Introduction
. i. Les événemens dont l'Autriche et la Turquie ont été le théâtre depuis deux ans sont venus jeter la lu mière sur les questionsqui forment l 'obj et deeesétu des. Ceux qu'un penchant d'esprit ou le hasard des voyages avait portés à s'en préoccuper, ont heu de se réjouir de la gravité que ces événemens ont soudainement prise; il nefallaitpas moins pour intéres ser l'opinion à tout ce mouvement intellectuel et politique de peuples qui lui paraissaient barbares. II n'est point depavs où l'on sache mieux que chez i.
INTRODUCTION.
. nous approfondir en peu de temps toute question dont l'on a une fois reconnu l'importance ; mais il n'en est point où l'on reste avec plus d opiniâtreté indifférent aux questions naissantes dont l'importance, si grande soit-elle, n'éclate pas encore à tous les yeux. On préfère attendre que vienne l'explosion, au risque de n 'être point en mesure de faire face aux difficultés qui peuvent en résulterai'im proviste. C'est ce qui est arrivé pour les récentes révolutions de Turquie et d'Autriche. Lorsqu'elles se sont produites, elles ont causé une surprise générale. Le moment était venu de se prononcer et d'agir; on avait oublié d'étudier; il y allait du sort de toute l'Europe orientale; on Je sentait bien; mais quel était l'esprit des événemens, de quel côté porter ses sympathies ? voilà ce que l'on ignorait, tant la question était nouvelle pour tous les partis!
D'où il est advenu que cette question immense a pu se poser, se discuter sans que la diplomatie française fût en mesure d'exercer en tel sens ou en tel autre, aucune influence ni directe ni indirecte. Cependant cette lutte pouvait être prévue ; les idées qui l'ont fait surgir circulaient ouvertement depuis plusieurs années; elles occupaient tous les esprits en Autriche et en Turquie ; déjà mème elles avaient donné lieu en France à de curieux travaux. Vers 1841, M. Ernest Gharrière, dans un livre in-
INTRODUCTION.
. III titulé La Politique de V Histoire avait indiqué, sans toutefois le définir, le rôle nouveau que les Slaves essayaient de prendre dans la civilisation européenne. A la mème époque où M. Charrière mon trait ainsi le pressentiment de l'agitation desslaves, un autre écrivain français, qui durant plusieurs an nées de voyages avait recueilli des documens va riés sur les institutions et les langues de ces peu ples, M. Cyprien Robert introduisait la question dans la Revue des deux mondes, et l'y traitait par son côté littéraire et descriptif. Il a depuis réuni une partie de ses travaux sous un titre spécial : Les Slaves de Turquie, et l'on a pu voir avec quelle vérité de sentiment il a su rendre les mœurs simples et sévères des Slaves du Danube. A force de vivre au milieu de ces peuples et de s'identifier à leurs pensées, à leurs regrets et à leurs espéran ces, M. Robert était en quelque sorte devenu Slave lui-même.
A ce point de vue, rien ne saurait mieux que ses écrits donner l'idée de la vie patriarcale des peuples du Danube ; il s'en est assi milé l'esprit; il en a les allures, le ton, les ins tincts. A côté de M. Charrière et de M. Robert et même un peu avant eux, en i84o, un écrivain polonais, M. Mickiewicz avait porté l'histoire de la littéra ture slave au collège de France, où une chaire lui était ouverte. Comme poète, M. Mickiewicz posséa.
INTRODUCTION.
. IV dait une célébrité très étendue; il joignait à un sentiment très vif de l'art une certaine puissance de parole. Il rassemblait autour de lui un nom breux auditoire. Mais l'auditoire de M. Mickie wicz recherchait moins en lui le slaviste que l'orateur et le poète; et les lecteurs de M. Cyprien Ro bert étaient beaucoup plus préoccupés de l'originalité de ses récits que d'une pensée politique. Ainsi l'opinion ne prenait qu'une notion très vague de ce qu'il y avait de pratique et de positif dans ces sérieux travaux de littérature et d'ethnographie. C'est avec le sentiment de ce que je dois à l'initiative de ces deux écrivains que je viens à mon tour apporter mon contingent d'études sur une ques tion que je crois destinée à un très grand avenir. Je viens en un moment plus favorable que ceux qui m'ont devancé dans la mème voie; les événemens ont parlé, et si peu qu'on les ait compris générale ment chacun en a reconnu la gravité.
Après la guerre qui durant une année et demie a ensan glanté les bords du Danube et les Carpathes, il n'est plus permis de contester l'énergie des passions et des idées qui ont germé et qui grandissent chaque jour sur ce terrain. 11 me semble que l'opinion en a le sentiment, et c'est ce cpii m'encourage à donner à ces études écrites sous le coup des événe mens la forme d'un livre. Aussi bien me suis-je appliqué à les envisager
INTRODUCTION.
. V par leur côté le plus précis, en prenant pour règle générale .'intérêt diplomatique de la France, ,1e me suis proposé de rechercher à quelles consé quences pratiques devait aboutir le mouvement dont M. Robert et M. Mickiewicz avaient signalé l'existence et décrit le caractère poétique. Deux grands faits m'ont frappé dès le premier abord : d'un côté les qualités brillantes des jeunes peuples qui travaillaient à se régénérer par le développement de l'esprit de race, et de l'autre les efforts constans et profondément combinés par lesquels la Russie tentait de faire tourner à son profit cette pensée libérale. La pensée slave avait pris une telle consistance, un tel essor, que pour l 'étouffer il eùt fallu anéantir les Slaves eux-mêmes. Mais n'êtait-il aucun moyen de la discipliner politiquement , de sorte qu'elle ne pût se laisser un jour fasciner par l'ascendant de la Russie?
C'était là ce que je recherchais, en me promettant de m'attacher de toutes mes forces à ceux des Slaves qui auraient trouvé ce moyen, et de me faire l'in terprète dévoué et systématique de leurs vues et de leurs espérances. J'ai toujours professé la plus haute estime pour la nation russe : les Russes sont des slaves et les Slaves sont, avec la race Celtique, celle peut-étre des races européennes qui se rapproche le plus de riiomme, et sur laquelle la civilisation peut le plus compter. Le Russe partage les VI
INTRODUCTION.
. aptitudes que la nature a départies à tous les Sla ves. C'est par la raison même de ces aptitudes et de la puissance à laquelle la Russie est peut être destinée, qu'il serait périlleux de lui laisser la chance d'une domination unitaire des Slaves eu ropéens. Une souveraineté aussi vaste entre les mains d'un peuple intelligent et actif serait un pé ril pour tous les autres peuples ; plus la Russie serait capable d'en tirer un grand parti, plus il importe à l'Europe d'empêcher qu'elle ne la sai sisse. C'est pourquoi je cherchais avec anxiété, dans le mouvement slave, une tendance qui me rassurât contre l'éventuahté d'un triomphe de ce que l'on appelie le panslavisme. Cette tendance existait déjà chez les Slaves du Danube et des Ral kans à l'état de principe et de règle de conduite avant la guerre de Hongrie, et aujourd'hui c'est une tradition diplomatique.
Cette précieuse ten dance n'est pas autre chose que l'habile calcul en vertu duquel les Slaves de l'Autriche et de la Turquie, au lieu de se montrer avides de briser le lien qui les attache à ces deux empires, semblent au contraire attentifs à le resserrer et pren nent pour point de départ la conservation de l'Autriche et de la Turquie. Que dans l'état pré sent des choses l'un ou l'autre de ces deux états ou tous les deux à la fois s'écroulent, les peuples qui les composent se trouvent immédiatement face à
INTRODUCTION.
. VII face avec la Russie sans organisation, sans unité. A peine indépendans, ils se déchirent entre eux. Grecs, Bulgaro-Serbes , Albanais, Croates, Ma gyars, Valaques, Tchèques, Polonais, s'arment les uns contre les autres, ainsi que l'on en a vu un exemple en Hongrie ; c'est une horrible mêlée dans laquelle ces peuples versent le meilleur de leur sang; puis un jour, quand ils sont épuisés par cette guerre atroce, la Russie vient et conquiert sans obstacle ces débris de nations qu'elle absorbe. Voilà ce que les peuples de la Turquie et de l'Au triche ont instinctivement entrevu, et c'est après avoir trouvé chez eux le vif et lumineux sentiment de cette situation que j'ai embrassé systématique ment leur cause. Ce parti, je l'avais pris bien avant que les révolutions de France et d'Allemagne vinssent modifier la situation internationale de l'Europe.
Et ce grand changement qui a donné une si énergique impulsion au mouvement des Slaves, n'a point changé leur condition à l'égard du panslavisme ni de l'Occident. Je sais que l'Europe s'est partagée depuis lors en deux cimps; que d'un côté se sont rangés les gouvernemens conservateurs et de l'autre les peuples révolutionnaires. Je sais qu'un grand nombre d'esprits élevés et fort estimables croyant découvrir dans toute agitation populaire un germe d'insubor dination et de révolte et dans toute action gouver- INTRODI-CTION. VIII nementale un élément d'ordre ont formé des vœux en faveur de la Russie et se sont dès à présent habi tués à croire que le cabinet russe représente les prin cipes de conservation , et les Slaves libéraux , un prin cipe révolutionnaire. Si l'on descend au fond des choses, on y puise une conviction tout opposée; on estforcéde reconnaître que l'esprit révolutionnaire ne s'est développé dans l'Orient européen que par une réaction naturelle contre la politique russe et que les peuples slaves font irruption surlascène politique avec un ensemble d'idées prises dans la nature vive, et propres peu t-ètre à renouveler en les rajeunissant les vieux systèmes conservateurs.
Telle est au moins l'impression cpie laisse l'é tude métaphysique des faits. Aussi bien, il est impossible d'avoir une idée nette de la situation des Slaves en présence de l'Europe, sans examiner de près ce problème de philosophie morale, et c'est une thèse à débattre préalablement avant d'entrer dans l'historique des événemens. II v a deux ques tions : le système russe est-il un système essentielle ment conservateur? les idées des peuples slaves sont-elles des idées révolutionnaires? Parlons d'abord de la Russie.
INTRODUCTION.
. IX Jí. II est certain que la société et le pouvoir sont fondés en Russie sur des bases imposantes, que la hiérarchie y est fortement assise, et que dans aucun temps, sous aucun climat, l'autorité souveraine ne lut plus profondément respectée. Cependant cette puissante autorité, de qui tout dépend, n'est point restée à l'abri des atteintes de l'esprit du jour. Pourquoi? — Parce qu'elle a peut-ètre, si l'on ose le dire, manqué de mesure; parce que, dans l'ef lort constant auquel elle est condamnée pour se maintenir à cause de son étendue mème, elle s'est laissé entraîner plus loin qu'elle ne le voulait sans doute ; parce qu'enfin, en s'efforçant d'asseoir son avenir sur la double condition de la souveraineté et de l'unité absolues au dedans, de la conquête au dehors, elle a éveillé au sein de l'empireet dans les états voisins un sentiment du droit qui s'enve nime chaque jour sous la compression.
L'esprit ré volutionnaire peut surgir de deux sources : d'une extension excessive du pouvoir absolu tout aussi bien que de l'abus de la liberté. Je voudrais montrer que la politique agressive de la Russie a sa principale origine dans le caractère
INTRODUCTION.
. X spécial de l'autorité suprême, du czarisme; que le czarisme lui-même a une double base, ou, si 1 on veut, un double instrument : le pouvoir religieux, et ce patriotisme d'un genre particulier que l'on appelle panslavisme. Lorsque cette affirmation aura reçu sa preuve et que l'on aura vu quelle force singulière le czarisme tire de ses attributs religieux et de cette idée de race, en soulevant le voile, on remarquera que, du sein ou à côté de cette église et de ce panslavisme officiels, surgissent dès à présent des idées religieuses et politiques qui font un contraste bien tranché avec celles du czarisme. U sera facile de reconnaître que ce contraste est la con séquence naturelle de l'exagération du principe de la souveraineté illimitée et de la conquête. Le gouvernement du czar est revêtu de l'autorité la plus absolue; pour se maintenir dans sa plé nitude, cette autorité a besoin de s'affirmer con stamment, en un mot, d'exercer sans relâche sur la nation un prestige plus fort que le sentiment de ses droits.
Si l'on s'en rapporte à un écrivain qui a pénétré fort avant dans le caractère des Russes, M. Mickiewicz dans son ouvrage intitulé : Les Sla ves, ce peuple est éminemment spiritualiste ; le gou vernement ne le domine et ne le conduit qu'à l'aide d'une puissante influence morale. Cette influence, au premier regard, c'est la crainte, maisla crainte for tifiée par l'enthousiasme, sans lequel elle ne serait
INTRODUCTION.
. XI que corruption et impuissance. « La discipline russe frappait l'àme et partait d'un principe de ter rorisme spirituel, » dit M. Mickiewicz en parlant du rôle des Russes dans la guerre de sept ans. A ce sujet, il met en regard les procédés de Frédéric, fu sillant ses soldats quand ils manquaient à leur de voir, et ceux du général russe Munnich, publiant, au milieu d'une campagne contre les Turcs, un ordre du jour par lequel il défendait aux soldats d'être malades, d'avoir la peste, sous peine d'être enterrés vifs, et parvenant ainsi, par ce prodigieux effet de terreur à éloigner le fléau. « L'enthousiasme moral donne de la force, ajoute M. Mickie wicz; la terreur peut de mème électriser l'homme et l'élever au point de vaincre toutes les difficultés phvsiques, mème le mal corporel. Pour produire un tel effet, l'enthousiasme suffisant n'existait plus dans les armées de l'Occident, tandis que la terreur existait dans l'armée russe et lui assurait partout le triomphe. » Entretenir dans le cœur de ses sujets ce terro risme spirituel, voilà donc la préoccupation per manente du gouvernement russe.
Comment y réussir, sinon en s'emparant de tous les attributs moraux de la souveraineté et en recherchant in cessamment de nouvelles occasions de paraître grand ? Il est curieux de voir jusqu'à quel degré cette politique a porté le respect dont la majeure
INTRODUCTION.
. portion du pays entoure aujourd'hui la souveraineté. M. Mickiewicz en a tracé le tableau, eu essayant d'en définir l'esprit. L'idée fondamentale de la souveraineté russe, dit l'écrivain polonais, est essentiellement différente de celles sur lesquelles sont basées les royautés européennes. Le czar ne gouverne pas en vertu du droit qui lui est conféré par le sacre; il ne règne pas en vertu de son titre d'empereur; le sacre, les titres, même les droits légitimes de succession au trône n'entrent absolument pour rien dans le poids de son autorité souveraine. Le peuple connaît à peine le titre d'empereur; un paysan, un soldat russe n'emploie presquejamais ce titre pour désigner son souverain. Dans la conversation, dans le langage familier, on l'appelle seulement gasudar,. c'est-à-dire grand juge...
Jamais un consul ou un tribun romain n'a traité un chef militaire de ses ennemis comme son égal en dignité. D'après les mèmes idées, le peuple russe serait très scandalisé si son empereur s'avisait d'avouer publiquement qu'il n'est que l'égal d'un empereur ou d'un roi... Suivant les mystiques, Dieu passe son éternité à sonder les abîmes de sa toute-puissance, dont il ignore lui-même les principes et les limites. Il en est de mème de l'empereur de Russie. » Ne l'oublions point, ce respect de la multitude s'adresse bien plus à l'idée de la souveraineté qu'a
INTRODUCTION.
. XIII la personne du czar, et par cela mème chaque sou verain est obligé à des efforts en quelque sorte gi gantesques pour remplir l'idéal que ses sujets por tent ainsi dans leur vive imagination . Les ezars ont cru trouver dans la fusion en leur personne du pou voir religieux avec le pouvoir politique et militaire la solution de cette difficulté. On sait comment, depuis Pierre-le-Grand et surtout depuis quelques années, la famille du souverain a peu à peu envahi toutes lescérémonies religieuses, où il est beaucoup plus souvent question du souverain et des princes que du Christ et des saints. Bornons-nous à con stater que le gouvernement, convaincu de la fai blesse de son administration civile, cherche la force qui lui manque dans le concours et Faction d'un clergé soumis et docile. Sans cesse attentif à flatter et à favoriser l'église orthodoxe aux dépens de toutes les autres communions de l'empire, il aug mente le nombre des prêtres grecs bien au-delà des besoins de la population.
Autant de prêtres, autant d'instrumens zélés dont il tient le dévouement en haleine en leur donnant à croire qu'il pourra un jour leur distribuer des places lucratives dans toute l'Europe. Qu'ils prient et qu'ils persévèrent dans leur docilité aux vœux du chef de l'église ; la misé ricorde de Dieu se fera bientôt sentir : tous les in fidèles, c'est-à-dire les catholiques et les protes tans, reviendront avec repentir au giron de la
INTRODUCTION.
. XIV véritable église, qui est l'église d'Orient. D'où il suit que l'église russe est destinée à gouverner le monde. Toute nation qui résiste aux exigences du gouvernement russe est envisagée comme rebelle et impie; toute guerre que le czar entreprend est une guerre sainte. Trop souvent la politique des cabinets et celle des peuples sont venues favoriser et fortifier cette croyance. Ainsi, par exemple, plus l'Europe a fait de concessions à la Russie, plus l'orgueil de ses souverains est devenu exigeant. Bien loin de limi terleur ambition par le système des complaisances, on l'a encouragée outre mesure. Plus on a reculé dans la question de Pologne, plus le cabinet russe a avancé dans celle de Turquie. Et ce n'est point là un fait isolé, c'est une sorte de nécessité de si tuation. Recherchait-on l'alliance du czar? sur l'heure naissaient de formidables projets de partage et de conquête, dans lesquels tout Favantage était fatalement pour lui , et plus il obtenait , plus il désirait encore.
Non, dans les conditions politi ques et religieuses où il s'est placé, où il doit rester s'il veut continuer d'être absolu, le czar ne peut être ni l'ami, ni Pallié de personne sur le pied d'égalité. Vis-à-vis de son peuple, il est dans la nécessité de traiter les autres gouvernemens comme des vassaux ou comme des rebelles destinés à être un jour châtiés par sa main. Dans l'imagination
INTRODUCTION.
. XV de ses paysans et de ses prêtres, c'est un Dieu au quel l'huinanité doit se soumettre sans conditions. II sait bien qu'il est condamné à rester dieu ou à cesser d'être absolu. S'il traite avec vous, c'est pour mieux vous dominer; vous êtes son inférieur, vous devenez l'instrument du prestige qu'il exerce sur ses peuples. Au lieu de limiter sa puissance, vous la rendez plus formidable. On arrive au même but par le système opposé. Des écrivains et des politiques habitués à la violence du langage, ne sachant pas distinguer entre le gouvernement et la nation , offensent l'esprit national, le repoussent, le contraignent de s'attacher plus étroitement en core au czarisme. En général , c'est beaucoup moins le gouvernement russe que la nation que l'on semble mettre au ban de l'humanité. Le Russe, reçu partout comme une sorte de barbare, rentre donc dans son pays le cœur gros de haine contre l'Europe civilisée, et, ne voyant pas d'autre manière de se venger de cet affront, il se réfugie avec toute l 'ardeur de son ressentiment dans les bras du czarisme, où il se console par l'espoir de la domination universelle.
Menacez-le de la guerre ; son patriotisme prend feu, et le voilà prêt à tous les sacrifices pour servir la gloire et augmenter la force du pouvoir qui l'opprime et l'écrase. Que sera-ce si, comme il est trop souvent arrivé, on prétend le combattre par des agitations prématu-
INTRODUCTION.
. XVI rées, sans ensemble et sans vigueur, pareilles à celles dont le Danube vient d'être le témoin? On fournira au czar une magnifique occasion de vain cre à peu de frais; l'on donnera au peuple russe lieu de croire que son souverain est déjà plus qu'à demi maître de l'Europe, et qu'il lui suffit de se montrer pour conquérir le monde. En somme, que voyons-nous? D'un côté, que le czarisme, grâce à la réunion en lui du caractère religieux au pouvoir politique, possède plus d'in fluence morale qu'aucun gouvernement en Eu rope ; de l'autre, que les invectives adressées à la nation russe, les vaines menaces de guerre, les in surrections mal combinées, tout, jusqu'aux com plaisances de la diplomatie pour le cabinet du czar, ne fait qu'accroître cette mystique influence. Au-dehors, et particulièrement sur le terrain de l'empire turc, le czarisme exerce une action analogue à celle qu'il possède en Russie mème, et qui ne vise pas moins au gigantesque.
L'idée rein gieuse, qui lui sert à contenir ses propres sujets, lui a servi plus d'une fois à tenter ceux du sultan, et, dans les derniers temps, une idée nouvelle, l'idée de race, est venue fortifier entre ses inains l'autorité religieuse qu'il avait su conquérir. L'action du czarisme en Orient a un nom en di plomatie : c'est le protectorat. On sait à la suite de quels événemens le prolectorat s'est établi, coin-
INTRODUCTION.
. XVII ment la Russie, intervenant naguère entre les rayas chrétiens et les Ottomans, est parvenue à se faire reconnaître pour garante des droits des chrétiens, comment enfin , par une interprétation arbitraire du mot de garantie, elle a prétendu au droit de protectorat. Ce protectorat ne s'étend que sur les trois principautés du Danube, la Moldavie, la Va lachie et la Servie ; mais, de ces trois points, la Russie peut agir à la fois sur l'empire ottoman tout entier. Comment se présente-t-elle aux populations? Comme la vraie, Punique dépositaire de la soi chrétienne. Sans avoir pris aucune part aux croisades, elle a, dit-elle, hérité directement de la pensée qui les inspira ; elle a reçu de la Providence la mission de rejeter les Turcs en Asie ; elle est de droit divin la protectrice de tous les peuples chré tiens de l'empire ottoman.
Depuis que le sentiment religieux a perdu la force qu'il tirait d'une lutte armée contre l'islamisme, et que l'idée de race est devenue un grand moyen d'action, le czarisme a modifié habilement cette tactique, caressant l'idée de race sans cesser de flatter l'idée religieuse. De là le panslavisme officiel que le czar essaya d'iden tifier avecl'orlhodoxie grecque, afin que Faction de chacune des deux idées s'accrût par leur alliance mème. Cette doctrine à la fois politique et religieuse, professée dans les écoles russes, visa sur tout à plaire aux populations slaves de la Turquie. b
INTRODUCTION.
. XVIII Qu'est-ce au fond que ce panslavisme officiel ? Un slaviste, M. Cyprien Robert, en ouvrant son cours de cette année au Collège de France, a caractérisé exactement cette théorie en disant que son principe, c'est l'unité absolue et l'identification com plète de la race slave avec la Sainte-Russie, depuis ses plus obscures origines jusqu'à nos jours. Quant au but, ajoute M. Robert, c'est la centralisation impériale et la personnification du slavisme dans l'autocratie. Aussi bien, que font les écrivains officiels ? Dans l'histoire comme dans la politique, leur constant effort n'est-il pas de ramener toute la race à l'unité? L'écrivain Vénéline ne voyait dans les Serbes qu'une branche des Cosaques émigrée au-delà du Danube, dans les Bulgares que lesRusses du Volga passés avec le temps en Thrace et dans le Balkan, où ils n'ont pas, disait-il, cessé un moment d'être des fils dévoués de la Russie, destinés à rentrer un jour dans le giron de leur mère-patrie.
II s'est rencontré de mème des histo riens pour prouver que la Pologne n'a jamais eu d'existence distincte, qu'elle est sortie du sein du peuple russe, et qu'elle y retourne de droit et de fait. Le comte Adam Gurowski, auteur d'un livre sur le panslavisme, est plus explicite encore que les écrivains officiels de la Russie. Suivant lui , cette puissance, après avoir fait entrer les Slaves dans la
INTRODUCTION.
. XIX véritable vie historique , arrive sur la scène du inonde avec toutes les conditions requises pour leur assurer une grande action dans le présent et un développement immense dans l'avenir. Aucune nation n'a pris place dans le rang des états avec une telle plénitude, une telle vigueur des élémens primordiaux nécessaires à la fondation et à la durée d'un empire. La Russie, d'après M. Gurowski, possède l'unité religieuse, et la religion, échauffant, animant les cœurs des Slaves, ses coreligionnaires, constitue leur unité nationale. Enfin, tous ces principes de vie morale se concentrent, pour leur plus grande expansivité, dans un pouvoir énergique et suprême en qui est incarnée la mission mème des races slaves. « Quand la pensée s'engage dans cette immensité, dans ces profondeurs incommensura bles, s'écrie M. Gurowski, quand on contemple les ressources inépuisables de cet empire, la raison sent qu'elle ne peut presque y suffire, et, à la vue de ce mystérieux infini, un sentiment d'une vague terreur s'empare de l'àme.
Et pourtant la Russie, c'est la plus pure affirmation de l 'existence origi nelle, indépendante, politique et intellectuelle du Slave, existence dont depuis longtemps l'Occident s'est constitué la négation. — L'immense Slavie, ajoute M. Gurowski, est bien autrement indivisi ble, comme œuvre de la création, que ne Fêtaient les empires de l'antiqiuté réculée, que ne le furent /■. XX
INTRODUCTION.
. la république romaine et la république française, ou l'empire napoléonien ! Et la Russie est non-seu lement le cœur, mais à elle seule presque tout le corps qui représente cette indivisibilité. Ce qui reste encore en dehors de son orbite y gravitera en vertu des lois éternelles d'attraction applicables aussi bien aux corps physiques qu'aux races et aux nations. » En d'autres termes, selon les panslavistes officiels, la Paissie, qui, au temps de Pierre le-Grand et de Catherine, ne parlait encore que de l'affranchissement du christianisme en Tur quie, serait destinée à absorber dans son sein non seulement toutes les églises, mais toute la race slave depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Constanti nople et Venise, et à jeter sur ce colossal territoire les fondemens d'une civilisation nouvelle. On ne peut nier que la Russie n'ait trouvé au dehors, comme au dedans, des hommes de bonne volonté pour être les intermédiaires de sa pensée.
II serait facile de désigner les prêtres grecs ou les poètes panslavistes qui, en Turquie et en Autriche, ont pris ouvertement le parti du czarisme. En Bul garie, les chefs du clergé, choisis imprudemment par les Turcs dans les monastères qui relèvent du Mont-Athos et des saints lieux protégés spéciale ment par la Russie, ne sont pour la plupart que de complaisans serviteurs de l'église russe. Le siège apostolique et patriarcal n'est plus pour eux à
INTRODUCTION.
. XXI Constantinople , mais en réalité à Saint-Péters bourg, d'où ils ne cessent de recevoir des encou ragemens. En Servie , le haut clergé étant de race serbe comme les simples popes, a conservé à l'égard du czarisme plus d'indépendance : il écoute les flatte ries de l'église russe, il reçoit mème les cadeaux du chef de cette église, mais sans y répondre autre ment que par des politesses très dignes et très ré servées. En revanche, dans les principautés de la rive gauche du Danube, une partie du clergé supérieur et les nombreux monastères dont les revenus immenses appartiennent aux saints lieux sont sou vent, comme les évêques bulgares, les instrumens dociles de l'église russe. Est-il besoin d'ajou ter que, pour être plus sûr d'exercer librement son influence sur le clergé orthodoxe de la Turquie, le czar s'est étudié avec succès à gagner les bonnes grâces de ce mème patriarche de Constantinople, aujourd'hui son vassal après avoir été autrefois le chef de l'église d'Orient?
Si, par exception, tel ou tel patriarche montre à la diplomatie russe quelque sentiment de défiance ou de crainte, ou annonce l'intention d'être le fidèle sujet de la Porte, bientôt il est circonvenu, et bien rarement il ose résister. Voilà les hommes dont le czar dispose en Orient comme chef de l'église russe ; voici ceux qu'il domine comme chef du plus vaste des états
INTRODUCTION.
. XXII slaves. Ce sont en général des ambitieux politiques qui, pour faire leur chemin, ont besoin d'une in fluence étrangère, ou des écrivains pourvus de plus d'imagination que de raison et susceptibles de se laisser éblouir par l'éclat et l'ampleur des mots. La demi-indépendance dont jouissent les principautés du Danube a donné une assez grande liberté au jeu des partis et aux manifestations de la pensée. Ces petits états sont devenus pour la Russie un terrain très favorable. Les consulats-généraux de Bucharest et de Belgrade sont en quelque ma nière le siège de la souveraineté, ou tout au moins le chemin du pouvoir. Veut-on être hospodar? désire-t-on un portefeuille ministériel ? Il est un moyen de succès presque toujours sûr : c'est d'en trer en relations amicales avec le consulat russe, qui trop souvent tient les rênes de Padministration et dispose des faveurs.
Lorsque les écrivains réflé chissent à ces primes assurées à quiconque se fait le soutien de l'influence russe, ils n'ont pas toujours l'énergie de conscience nécessaire pour ré sister à l'attrait de si beaux avantages, si faciles à obtenir. II n'est pas en Orient un centre petit ou grand d'activité politique où ne se rencontrent des écri vains enrôlés sous le drapeau du protectorat etdu panslavisme. Que dirai-je des panslavistes de bonne foi? Ils ne sont pas les moins puissans : plus leur
INTRODUCTION.
. XXIII parole a l 'accent de la sincérité, plus ils entraînent d'imaginations faibles et rêveuses. En se dégageant du sein de ces populations au moment où elles se réveillaient d'un sommeil séculaire, l'idée slave a pris d'abord, comme la plupart des choses nais santes, un caractère indécis et vague. Elle est née sous une forme nuageuse et flottante : c'était une vaste synthèse, dont les contours n'étaient nulle ment accusés et dont le fond lui-même était difficile à saisir. Elle était propre à inspirer les poètes; plusieurs, séduits par ce qu'elle avait de nouveau et de grandiose, l 'embrassèrent avec ardeur: ce fut de leur part, du moins dans le premier élan de Pins piration, un culte, une foi vive et puissante. 11 suffit de rappeler le nom de Rollar pour que l'on sa che à quel degré d'enthousiasme le panslavisme russeapu entraîner un homme esthnépour sa vertu.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les Peuples de l'Autriche et de la Turquie. Histoire contemporaine des Illyriens, des Magyars, des Roumains et des Polonais.
