Front matter
PARIS. TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES, RDE DE VAUGIKARD, 36. PAR J. CRÉTINEAU-JOLY. Nous jurons pour nous et pour nos descendants les plus reculés que chacun de nous se fera un de voir de secourir ses alliés opprimés, en nous armant à nos frais, au péril de nos biens et de notre vie, soit dans notre pays, soit à Tétranger. (Serment du Grlitli.) TOME PREMIER. PARIS, PLON FRÈRES, ÉDITEURS, RUE DE VAUG1RARD, 36. 1850. CHAPITRE Ier. La République française et la Suisse. — Révolution en Suisse. — Enva- [ hisseraent de la Suisse par l'armée française. — Rapinat et Forfait. — Soleure, Fribourg et Berne au pouvoir des Français. — Les cantons primitifs refusent d'accepter le joug. — Aloys de Reding se rend maître de Lucerne. — Succès des cantons primitifs. — Directoire helvétique. — Combats du Nidwald. — Bonaparte Premier Consul. — L'idée de centraliser la Suisse aux dépens de sa lib rté naît dans quelques esprits de Berne. — Aloys de Reding chasse le directoire jusqu'au delà de Lausanne. — Le courage et Tamour des cantons primitifs pour Tindépendance amènent Bonaparte à consacrer leur liberté. — Son acte de médiation. — La Suisse pendant le règne de Tempereur Napoléon. — Le congrès de Vienne. — Le pacte de 1815. — Défiance des cantons primitifs. — Ils veulent sauvegarder à tout prix leur foi religieuse et leur foi démocratique. — Diète de Zurich. — Examen du pacte de 1815. — Avantages qu'il offre à la Suisse.* La République française de 1 793 s'était arrogé la mission de broyer les rois et de régénérer les peuples.
Elle marchait les pieds dans le seng à la con quête de la liberté, de Légalité et de la fraternité, décevantes chimères, que, sous le couteau de la guillotine, la mort fit si justement expier à ceux-là même qui les avaient poursuivies avec le plus d'en- TOM. I. HISTOIRE thousiasme. La République ne faisait, elle ne pouvait faire la guerre qu'aux rois. Les trônes qu'elle avait prétendu briser sont encore debout ; mais les républiques auxquelles cette nouvelle sœur s'imagina d'accorder un de ses terribles sourires moururent à l'instant même empoisonnées par cette ca resse. Venise et Gênes tombèrent sous ce fatal niveau qui passait son unité, son indivisibilité sur le monde, et qui, sans tenir compte des différences de religion, de mœurs, de climats et de langage, asservissait l'Europe sous prétexte de raffrauchir.
Venise et Gênes, vieux gouvernements républicains, que le luxe, le commerce, les arts, la volupté et les ambitions rivales avaient encore plus rapide ment usés que le despotisme, subirent sans se plain dre la condamnation à mort prononcée contre leur indépendance par la Révolution française. Ces deux puissantes cités du moyen âge ont disparu du livre des nations. Elles ne seront plus qu'un souvenir, qu'une ombre de leurs splendeurs passées. II n'en fut pas de même pour les cantons helvétiques. La Révolution française évoquait bien , là comme partout, des ferments de discorde, des hai nes sourdes, des jalousies aveugles, des admira tions irréfléchies. Elle exaltait des mécontents be sogneux, des cœurs irrités par mille désirs non assouvis, et qui, dans un bouleversement social, ne cherchaient qu'une plus large place au soleil des jouissances matérielles.
Chapitre II
Révolution de Juillet 1830. — De quelle manière et par qui elle fui amenée. — Le Libéralisme sous la Restauration. — 11 exploite les passions mauvaises et les préjugés. — Politique de ce parti. — II perd la France et compromet l'avenir de TEurope. — Louis-Philippe d'Orléans roi des Français, comme expression dernière du Libéralisme. — Le roi des barricades en 1830. —Attitude des puissances en face de cette révolution. — L'empereur Nicolas. — Louis-Philippe, pour se préserver des insurrections qu'il redoute et de la guerre étrangère dont il se croit menacé , fait insurger la Belgique , la Pologne et Tltalie. — La Suisse reçoit le contre-coup de la Révolution de Juillet. — Révolution à Fribourg. — Changement de gouvernement. — Le Libéralisme au pouvoir. — L'ancienne et la nouvelle Constitution de Fribourg. — Les libéraux veulent enchaîner les turbulences des radicaux qui ne prennent point paît à la curée. — Révolution à Berne. — Facilité avec laquelle se laissent tomber les gouvernements aristocratiques. — Révolution à Soleure. — Les libéraux de Fribourg, surpris de leur triomphe, ont laissé intacts les droits du peuple. — Dans les autres cantons, ils ne suivent pas cette marche. — Révolution à Lucerne. — Sa Société d'agriculture foyer d'insurrection. — Révolution d'Argovie, de Thurgovie, de Zurich et de Saint-Gall. — La Révolution échoue à Bàle. — Le Libéralisme divise ce canton en deux parties qui doivent s'annuler Tune par l'autre. — Le district de Porrentruy demande le mème privilège à Berne. — Porrentruy est catholique et conservateur. — Le district est occupé militairement. — Révolution à Neuchâtel. — Principes de ce gouvernement. — 11 résiste à l'émeute. — Accusé d'être rétrograde. — Ce n'est pas seulement au pouvoir politique que le Libéralisme a déclaré la guerre, c'est surtout à la religion. — L'aristocratie se retire des affaires. — Le juste milieu, en Suisse comme en France, est la négation et l'absence de tout pouvoir et de tout bien. — La Révolution de 1830 n'a point accès dans les cantons primitifs. — Leur démocratie pure. — Forme de ces gouvernements. — Leur amour pour Tindépendance. — Leur piété. — L'arbre de la liberté. — Les Suisses démocrates. — Ils sont si fiers et si heureux de leur liberté qu'ils repoussent le Li- 3.
HISTOIRE 36 béralismc. — La Révolution cherche à s'y introduire. — Ab Vberg et les petits cantons s'y opposent. — On propose la révision du pacte de 1815. — Motifs allégués pour cette révision. — Berne veut déjà centraliser. — Opposition des cantons primitifs. — La Diète accepte cette proposition. — M. Rossi nommé rapporteur de la commission. Son travail. — M. Rossi incline vers le radicalisme. — Le projet de pacte soumis à Tacceptation des cantons. — Sept cantons radica lisés se réunissent à Langenthal pour amener une crise. — Les can tons primitifs s'assemblent à Sarnen afin de contre-balancer les calamités dont la conférence de Langenthal menace la Suisse. — La voix du peuple de Lucerne tranche la question de révision du pacte. — La Diète de Zurich rejette le projet Rossi. Par le triste privilège que possède la France de donner à ses caprices un air d'événement européen , la Révolution de Juillet 1830, dont celle de 1848 est la conséquence logique, reste dans l'histoire comme le type des journées de dupes.
Sous le règne de Taimable vieillard , qui avait la coquetterie d'être chéri de la France entière parce qu'il croyait les peuples reconnaissants, la fortune publique s'é tait élevée avec une rapidité inouïe. Charles X n'entendait autour de lui que des vivat enthou siastes; sur son passage, il ne recueillait que des bénédictions. Ses ennemis mêmes confessaient à la tribune que le roi ne pouvait pas avoir d'ennemis ' . 1 Extrait du Moniteur du U avril 1828. Séance de la chambre des députés, page 432. M. Sieievs de Maïrinhìc : On nous a parlé de complots contre les libertés publiques ; quant à moi , je crains les complots contre la monarchie. Je ne partage pas Topinion de Torateur qui, dans une séance précédente, vous a dit que le roi n'avait pas d'ennemis. Non, sans La surface de cette société était tranquille , rien au dehors n'en troublait la sérénité, rien n'en altérait les joies.
Le drapeau blanc, signe de délivrance pour les princes et de terreur pour les corsaires, flottait sur les murs de Cadix ; il allait bientôt om brager la mer d'Afrique de ses plis victorieux. Le trône était fort et respecté à Textérieur ; au dedans il tombait pièce à pièce; il se laissait miner par les faiblesses du pouvoir et par les ambitieuses turbu lences de l'opposition. De toutes les fractions de partis qui avaient dévoré la République en se dévorant elles-mêmes , il ne restait que des invalides du crime, chamarrés par TEmpereur de titres et de décorations. Us avaient tant aimé Légalité , qu'ils s'étaient laissé impro viser ducs, comtes ou barons; la liberté était pour eux une fille si chère qu'ils Tavaient mise en sevrage doute, comme particulier, comme bon prince, le roi n'a pas d'ennemis ; mais comme roi, il en a beaucoup en France.
(Ces mots excitent un vif mouvement dans la partie gauche de Tas semblée. Des cris : A l'ordre! à l'ordre! se font entendre avec force). MM. nE Chaovelin, de Scho!>.en et autres membres se levant : Mon sieur le président, le règlement vous donne le droit de rappeler l'orateur à l'ordre. Nous demandons le rappel à Tordre. — A l'ordre, à Tordre ! M. le Président : L'orateur demande à s'expliquer. Voix a cauche : II n'y a pas d'explication possible. Sur la motion de la gauche qui , deux ans plus tard , déclarait avoir joué une grande comédie, et sur celle de M. de Schonen , alors membre très-actif des sociétés secrètes , l'orateur, qui venait de faire entendre un cri d'alarme et un mot plein de vérité, fut rappelé à Tordre. HISTOIRE 38 sous la garde de Tépée impériale. Les tribuns dont Téloquence ne s'escomptait plus comme une mar chandise, les généraux qui n'avaient plus TEurope pour payer leurs prodigalités , les munitionnaires enrichis par le vol, les écrivains que la police de Fouché et de Savary façonnait à une indépendance suture en leur imposant les stigmates de la servitude, les censeurs émérites qui avaient rogné les ailes à la liberté, se voyaient délaissés par le Roi et méprisés par le Peuple.
Enfants bâtards de Torgie révolutionnaire, ils avaient passé sans transition de la licence à T esclavage. Ils avaient battu des mains au sacre de TEmpereur, applaudi à sa chute de 1814, salué avec des cris d'amour la restauration du principe héréditaire, et, dans Tivresse du bonheur, demandé à la France royaliste de diriger encore ses nouvelles destinées. Ce souhait ne fut exaucé qu'en partie. Les dédaignés, les oubliés se retirèrent sur le mont Aventin des souvenirs de TEmpire; là, en cherchant à recrépir à leur profit la popularité usée de Napoléon, ils échafaudèrent leur boutique d'égoïsme dans le temple de la gloire. De cet atelier de mécontentements et de conspirations sortit le Libéralisme, le Libéralisme avec ses chansonniers qui , après avoir corrompu la morale publique par des obscénités, se guindaient jusqu'au lyrisme pour poétiser la redingote grise et le petit chapeau du grand homme; le Libéralisme avec ses banquiers et ses avocats délaissant leur caisse ou la barre de leur tribunal pour s'essayer au métier de courtisans des peuples; le Libéralisme, inintelligente négation qui répudiait Télément démocratique tout en le développant, et qui prétendait s'appuyer sur le trône constitutionnel tout en le sapant par la base.
Après ses longues tourmentes , la France ne deman dait pas mieux que de goûter quelques années de calme; TEurope faisait entendre le même vœu: c'était le cri du patriotisme et de Tintêrêt général. La France , épuisée par une fiévreuse secousse de vingt ans , sollicitait le repos comme le réclame un malade affaibli par Tinsomnie. Le Libéralisme n'eut pas ce respect du silence que Tindifférent lui-même s'empresse de témoigner. II fit argent et bruit de tout : de Jean-Jacques Rousseau et des tabatières Touquet, des missions et de la contemporaine, de la mort du maréchal Ney et du champ d'asile au Texas, des bûchers du Saint-Office et des vainqueurs de la Bastille , de la fraternité rouge de feu ce bon M. de Robespierre et de la terreur blanche de 1815, de Tintolérance du clergé et des droits féodaux , des quatre sergents de La Rochelle et du désintéressement des avocats , du Voltaire des chau mières et de la Congrégation , de la moustache du soldat laboureur et de Torthodoxie de l'abbé Gré goire , du mariage des prêtres et de la censure.
II s'arrangea pour donner au Tartufe un air d'oppo- HISTOIRE sition et pour enseigner à Bossuet les maximes de TÉglise gallicane. Avec la même pincette il ramassa dans la fange du dix-huitième siècle les turpitudes du régent Philippe d'Orléans et Tathéisme plâtré de philanthropie des sophistes, puis il étendit tout cela au soleil de ses admirations marchandes. On le vit prendre à forfait Tentreprise des absurdités ; à ce commerce de mensonges, il gagna une coupable fortune. Par ses douleurs hypocrites , par ses regrets in struits à feindre, par ses mots sonores d'honneur na tional froissé, par cette incessante proclamation des droits que Ton affichait sans y attacher la moindre idée des devoirs, en repassait sur tous les chemins battus depuis 1 789 ; on reprenait une à une toutes les étapes révolutionnaires.
Partis du point monarchique ayant pour base la charte de Louis XVIII, les libéraux arrivaient sans étonnement à la limite extrême de la démagogie. Ils Tencensaient dans leurs discours; ils ('embaumaient dans leurs ouvrages; ils la glorifiaient dans leurs journaux comme Tapogée des félicités humaines. L'histoire chantée, l'histoire écrite même avec quel que sérieux , l'histoire gravée sur la toile ou sur le marbre, le pamphlet, la caricature , l'enthousiasme et la moquerie, tout tendit à la perversion intellectuelle; tout aboutit au triomphe du mensonge sur la vérité. On fit à la religion, à la monarchie, aux bonnes mœurs, à la magistrature, à Tadministration une de ces guerres à coups d'épingle qui , en France, tuent plus sûrement que les coups de canon. La calomnie s'aida du sarcasme, elle n'épargna ni le mérite ni les services rendus.
Des mains révolutionnaires exigeaient qu'à elles seules fût confié le soin de fermer Tabìme qu'elles avaient creusé. On leur déniait la puissance et la volonté d'accomplir Tœuvre de réparation. On leur disait que, lorsqu'on a allumé Tincendie, ce n'est pas seulement avec les larmes d'un repentir ambitieux que Ton parvient à l 'éteindre; ce sentiment de justice distributive ne fut pas compris. Ceux qui se voyaient écartés du pouvoir firent de la révolution. Charlatans qui ne croient pas un mot de ce qu'ils disent et n'écrivent pas un mot de ce qu'ils pensent, les tribuns d'écritoire, d'Athénée et de Barreau se délectèrent en imprimant à la jeunesse une éducation prétendue progressive. Ils courtisèrent ses vices , ils boursouflèrent ses vanités en même temps qu'ils exaltaient jusqu'au paroxysme patriotique les égoïstes instincts de la bourgeoisie.
Ils délivrèrent à tout venant des brevets de grand citoyen. II ne fallait, pour obtenir ce titre, que souscrire au profit de la presse libérale , s'enrégi menter dans les sociétés secrètes, savoir à propos se créer un piédestal de deux ou trois mois de pri son , se transformer en commis voyageurs des idées iì HISTOIRE constitutionnelles, assourdir les passants des cris de r Vive la Charte ! ou travailler d'une manière même indirecte à la réhabilitation des lâches et des coupables qui trempèrent les mains dans la san glante épopée de 1793. En épelant un sombre passé, on s'imaginait pré parer à Tavenir des siècles d'idéale prospérité. En rajustant le calque de la Terreur, on se flattait que la Médée de 93 ne jetterait plus dans la chaudière du vieil Eson les membres mutilés de la France. Par esprit d'opposition au pouvoir établi , par des préjugés qu'entretenaient les vanités froissées et les ambitions non assouvies, on glorifiait les hommes et les principes mauvais sans vouloir comprendre qu'une génération nouvelle ne s'arrêterait pas à ces admirations de commande.
On louait les vieux con ventionnels dans leur vie sanglante, on les exaltait dans les impénitences de leur mort. On croyait ne s'attaquer qu'aux remparts, c'était le cœur même de la place que Ton minait. On avait corrompu l'es prit littéraire, on abâtardissait l'esprit public. On dégoûtait des règles, ce dégoût engendra le mépris des lois. Sur les fondements à peine assis de la so ciété, le Libéralisme inoculait Tanarchie aux intelli gences. En corrompant les mœurs du pays, il le forçait à accepter le châtiment de ses victoires et la peine de son ingratitude. La révolution qui allait sortir de ce chaos devait porter Tempreinte de son origine. Née sans vertu, sans règle, sans initiative autre que celle de la des truction, elle était la confusion des systèmes, le re lâchement des âmes, Tabàtardissement des idées, le sacrifice d'un grand peuple traîné vers la décadence par des sophistes qui le galvanisaient de mille chimères de gloire.
En 1793, la France fut vaincue par Teffroi. Elle n'avait jamais pardonné le viol fait à son honneur. Ce viol restait gravé dans son âme comme le souvenir d'un outrage et d'un assassinat. II se rencon tra des historiens, des publicistes et des orateurs qui la débarrassèrent de ce saint remords. Avec des apologies sans conviction, mais que le besoin de conspirer propageait dans les masses, on panthéo nisa les théoriciens de la Terreur. Les lyriques de la Montagne se cramponnèrent à toutes les épaves ré volutionnaires, et, à peine échappés au naufrage, ils chantèrent des hymnes en Thonneur de la tempête. Ces symptômes étaient alarmants. Les esprits exercés au maniement des affaires et des hommes sentaient qu'un orage grondait autour du trône : ils voulurent le conjurer. Mais, en politique, les maux que produit la faiblesse sont plus terribles et plus durables que ceux qu'enfante la méchanceté.
Un royaume qui veut vivre et grandir se trouvera beaucoup mieux d'un Louis XI que d'un Louis XVI. Charles X refusait d'ajouter foi à tant de perverses HISTOIRE machinations. On lui disait que le peuple avait pour lui et pour sa dynastie une tendresse filiale. Son orgueil de Bourbon, sa plus douce félicité de mo narque, consistait dans la certitude d'être populaire. II était roi par Tamour, par la bienfaisance comme par la grâce de Dieu. II ne put jamais se persuader que les Français n'amnistiaient pas ses vertus à la faveur des prospérités de son règne. Ce fut une no ble, une touchante erreur; il Texpia dans un der nier exil, dont les ordonnances de juillet 1830 ne furent que le prétexte. Le Libéralisme arrivait aux affaires; il y arrivait avec le cortège des idées désorganisatrices dont il fut Tapòtre.
Sur les ruines de la monarchie hérédi taire, il leur laissa prendre toutes les satisfactions qu'il leur plut d'exiger. Les uns rêvaient un Napo léon II , les autres évoquaient un fantôme de république. Ceux qui se crurent les plus habiles allèrent au Palais-Royal offrir à Louis-Philippe, duc d'Or léans, une couronne alors déposée entre deux pa vés des barricades. Louis-Philippe Taccepta. Nous nous servons de ce mot qui ne rend pas toute notre pensée, car ce n'est point ici le lieu de rechercher la part que ce prince s'assigna dans ces lamentables événements qui en présageaient de plus lamenta bles encore. Depuis son enfance, le roi de juillet s'était tou jours placé, toujours trouvé dans de fausses posilions. Les allures de son esprit, les tendances de son caractère le disposaient admirablement à un double rôle dont il paraissait ne pas prévoir les su prêmes conséquences.
II crut que le fils du régicide avait des droits au trône populaire que les niaiseries du vieux La Fayette et du banquier Lafitte essayaient d'entourer d'institutions républicaines. Sa tête avait été longtemps coiffée du bonnet rouge , il s'efforça de le cacher sous un diadème usurpé. On le vit, pour flatter un ridicule besoin d'égalité bourgeoise, mettre la majesté des rois à la suite d'une patrouille de garde nationale. Jadis la royauté était un sacerdoce, il en fit une industrie et transforma le trône en boutique. Chanteur ambulant, il se condamna, pour mendier quelques applaudissements, à modu ler devant le peuple les refrains sauvages de la Marseillaise, que ce même peuple, dans un jour de justice, avait voués à l'oubli. Pour se préparer à remplir ses devoirs de roi, il continua son ancien métier de révolutionnaire.
Le duc d'Orléans prenait la place de Charles X, prince honnête et pieux, au témoignage de M. Thiers. Louis-Philippe, qui affi chait la prétention d'être le dernier voltairien, s'ef força de ne ressembler que le moins possible à son prédécesseur. II fut assez malheureux pour réussir au delà même de ses espérances. Pendant ce temps, son Palais-Royal devenait le réceptacle de toutes les hontes. Sous les yeux de la HISTOIRE 46 nouvelle reine , on étalait les plus lubriques images. Des calomnies d'un cynisme sans exemple retentissaient aux chastes oreilles des princesses ses filles. Le dévergondage de la haine révolutionnaire fut poussé si loin que, dans ce même palais, on enten dit des voix humaines jeter le blasphème aux vertus de la fille de Louis XVI et de Tarchevêque de Paris. Le roi de juillet accepta en souriant ces op probres que le peuple, son vainqueur étonné de 1 848, eut la dignité de lui épargner.
Ce prince avait convoité la couronne; les républicains lui firent ex pier cette convoitise par d'inénarrables humilia tions. II fut le martyr de son ambition , le promoteur obligé de toutes les calamités que son avènement annonçait. II avait la volonté, le désir de museler le tigre que ses amis avaient déchaîné; il se lia les mains afin de ne pas exciter les défiances qui rugis saient autour de lui. Dans ces premiers moments, il ne fut roi que pour obéir à la démagogie et pour effrayer TEurope. L'Europe crut à cette audace sans péril : elle accepta comme base de sa politique les grands airs que les révolutionnaires affectaient; elle se laissa intimider, lorsque personne ne songeait à Tattaquer. Ses am bassadeurs avaient trahi leur devoir. Avec Louis- Philippe pour partenaire, ils cherchèrent à rétablir le jeu qu'ils venaient de compromettre ; ils y réus sirent à moitié.
Les rois s'inclinèrent devant le fait accompli, comme si déjà, dans leurs désespoirs, ils s'avouaient qu'eux, monarques, ne pouvaient plus rien par la guerre , quand les révolutionnaires par leur timidité proclamaient que les peuples étaient impuissants par les révolutions. Mais, en face de cet abandon des principes, Tem pereur de Russie ne se prêta point à une pareille prostitution de la justice. Seul, il comprit Tétendue des devoirs que le ciel imposait aux têtes couron nées. II avait cinq cents lieues de poltrons à traver ser pour venir s'expliquer avec Tinsurrection sur les bords du Rhin. Ses alliés Tabandonnaient dans cette crise; il se résigna au mépris. Les hommes que Louis-Philippe était obligé de subir comme les régulateurs de sa politique extérieure ne lui cachaient pas que , pour vivre de cette existence précaire à laquelle il se condamnait, on était forcé de servir ostensiblement la Révolution , afin d'arriver plus tard à la dominer si elle ne triom phait pas dans la lutte.
Les affaires diplomatiques se traitaient au coin de la borne. Du portefeuille des ministres elles tombaient dans le ruisseau , du ruis seau elles rejaillissaient sur la presse quotidienne. Le royaume entrait dans une nouvelle ère de périls intérieurs; on chercha à les amoindrir en suscitant à TEurope des embarras imprévus. Elle pouvait s'ébranler au spectacle des calamités que la France évoquait, le roi de 1830 ne lui en laissa pas le HISTOIRE 48 temps. La Belgique, TEspagne, la Pologne et Tltalie reçurent leur contingent d'entremetteurs qui avaient pour mission de préparer les divers peuples à accepter Tapostolat démagogique. Ces peuples obéirent plus ou moins témérairement à Timpulsion donnée. Ils furent Tavant-garde d'un corps d'armée que Louis-Philippe réservait pour des éventualités dy nastiques, et la démagogie, momentanément chassée de Paris, alla porter ses désastres dans des États dont elle surexcitait les passions insurrectionnelles.
On avait volontairement mis le feu aux quatre coins de la France. Pour prendre le temps de Téteindre, on jeta des brandons enflammés sur tous les foyers extérieurs d'incendie. Marat avait donné sa lèpre à la Révolution ; la Révolution en infecta TEurope. Comme la Pologne et Tltalie, la Suisse dut subir le contre-coup de ce machiavélisme. Les mécontents que le pacte de 1 81 5 avait faits , les turbulents qui achevaient leur éducation anarchique sous la férule des professeurs du Libéralisme, les esprits aventureux dont les espérances avaient été déçues saluèrent avec des cris de joie Taurore de ce bouleversement. La Suisse n'avait pas de princes à dé trôner, pas de couronne à flétrir, elle s'insurgea contre elle-même. Le principe de la souveraineté du peuple n'avait jamais été formulé dans ce pays de démocratie pure, on se révolta pour le graver en toutes lettres au frontispice des constitutions.
La Suisse libérale faisait la conquête du nom, elle per dit la réalité. Antérieurement à 1 830 , l'Helvétie était aussi souveraine, aussi libre qu'il peut être accordé à un État de le devenir. Elle s'enrichissait par le com merce et Tagriculture; elle vivait tranquille sous des lois patriarcales. Les envoyés de Louis-Philippe pdrtèrent la discorde dans son sein , car i! ne fut pas difficile de persuader aux libéraux helvétiques qu'en bouleversant leur pays ils allaient travailler à son affranchissement et à leur fortune, lorsqu'en réalité ils n'étaient que les instruments d'un prince étranger. Ces libéraux se mirent à Tœuvre sous Timpulsion de M. de Rumigny. Pour échapper à l'a narchie qu'il ravivait dans Tintérieur de la France, Louis-Philippe la déchaîna sur ses voisins. II écrivait, il faisait dire à tous les rois que sa première règle et son premier besoin étaient le maintien des traités de 1815.
Sous main, sa diplomatie apprenait aux peuples à en secouer le joug. La Suisse fut la victime de cette politique à double face. C'est à dater de ce moment que s'ouvre pour elle l'ère des malheurs et des discordes intestines. Sous Tégide du Libéralisme arrivée à la puissance par l'émeute dans les esprits comme dans la rue , la Révolution, fière de sa victoire du mal, se prit à marcher de ce pas rapide des fléaux qui met en défaut toute prudence humaine. TOME I. îiO HISTOIRE Fribourg fut le premier État qui subit Tinfluence du gouvernement français. Cette précipitation dans Tobéissance au mot d'ordre révolutionnaire eut pour ce canton d'heureux résultats, car le libéralisme suisse, encore peu aguerri aux coups de main démagogiques, n'avait pas encore atteint le degré de ruse auquel il parviendra plus tard sous le nom de radicalisme.
Le 2 décembre 1830, quatre ou cinq cents émeutiers s'enrégimentent dans les vil les de Bulle et de Morat, puis ils demandent la révision de la Constitution cantonale. C'était celle qui avait régi Fribourg pendant plusieurs siècles jus qu'à Tinvasion française de 1798, et qu'en 181 4 les Fribourgeois avaient adoptée comme un souvenir et une espérance de bonheur. D'après cette Constitu tion , le pouvoir souverain résidait dans un Grand- Conseil composé de cent quarante-quatre membres nommés à vie, mais cependant susceptibles de ré vocation. Cent dix -huit membres de ce Grand- Conseil devaient être pris dans les plus anciennes familles bourgeoises du canton; les trente-six au tres appartenaient à la campagne. On appelait ce gouvernement aristocratique mixte. Les pouvoirs exécutif, administratif et judiciaire s'exerçaient par vingt-huit membres tirés du Grand- Conseil.
Treize de ces membres que présidait Ta voyer en charge formaient le conseil d État. Les treize autres, sous la présidence de Tancien avoyer, composaient le tribunal d'appel, première autorité judiciaire du pays. Les deux avoyers, élus à vie, étaient chacun alternativement pendant un an à la tête du Grand ou du Petit-Conseil. Sous la direction du conseil d'État, douze préfets ou lieutenants du gouvernement administraient les douze préfectures. Les membres du Grand-Conseil n'étaient jamais ré tribués; ils devaient posséder en propriétés foncières et libres de dettes la valeur de 30,000 francs. Dans un État où les principaux fonctionnaires se faisaient un honneur de n'être pas salariés, le nom d'impôts directs ou indirects n'était cité que pour mémoire. Les revenus du canton se composaient du produit des domaines publics, des sommes placées à intérêts et d'une légère contribution sur les vins étrangers.
Avec ce système d'administration pater nelle les finances prospéraient ainsi que le com merce , et les améliorations s'opéraient graduel lement. En présence de l'émeute qui gronde, les magis trats de Fribourg ne songent pas même à tenter un simulacre de résistance. Ils ne tenaient à l'autorité que par le bien qu'il leur était permis de faire. On s'insurgeait pour le forcer à la retraite; le Grand- Conseil abdique et remet au Petit-Conseil tous les pouvoirs. Ce Petit-Conseil gouvernera jusqu'au jour où la nouvelle Constitution que les libéraux vont élaborer sera proclamée loi de TÉtat. Selon le vœu 4. HISTOIRE 52 du Grand-Conseil, le Petit-Conseil, administration définitive devenue provisoire du consentement même des émeutiers, devait remettre à ses succes seurs le trésor, les archives , les armes et les comptes apurés.
C'était une révolution faite en famille et à Tamiable; elle ne coûta pas une larme, pas une goutte de sang , mais elle fut le germe d'événements qui en firent répandre beaucoup. Étranger aux affaires politiques, dont, par tradition et par reconnaissance , il confiait le soin à ses patriciens, le peuple fribourgeois n'attacha aux élections qu'une minime importance. II était habitué à respecter ces antiques races de magistrats populaires consacrant leur vie à Tétude des intérêts du pays, le servant sans autre espoir de récompense que la gratitude nationale. Par leur éducation comme par le rang, elles pouvaient frayer avec les grandes familles et la diplomatie européenne. Dans la crainte de soulever un orage, le pouvoir s'abandonnait lui-même. Le peuple, ne sachant pas encore les premiers rudiments de la vie politique, Tabandonna à son tour.
II avait, dans les élections pour une assemblée constituante, à faire acte d'existence, il s'en dispensa. II ne prit point la peine d'exprimer son suffrage, et sur ce terrain du vote où la victoire n'était pas disputée les libéraux triomphèrent. Chatel-Saint- Denis, district du canton, fut mieux avisé. Avec tous les Catholiques, il honorait les vertus sacerdotaies de l'évêque du diocèse, Pierre-Tobie Venni. Ce district désire lui offrir un témoignage de sa con fiance et de sa foi. Le pasteur peut, dans la future assemblée, avoir encore à protéger le troupeau. Yenni fut élu. Sa présence devenait un sujet d in quiétudes pour les meneurs. Montenach, leur chef, décide que cette nomination est annulée , sous Tinconcevable prétexte que, dans la constitution à faire, les ecclésiastiques seront déclarés incapables de représenter le peuple.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire du Sonderbund.
