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Les Pays-Bas sous Philippe II. 1555-1565 ... Nouvelle édition

Théodore Juste · 1884 · Scanned text

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About this book

Author
Théodore Juste
Language
French
Published
1884
Length
159,985 words · about 11 h 12 min
Sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (7)

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Introduction

LES DIX-SEPT PROVINCES Prépondérance de l'Espagne. — Possessions de Philippe II. — Coup d'œil sur les forces, Tindustrie, le commerce, etc., de l'Espagne. — Prospérité des Pays-Bas. — Productions du sol. — Commerce d'échange. — Industries des différentes provinces. — Mœurs des habitants. — État de l'instruction. — Les chambres de rhétorique. — — Les Dix-Sept Provinces. — Description de la région septentrionale. — Ancien aspect de cetle contrée; inondations; digues. — Le duché de Gueldre. — La Frise. — Le comté de Hollande. — Mœurs des Hollandais. — Fabrication du beurre et du fromage; pèche du hareng; commerce. — La Haye, Dordrecht, Amsterdam, etc. — La Zélande. — Description de la région méridionale. — La principauté de Liège. — Le duché de Luxembourg. — Le comté de Namur. — Le comté de Hainaut. — Prospérité de Mons et de Valenciennes. — Domaines de la noblesse. — L'Artois. — Le comté de Flandre. — Lille, Tournai, Alost, Gand, Bruges, Ypres, etc. — Contestations commerciales avec TAngleterre ; détails sur l'industrie de la Flandre. — Le duché de Brabant. — Louvain et son Université. — Bruxelles. — Etat de Maeslricht. — Duché de Limbourg. — Seigneurie de Malines. — Anvers. — Progrès de celte ville depuis la décadence de Bruges. — Elle éclipse Venise. — Les Hanséates. — Population. — Monuments. — Gouvernement de la commune. — Maisons étrangères. — Les nations. — La Bourse. — Les factoreries. — Le port. — Principaux articles d'importation et d'exportation. — Industrie des Anversois. — Aisance de la bourgeoisie. — Aspect riant de cette grande métropole commerciale.

Philippe II devait surpasser tous les autres souverains de son temps par le nombre et la puissance de ses États. Charles-Quint allait lui laisser en Europe les royaumes de Castille, d'Aragon et de Navarre; la principauté de Cata logne etleRoussillon; les royaumes de Naples et de Sicile; i la Sardaigne et le Milanais ; les Pays-Bas et la Franche- Comté de Bourgogne. En Afrique, l'autortté du roi d'Es pagne était reconnue dans l'archipel du Çap-Vert et dans les provinces de Tunis et d'Oran ; il possédait, sur les côtes occidentales, l'archipel des Canaries et, en outre, les îles de Fernando-Po, d'Annobon et de Sainte-Hélène. L'immense et riche hémisphère découvert par Christophe Colomb s'était encore agrandi pendant les dernières années du règne de Charles-Quint : au Mexique et au Pérou, à la Terre-Ferme, à la Nouvelle- Grenade et au Cluli, les Espagnols avaient rattaché les vastes provinces arrosées par le Paraguay et la Plata.

L'Espagne possédait aussi l'île de Cuba, celle de Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, la Jamaïque, et bientôt elle allait prendre possession des îles Philippines dans la mer des Indes. Fiers de cette puissance colossale, les sujets de Phi lippe II disaient : « Au moindre mouvement de l'Espagne la terre tremble. » Et, cédant à la fougue de leur imagi nation, ils ajoutaient que le soleil ne se levait et ne se couchait que dans le pays de leur domination ; ils disaient aussi que leur langue était la seule qui fût propre pour parler à Dieu. L'Espagne, à l'avènement de Philippe II, se trouvait à l'apogée de sa puissance. Elle élait réellement, selon les expressions de Camoëns, la tête de l'Europe. La supériorité de ses armes, de son industrie, de son commerce et de ses richesses lui assurait le premier rang, dont elle était éga lement digne par sa suprématie dans les arts et la littérature.

Elledominait le monde et lui imposait jusqu'àses modes. Les armes étaient la passion des nobles ou hidalgos ; mais les autres classes n'avaient pas encore abandonné, pour les trésors trompeurs de F Amérique, les vraies sources de la prospérité du pays : l'industrie, les arts, le travail des mains. Les Asturies, la Navarre et les provinces basques étaient couvertes d'arbres fruitiers et de pâturages où pais saient d'innombrables troupeaux. La huerta de Valence présentait l'aspect d'un magnifique jardin. L'Andalousie et les deux Castilles exportaient à l'étranger le superflu de leurs moissons. Mais c'était surtout dans le royaume de Grenade, encore habité par l'élite des descendants des Arabes, que l'agriculture avait atteint le plus haut degré de perfection ; aussi y trouvait-on une population de trois mil lions d'âmes.

L'industrie et le commerce étaient d'autres éléments de prospérité. Les lames de Tolède, le maroquin de Cordoue, les étoffes de soie et les tissus de laine de Séville et de Barcelone, les draps de Cuença, de Ségovie, de Médina del Campo, étaient recherchés dans toutes les parties du monde. Une foule de vaisseaux marchands sortaient tous les ans des ports de Barcelone, de Valence, de Carthagène, de Malaga, de Cadix, et apportaient en Italie, en Asie-Mineure, en Afrique et aux Indes orientales les produits de l'industrie espagnole. Philippe II entretenait des escadres armées sur les côtes de la Galice, du Gui puscoa, du royaume de Naples, de la Sicile, des Pays- Bas et près du détroit de Gibraltar. Ces escadres se composaient, en temps de paix, de cent vaisseaux, sans compter une flottille de cinquante galères, qui devait protéger la marine marchande contre les Barbaresques (i). i\) Voir Weiss, l'Espagne depuis le règne de Philippe II jusqu'à T avènement des Bourbons, t. I, el Ranke, Histoire de la monarchie espagnole, passim.

Des nombreux États sur lesquels allait régner Philippe II aucun pourtant ne pouvait rivaliser avec les Pays-Bas. Ces provinces formaient le plus beau fleuron de la couronne hispanique (i). Depuis la splendide époque des ducs de Bourgogne elles étaient comme le centre du commerce, des richesses et de l'industrie de la chrétienté. La prospérité dont jouissaient alors les Pays-Bas est attestée par les nombreuses guerres de Charles-Quint; car c'était surtout l'in dustrieuse activité de ses compatriotes qui fournit à l'Empereur les moyens de lulter à la fois contre la France, les Turcs et les prolestants. Dans les Pays-Bas se trouvaient réellement, selon les relations contemporaines, les trésors et les mines de l'Inde. Déjà, en 1-546, Charles- Quint avait tiré de ces provinces de dix-huit à vingt millions d'or, somme qui excédait, assurait-on, tout ce qu'à leurs autres souverains ensemble elles avaient autrefois payé (2).

On saisira mieux encore l'importance de ce chiffre lorsqu'on saura que Charles-Quint ne retirait de l'Amérique que 400,000 ducats par an et que le revenu annuel de la Castille ne dépassait pas un million (3). A l'avènement de Philippe II les Pays-Bas se compo saient de dix-sept provinces. On trouvait sur ce beau et riche territoire deux cent huit villes murées et cent cinquante autres qui passaient pour villes closes; le nombre des villages à clocher était de six mille trois cents. (1) C'était l'opinion générale au xvie siècle Le célèbre Duplessis-Mornay écrivait : « Le roi d'Espagne, en tout ce qu'il possède, n'a rien plus beau, plus riche, plus poli » que les Pays-Bas. » (-2) Relation de Bernardo Navagero (1546). '3) Strada. affirme que le souverain des Pays-Bas ne tirait pas moins de revenu de ces provinces que le roi d'Angleterre de son île, si l'on en exceptait les dépouilles des bénéfices de 1 Eglise.

Le terroir, généralement bon et fertile, produisait beaucoup de blé, principalement dans la Flandre gallicane, l'Artois, le Hainaut et la Gueldre. Les fruits étaient également abondants. Les campagnes étaient couvertes, presque toute Tannée, de beaux pâturages où se nourrissaient ce bétail qui faisait l'admiration de l'étranger, ainsi que ces chevaux de guerre et ces chevaux d'attelage qui servaient au commerce d'échange avec l'Allemagne et la France. Mais, quelle que fût la fertilité du sol (i), les habitants des Pays- Bas, surtout ceux du nord, avaient besoin aussi bien du superflu que de l'industrie des autres peuples ; ils devaient vivre du commerce d'échange. Or, l'admirable situation de cette contrée la rendait, suivant les expressions de Guicciardin, le port, la foire et le marché de toute l'Europe.

La Hollande et la Frise avaient pour frontière l'Océan ; le Luxembourg confinait avec la Lorraine, le Hainaut avec la Champagne et la Picardie, tandis que la Flandre regardait TAngleterre, son ancienne alliée. Placés entre les peuples du Nord et ceux du Midi, les Pays -Bas étaient leur entrepôt. La situation centrale de cette contrée favorisait les transactions. Un navire parti de la Hollande pour la Norvège, avec un vent favorable, faisait le voyage en moins de deux jours ; on arrivait du Danemark dans les Pays-Bas en cinq jours, d'Écosse en trois, d'Angleterre en un, d'Espagne en dix, douze ou quinze, selon le port d'où l'on était parti. Le commerce de commission, surtout avec le nord de (1) Selon Bentivoglio, les provinces méridionales des Pays-Bas abondaient en toutes choses nécessaires à la vie humaine, hormis le vin, dont toutefois il y avait, disait-il, bonne provision dans la Bourgogne.

Relations, p. 415. Cependant de riches vignobles étaient cultivés autour de Namur, de Diest, de Louvain et dans les pays de Luxem bourg et de Liège. On en tirait également parti. l'Europe, enrichissait les provinces septentrionales ; l'in dustrie élait le fondement de la fortune publique dans les provinces du Midi. Ces dernières étaient à l'apogée de leur prospérité. Chaque province avait son industrie particulière, et presque chaque ville fournissait aussi des produits différents. Bruxelles exportait principalement des tapisseries et des armes ; Douai et Menin des nappes et des serviettes ; Valen ciennes, Tournai, Lille, Courtrai, Armentières, Commines envoyaient au dehors leurs draps si renommés. Le monde était alors tributaire de l'industrie belge. « En quelles mers inconnues, s'écrie Strada, ne sont pas entrés les Flamands par la science de la navigation ?

Leurs draps et leurs toiles ne remplissent pas seulement l'Europe, mais l'Asie et l'Afrique. » Sur ce territoire, vivifié par l'agriculture, l'industrie et le commerce, habitait une population robuste, laborieuse, renommée pour son courage à la guerre, non moins intré pide sur les flots, tempérée dans la colère et dans l'amour, mais crédule et obstinée. Les peuples de la partie méridionale des Pays-Bas montraient, selon un écrivain compétent, un naturel aussi candide que leur teint était blanc ; habituel lement doux et enjoués, ils devenaient énergiques et menaçants dès que les libertés du pays ou les privilèges de la commune étaient en jeu (i). Les femmes se distinguaient non seulement par leur beauté, mais aussi par la sévérité de leurs mœurs. La sobriété, l'économie et l'amour de l'ordre étaient les qualités distinctives de la classe moyenne.

Mais, aux jours de fêtes, les bourgeois se montraient (1) Bëntivoglio, Relations, p. 176. magnifiques et splendides ; ils formaient, dans la plupart des localités, des confréries d'archers et d'arquebusiers, corporations d'élite qui avaient été autrefois la principale force militaire du pays et qui servaient encore à entretenir l'habitude des armes par de mâles exercices. Les classes inférieures avaient des goûts moins nobles, et on pouvait surtout leur reprocher l'intempérance et l'ivrognerie. Cependant l'instruction était très répandue : en général, les villageois même savaient lire et écrire. Un grand nombre d'habitants avaient appris, sans quitter leurs foyers, mais par la fréquentation des étrangers, indépendamment du flamand et du français, l'anglais, l'italien, l'espagnol, souvent aussi la langue des contrées les plus lointaines.

Les femmes lisaient, écrivaient, citaient des passages de l'Écriture et disputaient de la loi comme les plus savants docteurs(i). La renaissance des lettres avait produit des résultats remar quables. Dans la plupart des localités importantes des savants d'élite se trouvaient à la tête des écoles, et les élèves étaient réellement familiarisés avec les grands écrivains dé la Grèce et de Borne. Depuis longtemps la littérature avait cessé d'être, dans nos provinces, le monopole de l'Ëglise et de la féodalité. Si les princes avaient leurs historiographes et leurs poètes officiels, si le clergé avait ses docteurs et ses annalistes, le peuple avait les chambres de rhétorique. Presque toutes les villes de la Flandre et du Brabant possédaient une ou plusieurs de ces confréries littéraires. Elles servaient d'organe à l'opinion publique, car, dans leurs (1) Description de tout le Pais-Bas, par L. Guicciardin, passim, et Chappuis, Briefve histoire des guerres civiles, p. 10. représentations théâtrales, elles exprimaient, quelquefois avec esprit et souvent avec courage, les véritables sentiments des classes moyennes.

Déjà la domination bourgui gnonne avait pris ombrage de l'indépendance manifestée par les chambres de rhétorique. Philippe le Bon, quoique membre lui-même d'une des confréries de Bruxelles, leur avait défendu, en 1445, de déclamer ou de chanter des poésies factieuses. Lorsque les doctrines de Luther et de Calvin se répandirent dans les Pays-Bas elles trouvèrent des partisans parmi les confrères des chambres de rhétorique. A de certaines époques les corporations littéraires mettaient des questions au concours, et la société qui avait remporté le prix, nommé Lant-Juweel (joyau du pays) (i), proposait à son tour une autre question. Ces problèmes avaient, en général, pour but de fortifier le sentiment de l'honneur dans le peuple, de propager le goût des arts et des sciences, d'attirer l'attention sur la destinée humaine.

En 1539 la chambre des Fontainistes de Gand avait mis au concours la question suivante : « Quelle pouvait être la plus grande consolation de l'homme mourant ? » Dans les réponses adressées par plusieurs sociétés on vit manifeste ment l'influence des nouvelles opinions qui agitaient les esprits (2). Rien, d'ailleurs, n'était alors comparable à la pompe et à la splendeur qui illustraient les solennités poéti ques des confréries littéraires des Pays-Bas. Outre le prix de la question mise au concours, d'autres prix étaient (1) C'était une coupe d'argent. Voir J. -W. BurGon, The lise and times os sir Thomas Gresham, t. I. (2) Le volume où les pièces du concours se trouvaient réunies fut défendu et men tionné dans l'index publié par les ordres du duc d'Albe en 1871. Voir la Serna San ïANDER, Mémoire sur la bibliothèque de Bourgogne, p. 159, et {'Histoire des Pays-Bas. d'EMMANUEL DE METEREN, p. 27. décernés aux sociétés qui faisaient leur entrée dans la ville avec le plus d'éclat et de magnificence, qui venaient de la cité la plus éloignée, qui donnaient la plus belle fête ou qui représentaient le meilleur mystère.

Dans ces jeux poétiques les bourgeois des villes rivales déployaient à l'envi toute leur opulence. On les voyait arriver à cheval, vêtus de velours et de soie, précédés de leurs hérauts et de leurs musiciens, et suivis de chars emblématiques où des acteurs représentaient des moralités. Ces fêtes pompeuses disparurent avec la splendeur des provinces méridionales. La sévérité du gouvernement espagnol' et le fanatisme religieux devaient nécessairement réprimer cette manifestation libre et philo sophique des sentiments plébéiens. La décadence des chambres de rhétorique fut un des résultats de la terrible lutte qui allait bientôt s'engager entre le droit d'examen et l'inquisition, entre la liberté et le despotisme. Elles périrent ou s'effacèrent dans la tempêle. Les dix-sept provinces des Pays-Bas se composaient des duchés de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre; des comtés d'Artois, de Hainaut, de Flandre, de Namur, de Zutphen, de Hollande et de Zélande; du marquisat d'Anvers ou du saint empire; des seigneuries de Frise, de Malines, d'Utrecht, d'Over-Yssel et de Groningue.

La partie septentrionale, plus connue aujourd'hui sous le nom de Néerlande, se distinguait entre tous les pays de l'Europe. On pouvait avec vérité lui appliquer ces paroles du livre sacré : « Dieu l'a fondée au-dessus des mers et établie au-dessus des fleuves. » Les mers et les fleuves furent les premiers ennemis que la Néerlande eut à cornbattre. Les inondations, maritimes et fluviales, ont même tellement changé la face de ce pays qu'il est difficile de reconnaître les rivières et les canaux décrits par les anciens auteurs. La Hollande, cependant, eut le droit de prendre pour devise : Luctor et emergo, car elle lutta contre les eaux et en triompha. Dans le principe le nord des Pays-Bas était recouvert presque tout entier par les flots de l'Océan. L'exhaussement du sol de l'ancienne Batavie provint des alluvions que la mer, le Rhin et la Meuse y déposèrent pendant un long laps de siècles.

Cependant, de nos jours encore, la côte de la Nord-Hollande est à plusieurs pieds au-dessous des marées ordinaires, et serait reconquise par les eaux sans les barrières que lui oppose l'industrie des habitants. Mais, quelle que soit leur vigilance, elle a été mise plus d'une fois en défaut ; des tempêtes formidables ont brisé les barrières qui leur étaient opposées, et les flots victorieux ont alors refoulé les dunes dans l'intérieur des terres En plusieurs endroits, la mer était, il y a huit ou dix siècles, éloignée de plus d'une lieue de la côte actuelle. II faut se borner ici à rappeler les sinistres qui influèrent principalement sur la configuration physique du pays. Jusque vers la fin du xne siècle, le Zuyderzée avait vraisemblablement consisté en plusieurs lacs divisés entre eux par une lisière étroite; en 1 170 cette lisière disparut sous les eaux, et ces lacs se changèrent en golfe maritime.

En 1277 une furieuse tempête creusa le Dollaert, autre golfe entre la province de Groningue et l'Oost-Frise. Mais le sinistre le plus effroyable eut lieu en 1421. Le 18 novembre de cette année, pendant la nuit, un vent impétueux du nord-ouest souleva les flots de la mer LES DIX -SEPT PROVINCES 15 au-dessus du niveau des digues, et toutes les rivières gros sirent en même temps par des crues générales. La Hollande, la Zélande ainsi que la Frise se trouvèrent submergées, et la Sud-Hollande devint le théâtre d'une catastrophe qui fait encore frémir. Depuis 1366 on avait élevé des digues qui resserraient des deux côtés le lit de la Merwe, entre Har dingsvel et Werkendam. La digue destinée à protéger le Waard de la Sud-Hollande était la plus faible : elle s'ouvrit entre Dordrecht et Gertruidenberg au lieu nommé Ouden Wiel, et tout ce territoire fut couvert par les flots.

Ils engloutirent soixante-douze villages, qui contenaient cent mille habitants, et créèrent ce vaste amas d'eau connu sous les noms de Biesbosch, Hollanschdiep et Moerdyk. En 1425, 1427 et 1428 les provinces de Frise et de Drenthe furent trois fois couvertes par les eaux; en 1485 toute l'île de Walcheren fut abîmée sous les flots, et les inondations furent également nombreuses dans le siècle suivant, quoique signalées par de moindres désastres (i). Le duché de Gueldre était presque la seule partie des Pays- Bas septentrionaux qui fût hors des atteintes de l'Océan. C'était un pays légèrement montagneux, très fertile en grains et renommé aussi pour ses pâturages. Divisée en comté de Zutphen et en vicomté de Nimègue, la Gueldre contenait vingt-deux villes murées, dont les principales étaient Nimègue, Ruremonde, Zutphen et Arnhem.

Quoique le vicomté de Ni mègue fût un fief impérial, le roi d'Espagne, comme duc de Gueldre, y exerçait une juridiction souveraine. Le domaine de Batembourg et la ville de Culembourg étaient fiefs de (1) Groen van Prinsterer, Vaderlandsche historie, t. I", p. 3, et Schayes,Lcs Pays-Bas pendant la domination romaine, t. II, chap. VI. Gueldre; le comté de Buren, situé aux confins du duché, avait été transféré dans la maison de Nassau par le mariage d'Anne d'Egmont avec Guillaume d'Orange. Les Gueldrois étaient célèbres par leur bravoure. On estime non seulement, disait un écrivain du xvne siècle, les habitants du Hainaut et de la Gueldre bien meilleurs soldats que les autres, mais on remarque en outre que les bourgeois de Valen ciennes et ceux de Nimègue sont particulièrement Irès cou rageux.

L'Over-Yssel, ayant Deventer pour capitale, contenait huit villes closes ou murées et plus de cent villages : ici le terrain s'abaissait pour former une région plate, mais bonne et très fertile aussi. La Frise (i), si célèbre au moyen âge par le caractère indomptable de ses habitants qui avaient d'ailleurs conservé leur ancienne aversion pour la tyrannie, la Frise vivait en quelque sorte de ses pâturages et de ses tourbes; le blé y étant insuffisant, on le faisait venir du Danemark et des pays méridionaux. Cette province, dans laquelle on rangeait la seigneurie de Groningue, renfermait treize villes et cinq cent villages environ. Le comté de Hollande, l 'âme et le cœur des provinces du Nord, était admirablement situé pour le commerce : au nord et à l'ouest il touchait à l'Océan ; au midi, à la Meuse et au Brabant; à l'est il avait pour limites le Zuyderzée et la Gueldre.

Un coup d'œil surl'aspect de cette contrée depuis le moyen âge montrera les changements qui y furent accomplis par le plus énergique labeur. Au xie siècle toute la Hollande méri- (1)11 s'agit ici de la rartie occidentale de la vaste contrée qui portait ce nom au moyen âge ; la partie orientale ou West-Frise élait réunie à la Hollande. LES DIX SEPT PROVINCES 17 dionale, de Gorcum jusqu'à Harlem, était encore couverte par la forêtde Merwede. En 1017 le comte de Frise s'empara de cette forêt et bâtit un bourg, avec château fort, à l'endroit où existe actuellement Dordrecht. De leur côté, les comtes de Hollande construisirent une maison de chasse autour de laquelle se forma bientôt le village de La Haye ('SGravenhage, bois du comte). Guillaume de Hollande, qui monta sur le trône impérial en 1248, éleva en cet endroit le palais appelé la Cour et y établit un tribunal de justice pour ter miner les affaires qui pouvaient naître entre les seigneurs de sa suite, tandis que les bourgeois devaient être jugés par leurs magistrats ordinaires.

La Haye devint ensuite la rési dence principale des comtes de Hollande et des stathouders ou gouverneurs auxquels l'autorité était déléguée pendant l'absence du souverain (i). Cependant les lacs, les marais et les terres incultes occupaient encore, dans l'ancienneBatavie, un plus grand espace que les forêts. Ainsi plus de la moitié du sol de la Hollande ne consistait qu'en marécages. L'en droit où fut bâtie la ville de Rotterdam n'était qu'un lac; même jusqu'au commencement du xve siècle, une grande partie de la province d'Utrecht resta inculte et inhabitée; en 1423 on fit enfin un appel aux étrangers pour qu'ils vinssent défricher, dessécher, et peupler les bois, les marais et les bruyères de cette contrée. Les premiers endiguements entrepris en vue de mettre les terres basses de la Hollande méridionale à l'abri des débordements du Rhin eurent lieu au xne siècle dans la contrée appelée Rliynland; en 1274 on endigua le territoire entre Rotterdam et le village d'Overschie.

(I) Basnage, Annales des Provinces-Unies, 1. Enfin le collège du Dyckgraaf (comte ou juge des digues) et des Eeemraden fut établi en 1323, à Toccasion d'un débor dement du Rhin qui, ayant rompu ses barrières, avait fait les plus terribles ravages en Hollande. Du lac de Harlem jusqu'au gouffre sur lequel s'éleva Amsterdam la vue n'embrassait qu'un marais couvert de joncs et d'herbes sauvages. Le Zuyderzée non plus n'était pas encore, à la fin du xme siècle, contenu par un système régulier de digues; pendant l'été les riverains se mettaient à l'abri des irruptions de la mer au moyen de légers épaule ments : mais ces ouvrages ne pouvaient résister aux fortes marées de l'automne; aussi la population, toujours menacée, se retirait-elle, à rapproche de l'hiver, sur des tertres appro priés pour ce refuge {,).

La Nord-Hollande (Frisia minor) était tellement entrecoupée par des lacs et des marais, que lorsque les souverains du pays voulaient y conduire leurs troupes ils devaient attendre que les eaux fussent prises par la glace. Les travaux d'endiguement de la plupart des lacs de la Nord-Hollande et de la West-Frise commencèrent au xivc siècle et se poursuivirent avec persévérance, en acqué rant toujours plus de développement, surtout à partir du xvie siècle (2). Les Hollandais proprement dits, parmi lesquels il faut comprendre les habitants de la Zélande, se distinguaient, en général, par toutes les apparences de la force ; leur stature était haute, leur tempérament robuste. Ils se signalaient par les goûts les plus laborieux et par un courage (1) Ils portaient le nom de Terpen ou Werden. (% Dans la province de Hollande seule on gagna, de 1366 à 1645, par les endigue ments et les dessèchements, plus de 86,000 arpents.

Groen van Prinsterer, Va'der tandsche historie, t. I, p. 3. qui se déployait dans l'industrie et le négoce aussi glorieu sement que sur les champs de bataille. C'était un peuple franc, simple et bon; mais, si calmes que fussent habituelle ment les Hollandais, il fallait prendre garde de froisser leur attachement aux privilèges de leur province, car, autant que les Belges, ils se montraient fiers et jaloux des antiques libertés de la patrie (i). La Hollande avait été illustrée par des savants éminents, et les lettres y étaient toujours en honneur ; mais le plus grand nombre des habitants se livraient au commerce, à la marine, à l'élève des bestiaux et à la pêche. Tout était digne d'attention dans cette province. On y récoltait peu de blé, mais il y venait en si grande abondance des régions septen trionales de l'Europe que la Hollande était la pourvoyeuse de plusieurs autres contrées.

Elle ne produisait pas devin, mais elle en faisait venir des bords du Rhin. Elle ne produi sait pas de laine, mais on y fabriquait une quantité considé rable de draps avec la laine qu'on tirait d'Angleterre, d'Écosse, d'Espagne et du Brabant. Enfin, elle ne contenait plus de forêts ; mais avec le bois, venu également des régions septentrionales, on y construisait des navires en plus grand nombre que dans aucun autre pays. Quelle était donc la richesse qui payait toutes ces importations? C'était surtout la fabrication du beurre et du fromage. La valeur de ces deux articles contre-balançait celle des épiceries apportées de Lisbonne à Anvers. Les Hollandais envoyaient leur beurre et leur fromage non seulement dans toutes les pro- (I) <• Ils aiment démesurément la liberté, disait Bentivoglio ; c'est pour cela qu'ils se montrent si attachés à conserver leurs privilèges ; et de là vient encore qu'ils entrent facilement en ombrage et s'émeuvent fort aisément. » Relations, p. 6. vinces des Pays-Bas, mais encore en Allemagne, en Angle terre et en Espagne.

La pêche, surtout celle du hareng, élait une autre source de richesse pour la Hollande, et, comme on l'a dit, une source d'or toujours jaillissante; huit cents navires et plus de six cents barques étaient consacrés à cette industrie (i). Le comté de Hollande contenait plus de quatre cents vil lages et vingt-neuf villes murées, dont les principales étaient Amsterdam, Dordrecht, Harlem et Leyde. Les habitants de La Haye n'avaient pas voulu l'enceindre de murailles, aimant mieux être, disait-on, les seigneurs du plus grand village de l'Europe que les bourgeois d'une ville ordinaire. Ce village élait, en effet, le plus beau et le plus riche, car il contenait plus de deux mille maisons, entre lesquelles on distinguait des hôtels et des palais. " La Hollande pouvait se diviser en villes industrielles et en villes commerçantes.

Parmi les premières, Harlem occupait le premier rang pour ses fabriques de drap ; Delft était éga lement renommée pour ses draperies et ses brasseries ; venaient ensuite Leyde et Rotterdam. On considérait Gorcum et Dordrecht comme les marchés de la Hollande. Du clocher de Gorcum la vue pouvait embrasser vingt-deux villes murées qui appartenaient toutes au souverain. Gorcum était le siège d'un marché quotidien de fromage, de beurre et d'autres denrées, qui étaient principalement expédiées sur Anvers. Dordrecht avait l'étape des vins du Rhin et celle du grain, qui étaient apportés de la Gueldre et des duchés de (I) Un poète hollandais, Helmers, a caractérisé en quelques mots la féconde énergie de ses compatriotes : « La nature n'a rien fait pour nous ; elle nous a refusé ses dons et tout ce qu'on voit dans notre pays est l'œuvre du travail, du zèle, de l'industrie. » ' Clèves et de Juliers.

Tous les marchands venant du Rhin et de la Meuse étaient obligés de décharger leurs marchandises dans le port de Dordrecht et, après avoir payé les droits fixés, de recharger leurs marchandises sur les navires de la ville ou bien de transiger avec les péagers. Parmi les cités commerçantes ou maritimes le premier rang appartenait incontestablement à Amsterdam. Bâtie sur pilotis vers la fin du xme siècle, située sur le golfe de l'Y, traversée par de nombreux canaux, elle était surnommée la Venise du Nord. Dès le xve siècle Amsterdam envoyait des vaisseaux dans la mer Baltique et prenait déjà une part très active aux relations commerciales avec les royaumes scandinaves. Les marchands d'Amsterdam obtinrent même des souverains du Nord divers privilèges qui leur conféraient la liberté absolue du commerce dans la mer Baltique.

Us étaient aussi, dès le xme siècle, en relation avec la Livonie et la Moscovie. On voyait quelquefois, rangés autour d'Amsterdam, plus de cinq cents navires venus de toutes les parties du monde, et telles étaient déjà les ressources des marchands qu'ils achetaient en un inslant toutes les denrées apportées par ces flottes. La ville était également industrielle, car on y tissait annuel lement plus de 12,000 pièces de drap. La seigneurie d'Utrecht contenait quatre villes murées et plus de soixante-dix villages; contrée moins basse que la Hollande, elle tirait ses principales ressources de '.'agricul ture. Utrecht, chef-lieu de la province et ancienne métropole, était renommée pour le nombre et la somptuosité de ses églises. La Zélande était à la fois agricole et maritime. Les habitants se livraient à la navigation et à la pêche, ou bien à la culture de la terre et à l'élève du bélail.

Cette province se composait de l'ile de Schouwen, ayant pour ville principale Zirickzée, des îles de Duvelant, de Tholen, de Zuid-Beveland, de Noord-Beveland et de l'importante île de Walcheren. La ville capitale de celle-ci était Middelbourg, en possession de l'étape des vins de France, d'Espagne el. de Portugal. Elle s'était tellement enrichie par ce moyen qu'elle avait pu acheter au xve siècle le port d'Ermuiden au seigneur dont il dépendait. Ce port, rattaché à Middelbourg par deux canaux, était alors célèbre dans toute l'Europe : on y voyait souvent à l'ancre cinq cenls navires, parmi lesquels des vaisseaux espagnols, portugais, français et anglais. Le port de Vere, seconde place de l'île de Walcheren, était surtout fréquenté par les navires d'Écosse. Flessingue, la troisième ville, servait de refuge aux pêcheurs de hareng.

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