Introduction
. lacée dans la partie centrale de l'Europe, entre des nations qui se sont longtemps disputé la» suprématie, la Belgique a subi des destinées diverses. Dans les temps reculés, elle fut glorifiée par César et Tacite comme le siège de la force et du courage ; elle fut la patrie des Carlovingiens après avoir été le berceau des descendants de Mérovée ; elle régna dans Jérusalem lorsque Godefroid de Bouillon eut ouvert à la chrétienté les portes de la ville sainte ; elle régna dans Constantinople lorsque Beaudouin de Flandre et de Hainaut ceignit à Sainte-Sophie le diadème des Césars; elle égala, elle éclipsa peut-être l'Italie même, suivant le témoignage de Dante et de Pétrarque, par l'opulence et l'indomptable énergie de ses communes ; elle fut le foyer de la civilisation occidentale, qui resplendissait dans les cités de la Flandre lorsque les contrées voisines sortaient à peine des ténèbres de la barbarie ; elle fut le rempart TOME I. i des libertés populaires pendant tout le moyen âge; elle devint ensuite la rivale de la monarchie française sous les derniers ducs de Bourgogne.
Tant de grandeur ne dura point. Après avoir placé la couronne impériale sur la tête de Charles-Quint et consolidé par le sang de ses guerriers la prépondé rance de la monarchie espagnole, la Belgique sentit les meurtrissures de la domination étrangère. Elle perdit alors ses richesses, sòn commerce, son indus trie, sa vigueur même, dans cette longue révolution, qui enfanta la république des Provinces-Unies, héritière de la force, de l' opulence, du prestige des Pays- Bas méridionaux. Ah! que nos aïeux durent maudire l'ambition de ceux qui, en plaçant la couronne de Castille et de Grenade sur la tête de Philippe le Beau (père de Charles-Quint), privèrent la Belgique de sa dynastie particulière et préparèrent les calamités de la domination espagnole! Du moment où le souverain des Pays-Bas devint roi d'Espagne, l'indépendance belge fut irrévocablement sacri fiée : à Madrid, on considéra la Belgique comme un des grands fiefs de la monarchie.
Une aurore trompeuse se leva néanmoins pour nos pères quand Philippe II, qui se proposait d'anéantir la naissante république des Provinces-Unies, voulut reconstituer l'ancien apanage des ducs de Bourgogne en faveur de sa fille Isabelle, mariée à l'archiduc Albert d'Autriche. Malheureusement, le règne de ces princes n'eut pas de lendemain. La fatalité fit échouer une combinaison qui aurait pu fonder la paix européenne et conserver l'intêgritê territoriale de notre patrie. La Belgique semblait destinée à expier, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'élévation prodigieuse de la maison austro-espagnole dont elle avait été le berceau. Elle avait craint et haï Philippe II; elle méprisa l'incapacité de ses successeurs qui, non contents de la sacrifier aux exigences politiques et commerciales de la république des Provinces-Unies, livrèrent à la France des provinces entières.
Richelieu et Mazarin avaient préparé la grandeur de la monarchie française, tandis que le duc de Lerme et le comte-duc Olivarez hâtaient la décadence de la monarchie espagnole. Charles II, tout à la fois incapable de commander et de continuer sa race, tenait dans ses mains impuissantes le sceptre de Philippe II quand Louis XIV régnait sur la France. Tous les efforts de Louis XIV furent dirigés contre l'existence de la Belgique espagnole qui, placée à quelques marches de Paris, lui semblait une acquisition indispensable et facile. Mais l'Europe se plaça entre le conquérant et nos pro vinces, pour lui en disputer les lambeaux. La Belgique, sans dynastie nationale, fut ainsi la cause principale, la cause déterminante des guerres du xvne et du xvme siècle, marquées par tant de bouleversements, par tant de catastrophes.
INTRODUCTION.
. 3 Pendant cent cinquante ans, les armées de la plupart des nations de l'Europe vinrent se combattre dans nos plaines, assiéger nos villes, dévaster nos campagnes ; des milliers d'hommes périrent sur ce sol éternellement disputé : les pierres funéraires de Walcourt, de Fleurus, de Seneffe, de Roucoux, de Neer winden, de Steenkerque, de Ramillies, de Malplaquet, de Lawfeld, de Fontenoy, sont les monuments de ces sanglantes luttes ! La France, dont le génie de Colbert avait triplé les ressources, s'épuisa pour étendre ses frontières jusqu'au Rhin et aux bouches de l'Escaut. La république des Provinces-Unies, l'Angleterre et l'Allemagne s'épuisèrent également pour empêcher cet agrandissement, qui aurait détruit l'équilibre européen et entouré de dangers incessants les États limitrophes de nos provinces.
Victorieux, les adversaires de Louis XIV s'entendirent, en 1715, afin d'assurer le succès d'une combinaison qui faisait des provinces belges, livrées à la branche allemande de la maison d'Autriche, la barrière de la république des Provinces-Unies et la tête de pont des Anglais sur le continent. Mais si le traité de la Barrière fut un échec pour l'ambition française, les Belges ne pouvaient considérer comme une répara tion l'acte qui les subordonnait à la république hollandaise et qui légitimait l'abus de la force. En effet, loin de restituer le territoire qui leur avait été arraché, l'Europe reconnut les démembrements successifs effectués depuis 1648. Le pays dut se résigner, car il était impuissant : le fatal dénouement de la révo lution dont il avait pris l'initiative au xvie siécle avait amené sa déchéance.
II n'était plus maître de ses destinées : de la domination espagnole, il venait de passer sous la domination autrichienne. L'Europe, ne voulant pas, après la mort de Charles II, que nos provinces devinssent françaises, les avait placées sous la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne. Elle le constituait, par cette possession éloignée du centre de la monarchie autrichienne, le gardien de l'équilibre, sans augmenter beaucoup ses forces. Tous ces désastres avaient anéanti l'ancienne puissance de la Belgique, mais n'avaient pas détruit le sentiment national, bien inaliénable que les générations se transmettaient religieusement alors même que dix drapeaux différents flot taient sur les murailles de nos cités conquises. Envisagée sans prévention et sous son vrai point de vue, l'histoire des Belges présente un spectacle rare et imposant.
Ici, ce n'est pas la monarchie absolue qui s'élève sur les débris des autres pouvoirs et qui absorbe constamment l'attention de la postérité; c'est, au contraire, la nation que l'on voit agir; gardant la pleine jouissance de la vie provinciale et de la vie municipale, la nation figure réellement sur la scène ; c'est elle que l'on suit à travers les siècles, triomphante ou vaincue, libre ou opprimée, mais bravant enfin toutes les vicissitudes pour conserver son caractère original et distinctif. Depuis la dissolution de l'empire carlovingien jusqu'au xve siècle, les diverses provinces belges furent possédées par des dynasties différentes; cependant, à défaut d'unité politique, il y avait entre elles communauté d'origine, de mœurs, d'idées religieuses, de patriotisme. Lorsque, réunies par Philippe le Bon, elles passèrent successivement à la branche espagnole et à la branche allemande de la maison d'Autriche, la Belgique ne dégénéra pas au point de se perdre dans la domination étrangère; non, elle garda ses lois fondamentales, ses usages, ses traditions, ses mœurs; elle resta belge.
Toujours nos pères imposèrent à leurs souverains, quelle que fùt leur puissance, l'obligation de maintenir les antiques lois du pays, considérées à bon droit comme les fondements de sa nationalité. On a dit que les souvenirs sont le meilleur héritage des peuples. Or, la Belgique, pendant les jours mêmes de son affaissement, se signalait par le culte des souvenirs nationaux, par un attachement invincible aux anciennes institutions qui lui assuraient l'indépendance intérieure, par une vénération profonde pour la mémoire des citoyens qui, à diverses époques, scellèrent de leur sang les chartes fondamentales, sources de libertés inconnues dans la plupart des autres États européens. Au xvme siècle même, sous la domination autrichienne, un simple artisan, François Anneessens, mourut glorieusement à Bruxelles pour la liberté communale, sur la place où avaient été immolés, cent cinquante ans auparavant, les nobles adversaires de la tyrannie espagnole, les comtes d'Egmont et de Hornes.
La Belgique ne sut jamais supporter le despotisme, quel qu'il fùt, religieux ou philosophique, espagnol, autrichien ou hollandais. De là, le reproche de turbu lence adressé méchamment à un peuple qui se bornait à défendre les droits les plus sacrés, des libertés confirmées parleserment du prince, des traditions conservatrices de la nationalité. Telle est la véritable signification des révolutions qui furent dirigées successivement contre Philippe II, contre Joseph II et contre Guillaume Ier. Ce n'était pas seulement dans les provinces soumises à l' Autriche que le sentiment national conservait toute sa force ; il prédominait aussi dans la principauté de Liège, qui, pendant huit siècles, eut une existence à part. L'amour opiniâtre de la liberté fit de ce petit État, doté d'institutions démocratiques, une sorte de phénomène au milieu de l'Europe courbée sous la féodalité ou comprimée par le pouvoir absolu.
Les habitants des autres provinces, fatalement livrés à la domination étrangère, pouvaient se reporter avec une légitime fierté vers un passé qui attestait le génie mâle et libre de la nation. Ils retrouvaient, et nous aussi, héritiers de tant de générations illustres, nous retrouvons la grandeur du pays dans les monuments de nos vieilles cités : palais majestueux où siégeaient les représentants du peuple,
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. 5 basiliques vénérables sous les voûtes desquelles les croisés suspendirent les étendards de l'Orient, halles spacieuses où les corporations étalaient les produits de tant d'industries florissantes. Le caractère imposant de nos édifices religieux et civils, la fertilité méme du sol, tout annonce, tout atteste que ce pays dut sa prospérité et sa gloire à un peuple fort par la foi, les armes, le travail et la liberté. Le travail ! il fut la source de la grandeur de ces opulentes cités des Flandres qu'un historien anglais nomme à si juste titre les Liverpool et les Manchester du xve siècle. Aucun genre de célébrité ne devait manquer à notre patrie. Les canons qui tonnent à Jemmapes en 1792 annoncent au monde l' avènement de cette répu blique fameuse qui, après avoir renversé dans des flots de sang l'ancien régime, engendra une société nouvelle.
L'épée de la république, ayant été saisie par Bonaparte, devint ce sceptre tout-puissant sous lequel l'Occident dut plier. De même que Louis XIV, Napoléon considéra la possession de la Belgique comme un des principaux fondements de la prépondérance française; jamais il n'y aurait renoncé volontairement — quand même, disait-il dès 1801, l'ennemi aurait eu son quartier général au faubourg Saint-Antoine. — Or, lorsque le conquérant eut abusé de sa grandeur et soulevé l'Europe entière contre sa domination, les efforts des nations coalisées tendirent principalement, comme autrefois, à détacher nos provinces de l'empire français. Notre pays avait vu l'aurore de la république en 1792; il fut témoin, en i8i5, de la destruction de l'empire dans les champs funèbres de Waterloo. Cependant la Belgique n'avait pas encore traversé tous les jours d'épreuve qui lui étaient réservés.
L'absence d'une dynastie nationale était l'éternel obstacle à la reconstitution de son indépendance. En vertu de leur droit de conquête, les puissances victorieuses unirent nos provinces à la Hollande pour former, sous la maison de Nassau, le royaume des Pays-Bas. Cette combinaison était la repro duction du système de barrière de 171 5 et la consécration définitive de la suprématie hollandaise sur les anciens Pays-Bas autrichiens. La Belgique catholique fut considérée comme un simple accroissement de territoire par le descendant des stathouders devenu roi ; elle dut subir les institutions, les exigences, les préjugés de la nation dominante, de l'ancienne république des Provinces-Unies. La mémorable révolution de i83o détruisit l'œuvre du congrès de Vienne et créa le royaume indépendant de Belgique.
Le sentiment national, comprimé depuis quinze ans, se fit jour avec une telle énergie, qu'il ne fut plus possible de révoquer en doute la vitalité du peuple émancipé. Le monde entier reconnut que, n'ayant jamais aliéné volontairement ses droits, ce peuple était digne enfin de s'appartenir. La Belgique, vengée des injustices de l'Europe ancienne, remonta au rang des États souverains, après avoir confié ses destinées nouvelles à un roi couronné par la nation, à une dynastie qui est désormais la protectrice naturelle de l'unité, de la liberté, de l'indépendance du pays. On avait tout essayé, la barrière, la conquête, la fusion : tout avait échoué, non seulement contre la rivalité des puissances, mais aussi contre le patriotisme d'un peuple sacrifié. II fallut alors proclamer solennellement que l'existence indépendante de la Belgique est une des garanties fondamentales de la paix du monde.
Puissent nos concitoyens, en lisant les annales de leur pays, ne pas dédaigner les redoutables enseignements que renferment ces documents de la fortune ! Écoutons cette voix du passé qui éclaire l'avenir; consultons l' expérience douloureuse de la nation. Instruits par le sort malheureux et par les fautes des générations précé dentes, soyons prudents et vigilants! Unis aujourd'hui sous le drapeau de septembre i83o, serrés autour de l'étendard de la patrie, sachons, quoi. qu'il advienne, être dignes de nos destinées nouvelles en honorant par des œuvres viriles le nom belge reconquis, et en consolidant par un mâle patriotisme l'indépendance dont nous avons le bonheur de jouir. SCÈNES DE LAVrE OBS GERMAI LIVRE PREMIER. TEMPS PRIMITIFS ET DOMINATION DES ROMAINS. CHAPITRE PREMIER. TABLEAU DE LA BELGIQUE AVANT LINVASION ROMAINE. uoique l'histoire positive des Belges ne remonte qu'à la conquête des Gaules par Jules César, il convient néanmoins de fournir quelques indications sur les populations qui occupaient le sol de la patrie avant la domination romaine.
La première lueur certaine de la science nous montre les hommes de la race celtique dans toute lEurope centrale, depuis l'océan Atlantique jusqu'à la mer dAzof, et depuis la mer du Nord jusqu'aux Alpes. Les Galls, ou Celtes occidentaux, dominèrent seuls dans la vaste contrée qui, d'après eux, s'est appelée Gaule, depuis la Garonne jusqu'à la Manche, et depuis l'Océan jusqu'au Rhin. Les Kimris, ou Celtes orientaux, étaient disséminés depuis le Rhin jusqu'à la Vistule et depuis la source du Danube jusqu'à son embouchure. Dans la première moitié du vn« siècle avant l'ère vulgaire, les Scythes, chassés par les Perses des côtes de la mer Caspienne et des versants du Caucase, cherchèrent un refuge sur les limites de l'Europe et de l'Asie. Trois ans plus tard, on les trouve, sous le nom de Teutons, dans la Scandinavie et sur les rives de la mer du Nord.
Ils firent alliance avec les Kimris du Jutland, appelés par les Romains Cimbri ou Cimbres, d'où la presqu'île qu'ils habitaient conserva le nom de Chersonèse Cimbrique. Les premiers efforts de la confédération cimbro-teutonne se portèrent contre les Bolgs ou Belges, qui habitaient entre l'Elbe et le Rhin. A la fin du ive siècle avant l'ère vulgaire, les Belges, refoulés en deçà du Rhin, se répandirent dans toute la Gaule septentrionale jusqu'à une ligne tracée au sud et à l'ouest par les montagnes des Vosges, le cours de la Marne et celui de la Seine; ils envahirent aussi l'ile de Bretagne et l'Irlande (i). Quant au midi de la Gaule, entre la Garonne et les Pyrénées, il continua d'être habité par des peuples d'origine ibérienne. Ces transmigrations expliquent comment Jules César trouva dans la Gaule trois races d'hommes différant par le langage, les mœurs et les institutions : les Aqui tains au midi, les Gaulois au centre, les Belges au nord, depuis la Seine jusqu'au Rhin.
Les Teutons avaient pris possession du territoire primitif des Belges. Quelques-unes de leurs bandes passèrent même le Rhin avec les vaincus et furent la souche des tribus purement germaniques de la rive gauche, des Ubiens, des Nerviens, des Trévires et des Bataves (2). Sous la pression des Teutons, d'autres bandes de Belges émigrants s'étaient portés au sud du Danube; traversant rillyrie, la Mésie et la Thrace, elles parvinrent jusqu'aux frontières de la Macédoine. Après avoir pillé le temple de Delphes et ravagé une partie de la Grèce, elles s'établirent dans la Phrygie (1) « L'intérieur de la Bretagne », dit César, « est habité par des peuples que la tradition représente comme indigènes. La partie maritime est occupée par des peuplades que l'appât du butin et la guerre ont fait sortir de la Belgique ; elles ont presque toutes conservé les noms des pays dont elles étaient originaires, quand, les armes à la main, elles vinrent s'établir dans la Bretagne et en cultiver le sol. « Commentarii de bello Gallico, lib. v, c. 12. — Au surplus, ces traditions sont corroborées par le géographe Ptolémée, qui signale la présence des Ménapiens sur les côtes occidentales de l'Irlande.
Voir Histoire politique et militaire de la Belgique, par M. B. Renard, i" étude [Origines nationales). (2) Nous avons adopté Imposition extrêmement lucide que M. J. de Pétigny a consignée dans ses Études sur t histoire, les lois et les institutions de Vèpoque mércmingienne, t. I". — Distinguant les Teutons des Germains, M. Renard croit, d'après le témoignage des historiens grecs, que les peuples des deux rives du Rhin appartenaient à la même famille humaine (la race kimro-celte), et il soutient que les noms qu'ils portaient n'étaient pas des noms de race, mais des noms de ligue et de fédération ; enfin, il s'efforce de démontrer, en comparant tous les textes, qu'on ne peut établir de dissemblance tranchée entre les Belges et les Gaulois, entre les Gaulois et les Germains. Cette thèse, qui rencontre encore de nombreux contradicteurs, a été d'ailleurs défendue avec talent par le savant écrivain dans une série de lettres adressées à l' Académie royale de Belgique sous le titre de : De r Identité de race des Gaulois et des Germains.
Elle a été également soutenue par M. Moke, qui s'est proposé, de même que son devancier, d'établir la communauté d'origine des Wallons et des Flamands, la fraternité des populations comprises dans les limites actuelles de la Belgique. Tel est le but principal de l'ouvrage intitulé : La Belgique ancienne et ses origines gauloises, germaniques etfrançaises. Mais, dans l'hypothèse même de ces savants, les Belges formaient toutefois une nation distincte. « Le Celte », dit M. Moke, « avait reçu dans la Gaule les éléments d'une civilisation nouvelle, et ses mœurs et son langage s'y étaient altérés. Les Belges, qui n'avaient franchi le Rhin que 'beaucoup plus tard, ne pouvaient pas avoir éprouvé le même changement. C'est ainsi que, malgré leur origine gallique, ils formaient encore une nation distincte, mais non pas une race à part. » sous le nom de Galates.
Lorsque ces hommes belliqueux, devenus les défenseurs des rois de Syrie, tombèrent enfin sous le glaive des Romains, ce ne fut, dit ATTAQUE DU TEMPLE DE DELPHES (279 ans av. J.-C). Florus, que par un miracle qu'on les enchaîna : ils mordaient leurs fers pour essayer de les rompre; ils se présentaient mutuellement la gorge pour s'étrangler; la femme de leur roi, victime de la brutalité d'un centurion, s'échappa de sa prison, coupa la tête du soldat et la porta à son époux. Les Teutons, cependant, continuaient à envahir l'Europe centrale. A la fin du ne siècle avant l'ère vulgaire, ils avaient expulsé, de tout le territoire compris entre le Danube et la forêt Hercynienne, les Boïens, qui appartenaient aussi à la race des Celtes orientaux. Ces nouveaux émigrants, les Boïens, que les Romains confondirent avec les Cimbres de la Chersonêse, cherchèrent à pénétrer en Italie (n3 ans avant J.-C).
Repoussés au delà des Alpes Tridentines, ils remon tèrent le Danube jusqu'à sa source et, entraînant avec eux les Celtes-Helvétiens qui habitaient les vallées des Alpes, ils entrèrent dans la Gaule et ravagèrent pendant dix ans le centre et le midi de cette contrée (i). De tous les peuples de la Gaule, les Belges seuls empêchèrent les envahisseurs d'entrer sur leurs terres. Ils consentirent seulement à donner asile à une troupe de blessés, de femmes et d'enfants, sous la garde de six mille guerriers. Les Boïens ou Cimbres, s' étant avancés de nouveau vers l'Italie, furent exterminés par Marius, les uns aux eaux de Sextius, près d'Aix; les autres, dans les champs Raudiens, prés de Verceil (102 ans avant J.-C). Plus de soixante mille barbares périrent dans cette dernière bataille. Les femmes, qui avaient pris part au combat derrière les chars et les bagages, étouffèrent pêle-mêle et écrasèrent ■ leurs enfants, puis, ne voulant pas tomber vivantes au pouvoir des vainqueurs, elles se firent mutuellement des blessures mortelles, ou, formant des liens de leurs cheveux, elles se pendirent aux arbres et au timon des chariots (2).
En résumé, le bassin de la Méditerranée jusqu'au confluent de la Saône et du Rhône était devenu province romaine sous le nom de Gaule Narbonnaise. Quant à la Gaule indépendante, elle se composait, suivant César, de trois parties : l'une, habitée par les Aquitains, de même origine que les Ibériens; l'autre, par les Belges, dont la plupart étaient originaires de la Germanie; la troisième, par les Celtes ou Gaulois, que la Garonne séparait des Aquitains, la Marne et la Seine, des Belges. Ces trois nations différaient entre elles par le langage, les insti tutions et les lois (3). Les limites du vaste pays habité par les Belges étaient, au nord, le bras du Rhin qui a conservé le nom de Wahal (Vahalis); au sud, la Seine et la Marne; à l'est, le Rhin; à l'ouest, l' Océan. Cinq nations principales, indépendantes les unes des autres, occupaient le territoire correspondant à la Belgique actuelle.
Ces nations étaient : les Nerviens, les Aduatuques, les Ménapiens, les Eburons et les Trévires. Les autres peuplades formaient des subdivisions des cinq nations principales. . Les Nerviens occupaient le centre et le midi de la Belgique actuelle ; on les trouvait entre la Meuse et l'Escaut, des deux côtés de la Sambre et aux bords de la Dyle. Ils avaient dans leur clientèle les petites peuplades des Centrons, des Grudiens, des Levakes, des Plumosiens et des Gordunes. Les Trévires étaient fixés aux bords de la Meuse et dans les cantons voisins de la sauvage forêt des Ardennes; ils occupaient le territoire correspondant à (i) Pétigny, I, p. 44. (2) Florus, lib. III, c. IV. (3) De bello Gallico, lib. I, c. I. l'ancien électorat de Trêves, au duché de Luxembourg et à une partie du pays de Liège.
Parmi leurs tribus vassales, on distinguait les Ségniens, dont la demeure précise est inconnue, et les Condrusiens, qui laissèrent leur nom au Condroz. Les Éburons s'étaient fixés entre le Rhin et la Meuse ; ils possédaient le terri toire, correspondant à l'ancien duché de Limbourg, à l'ancien duché de Juliers, à une partie de la province de Liège et à la partie septentrionale du Brabant qui se termine à la Dyle. Les Aduatuques tiraient leur origine du détachement cimbre ou boïen qui avait trouvé asile sur le territoire belge. Subjuguant une partie de la contrée qui appartenait aux Éburons et rendant ce peuple tributaire, les Aduatuques s'étaient établis dans les terres hautes, situées entre la Meuse, le Demer et la Senne. Les Ménapiens, disséminés sur le littoral de la Flandre et de la Zélande, faisaient face à la côte orientale de l'ile de Bretagne.
Ils bordaient la mer, de Dunkerque aux bouches de la Meuse; ils suivaient aussi le Wahal, puis le Rhin, d'Emmerick à Wesel; sur la rive droite, leurs tribus campèrent jusqu'aux sources de l'Yssel. On peut dire que la Ménapie correspondait à une partie de l'ancien duché de Clêves, de la Gueldre, du Brabant septentrional, de la province d'Anvers et du territoire des deux Flandres placé sur la rive gauche de l'Escaut (i). Les estimations les plus élevées portent à un million les habitants alots dis séminés sur le territoire belge. L'Océan et les fleuves, encore libres, transfor maient les vallées en marécages, tandis que des forêts peut-être millénaires couvraient de leur ombre les hauteurs où les eaux ne pouvaient atteindre. La forêt des Ardennes (Arduenna silva), la plus grande de toute la Gaule, s'étendait depuis les rives du Rhin jusqu'au delà des frontières méridionales des Nerviens, embrassant dans sa longueur un espace de plus de cinq cents milles.
Elle n'était elle-même qu'un prolongement de la forêt Hercynienne, qui couvrait toute la Germanie. Le territoire des Ménapiens, sans cesse exposé aux débor dement de l' Océan, était entrecoupé de lacs et de marais. Aussi les habitants demeuraient-ils sur les terres plus élevées qui sortaient en forme d'îlots du sein des eaux. César disait des Belges qu'ils étaient les plus braves de tous les peuples gaulois, parce qu'ils restaient tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine (la Gaule Narbonnaise), et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portaient point ce qui contribuait à répandre la mollesse. César distingue surtout les Nerviens, qu'il appelle des hommes barbares et intrépides. Chez eux, tout accès était interdit aux marchands étrangers; ils proscrivaient l'usage du vin et des autres superfluités, les regardant comme propres à énerver le courage.
Originaires de la Germanie, les Belges avaient conservé les mœurs belli- (l) Les Pays-Bas avant et durant la domination romaine, par A.-G.-B. Schayes, t. I". — Histoire politique et militaire de la Belgique, par M. Renard, iro étude. queuses et les habitudes nomades de leur première patrie (i). Leurs demeures, qui avaient la forme d'une ruche, étaient éparses çà et là, sur la lisière i^T ,. d'un bois, au versant d'une colline, dans les environs d'une source. Un toit élevé dominait ces cabanes con struites de planches et de branchages ; elles n'avaient ni fenêtres, ni cheminée, mais une porte fort haute par laquelle la lumière péné trait dans l'intérieur : la fa mille vivait pêle-mêle avec le bétail, et n'avait pour lit que la terre, des peaux d'animaux ou des feuilles. Les de meures des chefs, reconnais sables aux couleurs brillantes dont les murailles étaient en duites, se trouvaient parfois divisées en trois comparti- HABITATIONS CELTES. ments, celui des hommes, celui des femmes et la salle à manger Les villages belges n'étaient pas un assemblage de maisons contiguês : chacun isolait la sienne.
On trouvait, à la vé rité, des oppida chez les Nerviens et les Aduatuques; mais ces places n'étaient que des retranchements fermés soit par des palissades, soit par des murs com posés d'assises alternatives de troncs d'arbres et de pierres brutes reliées sans ciment. Les habitants ne cherchaient un refuge et un abri dans ces forteresses mur d'enceinte d'un oppidum. que lorsqu'ils étaient menacés de quelque danger. Pour résister aux invasions, les fi) « Tous les écrivains de l'antiquité s'accordent à dire que les Belges étaient sortis de la Germanie. Cependant le plus ancien, celui dont l' autorité est la plus grande, semble restreindre un peu cette assertion. « La plupart des Belges », dit-il, « descendaient des Germains. » Plerosque Belgas esse ortos a Germants. Cette origine n'était donc pas commune à tous.
U est très possible que, lorsque ce peuple étranger eut envahi la terre qui porte son nom, une petite partie des anciens habitants, issus des Celtes ou Gaulois, ait conservé sa demeure dans quelque canton, après l'expulsion de sas compatriotes. Mais où chercher ces restes des premiers Celtes ? Seraient-ce les Vélocasses et les Calètes, qui, cantonnés dans le voisinage de la mer entre les embouchures de la Seine et de la Somme, échappèrent à la poursuite des vainqueurs ? Ou, s'il faut joindre à ceux-ci une petite partie des Celtes qui occupaient nos provinces, je ne vois que les Atrébates et les Morins, c'est-à-dire les habitants de l'Artois et de la Flandre française, à qui la restriction puisse convenir, puisque les autres nations, les Nerviens et leurs alliés, les Trévires et leurs clients, les Aduatuques, les Éburons et les Ménapiens, se vantaient de leur origine germanique, et sont appelés distinctement les descendants des Germains. » [Histoire ancienne des Pays-Bas, par Desroches, liv.
I, cl.} — Selon M. Moke, le district de Tournai serait le seul point de la Belgique moderne dont la population pourrait être rattachée à une souche gauloise : l'unité d'origine des habitants des provinces, dit-il, est un fait incontestable. [Belgique ancienne, etc., p. 108.) Nerviens et les Ménapiens rendaient les plaines qu'ils occupaient presque inabor dables, en les entourant de haies semblables à un mur; ces clôtures se composaient de jeunes arbres dont les branches étaient dirigées et entrelacées de ronces et d'épines. Le vêtement des Belges consistait en une saie, attachée à l'épaule avec une agrafe ou, à défaut d'agrafé, avec une épine; ces saies étaient faites d'écorces d'arbre, de peaux d'ours, de taureau sauvage ou de loup, mais principalement de peaux de renne, animal alors très commun dans les forêts de la Germanie et de la Belgique.
L'habillement des femmes différait peu de celui des hommes, excepté chez les compagnes des chefs ; celles-ci étaient couvertes d'une robe de lin bordée de pourpre, sans manches, et laissant à découvert le haut de la gorge et les bras. Aux hommes libres seuls il était permis de porter une longue chevelure : c'est à cette marque qu'on distinguait l'ingénu de l'esclave et de l'affranchi. Tacite signalait la chasteté des mariages. « Presque les seuls d'entre les barbares, les Germains se contentent d'une seule femme, sauf un petit nombre qui en prennent plusieurs, non par libertinage, mais parce que leur noblesse fait ambi tionner leur alliance. Ce n'est point la femme qui apporte une dot au mari, mais le mari à la femme. Ses parents et ses proches interviennent et approuvent les présents de noces.
Ces présents ne sont point des objets de toilette, si chers aux femmes, ni des parures de nouvelle mariée, mais des bœufs, un cheval avec son frein, et un bouclier avec la framée et le glaive. Les présents agréés, la femme est admise dans la maison du mari ; elle-même lui fait don de quelques armes. C'est leur lien le plus puissant, ce sont leurs rites mystérieux et leurs dieux d'hymênée (i). » Tous les peuples de race germanique adoraient les héros de YEdda : Odin, dieu de la guerre; Thor, dieu du tonnerre; Tuiscon, dieu des enfers; Freya, la Vénus du Nord, etc. Outre ces divinités générales, chaque peuplade avait ses divinités locales. Sources, fontaines, lacs, fleuves, arbres, roches, montagnes, tout était déifié. II est, au surplus, difficile de dévoiler les mystères de cette mythologie primitive.
Les Germains, pas plus que les Celtes, n'élevaient des temples ou des statues aux êtres supérieurs ; les simulacres des divinités germaniques, comme ceux des dieux gaulois, étaient simplement soit le tronc d'un arbre ou l'arbre même, soit une épée ou une pierre brute et informe : les bois, les forêts servaient de temples. Dans ces retraites sacrées, ordinairement entourées d'une palissade qu'il était défendu de briser sous peine de mort, un toit, couvert en chaume et soutenu par quatre poteaux, abritait l'autel du dieu. Mais on ne trouvait en Germanie ni caste sacerdotale, ni hiérarchie, ni suprême pontife, ni théologie oppressive de la liberté du peuple : chaque nation avait ses prêtres particuliers. Les Germains regardaient les femmes comme des êtres animés d'un esprit divin ; aussi leur culte admettait-il des prêtresses.
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