guerre qui avait enfanté la république des Provinces-Unies.

Les souverains espagnols ne s'étaient pas toujours prêtés de bonne grâce à la convocation des états généraux. Ils redoutaient Tesprit national et libéral qui les animait. Quand les libertés des Pays-Bas eurent été menacées par Philippe II, les plus illustres de ses adversaires, Guillaume d'Orange, le comte d'Egmont et le comte de Hornes unirent leurs efforts pour lui arracher Tautorisation de réunir les états, HISTOIRE Dl CONGRÈS NATIONAL. XVI sûrs qu'ils y trouveraient un appui sympathique. Depuis 1652, il y eut, dans la convocation des états généraux, une interruption d'un siècle environ; elle coïncide avec Tinterruption de cent soixante et quinze ans (de 1614 à 1789) que Ton remarque dans les annales des états généraux de la monarchie française. Ce fut dans cette période que la royauté parvint en France au sommet de Tabsolutisme et prétendit résumer TÉtat tout entier; ce fut dans cette période aussi que son ambition s'accrut sous Louis XIV, et qu'elle couvrit de ruines les pro vinces belges dont elle poursuivit avec obstination la conquête.

En 1725, les états généraux des Pays-Bas autrichiens furent assemblés, mais uniquement pour qu'ils acceptassent la pragmatique sanction de l'em pereur Charles VI ; en 1787, après une nouvelle inter ruption de soixante années , ils furent de nouveau réunis pour qu'ils désignassent les députés qui avaient été mandés à Vienne par l'empereur Joseph II. Enfin , le 7 janvier 1790, sept mois après Touverture des états généraux de France , les députés des provinces belges se réunirent spontanément à Bruxelles pour proclamer Tindépendance du pays et diriger la révo lution qui venait d'éclater contre l'Autriche. PRÉFACE XVII Aucune des assemblées , dont nous venons de rappeler le souvenir, n'égala le Congrès qui reconstitua définitivement la nationalité belge. Le Congrès de 1850 mérite d'occuper dans la mémoire des hommes une place auprès de la con vention de 1688 qui raffermit et étendit les libertés constitutionnelles de la Grande-Bretagne ; auprès du sage congrès de Philadelphie de 1774 qui fonda la puissante république des États-Unis de T Amérique du Nord; même auprès de la noble assemblée con stituante de 1789 qui posa les bases de la société moderne.

Pour être moins vaste, fut -elle moins utile Tceuvre accomplie par l'assemblée constituante de la Bel gique ? Le Congrès belge fit jaillir en 1850 une lumière vivifiante sur le continent en prouvant que le principe héréditaire d'autorité n'est nullement inconci liable avec le principe démocratique. La nationalité belge a surgi radieuse des débris du royaume des Pays-Bas comme l'aurore d'une ère nouvelle, ère de paix, ère de liberté. L'influence heureuse exercée sur le monde par la révolution de septembre est incontestable. La monarchie représentative , issue de cette révob NATIONAL. XVIII lution, fut bientôt considérée par les autres peuples comme le meilleur type des États constitutionnels , comme le but vers lequel devaient tendre leurs efforts. Ne se souvient-on plus que la Constitution belge était naguère le fanal des assemblées consti tuantes qui présidaient à la régénération de l'Alle magne?

La commission , chargée parle parlement de Francfort d'élaborer un projet de constitution , déclara que , pour Taccomplissement de cette tâche , elle s'était principalement servie de notre loi fondamentale. En effet, il est très-facile de découvrir, non seulement dans la partie la plus libérale des droits fondamentaux de Tempire d'Allemagne, mais encore dans la constitution prussienne du 5 décembre 1848 et même dans la constitution de Tempire d'Autriche , il est facile de signaler les emprunts faits à la Constitution belge de 1851. Est-il besoin de rap peler aussi qu'aujourd'hui même, en France et en Angleterre, nos institutions provinciales et munici pales, excellentes traditions de la Belgique ancienne conservées par le Congrès, sont proposées pour modèles ? Tandis que la Constitution belge éclairait d'autres peuples, la neutralité belge , solennellement reconnue par TEurope, les rassura.

Cette autre conquête de la PRÉFACE. XIX civilisation rendit moins vive, moins dangereuse pour le monde, la rivalité séculaire des grandes puissances; elle extirpa le germe des guerres les plus terribles des trois derniers siècles; elle rapprocha les nations qui se disputaient autrefois, dans nos plaines trop souvent ensanglantées, la suprématie sur TOccident;elle rendit stérile le rêve insensé et désas treux de la monarchie universelle, cette grande calamité des temps modernes. « Toute la terre sait , disait le dernier roi des Français, que Tindépen dance et la neutralité de la Belgique sont , pour nous , des sine quâ non, » Les Guise, Mazarin, LouisXIV, la Convention, Napo léon, avaient tour à tour, dans leurs élans de passions belliqueuses et dans leur enthousiasme pour la grandeur de la France, menacé Tindépendance de l'Alle magne.

Leur politique était ou résumée ou amplifiée dans ce vieil adage : « Rhenus non limes Gallis, sed modo Damibiiis.»Gette question si épineuse de la rive gauche du Bhin, cette question autrefois fatale pour la paix du monde, elle fut également résolue, dans de justes conditions d'équilibre, quand TEurope eut garanti Tindépendance et la neutralité de la Belgique. Que Ton ne rabaisse pas Timportance de la monarchie fondée en 1850; loin de se trouver au dernier NATION,!.. XX rang sur Téchelle des puissances, la Belgique est presque à la tête des États secondaires. La population du pays se rapproche du chiffre de quatre millions et demi d'habitants. La Belgique précède , à ce point de vue, le Danemark, la Confédération helvétique, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, le Portugal, la Hollande; elle égale le royaume de Suède et de Norwége '. 1 Le gouvernement a publié récemment un travail, qui pré sente la situation détaillée de la population du royaume, d'après le recensement général du 15 octobre 1846.

II n'est pas hors de propos de résumer ici quelques-uns des renseignements contenus dans ce document. Au 15 octobre 1846, la population de la Belgique s'élevait à 4,337,196 habitants. Considérée d'une ma nière absolue, la population des deux Flandres forme à peu près exactement le tiers de la population du royaume ; la population du Brabant avec celle du Hainaut compose environ le deuxième tiers, et le reste se trouve réparti clans les cinq autres provinces. En moyenne, on compte, dans le royaume, trois habitants par deux hectares. II y avait 829,561 maisons; en moyenne, 27 maisons habitées , et , en ne considérant que les villes , 100 maisons habitées par 100 hectares. La population des villes était de 1,092,507; celle des communes rurales s'élevait à 3,244,689. Un quart de la population se trouve donc dans l'en ceinte des villes, et les trois autres quarts sont répartis dans les communes rurales.

La population par profession se divisait ainsi qu'il suit : 3,915,839 habitants se rattachaient aux professions manuelles (agriculture, industrie, commerce); 262,422 aux pro- PRÉFACE. XXI La Belgique, vivant de sa propre vie, eut une grande mission à remplir : il lui était réservé de maintenir la paix européenne, dont son indépendance était devenue la condition indispensable. Le pays ne faillit pas à ses destinées. Depuis dix-neuf ans, aucun peuple peut-être ne s'est montré plus fier et plus jaloux de sa nationalité , ni plus disposé à supporter les plus grands sacrifices plutôt que d'abdiquer son indépendance'. Deux fois, il a du se soumettre à Tintìexible nécessité; ne pouvant espérer de vaincre les cinq grandes puissances de TEurope, il fessions libérales; 158,935 personnes étaient sans profession.

II résulte de la méme statistique, que le français et le flamand, avec leurs dialectes, sont à peu près les seules langues parlées dans la Belgique. Le flamand prédomine sur le français dans le rapport de 570 à 421 ou de 4 à 3 environ. Les provinces des deux Flandres, d'Anvers, de Limbourg et de Brabant, sont celles où le flamand est particulièrement en usage. Dans cette dernière province cependant, une assez grande partie des habitants par lent français ou wallon; leur nombre est à celui des Flamands comme 1 est à 2 environ. Quant à l'allemand, c'est la langue d'une partie de la populatfon luxembourgeoise. Faisons, enfin, connaître la population par cultes : "le catholicisme prédomine incontestablement; sur 4,337,196 habitants recensés, il ne s'en est trouvé que 10,323 appartenant à d'autres cultes. 1 En 1 839, l'elïectif de l'armée belge se composa de 1 1 2,000 hom mes présents sous les armes.

NATIONAL. XXII s'est résigné, mais il ne s'est pas avili. Grâce au patrio tisme toujours. vivace des citoyens, grâce à la haute sagesse du chef de TÉtat, le drapeau de septem bre 1 850 est maintenant salué partout comme Tem blème d'une nation virile et respectée. L'indépendance de la Belgique a désormais pour sauvegarde non-seulement les stipulations de traités solennels, mais aussi et surtout Tassentiment, les sympathies des autres peuples. Le plus célèbre des historiens de la révolution française de 1 848 a déclaré hautement que le respect de la nationalité belge valut à la Bépublique Timmobilité de l'Angleterre, le silence de l'Allemagne, le respect du monde. Bedisons que, en 1850, la Belgique, sachant pro fiter d'un moment suprême et décisif, abandonna Tornière des gouvernements anciens et marcha har diment dans une voie nouvelle.

Le Congrès constituant ne craignit pas d'asseoir la monarchie sur les bases les plus démocratiques; il n'hésita pas à pro clamer solennellement, à inscrire dans la loi fondamentale , à introduire dans le corps politique , pour le rajeunir et le vivifier, des innovations que les autres peuples du continent entrevoyaient à peine clans Tavenir. De là vint, dans la dernière crise européenne, la force réelle de la nation , force invincible, PRÉFACE. XXIII car Tinstinct des masses, comme la raison de Télite des citoyens, avait compris que, après une conquête si grande et si inespérée, la carrière des révolutions devait être close en Belgique ; qu'il y aurait de la démence à risquer une position si heureuse ; que toute Ténergie , toutes les ressources, tous les efforts du pays devaient être appliqués à Taffermissement de la nationalité, au développement actif et prévoyant de la vitalité sociale , à Tamélioration gra duelle du sort de la communauté tout entière.

Les révolutions sont de regrettables catastrophes quand elles ne laissent que ruines et débris. La révolution belge de 1850 a-t-elle été stérile? Aveugles et ingrats, ceux qui oseraient le prétendre! La Consti tution de 1851, voilà le gage donné par la Belgique indépendante à la civilisation, voilà le prix de son admission dans Tassociation des peuples. Charte admirable ! Elle a prodigué la liberté sans la licence; elle a fondé Tordre sans le despotisme; elle a favorisé le développement politique, social, intellectuel, de la nation parla presse, l'enseignement et Tassociation, dégagés de toute entrave; elle a consacré le principe d'égalité, en effaçant toute dis tinction de castes, toute classification injuste, et en déclarant la loi souverainement impartiale; elle a fait HISTOIRE DU CONGRÈS NATIONAL. enfin de TÉtat une véritable démocratie , où tous les citoyens peuvent librement user des droits qui leur sont garantis, où la royauté elle-même, émanée de la nation comme les autres pouvoirs, n'est, en réalité, que la personnification la plus haute de la souveraineté populaire.

Sous ce régime, qui convient au tempérament robuste de ses enfants, la Belgique a montré une puissante fécondité. Tout était à créer, en 1850, ou tout était à perfectionner, à élever au niveau de la nouvelle organisation politique. En quelques années, de la base de TÉtat au sommet, les pouvoirs furent réorganisés et fonctionnèrent d'après les nouveaux principes constitutionnels. Cette régénération poli tique favorisa le développement des forces vitales de la nation Aussi peut-elle montrer aujourd'hui avec une fierté légitime les résultats de ses travaux : ces chemins de fer, artères du commerce, véhicules de la civilisation dominatrice des éléments et de Tespace; ces villages opulents qui font, comme autre fois, de la Belgique le jardin de TEurope; ces usines , ces manufactures, ces établissements de toute espèce, dont les produits circulent dans le monde entier ; cette capitale, berceau de la révolution de 1850, s'embellissant par des monuments nouveaux et PRÈi ACE.

XXV devenant, avec ses faubourgs populeux; une des plus belles villes du continent. Les arts , les sciences et les lettres , ces glorieux attributs de la civilisation, ont contribué à ennoblir la nationalité belge. Les destinéesde Técole flamande, interrompues au xvme siècle , se perpétuent par les œuvres d'artistes éminents; Bubens, Van Dyck, Du quesnoy, ont trouvé des héritiers de leur génie. Le réveil de Tesprit national s'est également manifesté par la tribune, la littérature, la presse. En 1850, ni livres ni journaux n'abondaient en Belgique; aujour d'hui on se porte avec empressement vers les tra vaux intellectuels. La. révolution a produit des écrivains distingués en même temps qu'elle faisait surgir des orateurs et des hommes d'État dont la réputation grandira encore. Faite par le peuple, la révolution a su récom penser son héroïsme.

Les impôts qui existaient en 1850 ont été réduits, jusqu'à concurrence d'une somme d'environ dix-huit millions de francs. On a supprimé pour jamais les impôts sur la mouture et Tabatage, source de privation pour les classes inférieures. Aujourd'hui surtout le sort des travailleurs domine les autres préoccupations du gouvernement, et tout atteste qu'il saura poursuivre avec courage HISTOIRE DU CONGRÈS .NATIONAL. XXVI et avec sagesse les améliorations dont il a pris Tinitiative. En jetant un regard sur les dix-neuf années qui viennent de s'écouler, il est permis, assurément, de louer le peuple qui a su se constituer et grandir au milieu des circonstances les plus difficiles. Oui, la Belgique, régénérée en 1850, a jeté, depuis lors, des racines si profondes dans le sol, que toucher à son existence , ce serait ébranler TEurope.

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